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Zidane.

15 Mars 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

     L’on ne parle jamais que très mal des choses qui nous émeuvent. C’est raison que, depuis plus d’un an que j’écris sur cette tribune, je n’ai jamais voulu ou pu écrire une ligne sur Zidane. L’inexactitude et l’inachèvement que telle entreprise comporterait m’ont toujours convaincu que le silence seul était à même d’exprimer et de rendre l’émotion. Je le crois encore, du reste. J’ai foi en la puissance des mots ; je ne veux croire ni en l’indicible ni en l’ineffable. Tout sur cette terre devrait pouvoir être sinon dit, au moins suggéré. Mais je crois au silence, qui n’est ni l’ineffable ni l’indicible, mais qui est une forme autre de langage, le seul à pouvoir rendre dans leur exactitude, leur entièreté, l’Authenticité et la Beauté des émotions les plus pures.

 

     Et Zidane est une émotion. La plus grande et la plus vraie, à mes yeux et à mon cœur, de toutes celles que le football a offertes, et offre encore. Je suis de ceux, rares, qu’il fallit faire pleurer. Je n'en ai guère honte. A deux reprises. Deux actions. Deux images. Similaires dans leur finalité, mais si différentes dans leur principe.

 

     La première. Mondial 2002. La France, championne du monde en titre, joue à Incheon sa tête dans ce Mondial contre le Danemark. Le Maestro est en convalescence, mais il faut le faire jouer. Car la France n’a plus le choix. Elle a perdu son premier match contre le Sénégal, et a fait match nul lors du deuxième, contre l’Uruguay. Le meilleur joueur du monde est diminué, et c’est toute la France qui hoquète. Pendant ce temps, Bouba Diop au physique triste propulsait au fond la balle du 3-0 à la mi-temps contre l’Uruguay. Le Sénégal exultait. Se réjouissait. Tant du moment de grâce de l’équipe nationale que de la disgrâce de la France, ancienne puissance colonisatrice. Quelques imbéciles disaient que Zidane avait fui le match contre le Sénégal, et avait prétexté une blessure pour se réfugier sur le banc. Mais Aliou Cissé, Bouba Diop, Salif Diao, et accessoirement, tout le reste de la défense, savent, eux, le soulagement que cela fait de n’avoir pas Zidane en face. Jusqu’à la fin de leur vie, ils remercieront le Seigneur de n’avoir pas eu à croiser le divin chauve ce 31 mai 2002. Ils n’auront pas à expliquer à leurs enfants qui auraient vu les vidéos sur Youtube, pourquoi ils n’avaient rien pu faire contre les passements de jambe, les roulettes, les feintes de corps, etc. Bref. Zidane et les Vikings, donc. Thomas Gravesen et Stig Tofting, les deux rugueux clones du milieu danois, bâtis plus comme des trois-quarts de rugby que comme des footballeurs, mènent la vie dure au Maître, qui joue un grand bandage à sa cuisse gauche encore fragile. Ils se vengeaient comme ils pouvaient de ce match amical de 2001, où Zidane les avait ridiculisés. L’on a les vengeances que l’on peut. Mais ce qui m’avait fait pleurer, c’est autre chose. Une action. Un contrôle manqué, puis une course désespérée pour rattraper le ballon, cette partie de lui qui, pour une fois, venait de le trahir. Il est vrai que la passe était peut-être trop longue. Mais c’était Zidane. Il rattrapait même les passes trop longues et impossibles. Mon esprit frêle s’en convainquit. Je me souvins pour le conforter de l’Euro 2000. Demi-Finale. Portugal. Là aussi, la passe était trop longue. La balle allait revenir à la défense, qui relancerait tranquillement vers quelque magicien luisitanien, Figo, peut-être Rui-Costa. Mais le ballon est capricieux et élitiste. Il est hostile aux pieds malhabiles de certains défenseurs et aux panneaux « Fujifilm » qui bordent la ligne de touche. Il aime se faire caresser. Tout comme l’anneau du Seigneur des Anneaux cherche irrépressiblement à retrouver le doigt de son Maître (pardonnez la comparaison), le ballon cherche à retourner à ceux qui le font vivre, respirer. A ceux qui en font un joyau qu’ils taillent de leurs gestes. Aux Artistes. A Zidane, donc. Tout le monde attendait que ce ballon aille mourir en touche. Mais non. Un ange, Zidane, s’appelait-il, en plein vol, l’amortit de la poitrine, l’embrassa des yeux, le couvrit d’amour, tournoya avec lui, valsa, parut se suspendre en l’air et suspendre le temps, avant d’atterrir avec grâce, illuminant la nuit d’un geste qu’aucune épithète d’aucune langue ne saurait qualifier. Zidane avait fait cela. Il pouvait tout faire. Il rattraperait le ballon. Fixerait puis dribblerait Martin Laursen. Offrirait une passe décisive à Trézéguet puisque Henry mettait toujours à côté celles qu’il lui faisait. Mais la passe était peut-être vraiment trop longue. La balle lui échappa. Le Maître lui courut maladroitement après. Un, deux, trois pas mal-assurés. Et le grand Zidane vacilla. Il courba l’échine. Comme un taureau impétueux devenu vieux, qu’un joug force à courber la tête. Il essaya de reprendre son équilibre. N’y parvint pas. « Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. » Il tomba. Que dis-je, il s’effondra. Lamentablement. Pitoyablement. L’image était à mourir. De rire pour les détracteurs. De tristesse pour les admirateurs. Dieu redevint mortel. L’Artiste brouta de l’herbe. Son crâne chauve fit tâche sur la pelouse. Il était impuissant. Le petit garçon de douze ans que j’étais alors ne sentit pas lorsque ses yeux s'embuèrent. La France perdit 2-0, et fut éliminée. Cela, je m’en fichais : Zidane avait raté un contrôle et était tombé. Le monde n’avait plus de sens. 

 

     La deuxième. 2004. Le Real Madrid galactique joue à l’extérieur contre Valladolid. Il n’y a que ceux qui ne savent pas apprécier la Beauté du football, ceux qui sont soumis à la tyrannie du titre, ou ceux qui se laissent porter par la vague crétine des commentaires de masse qui croient que ce Real Madrid là fut un gâchis. Une équipe qui possède dans ses rangs Luis Figo, David Beckham, Raùl Gonzalez, le vrai Ronaldo et Zidane ne peut en aucune façon être un gâchis. Certes, cette équipe n’a gagné aucun titre majeur. Certes, elle était déséquilibrée. Certes, elle avait dans une moitié de terrain des étoiles et dans l’autre des pâleurs terribles. Certes, ce fut l’époque où Zidane faisait une passe géniale que ne réceptionnaient pas Pavon, Helguera et autres Raùl Bravo. Mais offensivement, il reste que ce Real Madrid là est le meilleur que j’aie jamais vu jouer. J’en vois qui s’agitent. Oui, le football n’est pas qu’une affaire d’attaque. Aussi vais-je reformuler. Esthétiquement, ce Real là est le meilleur que j’aie jamais vu évoluer, et ce n’est pas l’actuelle bande de Mourinho qui me fera changer d’avis. Inutile de protester : je tiens l’esthétique pour un critère au moins aussi déterminant dans le football que l’efficacité et la solidité défensive. Je ne pousserai pas le zèle, quoique l’envie m’en démangeât, jusqu’à dire que l’esthétique est le critère le plus important. Mais je refuse en tout cas que l’on sacrifie la beauté au résultat, la grâce à l’exigence à tout prix de gagner, enfin, les moyens aux fins. Je préférerais toujours perdre en jouant bellement que gagner laborieusement. C’est un idéalisme devenu désuet et idiot, au temps où la compétitivité, l’argent et la tyrannie des titres tuent le reste. Je l’assume totalement. Le football, à l’essence, est un jeu. Valladolid, donc. Le match est haché, rugueux. Les coups pleuvent. Les artistes ont du mal à s’exprimer. Jusqu’à cette action. Guti qui accélère, délivre une passe à Ronaldo. Celui-ci, seul, entouré de trois adversaires, dos au but, contrôle et attend intelligemment qu’un co-équipier vienne en soutien. Et voici qu’un maillot noir, sentant le jeu, s’était mis en mouvement vers le but dès que Guti avait déclenché sa passe. Zidane accourt. Transperce la muraille adverse de sa course. C’est toujours la qualité de l’appel qui rend nécessaire la passe. Une brèche s’ouvrit. C’était au brésilien de jouer. Un geste venu d’ailleurs, dont lui seul a le secret. Une petite roulette, pour déstabiliser la défense et permettre à son ami d’arriver, puis un amour de passe, une caresse, une offrande pour le dieu. Celui-ci arrive, contrôle, rentre dans la surface. Tout ceci dans un mouchoir de poche, au milieu d’une forêt de jambes adverses. Entre génies, la chose est d’une facilité merveilleuse. Et Ronaldo de se démarquer, pour solliciter le une-deux. Mais Zidane n’a pas le temps de la lui redonner. Voici déjà qu’un adversaire arrive par la droite. Un geste. En une fraction de tierce. Une roulette. Et un homme dans le vent. Ronaldo réclame le ballon. Mais Zidane n’a pas le temps de retrouver ses esprits que le gardien sort énergiquement. Un autre geste, en une autre fraction de seconde. Un crochet extérieur. Un autre homme dans le vent. Le but est vide. Ronaldo trépigne. Zidane est excentré. La vitesse de ses deux gestes l’a déporté vers la droite, et l’axe du but fuit. Il doit frapper ou voir le ballon lui échapper ou ses adversaires le lui prendre. La passe est désormais impossible. Il a décidé. Il va frapper. S’il marque, c’est un but d’anthologie, un autre pour lui. Il arme. Le temps se fige. Frappe en déséquilibre. La jambe d’appui était trop loin. Rate. Le ballon s’envole. Zidane tombe. Sa face est contre terre. Son crâne chauve fait tache sur la pelouse. Le temps se remit à vivre. Le public, le souffle coupé, applaudit. Mes yeux s'embuèrent encore. Il avait raté. Mais je m’en fichais. Il était tombé après avoir tutoyé le ciel, célébré le mouvement, la fluidité, la grâce, la beauté.

 

     Ces deux images ont été, parmi d’autres de Zidane, émotionnellement très fortes. Je n’arrive pas à expliquer ce qui me mena au bord des larmes, c’est pourquoi j’en parle. Pour le reste, je préfère me taire. Je ne parlerai pas de son jeu, de ses contrôles, de ses passes, de ses dribbles, de ses buts, de ses gestes de génie, de son toucher, de sa finesse, de ses magnifiques courses. Je n’en finirai pas. De Zidane, je ne retiens en particulier ni « la volée de Glasgow » ni le coup de tête de 2006, ni les contrôles divins ni les quatorze cartons rouges, ni la magie des innombrables roulettes ni les mauvais gestes. Il n’est pas de génie sans folie. Il n’est pas de Zidane sans ombres. Il faut le prendre tout entier, ou s’en détourner. Non, de Zidane je retiens une élégance permanente. Une façon d’élever toujours le football. De lui donner un esprit nouveau et d’élever cet esprit. De transcender le sport pour chanter la Beauté. De ramener le jeu à son rythme essentiel. De recréer le jeu à chaque toucher de balle. De le réinventer toujours.

 

     A une époque où Lionel Messi marque cinq buts en un match, où Cristiano Ronaldo en met quarante en une saison, où le premier collectionne les ballons d’or et le second les records de club, où la question, absurde dans un sens, du meilleur joueur de tous les temps est plus que jamais débattue, il me semble nécessaire de rappeler Zidane. Non pour dire qu’il est le meilleur joueur de tous les temps. Il ne l’est pas. En termes de statistiques, de records, de trophées individuels et collectifs, de performances, d’exemplarité, il y en a plus d’un devant lui.

 

     Mais il me semble qu’il n’y eut personne comme lui à avoir cette capacité à éclairer tout un stade d’un toucher de balle. Cette manière de « faire respirer le jeu » dès qu’il touchait le ballon, de faire taire et retenir son souffle tout un stade alors que les autres le font crier et délirer, de donner vie au ballon et de se nourrir de lui, de faire corps avec lui, cette façon de danser, de planer, de caresser le cuir, de sentir l’essence du jeu, de jouer et de faire jouer, restent inégalées. Zidane a, mieux que quiconque, démontré que le football était plus qu’un jeu : un art. Il a été une étincelle d’émotion. Ce n’est ni techniquement ni statistiquement qu’il se distingue. C’est par la sensibilité. Celle qu’il a lorsqu’il fait du ballon son cœur et lui en offre un. Celle qu’il donne à ceux qui le regardent. Il fut un temps où, sans pouvoir me justifier clairement, je disais de Zidane qu'il était le meilleur joueur de tous les temps. L’on me disait que j’avais tort. En effet. J’avais tort. Zidane n’est pas le meilleur de tous les temps. Il n’a jamais gagné trois ballons d’or, marqué quarante but en une saison ou cinq en un match. Il aurait sans doute été bien incapable de marquer un but après 80 mètres de course. Il n’a pas gagné deux coupes du monde ou trois ligues des champions. Mais il est Zidane. L’unique. Celui sans l’histoire de ce sport aurait été inachevée et amputée d’une part forte d’émotion.

 

Il n’est pas le meilleur joueur de l’histoire du football. Il est le football. Tout simplement.    

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Ce qu'il faut aimer d'un corps de femme, entre autres...

24 Janvier 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Mauvaise foi et autres méchancetés...

     D’un corps de femme, l’on n’aime jamais qu’une seule partie. Celle où, à ses propres yeux, le Créateur (ce mot ne prend son sens absolu qu’appliqué à Dieu), dans une de Ses fulgurances de génie, aura mis tout son art. Le corps de la femme comme beauté totale et parfaite est une mythologie ou alors, à admettre qu’elle existât de quelque façon, cette totalité ne serait que l’effet d’une irradiation, d’une extension, d’une diffusion. Que cela veut-il dire ? Ceci : que si un corps de femme nous semble parfait en intégralité, ce n’est pas parce qu’il l’est en soi, en effet, mais parce que que l’on a projeté en toutes ces parties, en tout son corps, la perfection du point particulier qui nous en enchante ; de sorte que la beauté, la grâce et la sensualité, concentrées en un seul endroit vénéré, désiré, rejaillissent, par une opération de transposition magique effectuée par le désir et l’aveuglemEmma...ent, d’un puissant éclat sur le reste du corps. L’excellence et la beauté de la femme sont toujours concentrées en un seul point de son corps. Tout le reste est réflexion -aux deux sens de ce terme.

 

     Les hommes aiment beaucoup de choses dans un corps de femme. Il y a chez chacun d’eux une préférence, un îlot esseulé dans cet océan de rêves où ils aiment à s’alanguir paresseusement s’ils n’y laissent traîner leurs regards –volés ou non- ou leurs mains tremblantes. Les romantiques et autres niais s’extasient devant les yeux où ils croient déceler de l’âme. D’autres ne voient que les lèvres –honni soit qui se demande en ce moment : lesquelles, de lèvres ?, car la chose relève de l’évidence. Certains, les baudelairiens, dont j’ai hésité à faire partie, contemplent et caressent les chevelures à en périr. Il y en a qui aiment les nez, et d’autres, la bouche. Etranges, ceux qui regardent les dents. Ceux-ci s’émeuvent des tailles déliées. Ceux-là, les fétichistes, du pied ou des mains. Quelques-uns, les alpinistes, aiment à s’égarer entre ces gibbosités aux courbes et lignes parfois démoniaques que constituent les seins ; quelques autres ne s’enivrent que de fesses (de toutes sortes, grosses, petites, incontrôlables, larges, étroites, etc.) – et je vous en supplie, ne voyez là rien de scabreux, je parle en esthète absolu, en théoricien pur. Il y a encore ceux qui sont ravis par les épaules, entièrement nues ou à moitié, révélées dans une posture innocente. Les chevilles ont leurs amateurs également, autant que les gros mollets ont les leurs. Le dos est objet de fantasmes, les hanches aussi. Les joues alliées éternelles des lèvres, sont également aimées: elles donnent au visage son allure, sévère et altière -les pommettes sont assez marquées alors- ou grasse. Et puis les joues ont cet avantage de recueillir, souvent, les premiers élans de tendresse. Puis, pour finir, il y a les spéléologues, ceux-là qui vouent un culte à la fleur où éclot l’humanité. Que l’on ne me demande pas ce qu’on peut aimer de cette fleur. Qu’en sais-je ? Peut-être ses senteurs, dont un de mes anciens professeurs, que je salue pour son grand sens de l’image et de l’analogie, disait qu’elles sont celles du « poisson frais »…  

     Mais tout cela en somme est d’une banalité affligeante. Les yeux, les cheveux, les courbes, la bouche, les pieds, etc. sont autant d’objets que des siècles de poésie ont achevé d’ôter l’originalité. Tout le monde les aime, sans vraiment savoir pourquoi. Il n’y a rien de pire : aimer par mimétisme. Or, si ce n’est par originalité, au moins par curiosité, il ne faut aimer du corps des femmes qu’un seul endroit, celui-là qu’on ne voit que rarement, que trop peu de vers ont chanté, qu’aucun blason n’a célébré, auquel peu d’hommes, voire peu de femmes, prêtent attention.

 

La nuque.

    

     Ôtez ce sourire. C’est l’un des plus beaux endroits du corps féminin. Parce qu’il en est le plus secret, le plus discret, et par conséquent le plus mystérieux et intrigant : les hommes l’ignorent, ne l’effleurant souvent que pour attirer la femme vers eux ; les femmes la négligent comme possible –certain- atout de leur beauté, la dissimulant souvent sous une couche de cheveux ou de greffages. L’on ne la voit pas. Nous sommes trop peu nombreux encore à savoir voir que la nuque n’est pas le cou, et que la mêler indistinctement à la masse brute et verticale de ce dernier, c’est enlever à l’objet toute sa singularité, c’est s’ôter le plaisir d’en ressentir les charmes visuels autant que ceux du toucher. Il faut voir la nuque. Voir cette petite surface, fragile et puissante à la fois, être au carrefour des épaules, des cheveux, du dos, dont elle révèle les charmes particuliers. Voir les reflets du soleil y luire légèrement, suggérant la douceur de la peau. Voir, surtout, que la féminité entière y est concentrée. La grâce, la fragilité, la sensualité, la sensibilité, la douceur, le frisson : la nuque est une réduction d’identité féminine. Cherchez-y même de la perfidie, elle s’y trouve naturellement. Lorsqu’une femme vous refuse un baiser tant espéré, c’est le mouvement de sa nuque qui lui fait tourner la tête… (A vérifier, quand même, ça.) Promenez-y vos doigts, elle frissonne, soufflez légèrement, elle sursaute mignonnement, apposez-y un baiser…

     Je pense sérieusement que l’image de la chevelure que la femme détache, et qui retombe sur ses épaules en magnifique cascade ou en splendides anneaux -cheveux naturels ou de mèches-, n’est si belle, et n’est autant objet des fantasmes mâles que parce qu’elle montre la nuque disparaissant de façon sublime, comme le soleil à l’horizon, renvoyée à son secret jusqu’à sa prochaine apparition. Remarquez que le mouvement inverse, celui des cheveux que l’on relève, est tout aussi beau. De toutes les coiffures donc, préférer le chignon. 

 

La découverte de tout corps féminin devrait commencer par la nuque. Cette chose est une invitation à la caresse.

    

     Petite leçon : aux jeunes imbéciles, je propose désormais de dire à une femme qui vous plaît, au cas où vous ne vous sentiriez pas capable de lui sortir le subtil: « Vous me faites sentir tout chose », de lui lancer, emphatique : « Madame, vous avez une nuque délicieusement exquise… ». Cela vaut mieux, et est plus original que le banal « vous êtes très belle » ou le fameux « vous êtes charmante », qui ne signifie plus rien, et que l’on ressort systématiquement quand on ne sait quoi dire et que l’on veut malgré tout avoir l’air élégant. Sinon, récitez ces vers de Verlaine :

 

« …Et c’étaient des éclairs soudains de nuques blanches,

Et ce régal comblait nos jeunes yeux de fous… »

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Carnets littéraires (3)

15 Avril 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Relire.

 

La seule manière de lire et de comprendre véritablement une œuvre est de la relire ; et la relire inlassablement, curieusement, sans paresse. Il me semble que le secret essentiel des œuvres ne peut être touché que par là : à travers ces actes de reprises, méthodiques ou en dilettante, qu’ont leur fait régulièrement subir comme autant de séances de tortures, et au bout desquelles, tourmentées, harcelées, suppliciées, les œuvres finissent, devant notre opiniâtreté, notre curiosité et notre violent désir de lecteur, par céder, ou, pour être plus juste, par avouer. Et qu’avouent-elles donc? Rien de moins qu’un sens nouveau, une vérité nouvelle, des détails neufs, des morales inédites que, lors de la première —ou de la précédente— lecture, nous n’avions pas relevés.

 

Toute relecture, ainsi, est en réalité lecture, ou pour mieux dire, étape d’une Lecture : elle participe d’un vaste mouvement général de dévoilement de l’œuvre, commencé lors de la toute première lecture, et se poursuivant à travers les suivantes. Le pouvoir aléthique de la re-lecture est un pouvoir dynamique : il agit lentement mais, irrésistiblement, tend vers une découverte de plus en plus complète, cependant jamais réellement achevée, de l’œuvre. L’on ne lit jamais une œuvre : l’on ne fait que la relire toujours ; et de la même façon, l’on ne la comprend jamais totalement : par sa richesse mystérieuse, elle se dérobe toujours à la compréhension exhaustive et totalisante —j’ai failli écrire totalitaire— qu’en voudrait faire notre esprit. Les œuvres sont ainsi, lancées dans une fuite en avant éternelle, insaisissables ; nous les poursuivons, les rattrapons, croyons, par l’acte de lecture, les arrêter et les posséder, puis, au moment même où nous pensions les tenir, alors que nous semblions sur le point de les deviner enfin entièrement, elles sursautent et, telles ces femmes qui font languir leur amant fou de désir, s’échappent de nouveau, mignonnement. Alors, surpris par ce sursaut, mais étonnés plus encore par le paradoxal sentiment de bonheur qu’il a suscité en notre âme –paradoxal, car l’on se réjouit de ce qui devrait nous frustrer— nous nous remettons à sa poursuite, la rattrapons, la relisons, la regardons de nouveau nous échapper, recommençons quand même l’opération. Les œuvres n’ont que deux grands alliés : la lecture, par laquelle elles prennent vie —car aucune œuvre n’existe sans lecture— d’une part, et de l’autre, le temps, qui, parce qu’il permet la relecture, leur assure leur survie —puisque que relire, c’est redonner à l’œuvre une existence neuve. Toute belle œuvre surprend lorsqu’on la reprend. Cependant, une œuvre de littérature n’est pas comparable à du vin, et l’adage, appliqué au second, et disant qu’il se bonifie en vieillissant ne saurait valoir pour la première : il est vrai que la relecture ravit généralement en dégageant de l’œuvre des sens et des sentiments nouveaux et grandioses, mais il peut arriver qu’elle la révèle aussi sous un jour désastreux, transformant ce que l’on croyait être du génie lors d’une précédente lecture en une médiocrité absolue. Mais il reste, quel que soit l’effet qu’elle produit, que la relecture assure toujours une surprise. C’est cela qui est beau.

 

J’avais détesté La Route des Flandres lors de la première lecture que j’en fis : je trouvais que ce qui passait précisément pour être tout le génie de cette œuvre, sa composition (tout en analepses, en ellipses, en ruptures de discours, en déstructuration de la temporalité, en confusion volontaires des instances narratives) la desservait, et fragmentait tant le récit, que celui-ci en devenait indigeste ; je l’ai relu récemment et ai commencé à trouver cette construction géniale : ce roman, en tant qu’il essaie de rendre le flux de la mémoire, ne peut être linéaire, classique, balzacien. Il fallait qu’il fût écrit ainsi sous peine d’être faux.

 

La mort de Sounkaré, le gardien de l’usine dans Les Bouts de bois de Dieu, est supposée être tragique : le pauvre, vieillard boiteux, meurt parce qu’affamé, il s’écroule, trahi par ses forces et par sa canne, au milieu d’une espèce de décharge publique, où son corps décrépi est livré aux rats. La première fois que j’ai lu cette scène, j’ai ressenti cette puissance tragique. La deuxième fois, j’étais incapable de la terminer sans éclater de rire. Quelle mort comique ! Mais quelle comique mort !     

 

Je n’avais jamais remarqué, avant la quatrième lecture ou la cinquième lecture, à quel point la scène où Madame Aubain et Félicité s’étreignent est sublime. Je passais auparavant hâtivement sur ces quelques lignes, sans rien sentir qu’un vague sentiment de gêne, que les scènes trop clairement pathétiques faisaient naître en moi ; je m’y arrête désormais, et la gêne est devenue extase, émerveillement, ravissement. Je jubile, au bord des larmes, en lisant —c’est-à-dire en voyant— cette scène : « … Elles retrouvèrent un petit chapeau de peluche, à longs poil, couleur marron ; mais il était tout mangé de vermine. Félicité le réclama pour elle-même. Leurs yeux se fixèrent l’une sur l’autre, s’emplirent de larmes ; enfin la maîtresse ouvrit ses bras, la servante s’y jeta ; et elles s’étreignirent, satisfaisant leur douleur dans un baiser qui les égalisait. ».

 

« Je suis le Ténébreux, —le Veuf,— l’Inconsolé. » J’ai remarqué il y a seulement quelques jours que ces audacieux tirets succédant aux virgules sont peut-être ce qu’il se trouve de plus beau dans ce poème (je m’extasiais auparavant sur « Et la treille où le Pampre à la rose s’allie »). Rien ici ne me semble justifier leur présence : ni la grammaire, ni la syntaxe, rien. Cela est mystérieux. Poétique. Beau.

 

Toute relecture est acte d’herméneutique : elle permet de réinterpréter sans cesse une œuvre, donc une certaine vision du monde.

Toute relecture est acte d’heuristique : elle permet de découvrir et de redécouvrir un principe essentiel, sur lequel l’œuvre s’est bâtie.

Toute relecture est acte de maïeutique : elle permet, en interrogeant sans cesse l’œuvre, de lui faire accoucher d’horizons nouveaux qui, à leur tout, susciteront en nous des questions nouvelles.

 

Il n’y a en littérature qu’un seul malheur véritable : ne pas savoir relire. 

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Variations terminologiques sur la Fesse.

29 Mars 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Errances philosophiques.

Essai sérieux de linguistique wolof sur le susdit terme.

 

 

A mon rigoureux maître, Gorgui Ndiaye, qui m’apprit le si nécessaire sens de la nuance à propos de ces choses.

 

 

Wolof Ndiaye, ce moraliste à deux sous dont les pauvres aphorismes servent d’arguments aux plus médiocres discours (Wolof Ndiaye neena ku juk sa morom took, misère), s’est trompé de vocation : il aurait dû être linguiste ou lexicologue. La beauté de cette langue, en effet, ne réside ailleurs que dans son sens des nuances sémantiques. Qu’au sujet de chaque terme, il puisse y avoir une foultitude de signifiants dont chacun évoque, ou mieux, suggère une dimension singulière d’une idée générale : voilà où se situe le charme du wolof.

 

Le mot « fesse » en est l’exemple canonique, et il faut, pour mesurer le génie de la langue wolof, voir les déclinaisons que ce terme peut avoir en langue française —pauvre, très pauvre— avant de procéder à une comparaison.

 

Pour désigner cette partie décisive de l’anatomie, la langue française, certes, dispose d’un certain nombre de mots. Fesse, bien sûr, mais aussi : derrière, popotin, arrière-train, postérieur, boule, et, évidemment, l’inévitable cul. Il y en a donc plusieurs, et il pourrait, au premier abord, et après cette liste, paraître injuste de qualifier de pauvre une langue qui dispose de pas moins de sept signifiants pour célébrer, adorer, désigner, qualifier, nommer le cul. Je maintiens cependant que, comparée au wolof, la langue française, qui a par ailleurs d’autres beautés, est assez limitée, du moins, en ce qui concernait la spécification de la fesse. Cela renseigne peut-être sur les sénégalais, ce grand peuple de grands coquins. Passons. La pauvreté du français en ce domaine donc, malgré la variété des termes, tient en cela que tous ces termes sont identiques. Ce sont de parfaits synonymes. L’un peut valoir pour l’autre. Celui-ci peut aisément convenir pour celui-là. Ötez fesse et mettez cul, l’on ne verra toujours jamais que deux demi-lunes séparées par une raie. Quelle différence entre un popotin et un arrière-train ? Quelle autre entre un postérieur et un derrière ? La réponse est simple et radicale : aucune. Tous les termes français pour désigner la fesse, pour être clair, n’ont aucune singularité, aucune identité propre. Aucun n’est unique. Ils renvoient, tous, à une même entité, à une même idée qu’ils se contentent de désigner, sans chercher à en saisir la complexité —car le cul, convenons-en, est fort complexe— et en dégager les subtiles nuances. Cela, in fine, a une conséquence : que lexicalement, pour désigner le cul, la langue française soit riche, mais que sémantiquement, elle soit assez sèche.

 

Le wolof par contre a l’avantage d’allier les deux qualités : non seulement il existe dans cette langue une grande variété de mots pour désigner la fesse, mais encore, et c’est là qu’est l’intérêt, le génie, le plaisir, chacun de ces termes prend en charge un pan —c’est le cas de le dire— de l’idée générale exprimée. Autrement dit, les termes wolofs pour la fesse, tout en la désignant, parviennent, par la nuance que chacun d’eux porte, à l’évoquer sous un angle de pénétration différent.

 

Prouvons.

 

Comme pour le français, les termes sont nombreux. L’on peut néanmoins en sélectionner les cinq plus usités. Taat. Bunn. Tuun. Wang. Ganaaw. Chacun de ces mots, s’ils font partie du champ lexical du cul, ne sauraient en aucun cas être confondus. Pour peu que l’on soit respectueux de la précision de la langue et soucieux de l’exactitude, aucun ne saurait être mis pour l’autre sans que l’idée recherchée ne changeât légèrement.

 

Eprouvons.

 

Taat : C’est le terme classique, qui a le mérite de l’exactitude, de la simplicité, de la généralité et de la pudeur. Il sied de l’employer pour toutes les formes de postérieurs : les larges, les gros, les petits, les moyens, les étroits, les plats, les tombants, les haut perchés, etc. C’est le mot le plus répandu, et est assez commode lorsque l’on ne cherche pas à saisir une singularité. Bien veiller, cependant, à prononcer correctement le double « A », qui fait écho au double « A » de xaap. « Taat ñari xaap la », disait Wolof Ndiaye…

 

Bunn : On perçoit d’ici la masse, le volume, l’immensité, la lourdeur. Apanage des jongaamas, le bunn est tantôt une arme de séduction massive, lorsqu’un vieux s’y rince l’œil à en mourir d’arrêt cardiaque, tantôt un fardeau, lorsqu’il ralentit sa porteuse et l’oblige à ménager ses efforts. Le bunn est la hantise des tailleurs, dont les instruments de mesure n’arrivent bien souvent pas à cerner ces obus. Le bunn manque cependant de finesse. Ne pas confondre avec Tuun, qui est sa sœur jumelle. « Boun ku ko amul do deey », chantait poétiquement Wolof Ndiaye.     

 

Tuun : Vulgaire. L’on devine non seulement la masse de la chose, mais encore sa profondeur, sa puanteur, ainsi que la lâcheté du sphincter. Bouchez-vous le nez si vous le souhaitez, mais ne faites pas les hypocrites. Le tuun a la beauté de la sauvagerie ; il s’impose, écrase, domine, capte l’attention ; il hypnotise tant par sa force que par son irrésistible puissance sensuelle. L’utiliser lorsque l’on bave et —éventuellement— bande devant quelque monumental cul, qui n’inspire que de coupables pensées— Astaghfirlah. Ou lorsque l’on veut insulter —Astaghfirlah. Ne pas confondre avec bunn, qui est sa sœur jumelle. « Toun da wara ñaw. » affirmait Wolof Ndiaye.

 

Wang : Eloge de l’équilibre dans le balancement. La fesse est ici perçue comme mouvement. Cela a presque un côté esthétique. L’idée de masse est toujours présente, mais sublimée par une forme de raffinement. Wang évoque la beauté, la sensualité de la fesse, sa forme affirmée, ronde, ferme, mûre, déclinée en une courbure dont le tracé est supérieurement puissant. Un con chantait « Jaay fondé amul pertement… » Achevez. «Xale du teela wang » enseignait Wolof Ndiaye.

 

Ganaaw : Excès de pudeur, essai de raffinement pour parler de la chose sans passer pour un être lubrique. Peut être trompeur, car employé également par les violeurs qui font semblant d’être des saints. Renvoie singulièrement à l’aspect extravagant du postérieur, qui traîne derrière le reste du corps, comme une remorque. Ne pas l’utiliser seul : l’on pourrait penser que vous êtes un lutteur : « Ganaaw bama santé Yala, etc. »     

 

Voilà.

 

Je n’ose, par pudeur, et bien que la tentation m’en eût toutefois effleuré l’esprit, appliquer le principe de l’étude sur le terme « vagin ».   

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Psychanalyse d'une aventure prytane.

20 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Il faudra tôt ou tard que je règle mes comptes avec le Prytanée Militaire de Saint-Louis. Ses légendes, ses valeurs, ses mythologies, son image, ses règles ainsi que toutes ses leçons qui ont participé, d’une façon ou d’une autre, pour le meilleur et/ou le pire, à façonner les individus qui sont passés par cet établissement. Si tout homme a quelques obsessions intimes, douloureuses, tues, le Prytanée fait partie des miennes ; et parler de cet établissement, de ce que, profondément, il fait d’un Homme, est la colossale tâche d’une vie. Face à aux vrais démons de l’âme, la mort est le seul exorcisme possible.

 

Le Prytanée. Gloire d’une institution dont l’origine et  remonte  à l’organisation politique d’Athènes au IVe siècle. Prestige de huit lettres qui forment un mythe. Secret d’un cadre que l’on ceint de mystère. Plus de trois années après l’avoir quitté, j’entretiens toujours avec cet établissement  une étrange relation dont la nature, alors même que je m’y trouvais encore, m’étais difficilement saisissable. Du reste, elle l’est encore. J’avais espéré que le temps et l’exil, le recul et la distance, l’apaisement et  le souvenir, expliquant les obsessions, ensevelissant les traumatismes, facilitant la vérité, m’auraient aidé à y voir plus clair. Force est aujourd’hui de constater que je ne suis guère plus avancé qu’avant ; et même que, ce temps qui devait m’éclairer m’aveugle plus encore et m’égare d’avantage.   Ancien Enfant de Troupe (AET), je jette sur mon passage au Prytanée un regard vague, froid et passionné, informe, confus, reconnaissant et vengeur à la fois, amoureux sans être dénué d’amertume. Mes souvenirs, tantôt colorés lorsque je songe à ce que je dois à ce septennat, s’emplissent tantôt de gris lorsque je pense à ce qu’il m’a ôté, gâché, caché, et que je ne retrouverai jamais plus. Globalement, je crois garder de cette école un excellent souvenir, mais je ne puis nier qu’il fut également une sorte de monstre, m’arrachant à ma famille et à mes jeunes frères –qui ne me connaissent pas- pour m’offrir une seconde famille qui, pour belle qu’elle soit, reste néanmoins seconde…

 

Cependant, si le temps a eu quelque mérite, c’est celui de désensabler mes yeux de tout idéalisme. Je ne regarde plus le Prytanée avec cette forme de fierté exacerbée, frisant parfois l’imbécillité, qu’un Enfant de Troupe ou un E.T. jette généralement sur cette institution. Ce que j’ai perdu en amour béat, je l’ai gagné en lucidité, seule lunette avec laquelle je veux regarder le Prytanée. Je veux oser la lucidité ; et à ne pas voir encore ce que je cherche, j’essaie du moins de regarder sans illusions, sans prismes, sans une nostalgique et fausse idéalisation.

La fameuse grande famille des Enfants de Troupe, qu’elle l’accepte ou non, a des allures de secte ; secte à laquelle, qu’à mon tour, je le veuille ou non, j’ai appartenu, appartiens et continuerai sans doute d’appartenir. Il ne s’agit pas ici de s’émouvoir du fait ni de s’indigner de ses effets ; il s’agit plutôt de le constater dans sa banale vérité, et d’en tirer des leçons, des conséquences et, peut-être, une morale. Oui, le Prytanée a des airs de secte, avec son monde clos, mystérieux, ses codes sélectifs, ses rituels, ses traditions et ses secrets que ses membres, « happy few » conscients de leur privilège, perpétuent et gardent, les tenant jalousement hors de toute intrusion extérieure. Les cooptations sont rares, et les quelques « heureux » qui intègrent la secte prytane sont triés sur le volet, et doivent encore prouver qu’ils méritent d’être là. Ceux-là portent un nom d’ailleurs bien éloquent : « collatéraux », comme s’ils étaient des accidents… Le Prytanée est un sorte de temple –d’excellence, certes, mais aussi religieux, où se rassemblent, prient, vivent, meurent et se renouvellent des hommes. Ceux-là, l’on tente de les rendre pareils par la transmission de certaines valeurs qu’ils devront partager et garder, l’on tente de les unir à travers une communauté de condition, d’esprit, de destin, au moins pendant sept ans. Tout, jusqu’au vocabulaire des grands symboles du Prytanée –les images du « creuset », du « prestigieux moule »- tend à rendre l’idée d’une communauté indifférenciée d’individus, l’idée d’une masse, l’idée d’une mêmeté, passez-moi le terme. L’uniformité que l’on cherche à créer au Prytanée n’est pas que vestimentaire ; elle ne s’exerce pas simplement dans le cadre et pour les besoins des impératifs d’un régime semi-militaire : elle vise aussi –surtout ?- à atteindre les cœurs, les esprits, les âmes. Le Prytanée cherche à uniformiser, et réussit souvent à uniformiser les émotions à son égard. Cet établissement est une sorte de dieu, abstrait, comme tous les dieux, impalpable, intouchable, métaphysique, mais pourtant si présent, pesant, oppressant, couvrant de son ombre tutélaire les caractères, les sentiments, es états d’âme de cinq cent jeunes, qu’il protège certes, mais qu’il façonne pareillement, et dont il brise parfois la particularité. Je ne puis m’empêcher, songeant au Prytanée, de penser à l’Etat « doux et tutélaire » tocquevillien, ou au Léviathan hobbessien, sortes de choses géantes, surplombant une masse indifférenciée d’individus. Le Prytanée est un dieu, dont les E.T. sont les fidèles, conscients ou non, consentants ou pas ; il est une religion dont les élèves sont les prophètes et à la fois les serviteurs. Il existe une certaine idée du Prytanée, à laquelle tout E.T. qui se respecte a cru un jour, et à laquelle la majorité d’entre eux (A.E.T. compris) croit encore. Et croire en l’idée du Prytanée –voici le socle sur lequel l’école a bâti sa légende- c’est être pénétré sinon d’un sentiment de supériorité, au moins d’un autre d’exceptionnalité dont jouirait l’établissement. Supérieur ou marginal, le Prytanée n’est en tout cas pas une école comme les autres, et ne doit jamais l’être. Cette idée, pour banale qu’elle soit, est toutefois fortement implantée dans la psyché des E.T., ces grands êtres qui, lorsqu’ils parlent des autres, des « civils », cachent mal le soupçon de mépris qui point dans leur ton. Comme beaucoup –tous ?- j’ai cru un temps à cette idée, et même au moment où j’écris ces lignes, je ne suis pas certain qu’elle ait complètement disparu de mon esprit. C’est que ladite idée, si elle n’est pas une vérité absolue, n’est en tout cas jamais fausse. Oui, le Prytanée n’est pas comme les autres établissements. La nature a horreur du vide ; le Prytanée a horreur de la banalité, voire de la normalité. Ces choses le rebutent, elles lui sont mêmes interdites. Infiniment supérieur ou largement décalé, l’E.T. ne veut ressembler aux autres, et sait, en effet, qu’il ne leur ressemble pas : c’est un être exceptionnel, au sens premier de ce terme. Et de la conscience de cette exceptionnalité, naissent tant d’éloges, tant de panégyriques, tant d’admiration, tant de déclarations enflammées d’amour à cette institution de la part de ses élèves, qui chacun, de façon plus ou moins affirmée et exacerbée, traduit sa fierté –autre mot-clef du lexique prytane- d’appartenir à la glorieuse famille dont le grand N’tchoréré, (ses portraits m’ont toujours paru affreux, peut-être était-il réellement laid) est le parrain. Cette fierté, quel que soit le statut de l’élève, E.T. ou A.E.T., est souvent présente. Durant leur cursus, les E.T., tout en ne manquant jamais une occasion de se plaindre des conditions « merdiques » de l’école et de leur situation, ne manquent non plus jamais celle lui réaffirmer leur gratitude et leur fidélité, avec fierté, orgueil. Quant aux A.E.T., entre deux plongées dans les vicissitudes post-prytanes, ils se laissent généralement aller à de nostalgiques rêveries, où l’époque de leur cursus au Prytanée est, c’est la configuration la plus fréquente, qualifiée de période dorée de leur existence. Dans les deux cas, le Prytanée est auréolé d’une certaine force lumineuse, presque sacrée, que l’on célèbre. Les E.T. pardonnent souvent tout au Prytanée. C’est bien là le signe de leur fanatisme. Je ne me défends pas d’être atteint, bien au contraire.

 

Il faut bien comprendre, en fait, que je ne cherche pas ici à faire le procès d’une attitude. Mais ce que je cherche à juger et à condamner, c’est cet esprit de système, de caste, de harde, qui peut conduire tout E.T. ou A.E.T. à aimer et idolâtrer le Prytanée non parce qu’il le veut profondément, mais parce qu’il le doit, non selon sa propre sensibilité, mais selon celle, tyrannique, qui naît d’une sorte de devoir de gratitude auquel il est astreint sous peine d’être exclu de la famille prytane –suprême déchéance pour un E.T. ! Ce que je refuse, en clair, c’est que tous les E.T. soient d’une certaine façon condamnés à aimer et idéaliser le Prytanée de la même manière, pour les mêmes raisons, comme des robots, selon des critères que l’on leur a inculqués sans qu’ils ne s’en rendissent compte. Je déteste le Prytanée lorsqu’il devient cette machine à cloner les émotions et les hommes.

 

Je fais partie des A.E.T, peut-être rares, qui croient que l’odyssée prytane est avant tout personnelle. Mieux : particulière. Encore mieux : singulière. Mieux encore : intime.  Je crois, et défends, qu’aucune trajectoire n’est pareille à nulle autre, qu’aucun parcours n’est similaire à aucun autre, au sein de cette institution. Le Prytanée, dans mon esprit, est une lumineuse constellation composée de centaines d’étoiles, similaires en apparence, mais dont chacune brille d’un éclat qui lui est propre, et qui le différencie de tous les autres astres. Je triche peut-être, car il est bien facile, quelques années après, de penser ainsi ; mais il me semble qu’en terminale déjà, j’esquissais sans oser l’avouer clairement cette idée. Appartenir à la grande famille n’empêche pas que tout E.T. soit d’abord un individu de cette famille, c’est-à-dire un être singulier, que l’on ne peut et ne doit cloner, qui est toujours différents des autres individus de l’entité. De la même manière que dans le clinamen de Leucippe, Démocrite ou Epicure, le mouvement général et uni de leur chute n’empêche pas que chaque atome soit insécable et connaisse une trajectoire unique, l’aventure de chaque E.T. est et doit toujours être singulière. Il est de la nature des E.T. et des A.E.T., du fait même de cette uniformisation des émotions que le Prytanée imprime à leur esprit et leur âme, de croire qu’ils sont tous pareils, qu’ils vivent la même aventure, qu’ils ont un rapport similaire à l’école, et qu’ils sont les mêmes, fondamentalement, ontologiquement, devant elle. C’est à mon sens une bêtise, la plus grande tyrannie et le plus formidable échec du Prytanée : qu’au lieu de former un Homme, il forme, pas toujours mais trop souvent un type d’Hommes. Du moins, pour ce qui est du rapport de ces Hommes à l’école même. Je parle ici de la réaction aux choses de l’école, à la réception que l’on peut faire d’elles. C’est une illusion de penser que tous sortent heureux ou grandis de cet établissement. Il est un traumatisme pour certains, une déchirure pour d’autres. Je ne compte plus le nombre de ces E.T. renvoyés de l’école pour quelque motif, et qui, une fois à l’extérieur, semblent trouver un épanouissement et un équilibre que l’école leur refusait.  Certes, la communauté de condition, la similarité des épreuves traversées, la camaraderie de chambrée, le partage des souffrances, des peurs, des angoisses communes, les liens qui naissent dans les mêmes difficultés, le compagnonnage enraciné dans les rites communs de passage, la complicité bâtie, l’amitié trouvée, les haines nourries puis dissipées, les bêtises commises, les ruses fourbies, les larcins menés, les conneries faites, ensemble, participent à donner l’image d’une fraternité tissée dans la similitude et le partage d’un destin. Certes. Mais mon avis est que tout cela n’est qu’un chambranle, un cadre, une situation communs, et qui accouchent de toutes ces communautés. Je crois à la similitude des situations, et à la puissance, à l’authenticité, à la vérité des sentiments auxquels ces situations peuvent mener. Mais je ne peux croire à la similitude de ces réactions. Ma conviction est que l’expérience prytane, l’expérience prytane profondément vécue, est ou doit toujours être singulière. C’est là, à mes yeux, que se trouve son intérêt supérieur et l’exceptionnalité du Prytanée : que, mettant les hommes dans les mêmes situations, elle les pousse à forger leur caractère propre. La plus grande et la plus noble communauté entre les E.T. devrait être à mes yeux celle qui les unit dans la liberté que chacun d’eux a de se faire, de se développer, de se créer avec les autres, et non comme eux. Le Prytanée devrait aussi apprendre à penser seul, libre. Il faut être seul, et égoïste dans son rapport à cette école. Là se trouve son intérêt.

 

Je réclame le droit à mon identité propre, à la singularité de mon aventure. Je réclame le droit, comme E.T., comme A.E.T., de n’être pas comme les autres, mais d’être seulement moi. Cette réponse, ô Dieu, que j’eusse souhaité être en mesure de la donner lorsqu’on me lançait, à l’époque, que je serai le futur Gacko, Doudou Mbaye, Bamba Hanne –je lui en veux particulièrement, celui-là-, Assoko, Bamba Ndiaye, et bien d’autres, tous ces anciens, tous ces noms, tous ces labels, tous ces exemples qu’il faut suivre et dépasser, toutes ces idoles dont il faut sonner le glas et décréter un jour le crépuscule, toutes ces ombres, qui m’ont fait tant de mal, qu’il m’a fallu admirer, puis haïr, puis tuer pour exister. Œdipe prytane. Tuer ses glorieux anciens pour s’affirmer. Puis devenir soi-même, d’une certaine façon, un nom, une ombre, qu’un autre devra tuer. Ritournelle de meurtres. Mais c’est ainsi, et il faut que ce soit ainsi : pour tout E.T. l’affirmation doit être un meurtre. C’est seulement après que l’on peut définir vraiment, à mon sens, son rapport profond au Prytanée.

 

C’est un débat ouvert.

 

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Le Cri.

14 Février 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

Quinze mille tiges de roses se dressaient, éclatantes comme des lampadaires, à chaque coin de rue. Je recherchais dans la ville ces ombres qui, tant de fois déjà, m’avaient servi de refuge, je quémandais en vain une encoignure obscure où j’eusse eu le loisir de désespérer en paix. Mais non ! L’on me refusait tout, même ma mort. Cruel monde. Partout ce n’était que lumière rose. Le rose des fleurs, des bouches, des robes, des cœurs. Et ça marchait, bras dessus, bras dessous, vertu à la main et main sur la fesse complice! Et le soleil révélait tout ça ! Et ça s’unissait puissamment! Dans mon errance, ivre et étrange, je passais à côté de la statue de Jeanne d’Arc. La Pucelle d’Orléans d’habitude si fière et implacable et terrible, avait le regard langoureux. Que regardait-elle ? Une épée luisante, qui flottait dans l’air. Je l’entendis murmurer : « Ah, la lame qui se ficha dans mon cœur… ! » Son étendard se ternit, sa couronne de laurier se dessécha. Je m’en fus à ce moment là : rien n’est plus difficile à regarder qu’une légende qui déchoit… Fournier Sarlovèze, ayant entendu Jeanne d’Arc,  rougissait du haut de son buste, le sang lui fit une tâche rouge sur sa joue de pierre. Compiègne était un désastre. Je fendis la foule qui, occupée à miauler, ne me sentis pas la fendre avec peur…

Mes pas résonnaient avec fracas, je gagnais du terrain. J’allais bientôt être loin de cette mêlée. Il ne restait que quelques mètres. Mais là, formidable, puissante, gigantesque, surnaturelle, sortie des entrailles de la terre autant que du cœur de la masse à laquelle j’essayais d’échapper, une clameur me rattrapa, couvrit le bruit de mes pas, me broya :

 

« De l’Amour ! De l’Amour ! De l’Amour ! »

 

L’on n’échappe pas impunément au Jugement annuel. Le cri était beau, mais la lumière le rendait effroyable. Car en effet, que restait-il, alors, la nuit venue? Qu’importe. La nuit est fade. Des roses me furent décochées. « Ah, cette flèche qui se ficha dans mon cœur !… ». J’enlaçai le pavé, baisai le bitume, chevauchai la poussière, et le sang de mon cœur touché se mêla aux pétales de rose. Je mourais. A l’agonie, tout se mélangea. Dans mon délire, je vis soixante-neuf  ou soixante dix levrettes roses poursuivre un homme de Dieu. Celui-ci fuyait : il portait une grande soutane blanche qui lui battait les jambes. On eût dit un de ces missionnaires du temps colonial. J’eus un instant de lucidité. J’eus la sensation que la monstrueuse meute allait m’écraser du talon, moi qui tentais de faire manger à quelques uns le fruit de la nuit, et m’achever, lorsque, surgie de je ne savais où, une petite main me tira vers un paradis de seuls regards et d’intimité silencieuse. Je me consumai et revins au monde là.

 

La foule transie gueulait toujours joyeusement, comme un taureau que l’on pique aux flancs. Il ne faut pas toréer contre cette bête là. Elle vous taxera de triste avant de vous tuer à coups de cornes et de sabots. Et votre cervelle rose coulera, peut-être… 

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Sonnet à ma Déesse.

11 Mai 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

Un soir qu’un éclat blanc chu de quelque haut astre

Fugace trait de lumière comme météorique

Illumina l’Attique et ses colonnes doriques

Un dieu laid fit pour Elle le nouveau Pilastre.

 

Ténébreuse Majesté qui sous d’immenses portiques

Sculpta deux ailes siennes : Science et Désastre,

Aux vains beaux Mortels sur cette terre sans cadastre

La pourchassant toujours, elle dit non- ascétique.

 

Amphore de volupté et de fracas mêlés,

Déesse, tu portes aux yeux d’olympiques charmes

Qu’altèrent à peine les flots cristallins de tes larmes

 

D’amour versées- Tes cheveux aux vents démêlés.

Athéna ! Athéna ! Vierge aux dieux Phantasme !

Ah ! Un baiser ! Sinon je meurs d’amoureux spasmes.

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Deux mots et quelques autres sur la France...

9 Mai 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

      La France parle beaucoup. 

     Lorsque je retournerai chez moi, c'est ce que je répondrai si l'on me demande -et cela ne manquera pas d'arriver, mon sentiment sur ce pays que bientôt deux années passées sur son sol m'auront appris à connaître quelque peu, et même à en prévoir parfois les réactions sans pour autant les comprendre toujours. 

     La France parle beaucoup, donc. C'est qu'elle débat beaucoup. C'est peut-être qu'elle est, d'abord, et eu égard à ces nombreux débats, une démocratie. Je ne suis pas très au vent de tout ce qui se passe dans les autres nations, d'Europe notamment, mais je crois ne pas me tromper en disant qu'il y a peu de pays, en effet, où l'on peut voir un nombre si élevé de discussions et débats étalés dans le champ public, toujours avec cette même intensité médiatique si caractéristique; toujours avec le même degré, en apparence du moins, d'importance; toujours avec cette même ferveur (cette fièvre?) pour les mots et l'argumentation; jamais, enfin, sans le moindre signe de désintérêt de la part de quelque acteur que ce soit -c'est-à-dire presque tout le monde- du débat. Cocorico: bienvenue au pays où quasiment tout le monde parle, et où l'on parle à peu près de tout. Qu'on le veuille ou non, par l'importance même du nombre de ces débats, ce pays est bien une démocratie. Mais qu'on le veuille ou non, par l'inanité même de certains de ces débats, la France est aussi une démocratie aveugle. Elle veut tout voir et finit par ne plus rien distinguer. L'importance de ses débats, en nombre, ne garantit pas toujours leur richesse, en qualité et en apports significatifs. Voici une démocratie qui tâtonne beaucoup, ne choisit pas toujours les débats essentiels, effleure les questions de fond, choisit de tout choisir, parle autant de la bonne graine que de l'ivraie. La France est une démocratie lourde et massive. Peut-être est-ce là qui fait sa singulatité et sa force. Mais je sais aussi que c'est là, et cela, j'en suis certain, ce qui la retarde parfois. Le pays d'où je viens, une ancienne de ses colonies, lui ressemble étrangement sur ce point. Que la discussion libre et égale, le dialogue et le débat permanents soient des signes de démocratie, tout cela est vrai et ne saurait faire l'objet d'aucune critique; mais que la revendication presque frénétique de la démocratie nécessite que l'on érige le moindre fait en débat national, souvent houleux, truffé d'attaques ad hominem et autres mesquineries, cela, par contre, est moins honorable et moins vrai. Est-ce être démocrate que de parler de tout? La France, qui répond souvent, pourrait dire oui. Cocorico: bienvenue dans ce "pays-basse-cour", où des coqs tricolores, ceux à crêtes, ceux qui ont perdu la leur, ceux qui n'en ont jamais eues, s'affrontent à coups de becs et de logorrhées d'autant plus amusantes qu'elles sont oubliées très vite, remplacées par d'autres qui subiront un sort fatalement similaire. 

    La France parle beaucoup. C'est aussi, c'est surtout, qu'elle est un pays de polémiques. Ca en devient banal, risible, navrant, pathétique. Aux vociférations indignées, désespérées, nostalgiques, mélancoliques, d'une France-centre-de -l'univers d'un Eric Zemmour, à ses provocations et dérapages quasi-hebdomadaires sur tel sujet, aussi hebdomadaire, de débat, viennent en écho les échanges quotidiens de piques entre l'U.M.P. et le P.S., entre le P.S. et le P.S., entre droite et gauche, entre gauche et gauche, avant qu'une salve de commentaires, d'émissions, de plateaux, d'interviews, de reportages, d'avis d'experts, ne vienne clore le ballet. C'est ainsi presque chaque jour. Si seulement tout cela se faisait avec classe et panache, l'on pourrait au moins atténuer la misère par l'élégance du mot. Mais non. Il n'y a ni classe ni panache. Au détour d'un débat, l'on y égratigne un homme, dont les idées passent à la trappe. Et puis l'on continue. Et hors de la politique, du social, je ne vous parlerai pas des petites batailles rangées que l'on voit souvent, par exemple, dans un milieu aussi féroce que le milieu littéraire, à propos de tel ou tel auteur, phrase, livre, prix littéraire. Eternelles, ces batailles, celles sur Céline (génie ou salaud? A inclure ou non dans les Célébrations nationales?), éphémères, celles sur Rimbaud (Lui ou pas lui sur la photo?), barbantes, celles sur Houellebecq (Goncourt immanquable ou pas?)- et tout le reste, qui donne le tournis. Polémique des polémiques, et tout est polémique. Le débat est ainsi fécond, peut-on me rétorquer. Je suis d'accord: il accouche de beaucoup de souris. Ritournelle du même. 

    Depuis que je suis là, il y a eu beaucoup de débats. Oh Dieu, que oui! beaucoup: le débat sur l'identité nationale, sur les retraites, sur le port de la burqa, sur Jean-Pierre Treibert (si,si,  je vous jure que j'en ai entendus sur des plateaux "sérieux"), sur l'Equipe de France de football (de Knysna aux quotas en passant par Domenech), sur la laïcité, sur Stéphane Hessel, sur le Médiator, sur la sécurité, sur la fessée (!), et sur ceci, et sur cela... Sur tout. Je peux vous dire qu'au bout d'un certain temps, un événement qui, en "temps normal", aurait paru important, même essentiel, passe désormais presque inaperçu, noyé par et dans la vague des polémiques, traité, classé, oublié. Bien sûr, je ne dis pas que tous les français sont ainsi, mais un minimum d'honnêteté suffit à faire voir, même aux plus chauvins d'entre eux, que la France n'a pas son pareil pour parler de tout et, souvent, pas toujours heureusement, de rien. C'est un caractère très général, qui frappe tout de suite par sa récurrence. Au début, ça intéresse; ensuite ça agace, d'abord légèrement puis franchement; après ça laisse indifférent; et enfin ça fait rire et ricaner.  

     Je parle beaucoup. C'est vrai. Mais pas autant que la France. 

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Brèves de Concours... (Suite et Fin)

8 Mai 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

     Voici les derniers hectomètres du chemin de croix. Le dernier rapport du calvaire.

     Les épreuves de Géographie (tronc commun) et de Spécialité Histoire m’ayant paru sans grand intérêt ni piquant (c’est surtout que je les ai ratées sans éclat), je n’en ferai pas mention. Cette brève, la dernière, je la réserve à mon amour, « mon cher amour mon bel amour, ma déchirure », la spécialité Géographie. Ma déchirure surtout. Car je ne m’en suis pas sorti entier. Cette épreuve fut pour moi un molosse sans pitié.

    La Géo Spé donc. De quoi s’agit-il ? D’un commentaire de carte. Le commentaire de carte topographique : deux ans que j’en fais sans rien y comprendre, deux ans que c’est ma hantise, deux ans que l’exécuteur de ces hautes œuvres me massacre (mais c’est réciproque, je le massacre aussi), deux ans que ce bourreau mien me décapite la tête sans que je ne meure. Conclusion nécessaire : je suis le descendant de l’hydre de Lerne.

    Avant l’épreuve, je le savais, l’on allait nous donner la carte d’un pauvre patelin perdu de ce beau pays. J’avais raison. De toutes les façons, pour pressentir ma misère, j’ai toujours raison.

    Il est quatorze heures. L’on nous distribue d’abord des calques. Malheur : à quoi cela sert-il, dans un commentaire de carte ? Double malheur : j’avais oublié comment s’utilisait un calque. Je n’en avais pas eu un entre les mains depuis le C.E. 2, je crois, quand je m’en servais pour faire des lions et autres bonhommes en cours de dessin. L’on nous donne ensuite la carte proprement dite. Je déglutis.

Manosque.

Diable.

Palsambleu.

    Un sourire bête s’afficha sur mon visage. Mais je gardai mon légendaire flegme, pour l’instant. En bon géographe, je me posai LA question, l’existentielle, la seule qui valût la peine d’être posée, la métaphysique interrogation de trois mots : « c’est où ? ». Je ne savais absolument pas où c’était, Manosque. Je ne savais même pas que ça existait.  Je me retournai, hagard et désemparé. Je tombai sur le visage d’un candidat aux cheveux longs qui avait l’air plus hagard et désemparé. Cela me rassura : j’ai vu tout de suite qu’il ne savait pas non plus. Que voulez-vous ? Quand on est ignorant, il faut être méchant, et chercher ses pairs.

    Manosque. C’est où ?

   Les heures s’égrènent. J’ai mis de côté les calques. J’ai commencé à écrire. J’essayai de me souvenir de la voix de la volubile Madame D., de ce qu’elle disait quand elle commentait une carte. Mais ici, cela ne me servit à rien. C’est dans ces moments de solitude que je regrette mon enfance. Immonde monde où l’on grandit pour commenter des cartes stupides.  

   Sur la carte, je décrivis des choses terribles, invisibles à l’œil non exercé, bien entendu. Je produisis des théories. Je me sentis géographe. J'étais géographe. C’est bien.

    Il paraît qu’une candidate (c’est Mohamed, l’autre, le faux, qui me l’a dit) se mettait debout, avec un air intelligent, pour prendre de la hauteur sur la carte, et mieux en voir les aspects, les milieux, les contacts, les dénivelés. Petite idiote que j'ai haïe parce qu’elle réussissait sans doute mieux que moi l’épreuve.

    Au bout de trois heures, c’était fini. Le concours était fini. J’ai survécu. A fêter.

    Au fait, pour tous les ignares, nombreux j’en suis sûr, qui se demandent encore en ce moment même où se trouve la commune de Manosque, sachez qu’elle est  dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, département des Alpes-deHaute-Provence.

    Je l’ai située quelque part en Champagne-Ardenne.

    Puisse Madame D. me pardonner, puisse Dieu me bénir. Amen. Sans trop y croire.

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Le Forcené.

4 Mai 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

Il fut une fois un forçat furieux qui,

Défiant ce firmament flétri mais frondeur,

Fit sa méfiance se fondre en un esclaffement fin

Qui fusa et se fracassa fort comme frêle faïence fendue

Face à l’Infini fait alors comme un fief s’effritant.

 

Fieffé fourbe effréné frénétique

Fis-je,

Que ce fou frappant  franc à la face

Cette foi fienteuse dans un futur par ses fers fermé,

Mais enfin fessé. 

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William, Kate et Oussama.

3 Mai 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

     William et Kate se sont mariés. Ben Laden est mort.

   J’ai cru comprendre que les deux événements étaient, premièrement, historiques ; deuxièmement, heureux, et qu’il fallait s’en réjouir. Au risque de passer pour un insensible, rabat-joie et abominable petit homme, je dois dire que je n’ai pas ressenti grand-chose. Que dalle même. Je suis un monstre. Totalement assumé.

     Que les deux tourtereaux de la famille royale britannique, dont je me fiche complètement du mariage et de l’idylle, et je ne crois pas être le seul (je l’espère en tout cas, sinon ce monde me ferait encore une fois peur), soient heureux. C’est le moins (en ce qui me concerne, la seule chose) que l’on puisse leur souhaiter.  

    Quant à Ben Laden, je ne vois pas ce que sa mort change fondamentalement à la face d’un monde qui avait progressivement appris à vivre sans lui. Car quoi que l’on dise, sa retraite, et la traque féroce dont il a fait l’objet pendant dix ans ont dû considérablement réduire son champ d’action. Ce n’est pas le terrorisme que l’on a tué, simplement une de ses figures de proues. Il y en a d’autres. Al-Qaïda n’est pas mort, et je crains, en espérant me tromper, qu’il ne devienne plus dangereux après la mort de celui qui, finalement, l’encombrait et l’alourdissait peut-être de sa présence (présence-absence!). La vigilance me semble plus de mise qu’une euphorie s’éternisant. Evidemment, les familles des quelques trois mille victimes des attentats du 11 septembre 2001 doivent se sentir heureuses, soulagées par cette mort et, peut-être, vengées. C’est légitime. C’est compréhensible. C’est là l’expression, sans doute, d’une justice, et d’un pas de plus vers la liberté. Mais pour moi, cela s’arrête là : je ne serai pas hypocrite au point de dire que la mort de Ben Laden me touche plus que cela.

     Le savoureux mot d’un ancien président de la République, français, me semble ici, pour vous dire mon sentiment à l'égard de tout ceci, approprié : « Ca m’en touche l’une sans faire bouger l’autre. » Ca m’en touche quand même l’une. Quand même…  

     William et Kate se sont mariés. Ben Laden est mort. Moi, je dors car un certain concours m’a fatigué.

   A vrai dire, au sujet de ces deux événements, il y a depuis hier, et sans ironie,  deux questions existentielles que je me pose :

1) Que pense Lady Diana, du fond de sa tombe, de Kate : la trouve-t-elle plus ou moins belle qu’elle-même ? En d’autres termes, la concurrence, la jalousie et la mesquinerie inter féminines, bien connues, continuent-elles à faire rage outre-tombe ?

2) Qui dois-je féliciter : Ben Laden pour avoir réussi à se cacher si longtemps sur cette planète si grande, ou les américains pour avoir réussi à débusquer ce champion du cache-cache (que le monde est petit quand on est américain !) ?        

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Brèves de Concours... (suite 3)

29 Avril 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

     Mardi 26 Avril 2011. Concours de l'E.N.S. de Lyon, Jour IV. Epreuve d'Anglais.

    Je n’ai jamais vraiment aimé l’Anglais, et je ne saurai dire pourquoi. L’engouement que cette langue soulève m’est totalement étranger, je le trouve même absurde à certains égards. Ce n’est pas de l’aigreur, et encore moins quelque accès de stupide francophilie : je ne crois pas être mauvais dans cette langue. Mais je ne l’aime pas. Peut-être aussi est-ce inconsciemment à cause de mon accent, le plus exécrable que je connaisse. L’on dirait un gambien saoul qui se prend pour un écossais ou un irlandais dans un bar (qu’importe : selon la légende, devant quelques scotchs, les deux sont pareils -et ils me tueraient s'ils m'entendaient), parlant un langage inconnu. « Aye donte spik Inglich verrry whale. » Tu l’as dit, camarade. Borborygmes et baragouinages. J’espère que Mr Midan ne lira jamais ceci.  Bref.

     L’épreuve d’Anglais fut dans la lignée des précédentes : étrange. L’on a l’impression de comprendre, mais il y a comme un malaise. C’était un extrait d’une lettre d’Oscar Wilde. Wilde. Lui non plus, je ne l’ai pas beaucoup lu. Je ne connais de lui que Le Portrait de Dorian Gray, évidemment, et une tragédie, Salomé, que j’ai aimée. Un reproche personnel : il gâche quelque peu son talent par un trop grand recours à des formules. C’est là le génie des dandys mais également, dans un sens, leur grand défaut. Leur malheur même. D’ailleurs, Wilde ne se retourne-t-il pas parfois dans sa tombe, n’y vomit-il pas ? On a utilisé une de ses formules en « illustration » (je n’ai pas osé le scrabble, en sept lettres, avec « incipit ») de « L’île de la tentation. » Vous savez, oui, c’est celle-là, la fameuse, l’abrutissante phrase, devenue telle car on l’a travestie, que de jeunes ahuris vous ressortent dès que vous leur parlez de tentation, avec un air qu’ils croient intelligent et tragiquement philosophique. Oui, vous savez : « la meilleure façon de résister à la tentation, etc. » Vous savez le reste. Cela suffit presque à m’apeurer. Ecrire, même des pacotilles, peut être dangereux. La postérité est ingrate. Et ce n'est pas une formule.

     Vous l’avez compris : je n’ai rien à dire de particulier sur l’épreuve d’Anglais, hormis qu’elle fut difficile, ce qui est un truisme en évoquant ce concours. Il fallait traduire, puis commenter. Je l’ai fait. Je crois que la succession des longues épreuves commence à me fatiguer. Et comme je reste tout le temps jusqu’au bout, six heures à chaque fois…

     Tenez : pour vous dire à quel point je commence à faiblir, je suis resté quelques minutes avant de me rendre compte qu’à la fin de ma version, j’avais traduit les mots "De Profundis", qui sont les premiers d’un psaume latin. Dans un instant d’égarement, bien que cela ne fût pas de l’Anglais, j’ai eu envie de traduire l’expression. Je voulais traduire. Je devais traduire. J’étais là pour traduire. Mon devoir était de traduire. J’ai donc traduit. Avec une certaine fierté, sotte fierté, j’ai écrit : « Des Profondeurs. » Mais ensuite, la chute : ce n’était en fait que le titre de l’ouvrage, qu’ignare, je ne connaissais pas, dont le texte était extrait. Et pourtant -comment l’ai-je raté ?- il était écrit en dessous du texte, en italique, bien en évidence, à côté du nom de l’auteur,  un certain Oscar Sauvag(e)…

     Bon, d’accord : il était temps que j’aille dormir.  

 

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Brèves de Concours... (suite 2)

25 Avril 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

     Vendredi 22 Avril 2011. Concours de l'E.N.S. de Lyon, jour III. Epreuve d'Histoire. 

     Ce fut une rigolade, un cirque dont la plupart d’entre nous étaient, à la fois, les spectateurs et les clowns. J’ai ri de moi-même de longues minutes.

     Je dis « nous ». Non pas que je veuille généraliser la détresse qui s’est emparée de moi lorsque je lus le sujet, mais juste que par ce « nous », j’entends surtout mes camarades de Khâgne du Lycée Pierre d’Ailly. Je vais expliquer pourquoi. Mais d’abord, le sujet :

Le travail des femmes du début du XIXème siècle à la fin de la seconde guerre mondiale.

     Par la malemort. J’ai d’abord failli pleurer. Puis j’ai ri jaune. L’idée m’a même traversé l’esprit de « finir » au bout de deux heures. Mais je me suis dit que toutes les souffrances infernales de ces deux années méritaient salaire. Je suis donc resté. Six heures de temps, comme d’habitude, à essayer de me battre avec un sujet sur lequel, je le dis bien franchement, je ne savais pas grand-chose.

     En lui-même, il était plutôt classique. Potentiel. Presque prévisible, bien qu’avec ces gens-là, rien ne le soit. C’était le dernier thème que nous avions abordé avant le concours. On a bien fait un cours sur le travail des femmes, un cours de trois heures, à la veille des quelques jours de repos qui précédaient immédiatement le concours. Une chance ? Non. La pire des infortunes, en ce qui me concerne : mon esprit fatigué était déjà au soleil, et je n’ai pas du tout révisé ce cours. Je crois ne pas mentir en disant que mes camarades étaient à peu près dans le même cas. Mais ce n’est point une excuse: ce sont les aléas d'un tel concours. Comment ai-je pu rester six heures alors ? Je ne sais pas. Tout ce que j'ai écrit, dix-sept pages, je l'ai fait de mémoire. Fichtre et diantre ! Je m’étonne parfois. Et surtout, que personne ne me demande ce que j’ai écrit, dans ce cas. Je ne le sais moi-même pas exactement. Des choses secrètes. Vous avez dit Olympe de Gourdes ? De Gouges ? De Courges ?

     Bien entendu, ultime pied de nez à mon faciès déjà en décomposition, l’inévitable mention en italique : « l’usage de la calculatrice etc. » Cette fois-ci, je ne me suis pas retenu, je l’ai triturée, rayée, barrée rageusement. Je me suis acharné contre la stupide phrase. Bien fait pour elle : elle n’avait qu’à pas être stupide. Cela m’a calmé un temps. Ensuite, le retour à la réalité et au sujet fut brutal.

Ce fut mon instant épique. Voici mon hymne :

     « Sans autre issue que celle d’écrire, désespéré mais courageux, le front ridé mais altier, maudit des dieux, martyr éternel, solitaire et silencieux, ‘’le Ténébreux, - le Veuf, - l’Inconsolé,’’ s’est penché, s’engageant sans peur dans le fracas des boucliers se brisant, malgré la clameur des cris des nombreux défaits, sous un soleil rouge...  Il était armé de son stylo. »

Bref. Une épreuve à oublier au plus vite… 

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Quatre vers...

24 Avril 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Lectures au hasard.

     Je trouve les poètes tellement mieux inspirés quand ils parlent simplement et légèrement des choses ! Et cela, Senghor le faisait parfois à merveille. Cet homme, malgré toutes les polémiques à son propos, savait écrire. Ecoutez ce poème.

 

Beauté peule

Ah ! qui me rendra

L’arc frémissant des seins de Salimata Diallo,

Sa taille amicale

Et l’opulence fine de ses hanches ?...

 

                                                                 Léopold Sédar Senghor, Poèmes perdus.

 

     Beaucoup de choses sont convoquées et mises dans ces seuls quatre vers. Enormément de choses. Mais ainsi que l’a remarqué un ami, à qui je l’ai montré, tout le génie de ce poème est peut-être dans les trois points de suspension, derrière le point d’interrogation. Je suis d’accord avec lui. Ils débrident l’imagination. Et ça, c’est beau…

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Brèves de Concours... (suite)

24 Avril 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

Jeudi 21 Avril 2011. Concours de l’E.N.S. de Lyon, jour II. Epreuve de Lettres.

   Par la barbe de je ne sais plus quel druide ! Où ont-ils été péché leur sujet ? Ils ont pris le risque de décourager beaucoup de candidats, par la longueur même de la citation, celle de Paul Valéry. La preuve : au bout de trois heures, la laide salle où j’étais était vidée aux trois-quarts. Comme d’habitude, je suis resté jusqu’au bout, moins parce que je comprenais absolument le sujet, et que j’avais beaucoup de choses à dire, que par souci de dire bien le peu de choses qui me venaient à l’esprit, cet esprit embrumé. Ma composition fut un grand exercice de style. Je me suis pris pour Mallarmé, un des maîtres de Valéry justement (quelle ironie !), que j’ai beaucoup lu ces dernières semaines, et que j’ai exploité comme je pouvais. Pendant ces six heures, il ne s’est rien passé de spécial. Le gros monsieur était là, gueulant toujours. Mais cette fois-ci, je n’ai pas prêté attention à cela. Le sujet, que j’ai trouvé complexe, excluait tout le reste. Point de détails. J’étais seul et mécanique, ne me débattant que pour mieux m’enliser dans ma pensée.

     Vous croyez que j’exagère ? Oyez plutôt :

« En tant qu’écrivain, je n’ai rêvé que constructions et j’ai abhorré l’impulsion qui couvre le papier d’une production successive.

   Si pressante et riche et heureuse soit-elle, cette foison ne m’intéresse pas. J’y vois une génération ''linéaire'' qui exclut toute composition. Je sais que la plupart admirent ceci et s’en enivrent. – Mais ces feux qui s’allument de cime en cime et s’éteignent aussi, ne me donnent jamais mon plaisir complet.

   Mon désir eût été d’écrire en traitant presque simultanément toutes les parties de l’ouvrage, et les menant presque à la fois à leur état final. Comme on peint sur un mur. Et avec les préparations et  ce qu’il faut donner des liaisons et des correspondances d’un bout à l’autre. Ne pas oublier la fin quand on fait le commencement –etc. »

(Paul Valéry, Cahiers, 1935, repris dans Ego Scriptor, Gallimard, « Poésie », 1992)

     Je n’ai aucun commentaire à faire.

     Je n’avais jamais rien lu de Valéry, hormis quelques malheureuses pages de Variété, I. J’ai décidé, pour me venger, que je ne le lirai jamais plus.

     Ils ont encore écrit : « L’usage de la calculatrice n’est pas autorisé. » Comme si le sujet n’avait pas suffit à fragiliser les nerfs. Eh bien moi, leur calculette, je l’emm....... bien, si je n’étais poli. Heureusement que je le suis. Heureusement.  

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Brèves de Concours...

22 Avril 2011 , Rédigé par Mbougar Sarr Publié dans #Solipsismes

Mercredi 20 avril 2011. Concours de l’E.N.S. de Lyon, Jour I. Epreuve de Philosophie.

8h 40 : Un gros monsieur au visage patibulaire, affreux et laid, sans cou avec d’énormes veines, bourru, entre dans la salle allongée, elle-même d’un vert horrible, avec les copies et les épreuves. Il commence à gueuler. Il croit qu’il me fait peur. Il me regarde, sa veine bat fiévreusement à sa tempe. C’est un mélange d’ours et de taureau. Il ne manque que l’écume. Il me fait peur. Il est laid, Dieu me pardonne. Il gueule, menace, prévient, donne les instructions, puis écrit : « composition de philosophie » au tableau. Tout le monde se tait, lit, remplit l’en-tête, fait attention. Il écrit mal, le gros monsieur. Et puis son ventre… Des dames qui l’accompagnent distribuent les copies, les feuilles de brouillon. Les élèves s’excitent, trépignent.  

9h 00 : Les sujets sont distribués. Une clameur s’élève. Je lis : « Les sciences sont-elles une description du monde ? » Dans ma tête, c’est le néant. Ce n’est ni pire, ni mieux que ce que j’attendais. Dans ma tête, c’est le néant, c’est tout.

9h 01 : J’ai relu le sujet quatre fois et demi. Je ne vois rien, pour l’instant. Il y a, écrit en italique en dessous du sujet, ceci : « L’usage de la calculatrice est strictement interdit. » Zut ! Moi qui comptais en faire usage pour parler du positivisme d’Auguste Comte et de l’aleitheia de la Vérité par la Science selon Heidegger. C’est le drame, bien sûr… La clameur n’est pas retombée. Le gros monsieur gueule encore, grogne. L’on se tait. Ca commence. 

Je me rends compte après quelques minutes que je n’ai pas de montre. Mon portable est éteint, comme l’a recommandé en aboyant le gros monsieur. C’est fâcheux. Tant pis. Après 10mn de réflexion intense, j’ai mes premières inspirations. Je me penche sur la feuille, et ne m’en relève pas pendant longtemps. J’écris. Brouillon, puis j’attaque la copie. Ca y est : me voilà lancé dans l’ânerie.

Au bout de deux heures environ, premier abandon : un candidat a « fini ». Je suis encore à mon introduction.

La candidate à ma droite est presque jolie. Elle a une belle robe bleue à motifs de fleurs blanches, qui lui arrive à peine aux genoux. Elle a les cheveux clairs, longs. J’ai vu ses jambes, qu’elle n’a pas laides. Mais c’était le premier regard, qui est toujours accidentel. Je n’en ai pas jeté de second. Je le jure.   

Après 3 heures et demi d’épreuve (je le sais car j’ai regardé la montre d’une surveillante quand elle est passée devant moi, lentement) quelques départs successifs. Je me débats avec Bacon.

J’écris, j’écris.

Quatre heures doivent être passées. Je commence à avoir faim. J’ai oublié que j’avais du chocolat dans ma poche. Mon ventre gargouille. Ma voisine de droite me regarde, je le sens. Je ne la regarde pas. J’écris.

J’ai noté une incohérence dans mon raisonnement. Mais trop tard, je continue. Je balance quelques expressions latines pour amadouer le correcteur. Qui sait ? Il pourrait être séduit…

Beaucoup de candidats sont partis, au bout de cinq heures. Il me reste toute ma troisième partie à faire. Heureusement que j’ai écrit ma conclusion avant même d’avoir introduit.

Est-ce grave si l’on parle un peu de Marx dans ce sujet, docteur ?

Il reste cinq minutes. Je viens de finir. Je décide de ne pas relire, par pure paresse. Il doit bien y avoir quelques fautes. Mais rien de scandaleux, à mon avis.

15h00 : Je rends ma copie. Quinze pages et quatorze lignes où quelques éclairs (je crois avoir en -toute modestie bien sûr- commis un magistral passage sur Hegel et sa conception de l’Histoire) font écho à des abîmes de médiocrité et de misère intellectuelle (J’ai bien travesti la pensée de Max Weber, sans vergogne, effrontément même). Bon. Que le correcteur se débrouille. Ils n’avaient qu’à donner un sujet plus facile.

15h 05 : J’ai faim. 

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Des larmes au rire...

17 Avril 2011 , Rédigé par Mbougar Sarr Publié dans #Solipsismes

     Je reviens plus tôt que prévu : Montaigne m’ennuyait, alors… Alors je vais parler de moi, pour changer.

     Aussi loin que remontent mes souvenirs, je me vois toujours avec une haute conception de la justice. Enfant, je me souviens que j’étais déjà épris de cette grande idée, englué dans ce bourbier où je barbotais néanmoins gaiement, fièrement, engagé, enragé, furieusement sérieux, et avec au cœur, ce sentiment d’avoir forcément raison et de faire le bien, et qui était d’autant plus candide que mes révoltes face à l’injustice étaient sincères, voire pathétiques. Certains soirs, quand dans la journée, j’avais vu sans pouvoir rien y faire des scènes injustes à mon esprit veule, alors que mes frères dormaient à côté, je pleurais en silence, longuement, étouffant le bruit de mes sanglots avec l’oreiller. Au réveil, j’avais mal à la tête et de la morve séchée au nez. Et sous la douche que je prenais maintenant tout seul comme un grand, ayant avec force génie caché à ma mère mes yeux bouffis et injectés de rouge, j’étais fier d’avoir pleuré. J’appelais pompeusement cela, dans ces espèces d’élans lyriques et grandiloquents que j’avais déjà dès mon enfance, et dont j’ai encore du mal à me débarrasser (à ma grande honte), « les larmes de la Justice. » Avouez que la formule est belle, surtout sortie de la tête d’un môme de huit ans à peine. Ainsi, par mes larmes authentiques, je croyais abolir le désordre et le Mal présents en ce monde, pleurant toujours plus pour ceux que l’injustice avait frappés, et que moi, humble héros de l’ombre, n’avais pu sauver. Ainsi, je gagnais toujours ; laborieux parfois, certes, trichant quelque peu sans le savoir, certes, mais vainqueur. C’était l’essentiel. Ce fut sans doute au cours d’une de ces nuits que, étonné d’être si souvent seul dans cette croisade noble contre le Mal, je me demandai pour la première fois où était et ce que faisait cet Allié surpuissant dont on m’avait tant parlé, bien que je ne comprisse alors rien de ce qu’on me disait à son propos, (y comprends-je encore vraiment grand-chose?) : Dieu. Mais c’est là une autre question.

     Ma soif de justice, inextinguible, était en plus décuplée par les lectures que j’avais, les dessins animés que je regardais, les grandes personnes que je voyais au quotidien. D’Artagnan, Mickey, Donald (oui, c’est un défenseur éclatant de la justice, ce canard !), Zorro, Sherlock Holmes, Robin des Bois, pour ne citer que ceux-là, devinrent mes héros. Et puis il y avait le Juste ultime, la personne qui, à mes yeux, était la personnification de la justice et du courage : mon père. Maman, elle, était l’allégorie de la Douceur. J’ai grandi mon horizon oblitéré par l’Idéal.

     Aujourd’hui, je n’ai pas beaucoup changé. S’il est vrai que seuls les imbéciles ne changent pas –quel est l’imbécile qui a commis cette pensée imbécile ?-, alors je suis le plus illustre imbécile que la terre ait jamais enfanté. Et le pire, c’est que j’en suis fier. Très fier. C’est ainsi. Un imbécile, ça pense comme ça. Je crois toujours en la Justice. Les sept années passées quelque part dans une région au nord de mon pays, dans un internat militaire, entouré de quelques centaines de jeunes, parmi lesquels quelques cons, qui sont ma seconde famille, et auxquels je suis lié à vie, n’y auront rien changé. Les quelques vains honneurs et distinctions ramassés çà et là n’y auront rien changé. Ma découverte des femmes, avec tout le lot de plaisir et de misère mêlés qu’elles apportent n’y aura rien changé. La France n’y aura rien changé, malgré tout ses efforts. Je suis têtu : je crois encore en la Justice. Ne me demandez pas de vous dire ce que j’entends par Justice, justement. Je ne saurai le faire. C’est, je l’ai dit, une grande idée, une entité, une Idée. J’essaie : la Justice, c’est quand les Hommes sont heureux dignement, avec tout ce que ces notions, bonheur et dignité, impliquent. C’est à peu près ainsi que je vois les choses. Je suis d’accord avec vous : avec les années, je n’ai rien perdu de mon ingénuité. Cela me conduira à ma mort, j’en suis certain. C’est la seule prophétie exacte sur mon existence dont je sois capable. Je mourrai de naïveté, et sans doute dans des circonstances que je croirai héroïques mais qui seront en réalité honteuses. J’ai décidé que les dernières paroles que je lancerai seront celles de Paul Léautaud sur son lit de mort : « Et maintenant, foutez-moi la paix ! ». En attendant ce jour béni où il pleuvra des fleurs, ce jour où je foutrai la paix au monde autant qu’elle me fichera la mienne, j’ai décidé de rester ainsi : un imbécile qui ne change pas, excusez du pléonasme. Depuis mon enfance, je crois en la Justice.  

     Mais entre temps, j’ai découvert la lucidité. La différence fondamentale entre ma jeunesse et le temps présent, c’est que j’ai appris à perdre contre le monde, contre les Hommes, contre le Mal, contre l’Injustice, sans m’en indigner, sans verser « les larmes de la Justice ». Maintenant, je ne pleure plus la nuit. D’ailleurs, je ne dors plus avec un oreiller. Je noie désormais mon impuissance dans le rire (oui, voilà enfin l’explication du titre de ce billet). Enfant, une fureur guerrière et une volonté inébranlable de gagner m’assuraient toujours la victoire contre ce monde et ses injustices. Mes larmes, ultima ratio regum, étaient mes armes invincibles. Contre l’injustice, l’enfant que j’étais gagnait toujours, inévitablement. Aujourd’hui, je sais que l’on perd souvent contre elle. Trop souvent. Presque toujours. La fureur reste intacte, comme l’envie de vaincre, mais je sais aujourd’hui que je ne puis rien faire au-delà de ce qu’atteignent et peuvent atteindre mes petites et insignifiantes capacités. La volonté et l’intention, la rage et les larmes, m’étant apparues peu à peu comme fatalement insuffisantes et faibles, voire dépourvues de sens, il ne me reste que l’humilité, la lucidité, la patience et l’ironie contre toute cette saleté au milieu de laquelle j’ai néanmoins appris à vivre, et que je participe parfois à augmenter, n’étant point un dieu. Il faut savoir perdre contre l’injustice, c’est le seul moyen de continuer à la défier du haut de son petit être.

     Je vais vous avouer un petit secret : depuis que j’ai croisé la lucidité, j’ai perdu tous mes combats contre l’injustice. Mais, clochard céleste et heureux con, je ne peux m’empêcher de continuer à me débattre, et de nourrir une foi de plus en plus forte dans la Justice. Et ce sera ainsi jusqu’à ce que je m’effondre, épuisé.

     J’espère qu’après la mort, que ce soit en Enfer, au Paradis, ou juste sous terre, il y a une assurance pour les individus comme moi. Je n’y crois hélas pas trop. Heureusement. Car ce n’est pas en pensant à la pause que j’enchaîne les rounds, et en sachant que j’en prendrai toujours aussi plein la gueule.  

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Pause forcée...

13 Avril 2011 , Rédigé par Mbougar Sarr Publié dans #Solipsismes

    Qui a dit "nulla dies sine linea"? Il ne devait pas avoir le Concours de l'E.N.S. à passer, celui-là. Quand déjà, le concours? Mercredi? Mardi? Bref, la semaine prochaine. J'ai beaucoup de choses à dire, mais encore me faudrait-il un peu plus de temps. Et avec ces simulacres de révision, vous pensez bien qu'il m'en manque. Je suis donc en pause forcée. Que les quelques lecteurs -les malheureux!- qui venaient parfois se promener par là m'excusent. 

     Mais la bête est résistante, et je reviendrai bien vite, sans doute beaucoup plus vite que je ne le pense moi-même. Ce satané concours (qui m'a privé de deux années de vie), pourrait bien cacher quelques aventures et inspirer de nouvelles "choses à revoir". Vous me reverrez bien vite, donc. Peut-être dès mardi, ou mercredi. Car il faudra bien faire quelque chose, lorsque je m'emmerderai bien profond (excusez du langage, c'est la pression, le stress...) entre deux épreuves... 

     Souhaitez-moi bonne chance, et à très bientôt! 

 

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"Il n'y a pas d'Amour heureux..."

2 Avril 2011 , Rédigé par Mbougar Sarr Publié dans #Solipsismes

 

 

     Non, il n’y en a pas. La Aragon et Brassens ont raison.

     Ce sentiment est une mutilation, une violence, une tempête. Aux cœurs qu’il frappe, il n’apporte que la peur de la perte de soi, la peur de l’errance, la peur du pari manqué, celle-là même qui s’empare d’un homme au moment de défier un désert, seul, nu, sans carte ni boussole. Ce sentiment divise l’Etre en unifiant ses craintes. Les éclats du miroir, jadis brisé par une salvatrice solitude, se reforment, et cette glace froide qu’est le cœur, qui ne ment pas, réfléchit la faiblesse de l’être amoureux, ensanglanté, inachevé. Ensanglanté car inachevé toujours. Et la liberté vraie meurt dès lors ; on lui substitue alors une liberté pour l’autre, une liberté dans l’autre, une liberté des cœurs réunis, une liberté amoureuse. Cette liberté là est une dépendance masquée.

     Il n’y a pas d’amour heureux. Où trouver la paix dans l’amour ? Dans les bras de l’autre, à ses côtés. A peine y est-on que l’on voudrait être l’autre, être en lui, se fondre en lui. Mais cela est impossible. Les centimètres deviennent des abîmes. La tristesse revient aussitôt chassée. La présence de l’autre ne suffit plus. L’on voudrait ne former qu’un, mais « l’amour lui-même, comme le disait Rilke, n’est que l’inclination de deux solitudes. » La solitude ne s’y résorbe pas. Elle s’y dilate et s’y perd seulement ; l’on croit y être moins seul, mais c’est la solitude de l’autre qui cache la nôtre. Une mer de solitudes noie sans la tuer la solitude isolée, qui peut resurgir à tout moment.

     Il n’y a pas d’amour heureux. C’est la condition humaine de finitude qu’on y retrouve. L’absolu qu’on y recherche est impossible. C’est une fuite en avant éternelle, dont l’horizon est le bonheur, certes, mais dont la route, est une cascade de larmes, de doutes. L’on m’a dit que c’était quelque chose de simple. Rien n’est simple pour les Hommes. Vivre pour eux, même cela, leur est difficile. Alors aimer, vivre pour et par l’autre…   

     L’on m’a raconté l’histoire de cet homme, mort de n’avoir pas voulu accepter qu’il n’y a pas d’amour heureux. La haute idée qu’il avait de l’Amour comme assurance du bonheur s’est brisée sur les récifs rugueux de la trahison. Il aimait une femme qui ne l’aimait pas. Il a cru que l’amour était une réciprocité obligée. Il a étreint et n’a étreint que du vent. Il s’est livré et n’a vu que sa propre image, nue et vulnérable, dans le miroir. Il s’est suicidé après avoir écrit : « Je meurs dans la croyance qu’elle m’aimait. L’amour ne peut qu’être heureux. Je fus juste une erreur, et je m’en vais en martyr heureux de mon idée.»

     Il n’avait pas compris qu’il n’y a pas d’amour heureux. Il n’avait pas compris qu’il n’y a que des hommes amoureux et des femmes amoureuses, qui essaient d’être heureux dans leur amour.  L’Amour heureux est un mythe qui oublie la part de désordre, de hasard qu’aucun amour ne peut abolir,  présent en tout Homme, fût-il éperdu de ce sentiment. Il n’y a pas d’amour heureux. Il n’y a pas d’amour malheureux. Il n’y a que des Hommes qui cherchent à être heureux par l’Amour. Mais leur bonheur est entre leurs mains, ils le construisent. L’Amour est un moyen, le plus beau des moyens pour être heureux, sans doute, mais pas une absolue garantie du bonheur.

     Il n’y a d’amour heureux que celui dont les êtres qui le partagent croient qu’ils peuvent être heureux, et s’aiment follement pour cela, malgré leurs peurs, leurs doutes, leur solitude et leurs larmes. Larmes d’Eros qui là, deviennent belles.  

 

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Mallarmé.

1 Avril 2011 , Rédigé par Mbougar Sarr Publié dans #Lectures au hasard.

« …Ô femme, un baiser me tûrait

Si la beauté n’était la mort. »

 

     C’est tiré d’Hérodiade, de Mallarmé.

     Mallarmé. Que dire sur lui ? Maintenant, beaucoup de choses. Mais avant (l’époque est récente même), rien de très pertinent, je le crains, et j’en ai honte. Rien qui ne dise autre chose que les innombrables topos et les inusables clichés de mes cours du lycée. Quand j’étais en classe de première, l’on m’a parlé, pour mon malheur, de l’hermétisme mallarméen, un de ces nombreux poncifs abrutissants que l’on sert volontiers à des lycéens déjà abrutis, et dont on ne se débarrasse que difficilement. A cette époque, celle des préjugés et de l’acquiescement dogmatique, le premier (et, espérais-je alors, le dernier) poème que j’ai essayé de lire de Mallarmé commençait ainsi :   

 

« Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,

L’Angoisse ce minuit soutient lampadophore,

Maint rêve vespéral brûlé par le Phénix

Que ne recueille pas de cinéraire amphore… »

    

     Au fond de moi, même alors, je sentais que c’était magnifique, que c’était beau, que la langue dansait, aux confins du précieux -que je n’ai jamais aimé pourtant, mais qui là était une musique légère- et du sublime. Mais mon jeune esprit inculte ne comprenait pas. C’était Mallarmé. L’hermétisme. L’ésotérisme. Le Symbolisme ultime et absolu. Je n’ai même pas essayé de comprendre. Et puis, surtout, c’était de la poésie, que je voulais détester par-dessus tout, par pur caprice. J’avais à peine 17 ans, j’étais rebelle, un peu con, je me prenais pour un dandy, je venais de lire Le Père Goriot qui m’avait ébloui, je tenais les poètes pour des minables (pour me donner l’air d’un lecteur qui avait des goûts, voyez l’intelligence de l’homme!), et j’ai refermé la page sur Mallarmé.

   Je ne l’ai rouverte que récemment. Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, Poésies, quelques lettres de ses Correspondances. Et j’ai failli pleurer de haine contre moi-même. Il y a dans cet auteur, et dans ses vers, une puissance du langage telle que ses mots, empesés de significations, soient paradoxalement aussi légers que du vent. Au fond, il n’y pas de paradoxe : la poésie mallarméenne réalise la synthèse difficile, mais ici absolue et parfaite, du sens et du son. Sa langue est à la fois recherche et célébration. De la beauté, évidemment. Chercher le Beau en parlant de la Beauté. La mise en abîme est fine et géniale. Il y a eu très peu de stylistes dans la langue française. A mon sens, il fut et demeure l’un des meilleurs.

    Le reste, qu’il ne fit pas de littérature engagée (qu’est-ce ?), qu’il fut précieux, un peu hautain, difficile, est débat de basse-cour.  

    Je n’en dirai pas plus. Mallarmé ne s’explique pas. Il se lit.  Faites-le : c’est l’unique façon, la meilleure donc, de le comprendre. 

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Le Condamné.

26 Mars 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

Au sommet du Caucase, il n’y avait rien.

Le silence absolu régnait. Le chaos et l’infini y étaient alliés. Tout le désordre du Monde naissait là. En ce lieu maudit, exclu de l’univers, oublié des dieux, hors du temps et de l’espace, le soleil ne se levait plus. Il s’était réfugié vers d’autres cieux, plus amènes, mais si éloignés de cette place, que sa lumière, tant bien que mal, y parvenait, mais diffuse, triste, sombre, morne, affadie ; inondant d’un pâle éclat cette terre desséchée, morte, nue, aussi blanche que la mort, aussi noire qu’une nuit éternelle.

Au sommet du Caucase, il n’y avait rien.

Il y avait seulement une ombre. Un supplicié. Une solitude.

Il y avait un rapace.

Il y avait une montagne minérale.

Il y avait des fers.

Il y avait un foie incessamment déchiqueté, et qui repoussait incessamment.

Et puis c’était tout.

Depuis longtemps, l’ombre s’était tue. Ses cris s’étaient fatalement perdus aux confins de cette immensité déserte. Ici, il l’avait compris, crier ne servait à rien : on ne souffre jamais mieux que lorsque l’on est seul. Et silencieux. Il avait décidé de participer à l’intelligence sordide de l’endroit. Il s’était tu. Le rapace dévorait, encore, toujours. Son orgueil l’avait contraint à ne plus déchirer le ciel de ses plaintes : il ne voulait plus donner à ces bourreaux ce plaisir là. Il avait déjà bu toute sa honte. Et au-delà de la honte, il ne restait que l’orgueil. Au-delà de l’orgueil, c’était le rien.  Il n’irait jamais jusque là.

En attendant que son foie repousse, en attendant que le rapace revienne, entre deux morts, le supplicié jeta un regard sans expression vers la terre et vers les hommes.

Que voyait-il ?

La Rage.

Le Bouillonnement.

La Guerre.

Le Sang.

Le Bruit.

La Fureur.

La Misère.

La Mort.

Le Mal.

Il détourna son regard. Ces êtres étaient faibles. Ils étaient méchants et ingrats. C’est à cause d’eux qu’il était là. C’est pour eux qu’il était  là. Il y a longtemps, envers et contre tous, il avait choisi son parti : le leur, celui des hommes. On l’a blâmé, on l’a conduit là. De ce promontoire infernal, du haut de cet échafaud où l’on ne mourrait jamais, mais où toute vie était inversement impossible, il payait doublement sa faute. Ses tortionnaires avaient assez de génie pour cela. La torture physique ne suffisait pas. Il fallait autre chose, pour que la géhenne fût entière. On ne chercha pas loin. On lui offrit une image de la condition humaine. Cela devait bien suffire.

On lui montra ce qu’il était advenu des hommes. On voulut lui faire comprendre que son sacrifice avait été inutile, qu’il n’avait mené à rien d’autre qu’à sa punition, que les hommes étaient misérables et vains. Tout cela était sans doute vrai. Et le supplicié le savait. De temps à autre, un rire méphistophélique retentissait d’on ne sait où. On se moquait de lui. 

Le rapace dévorait. Encore. Toujours.

Au sommet du Caucase, il n’y avait rien.

Il y avait pourtant une petite lumière. Un supplicié. Une solitude. Un homme-dieu. Une générosité. Un courage.

La tête appuyée contre sa montagne, souffrant mille morts, le martyr éternel était cependant heureux. En enfer, il avait le paradis dans le cœur. Mais cela, personne ne le savait. Personne n’était capable de le savoir : ni ses bourreaux, ni les hommes.

Il jeta encore une fois un regard vers la terre et vers les hommes. Qu’y vit-il, cette fois-ci ? 

 La Rage.

Le Bouillonnement.

La Guerre.

Le Sang.

Le Bruit.

La Fureur.

La Misère.

La Mort.

Le Mal.

Mais l’Amour.

Mais le Courage.

Mais le Soleil.

Mais l’Espoir.

Lui seul voyait tout cela. Et secrètement, il riait. Il était heureux. Son sacrifice avait bien servi à quelque chose. A partir de là, il ne regrettait rien. Et si c’était à refaire, il recommencerait sans hésiter. Ces hommes sont faibles, ingrats, vains, prétentieux, méchants. Certes. Mais ces hommes, il les chérissait pour cela. Il les portait dans son cœur, les enveloppait de sa bienveillance. Leur faiblesse les rendait supérieurs à tout.

Ces hommes là étaient capables de désespérer. C’est une force. Ces hommes là étaient capables de perdre courage. C’est une force. Ils se battent à la puissance de leurs bras et à la sueur de leur front. Ils sont capables de connaître. C’est une force.

Du haut de l’Olympe, se délectant de nectar et d’ambroisie, les Parfaits riaient. Ils ne désespéraient pas. Chez eux, le désespoir n’avait aucun sens. Ils savaient tout, et riaient de l’inculture de ces êtres méprisables. Qu’est-ce qui pourrait les tenter dans leur condition ? Rien qu’ils ne sachent ou ne puissent déjà. Alors, ils se gaussaient des hommes. Et alors, Ils se gaussaient du supplicié.

Celui-ci les entendait rire. Il ne les condamnait pas. Leur condition leur permettait de rire et de se moquer. Mais il avait compris quelque chose de fondamental, la seule chose que ces dieux ne comprendraient jamais. Il contempla une dernière fois les hommes, sourit, puis leva la tête, prêt à souffrir pour qu’ils vivent. Au loin, l’aigle revenait inlassablement vers le foie offert, battant de ses larges ailes l’air sec et chaud de cet enfer sans fin.

Voyant fondre sur lui cet animal au bec rougi par sa propre chair et par son propre sang, le supplicié, pour la première fois depuis qu’il était là, éclata d’un rire qui couvrit tout le reste.

L’oiseau dévorait. Le supplicié riait. Il avait gagné, il avait toujours gagné, et il gagnerait toujours.

Au rire cynique qui s’était évanoui, le torturé cria, avec force, mais sans haine :

« Sur une Terre d’Hommes, il ne sert à rien d’être un dieu! »

Puis le silence revint. Le chaos régna. Le désordre fut. Et le supplicié se tut de nouveau. Jamais plus, il ne parlerait. Jamais plus, il ne regarderait vers les hommes.

Au sommet du Caucase, il n’y avait rien.

Il y avait juste un héros, le plus généreux d’entre tous, qui fut un jour puni pour avoir chéri les Hommes. Il paraît qu’il se nommait Prométhée. 

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Ce qui a changé...

22 Mars 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

     Que suis-je devenu au bout de dix-neuf lunes dans un pays étranger ? Un homme qui a grandi et qui s’est rapproché de la mort et des lombrics luisants du tombeau. Rien de plus. Que ma famille et mes amis me manquent ; que j’aie souffert et pleuré, réussi et ri ; que j’aie été blessé ou que j’aie blessé ; que j’aie connu la trahison ; que j’aie désespéré souvent et espéré parfois, tout cela est sans doute vrai, et est peut-être arrivé. Mais débarrassé du pathos, de l’émotion factice, des larmes pesantes qui brouillent la vue et embrument l’esprit, armé de  la seule arme qui soit valable, la lucidité, je me rends bien vite compte que tout ce qui se passe en ce moment ne m’est pas vraiment étranger. Les situations changent. Mais les hommes restent. Les conditions et les pays varient. Mais l’humanité demeure. La nouveauté n’est qu’une tradition vécue au prisme d’expériences et de décisions différentes.

     J’avance. A mes côtés, des hommes. Masse informe et désordonnée, laborieuse, nous marchons raves, aveugles, muets, sourds. Chacun cherche son chemin, s’accroche à tel ou tel autre. Certains s’arrêtent, réfléchissent, regardent. D’autres sont perdus, tournent en rond, sont désemparés. Il y en a qui avancent lentement, et il y en a qui courent. Puis il y a ceux qui meurent. Au bord de la route, des trous béants parfois, des montagnes, des enfers et des édens, des murs, des lumières, des routes inconnues, du bonheur, du malheur, du désespoir, de l’espoir. Et les hommes qui cherchent, chacun, quelque chose, quelqu’un. C’est la rage humaine. Mais chacun essaie. Dix-neuf lunes ne sont rien là de particulier. L’on aura avancé, ou reculé. Qu’importe. L’on aura vécu, appris. Et après, inlassablement, avec la même énergie, on continue, ainsi que le font les autres.

     Continuer. Chercher le courage et la force de le faire. C’est ce que tout le monde fait. Que dire après ? Que dire qui ne soit fatalement prétentieux, ou affreusement égoïste ?

     Des amitiés qui se nouent, qui se défont, qui restent ou qu’on a perdues ; des amours mortes, des amours naissantes ; des erreurs commises et des actions engagées, incertaines mais emplies d’espoir, des solitudes, des rires, des larmes, de la peur, que résulte-t-il ? Un homme normal. Ni au-dessus, ni en dessous de quiconque, juste engagé dans la même condition avec tous. Ni meilleur ni pire, juste différent par le choix des convictions qui me guident ; convictions, d’ailleurs, que mon commerce avec ces autres aura forgées. Sartre pourrait répondre à ma place, et mieux mille fois : « Tout un homme, fait de tous les hommes, et qui les vaut tous, et que vaut n’importe qui. »

     Dix neuf lunes donc. Je n’ai pas changé, ni en bien, ni en mal. Je ne le vois pas encore ainsi, du moins. J’ai juste vécu. J’ai essayé de faire les choses pleinement, le plus justement possible, le plus librement surtout. Envers les hommes, qui ne sont jamais faciles, c’est ce que j’ai choisi. Et c’est ce que je continuerai à mettre en avant. Et que m’importe le résultat, bon ou mauvais ? Pourvu juste que je ne me sois point trahi. 

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La tyrannie du présent.

18 Mars 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Réflexions rafistolées.

     Mon professeur de géographie, bénie soit cette dame, nous a ce matin même fait un cours de « mise au point » sur la malheureuse situation au Japon. Notre programme de géographie portant justement sur la question des « énergies dans le monde », il faut dire que l’actualité s’y prêtait. Mais inutile que je rappelle ici les tristes faits, ou joue à l’expert. Inutile également que je vous résume le cours de Madame D. : j’en serai d’ailleurs incapable, j’ai somnolé. En réalité, elle a fait, en évoquant les « à côté » de la catastrophe, une remarque que j’ai trouvée intéressante à de maints égards, à propos de l’information qui a été –et qui est encore- donnée de cette catastrophe, de la circulation de celle-ci finalement. « Ces événements, sont l’occasion de voir sous un jour nouveau le mode de fonctionnement des médias vis-à-vis de l’actualité urgente et grave, une occasion de mieux comprendre la manière dont les journalistes manient une information qu’ils sélectionnent, en fin de compte. Ce sont les médias qui font l’info et l’actualité. C’est leur profession qui l’exige, sans doute… » Voilà  ce qu’elle a dit à peu près. Puis elle a continué, digressant, érudite et drôle, tonique, cette bonne dame, Dieu la garde encore longtemps, savoureuse au langage, avec un irrésistible accent du sud.

     Sa réflexion sur les médias m’a interpellé, bien que je la connusse déjà. En fait, elle m’a secoué, et tiré d’une léthargie dans laquelle l’information telle qu’elle nous est livrée, c’est-à-dire massive, jouant sur les affects presque tyranniquement, peut plonger. Sa remarque, en outre, m’a paru d’autant plus vraie qu’elle ne vaut pas seulement pour l’actualité japonaise, mais aussi, mais surtout, si on la considère à l’échelle de tous les événements et débats, étonnamment nombreux, vous en conviendrez, qui balaient et agitent ce début d’année 2011 : la Côte-d’Ivoire, Wikileaks, les révolutions d’Afrique du Nord, la catastrophe du Japon, pour ne citer que ceux-là.   

     Evidemment, les images qui nous parviennent du Japon sont sélectionnées. La réalité brutale, les morts, le désarroi des hommes, tout cela n’a pas été montré, ou alors très peu. Les spectateurs n’aiment pas beaucoup cela, semble-t-il. Donc on évite comme on peut de montrer ce type d’images. Est-ce bien ou non ? C’est un autre débat, sur la transparence, que je laisse aux médiologues. Il reste cependant qu’à la tragédie et à l’horreur, on a préféré le spectaculaire et le sensationnel. Aux images qui choquent, on a préféré celles qui interloquent. Aux conséquences terribles du séisme, on a préféré les visions plus massives, plus désordonnées, plus impressionnantes –plus indistinctes donc- du tsunami. Que voulez-vous ? Il faut bien sélectionner ce qu’il faut montrer du malheur. Et l’information est livrée ainsi, dans une apparence de spontanéité, ménageant les téléspectateurs, mais cherchant à les toucher assez pour ne point les laisser indifférents. Eux, bien entendu, ne se rendent comptent de rien. La distance critique est reléguée au second plan. Les affects seuls jouent.

     Mais là où la sélection de l’information devient dangereuse, là où la mainmise des médias sur l’actualité devient inquiétante, ou plutôt, là où l’actualité, et elle seule, détermine la production éditoriale, le risque est fort que l’on ne retienne plus rien, ou plus grand chose, des événements. En d’autres termes, quand les événements se succèdent à une vitesse folle, le danger est de les oublier dès que les médias n’en parlent plus. L’ubiquité, c’est-à-dire la capacité à être sur de nombreux fronts à la fois, et d’en assurer la couverture, a toujours passé pour être une caractéristique des médias. D’une certaine façon, ce qu’ils ont fait. C'est ce qu'ils doivent faire. L’on parle du Japon autant qu’on a parlé des révolutions tunisienne et arabe il y a quelques semaines. Mais cette ubiquité me semble inutile quand elle devient éphémère. Etre partout ne suffit pas. Il faut rester partout, sur tous les fronts, et suivre les processus jusqu’à leur terme. Bien souvent, hélas, l’on ne s’intéresse qu’au « pendant » des choses. Mais l’après ? Qu’en fait-on ? On l’évoque vaguement, ou pas du tout. C’est là qu’est l’erreur : car l’avenir d’une situation, souvent, se joue à ses conséquences immédiates, aux décisions qui ont été prises, aux actions qui ont été engagées pour assurer une solution durable. En ce qui concerne la révolution des tunisiens et des égyptiens, par exemple, on a souvent dit : « le danger est qu’on la leur vole. » Que se passe-t-il maintenant ? Que s’y passe-t-il ? Les périodes postrévolutionnaires me semblent au moins aussi importantes que les révolutions proprement dites. En vérité, la vraie révolution, c’est-à-dire celle de l’idée, se fait après. Après la revendication, il faut introduire une idée nouvelle, historique. Mais que se passe-t-il à l’heure actuelle ? Beaucoup ne savent pas, ne savent plus.

     Et en Côte-d’Ivoire ? Comment la situation évolue-t-elle ? Elle n’évolue pas, me dites-vous ? Que si, elle évolue ! Mais dans quel sens ? Comment ? Il y a toujours deux présidents ? Oui, mais des choses ont changé entre temps. Mais lesquelles ?

     Et Haïti ?                                                                                                                                                   

     Que l’on s’entende : je ne dis pas qu’il faudrait ressasser le passé, et toujours rappeler les événements révolus dans le temps. Le voudrait-on que ce serait d’ailleurs impossible. Le journaliste n’est pas un historien, ou alors il l’est en tant qu’historien du présent. Ce monde se (dé)fait à une vitesse folle. Il faut bien suivre le fil. Evidemment, il faut parler du Japon, beaucoup en parler. Mais il ne faut pas noyer le spectateur dans un tsunami d’informations tel que sa puissance de juger et de recul critique sinon disparus, au moins amoindris, il en arrive à oublier. Que ce qui fut l’horreur hier devienne la banalité d’aujourd’hui et, peut-être, l’insignifiance de demain : voilà le danger de la tyrannie de l’actualité, et de la sélection qu’elle impose.

     L’information nécessite une sélection, une hiérarchisation. Certes. Mais cela ne signifie pas la fragmentation. Cela ne signifie pas la résorption des autres faits graves qui se déroulent à l’autre bout de la planète.

     Dans quelques mois, quand le Japon aura disparu (de l’actualité seulement, rassurez-vous), il faudra revenir, constater, voir la reconstruction, l’état d’esprit des populations, les décisions des politiques. Ce sera dans quelques semaines. Khadafi sera hélas, peut-être, encore Guide de la Lybie. Eh oui ! L’homme, plus résistant qu’on le croyait, y est toujours, malgré la rébellion, et la prise de position de l’Occident, la France en tête… Mais cela, on l’a presque oublié.     

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Lettre à l'illustre Absente.

15 Mars 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

        Très chère,

     Puisque nous ne nous sommes jamais vus, il a fallu que je vous imagine. Et puisque je devais vous imaginer, je l’ai fait en vous prêtant des traits féminins, naturellement. Vous êtes une femme. Il ne pourrait en être autrement. Surtout, ne vous en offusquez pas, je vous prie. Allons d’ailleurs au bout de la confidence : je vous vois nue. Ah ! Ne m’en tenez pas rigueur ! Ne me jugez pas trop vite! Mon imagination est intenable, sournoise, et ôte –avec délicatesse, cependant- en permanence la robe que ma pudeur s’évertue à vouloir vous mettre sans cesse. Mais la pudeur et la vertu, qui ne valent rien devant l’imagination d’un homme, partent en lambeaux devant quelques gibbosités démoniaques, et qui le sont d’autant plus qu’elles sont innocemment offertes. Vous le savez. J’ai le mérite et le bon sens, en plus, d’être toujours du côté de la vérité. Cela aussi, vous le savez. N’ayez crainte, surtout. Je m’abstiendrai de vous toucher, hormis du regard. Lui, vous effleure la peau, vous caresse, vous fait doucement l’amour. Et le vent du printemps s’annonçant nous endormira dans un friselis de plaisir. Au réveil, comme d’habitude, vous aurez disparu. Mais avant, j’espère que vous me laisserez vous regarder. Et je crierai au ciel dans la nuit, avec rage : « Grands dieux ! Que vous êtes laide et méchante! Que vous abrutissez l’humanité ! Mais que je vous désire ! »

     Pourquoi vous écris-je ? Pour pouvoir me donner encore l’illusion que vous me lirez un jour, ce qu’évidemment, vous ne ferez jamais. Je crois, honteux et ridicule, que je vous aime.

     Mais ridicule n’est pas amoureux. Ou plutôt, si. Tous les amoureux sont ridicules, mais ils ne voient rien. Et ne savent rien. D’ailleurs, vous en souvient-il ?- vous m’aviez un soir soufflé au creux de l’oreille, après m’avoir enivré de caresses et sacrifié aux voluptés les plus douces, que la connaissance, de quelque ordre qu’elle fût, tuait l’amour. « Ne cherchez point les causes, ne remontez pas la chaîne infinie des raisons. Vous péririez dans ce désert, dans cet infini. Vivez juste du mieux que pourrez les conséquences. Ne philosophez pas. Regardez souvent. Contemplez toujours. Touchez parfois. Sentez. Ensuite, mourrez. Plus rien d’autre ne vaudra la peine d’être vécu. C’est la quintessence du monde, le sublime ultime ! » Ce jour-là, je m’étais endormi un vague sourire aux lèvres, le cœur si léger qu’il me semblait ne plus exister. Vous en souvient-il ? Je prends votre silence pour un « oui ». Vous souriez ? Ô joie !    

     Ce n’était peut-être qu’un discours enchanteur et trompeur, très chère. Vous avez l’habitude de mentir aux Hommes, de les bercer d’illusions pour mieux les voir dépérir. Mais je n’ose le croire. Je ne le veux pas, en réalité. Et s’il le faut, malgré votre cruauté, je vous défierai. Même si je sors perdant, je serai un perdant heureux d’avoir combattu. La liberté et le courage véritables consistent dans le fait d’avoir peur, mais de demeurer dans cette peur, et de marcher jusqu’au bout hanté par elle. Mais l’on marche alors vers la clarté. Dans cet abîme, l’on est toujours seul. La personne qui marche à côté l’est aussi. Si proche, mais si éloignée à la fois… C’est qu’ils ne se voient pas. Parfois, dans l’ombre, leurs mains s’effleurent. Puis c’est de nouveau la solitude. L’on ne se trouve que si l’on continue. Il faut sentir l’autre, et lever le nez.

     Vous ne vieillissez pas. Les affres du temps semblent vous redonner une vigueur nouvelle. Pensez, si c’est là votre loisir que c’est un privilège. Ca l’est peut-être, en effet. Mais vous ne me tromperez pas. La lueur mélancolique tapie au fond de vos yeux vous trahit : vous souffrez de ne pouvoir demeurer nulle part bien longtemps. Vous souffrez de ne pouvoir vous-même éprouver ce dont vous pourvoyez les autres. Séchez vos larmes, vous m’avez moi. Et si vous voulez bien de moi, je ne vous quitterai pas. Que je meure avant vous ne signifie rien. C’est le temps que je vous consacrerai qui comptera. S’il faut bien mourir, autant que ce soit le cœur en flammes.  Il n’y a que ça. Le reste est dans la marge de la page humaine. Il est temps que je vous quitte, du moins en mots.

 

     Avec toute ma démence, que votre absence aggrave. 

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Le Suicide et la Révolte. (Partie III)

3 Mars 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Réflexions rafistolées.

     Le suicide, pour plusieurs raisons, ne peut fonder la révolte. Il suffit de relire L’homme révolté pour s’en convaincre.

     Tout d’abord, parce que la révolte n’est pas qu’un simple refus. Elle n’est pas une négation  pure et simple. En se révoltant, l’on dit non, et, simultanément ou presque, oui. L’on dit non à la condition qui nous écrase, et l’on dit oui à une valeur que l’on juge supérieure à cette condition. Le révolté nie et affirme. Il affirme en niant. A la condition qui est la sienne, et qui l’opprime, il veut substituer une autre, fondée sur des valeurs qu’il aura jugées plus dignes, et dont la revendication est liée à son être même. Ecoutons Camus : « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. … le mouvement de révolte s’appuie, en même temps, sur le refus catégorique d’une intrusion jugée intolérable et sur la certitude confuse d’un bon droit… » Les principes qui fondent la révolte sont aux antipodes de ceux qui sous-tendent le suicide, même si les deux peuvent être produits par le même mouvement de désespoir, qui pourrait s’exprimer, par exemple, dans un cas comme dans l’autre, en ces termes : « je n’en peux plus. Cela a trop duré. Il faut que je fasse quelque chose… » Faire quelque chose : l’un se révoltera. L’autre se suicidera. Le suicide aussi dit oui et non. Mais pas aux mêmes objets, ni pour les mêmes raisons. Sur le « non », le suicide et la révolte peuvent être apparentés. Ils veulent tous deux refuser la condition. Mais le « non » du suicide ne s’accompagne pas du postulat d’une valeur supérieure. Le « non » de la révolte engendre, par ce refus même, l’acquiescement et l’aspiration à la vie. Le « non » du suicide, au contraire, n’a rien de positif. Le seul « oui » qu’il recèle, c’est celui à la mort. L’homme qui se suicide refuse sa condition, mais n’a d’autre moyen de dire non que de quitter la vie, ce qui, je crois, revient à accepter son impuissance face à sa condition. Au fond, le raisonnement qui supporte le suicide n’est soit qu’un grand « oui » au renoncement, qui se pare d’un refus artificiel et faux de l’absurde, soit un grand « non » à la vie, qui se pare d’une approbation artificielle et faux de la révolte. Inutile de vous dire que c’est la même chose. En s’immolant par le feu, on fait tout, sauf se révolter. La révolte est indissociable d’un désir puissant de vie, indispensable pour essayer changer sa condition.

     Ensuite, parce qu’alors que la révolte d’un homme, toujours, engage plusieurs autres par le postulat d’une valeur universelle (liberté, égalité, droit à la vie, au bonheur…), le suicide, lui, n’engage que son auteur. Quand on se révolte, on le fait pour réclamer un droit qui n’est pas simplement un droit individuel, mais humain, c’est-à-dire universel, que tous les hommes doivent réclamer, et finiraient par réclamer, s’ils étaient dans les mêmes conditions. Lorsque l’on se suicide, au contraire, on le fait à titre strictement personnel. Les motivations ne dépassent jamais le cadre de l’individu. On se révolte certes d’abord pour soi, mais aussi, d’une certaine façon, pour tous les hommes, au nom d’un droit quelconque, d’une valeur qui unissent l’humanité. Ecoutons encore Camus : « …la révolte, contrairement à l’opinion courante, et bien qu’elle naisse dans ce que l’homme a de plus strictement individuel, met en cause la notion même d’individu. Si l’individu, en effet, accepte de mourir, et meurt à l’occasion, dans le mouvement de sa révolte, il montre par là qu’il se sacrifie au bénéfice d’un bien dont il estime qu’il déborde sa propre destinée. … Il agit au nom d’une valeur… dont il a le sentiment, au moins, qu’elle lui est commune avec tous les hommes. …l’affirmation impliquée  dans tout acte de révolte s’étend à quelque chose qui déborde l’individu dans la mesure où elle le tire de sa solitude et le fournit d’une raison d’agir. » Mais on ne suicide que pour soi. Le motif du suicide ne peut être projeté à tous les hommes, il ne peut se perdre dans l’humanité universelle. A partir de là, à observer les principes de la révolte, universels et solidaires, et ceux du suicide, toujours particuliers et solitaires, l’on peut en déduire que ceux-ci ne peuvent jamais être assimilés à ceux-là.  Le « Je me révolte, donc nous sommes », dont Camus nous dit qu’il est la première loi du phénomène de la révolte, qui fait que le révolté sait que « le mal qu’il éprouvait devient peste collective », n’est jamais le « Je me suicide, donc je meurs seul. » Voyez l’écart ! Bien sûr, il est des cas où l’on peut mourir au nom d’un droit universel. Mais cette mort là n’est pas un suicide, mais un sacrifice. Ainsi, le révolté pourra mourir dans le mouvement de sa révolte. Il ne sera pas mort seul et nu, car les valeurs qu’il aura défendues pour les hommes l’accompagneront. Il se sera sacrifié pour le droit universel. Mais l’homme qui se suicide ne se sacrifie pas. Il ne meurt pour personne, ni pour quelque valeur qui le surplomberait en tant qu’individualité. Il meurt seul.

      Enfin, et cette remarque s’adresse surtout aux sénégalais au vu du vent de suicide qui souffle devant le palais de la République, parce que le mouvement de révolte, voire de révolution, n’est pas une mécanique que l’on peut reproduire à l’infini, systématiquement, en installant un lien de causalité. Je m’explique. L’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, qui a, prétend-on, lancé la révolution en Tunisie, a peut-être pu donner à mes compatriotes sénégalais des idées. Du type : « cela s’est fait ainsi là-bas, cela peut se faire ainsi ici. » Raisonnement erroné. Ce sont les peuples, et eux seuls, qui se révoltent. Je ne crois pas que des individus isolés, par des actes isolés, et encore moins si ces actes sont des suicides, peuvent sonner une révolution. Le cas échéant, il y a bien longtemps que les sénégalais se seraient révoltés. La force des peuples révolutionnaires, c’est leur imprévisibilité et leur courage. Par le seul fait que ce sont des hommes qui se révoltent, toute idée de causalité devrait être bannie, ne serait-ce que par respect. Je ne pense pas que les peuples entrent en révolution parce qu’un homme s’est immolé par le feu. Ce n’est pas suffisant. Ils y entrent parce qu’ils doivent y entrer, parce qu’ils en sont tous arrivés à un moment où l’indignation accumulée devait se traduire en actes, à un moment où la peur de la mort disparaît devant la nécessité de se lever. Quand le « Plutôt mourir debout que de vivre à genoux » que nous rappelle Camus, devient l’indépassable issue. Le cas de la Tunisie, alors ? A mon avis, ce n’est pas la mort de ce jeune homme qui a déclenché la révolution. Elle l’a juste précipitée. Au Sénégal, le fait qu’il y ait déjà eu deux immolations par le feu, sans que celles-ci ne soient suivies de mouvements de révolte, prouve déjà que le processus révolutionnaire n’est pas une machine huilée à l’avance. Si Bocar Bocoum et Ahmed Tidiane Bâ, paix à leur âme, en se suicidant, ont cru lancer une révolution, ils se sont trompés. Hélas. Si d’autres sénégalais, en ce moment, ont en tête leur suicide, pensant qu’il déclenchera une révolution, qu’ils y réfléchissent à deux fois.

     Les sénégalais sont fatigués. Mais leur réalité sociale est différente. Je ne dis pas que le Sénégal ne connaîtra jamais de révolution. Ce serait absurde, osé, en plus d’être irrespectueux pour ce peuple et ses hommes. Je dis juste que si révolution il doit y avoir, celle-ci se fera différemment. Car chaque peuple, même s’il est animé du même courage et de la même détermination que ceux qui habitent tous les autres peuples qui se révoltent, est quand même toujours particulier et original.

     Que les sénégalais arrêtent de vouloir protester en s’immolant. Le suicide n’est pas une forme, même éloignée, de révolte. Qu’il faille se révolter contre le régime d’Abdoulaye Wade est une chose. Que cette révolte se fasse ainsi, par la mort par suicide, en est une autre, non souhaitable. D’autres moyens de dire non existent. Pour se révolter, il faut vivre. Et pour vivre, il ne faut pas mourir absurdement. Raisonnement simple, voire simpliste. Mais raisonnement vrai. 

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