Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Zidane.

15 Mars 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

     L’on ne parle jamais que très mal des choses qui nous émeuvent. C’est raison que, depuis plus d’un an que j’écris sur cette tribune, je n’ai jamais voulu ou pu écrire une ligne sur Zidane. L’inexactitude et l’inachèvement que telle entreprise comporterait m’ont toujours convaincu que le silence seul était à même d’exprimer et de rendre l’émotion. Je le crois encore, du reste. J’ai foi en la puissance des mots ; je ne veux croire ni en l’indicible ni en l’ineffable. Tout sur cette terre devrait pouvoir être sinon dit, au moins suggéré. Mais je crois au silence, qui n’est ni l’ineffable ni l’indicible, mais qui est une forme autre de langage, le seul à pouvoir rendre dans leur exactitude, leur entièreté, l’Authenticité et la Beauté des émotions les plus pures.

 

     Et Zidane est une émotion. La plus grande et la plus vraie, à mes yeux et à mon cœur, de toutes celles que le football a offertes, et offre encore. Je suis de ceux, rares, qu’il fallit faire pleurer. Je n'en ai guère honte. A deux reprises. Deux actions. Deux images. Similaires dans leur finalité, mais si différentes dans leur principe.

 

     La première. Mondial 2002. La France, championne du monde en titre, joue à Incheon sa tête dans ce Mondial contre le Danemark. Le Maestro est en convalescence, mais il faut le faire jouer. Car la France n’a plus le choix. Elle a perdu son premier match contre le Sénégal, et a fait match nul lors du deuxième, contre l’Uruguay. Le meilleur joueur du monde est diminué, et c’est toute la France qui hoquète. Pendant ce temps, Bouba Diop au physique triste propulsait au fond la balle du 3-0 à la mi-temps contre l’Uruguay. Le Sénégal exultait. Se réjouissait. Tant du moment de grâce de l’équipe nationale que de la disgrâce de la France, ancienne puissance colonisatrice. Quelques imbéciles disaient que Zidane avait fui le match contre le Sénégal, et avait prétexté une blessure pour se réfugier sur le banc. Mais Aliou Cissé, Bouba Diop, Salif Diao, et accessoirement, tout le reste de la défense, savent, eux, le soulagement que cela fait de n’avoir pas Zidane en face. Jusqu’à la fin de leur vie, ils remercieront le Seigneur de n’avoir pas eu à croiser le divin chauve ce 31 mai 2002. Ils n’auront pas à expliquer à leurs enfants qui auraient vu les vidéos sur Youtube, pourquoi ils n’avaient rien pu faire contre les passements de jambe, les roulettes, les feintes de corps, etc. Bref. Zidane et les Vikings, donc. Thomas Gravesen et Stig Tofting, les deux rugueux clones du milieu danois, bâtis plus comme des trois-quarts de rugby que comme des footballeurs, mènent la vie dure au Maître, qui joue un grand bandage à sa cuisse gauche encore fragile. Ils se vengeaient comme ils pouvaient de ce match amical de 2001, où Zidane les avait ridiculisés. L’on a les vengeances que l’on peut. Mais ce qui m’avait fait pleurer, c’est autre chose. Une action. Un contrôle manqué, puis une course désespérée pour rattraper le ballon, cette partie de lui qui, pour une fois, venait de le trahir. Il est vrai que la passe était peut-être trop longue. Mais c’était Zidane. Il rattrapait même les passes trop longues et impossibles. Mon esprit frêle s’en convainquit. Je me souvins pour le conforter de l’Euro 2000. Demi-Finale. Portugal. Là aussi, la passe était trop longue. La balle allait revenir à la défense, qui relancerait tranquillement vers quelque magicien luisitanien, Figo, peut-être Rui-Costa. Mais le ballon est capricieux et élitiste. Il est hostile aux pieds malhabiles de certains défenseurs et aux panneaux « Fujifilm » qui bordent la ligne de touche. Il aime se faire caresser. Tout comme l’anneau du Seigneur des Anneaux cherche irrépressiblement à retrouver le doigt de son Maître (pardonnez la comparaison), le ballon cherche à retourner à ceux qui le font vivre, respirer. A ceux qui en font un joyau qu’ils taillent de leurs gestes. Aux Artistes. A Zidane, donc. Tout le monde attendait que ce ballon aille mourir en touche. Mais non. Un ange, Zidane, s’appelait-il, en plein vol, l’amortit de la poitrine, l’embrassa des yeux, le couvrit d’amour, tournoya avec lui, valsa, parut se suspendre en l’air et suspendre le temps, avant d’atterrir avec grâce, illuminant la nuit d’un geste qu’aucune épithète d’aucune langue ne saurait qualifier. Zidane avait fait cela. Il pouvait tout faire. Il rattraperait le ballon. Fixerait puis dribblerait Martin Laursen. Offrirait une passe décisive à Trézéguet puisque Henry mettait toujours à côté celles qu’il lui faisait. Mais la passe était peut-être vraiment trop longue. La balle lui échappa. Le Maître lui courut maladroitement après. Un, deux, trois pas mal-assurés. Et le grand Zidane vacilla. Il courba l’échine. Comme un taureau impétueux devenu vieux, qu’un joug force à courber la tête. Il essaya de reprendre son équilibre. N’y parvint pas. « Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. » Il tomba. Que dis-je, il s’effondra. Lamentablement. Pitoyablement. L’image était à mourir. De rire pour les détracteurs. De tristesse pour les admirateurs. Dieu redevint mortel. L’Artiste brouta de l’herbe. Son crâne chauve fit tâche sur la pelouse. Il était impuissant. Le petit garçon de douze ans que j’étais alors ne sentit pas lorsque ses yeux s'embuèrent. La France perdit 2-0, et fut éliminée. Cela, je m’en fichais : Zidane avait raté un contrôle et était tombé. Le monde n’avait plus de sens. 

 

     La deuxième. 2004. Le Real Madrid galactique joue à l’extérieur contre Valladolid. Il n’y a que ceux qui ne savent pas apprécier la Beauté du football, ceux qui sont soumis à la tyrannie du titre, ou ceux qui se laissent porter par la vague crétine des commentaires de masse qui croient que ce Real Madrid là fut un gâchis. Une équipe qui possède dans ses rangs Luis Figo, David Beckham, Raùl Gonzalez, le vrai Ronaldo et Zidane ne peut en aucune façon être un gâchis. Certes, cette équipe n’a gagné aucun titre majeur. Certes, elle était déséquilibrée. Certes, elle avait dans une moitié de terrain des étoiles et dans l’autre des pâleurs terribles. Certes, ce fut l’époque où Zidane faisait une passe géniale que ne réceptionnaient pas Pavon, Helguera et autres Raùl Bravo. Mais offensivement, il reste que ce Real Madrid là est le meilleur que j’aie jamais vu jouer. J’en vois qui s’agitent. Oui, le football n’est pas qu’une affaire d’attaque. Aussi vais-je reformuler. Esthétiquement, ce Real là est le meilleur que j’aie jamais vu évoluer, et ce n’est pas l’actuelle bande de Mourinho qui me fera changer d’avis. Inutile de protester : je tiens l’esthétique pour un critère au moins aussi déterminant dans le football que l’efficacité et la solidité défensive. Je ne pousserai pas le zèle, quoique l’envie m’en démangeât, jusqu’à dire que l’esthétique est le critère le plus important. Mais je refuse en tout cas que l’on sacrifie la beauté au résultat, la grâce à l’exigence à tout prix de gagner, enfin, les moyens aux fins. Je préférerais toujours perdre en jouant bellement que gagner laborieusement. C’est un idéalisme devenu désuet et idiot, au temps où la compétitivité, l’argent et la tyrannie des titres tuent le reste. Je l’assume totalement. Le football, à l’essence, est un jeu. Valladolid, donc. Le match est haché, rugueux. Les coups pleuvent. Les artistes ont du mal à s’exprimer. Jusqu’à cette action. Guti qui accélère, délivre une passe à Ronaldo. Celui-ci, seul, entouré de trois adversaires, dos au but, contrôle et attend intelligemment qu’un co-équipier vienne en soutien. Et voici qu’un maillot noir, sentant le jeu, s’était mis en mouvement vers le but dès que Guti avait déclenché sa passe. Zidane accourt. Transperce la muraille adverse de sa course. C’est toujours la qualité de l’appel qui rend nécessaire la passe. Une brèche s’ouvrit. C’était au brésilien de jouer. Un geste venu d’ailleurs, dont lui seul a le secret. Une petite roulette, pour déstabiliser la défense et permettre à son ami d’arriver, puis un amour de passe, une caresse, une offrande pour le dieu. Celui-ci arrive, contrôle, rentre dans la surface. Tout ceci dans un mouchoir de poche, au milieu d’une forêt de jambes adverses. Entre génies, la chose est d’une facilité merveilleuse. Et Ronaldo de se démarquer, pour solliciter le une-deux. Mais Zidane n’a pas le temps de la lui redonner. Voici déjà qu’un adversaire arrive par la droite. Un geste. En une fraction de tierce. Une roulette. Et un homme dans le vent. Ronaldo réclame le ballon. Mais Zidane n’a pas le temps de retrouver ses esprits que le gardien sort énergiquement. Un autre geste, en une autre fraction de seconde. Un crochet extérieur. Un autre homme dans le vent. Le but est vide. Ronaldo trépigne. Zidane est excentré. La vitesse de ses deux gestes l’a déporté vers la droite, et l’axe du but fuit. Il doit frapper ou voir le ballon lui échapper ou ses adversaires le lui prendre. La passe est désormais impossible. Il a décidé. Il va frapper. S’il marque, c’est un but d’anthologie, un autre pour lui. Il arme. Le temps se fige. Frappe en déséquilibre. La jambe d’appui était trop loin. Rate. Le ballon s’envole. Zidane tombe. Sa face est contre terre. Son crâne chauve fait tache sur la pelouse. Le temps se remit à vivre. Le public, le souffle coupé, applaudit. Mes yeux s'embuèrent encore. Il avait raté. Mais je m’en fichais. Il était tombé après avoir tutoyé le ciel, célébré le mouvement, la fluidité, la grâce, la beauté.

 

     Ces deux images ont été, parmi d’autres de Zidane, émotionnellement très fortes. Je n’arrive pas à expliquer ce qui me mena au bord des larmes, c’est pourquoi j’en parle. Pour le reste, je préfère me taire. Je ne parlerai pas de son jeu, de ses contrôles, de ses passes, de ses dribbles, de ses buts, de ses gestes de génie, de son toucher, de sa finesse, de ses magnifiques courses. Je n’en finirai pas. De Zidane, je ne retiens en particulier ni « la volée de Glasgow » ni le coup de tête de 2006, ni les contrôles divins ni les quatorze cartons rouges, ni la magie des innombrables roulettes ni les mauvais gestes. Il n’est pas de génie sans folie. Il n’est pas de Zidane sans ombres. Il faut le prendre tout entier, ou s’en détourner. Non, de Zidane je retiens une élégance permanente. Une façon d’élever toujours le football. De lui donner un esprit nouveau et d’élever cet esprit. De transcender le sport pour chanter la Beauté. De ramener le jeu à son rythme essentiel. De recréer le jeu à chaque toucher de balle. De le réinventer toujours.

 

     A une époque où Lionel Messi marque cinq buts en un match, où Cristiano Ronaldo en met quarante en une saison, où le premier collectionne les ballons d’or et le second les records de club, où la question, absurde dans un sens, du meilleur joueur de tous les temps est plus que jamais débattue, il me semble nécessaire de rappeler Zidane. Non pour dire qu’il est le meilleur joueur de tous les temps. Il ne l’est pas. En termes de statistiques, de records, de trophées individuels et collectifs, de performances, d’exemplarité, il y en a plus d’un devant lui.

 

     Mais il me semble qu’il n’y eut personne comme lui à avoir cette capacité à éclairer tout un stade d’un toucher de balle. Cette manière de « faire respirer le jeu » dès qu’il touchait le ballon, de faire taire et retenir son souffle tout un stade alors que les autres le font crier et délirer, de donner vie au ballon et de se nourrir de lui, de faire corps avec lui, cette façon de danser, de planer, de caresser le cuir, de sentir l’essence du jeu, de jouer et de faire jouer, restent inégalées. Zidane a, mieux que quiconque, démontré que le football était plus qu’un jeu : un art. Il a été une étincelle d’émotion. Ce n’est ni techniquement ni statistiquement qu’il se distingue. C’est par la sensibilité. Celle qu’il a lorsqu’il fait du ballon son cœur et lui en offre un. Celle qu’il donne à ceux qui le regardent. Il fut un temps où, sans pouvoir me justifier clairement, je disais de Zidane qu'il était le meilleur joueur de tous les temps. L’on me disait que j’avais tort. En effet. J’avais tort. Zidane n’est pas le meilleur de tous les temps. Il n’a jamais gagné trois ballons d’or, marqué quarante but en une saison ou cinq en un match. Il aurait sans doute été bien incapable de marquer un but après 80 mètres de course. Il n’a pas gagné deux coupes du monde ou trois ligues des champions. Mais il est Zidane. L’unique. Celui sans l’histoire de ce sport aurait été inachevée et amputée d’une part forte d’émotion.

 

Il n’est pas le meilleur joueur de l’histoire du football. Il est le football. Tout simplement.    

Voir les commentaires

Ce qu'il faut aimer d'un corps de femme, entre autres...

24 Janvier 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Mauvaise foi et autres méchancetés...

     D’un corps de femme, l’on n’aime jamais qu’une seule partie. Celle où, à ses propres yeux, le Créateur (ce mot ne prend son sens absolu qu’appliqué à Dieu), dans une de Ses fulgurances de génie, aura mis tout son art. Le corps de la femme comme beauté totale et parfaite est une mythologie ou alors, à admettre qu’elle existât de quelque façon, cette totalité ne serait que l’effet d’une irradiation, d’une extension, d’une diffusion. Que cela veut-il dire ? Ceci : que si un corps de femme nous semble parfait en intégralité, ce n’est pas parce qu’il l’est en soi, en effet, mais parce que que l’on a projeté en toutes ces parties, en tout son corps, la perfection du point particulier qui nous en enchante ; de sorte que la beauté, la grâce et la sensualité, concentrées en un seul endroit vénéré, désiré, rejaillissent, par une opération de transposition magique effectuée par le désir et l’aveuglemEmma...ent, d’un puissant éclat sur le reste du corps. L’excellence et la beauté de la femme sont toujours concentrées en un seul point de son corps. Tout le reste est réflexion -aux deux sens de ce terme.

 

     Les hommes aiment beaucoup de choses dans un corps de femme. Il y a chez chacun d’eux une préférence, un îlot esseulé dans cet océan de rêves où ils aiment à s’alanguir paresseusement s’ils n’y laissent traîner leurs regards –volés ou non- ou leurs mains tremblantes. Les romantiques et autres niais s’extasient devant les yeux où ils croient déceler de l’âme. D’autres ne voient que les lèvres –honni soit qui se demande en ce moment : lesquelles, de lèvres ?, car la chose relève de l’évidence. Certains, les baudelairiens, dont j’ai hésité à faire partie, contemplent et caressent les chevelures à en périr. Il y en a qui aiment les nez, et d’autres, la bouche. Etranges, ceux qui regardent les dents. Ceux-ci s’émeuvent des tailles déliées. Ceux-là, les fétichistes, du pied ou des mains. Quelques-uns, les alpinistes, aiment à s’égarer entre ces gibbosités aux courbes et lignes parfois démoniaques que constituent les seins ; quelques autres ne s’enivrent que de fesses (de toutes sortes, grosses, petites, incontrôlables, larges, étroites, etc.) – et je vous en supplie, ne voyez là rien de scabreux, je parle en esthète absolu, en théoricien pur. Il y a encore ceux qui sont ravis par les épaules, entièrement nues ou à moitié, révélées dans une posture innocente. Les chevilles ont leurs amateurs également, autant que les gros mollets ont les leurs. Le dos est objet de fantasmes, les hanches aussi. Les joues alliées éternelles des lèvres, sont également aimées: elles donnent au visage son allure, sévère et altière -les pommettes sont assez marquées alors- ou grasse. Et puis les joues ont cet avantage de recueillir, souvent, les premiers élans de tendresse. Puis, pour finir, il y a les spéléologues, ceux-là qui vouent un culte à la fleur où éclot l’humanité. Que l’on ne me demande pas ce qu’on peut aimer de cette fleur. Qu’en sais-je ? Peut-être ses senteurs, dont un de mes anciens professeurs, que je salue pour son grand sens de l’image et de l’analogie, disait qu’elles sont celles du « poisson frais »…  

     Mais tout cela en somme est d’une banalité affligeante. Les yeux, les cheveux, les courbes, la bouche, les pieds, etc. sont autant d’objets que des siècles de poésie ont achevé d’ôter l’originalité. Tout le monde les aime, sans vraiment savoir pourquoi. Il n’y a rien de pire : aimer par mimétisme. Or, si ce n’est par originalité, au moins par curiosité, il ne faut aimer du corps des femmes qu’un seul endroit, celui-là qu’on ne voit que rarement, que trop peu de vers ont chanté, qu’aucun blason n’a célébré, auquel peu d’hommes, voire peu de femmes, prêtent attention.

 

La nuque.

    

     Ôtez ce sourire. C’est l’un des plus beaux endroits du corps féminin. Parce qu’il en est le plus secret, le plus discret, et par conséquent le plus mystérieux et intrigant : les hommes l’ignorent, ne l’effleurant souvent que pour attirer la femme vers eux ; les femmes la négligent comme possible –certain- atout de leur beauté, la dissimulant souvent sous une couche de cheveux ou de greffages. L’on ne la voit pas. Nous sommes trop peu nombreux encore à savoir voir que la nuque n’est pas le cou, et que la mêler indistinctement à la masse brute et verticale de ce dernier, c’est enlever à l’objet toute sa singularité, c’est s’ôter le plaisir d’en ressentir les charmes visuels autant que ceux du toucher. Il faut voir la nuque. Voir cette petite surface, fragile et puissante à la fois, être au carrefour des épaules, des cheveux, du dos, dont elle révèle les charmes particuliers. Voir les reflets du soleil y luire légèrement, suggérant la douceur de la peau. Voir, surtout, que la féminité entière y est concentrée. La grâce, la fragilité, la sensualité, la sensibilité, la douceur, le frisson : la nuque est une réduction d’identité féminine. Cherchez-y même de la perfidie, elle s’y trouve naturellement. Lorsqu’une femme vous refuse un baiser tant espéré, c’est le mouvement de sa nuque qui lui fait tourner la tête… (A vérifier, quand même, ça.) Promenez-y vos doigts, elle frissonne, soufflez légèrement, elle sursaute mignonnement, apposez-y un baiser…

     Je pense sérieusement que l’image de la chevelure que la femme détache, et qui retombe sur ses épaules en magnifique cascade ou en splendides anneaux -cheveux naturels ou de mèches-, n’est si belle, et n’est autant objet des fantasmes mâles que parce qu’elle montre la nuque disparaissant de façon sublime, comme le soleil à l’horizon, renvoyée à son secret jusqu’à sa prochaine apparition. Remarquez que le mouvement inverse, celui des cheveux que l’on relève, est tout aussi beau. De toutes les coiffures donc, préférer le chignon. 

 

La découverte de tout corps féminin devrait commencer par la nuque. Cette chose est une invitation à la caresse.

    

     Petite leçon : aux jeunes imbéciles, je propose désormais de dire à une femme qui vous plaît, au cas où vous ne vous sentiriez pas capable de lui sortir le subtil: « Vous me faites sentir tout chose », de lui lancer, emphatique : « Madame, vous avez une nuque délicieusement exquise… ». Cela vaut mieux, et est plus original que le banal « vous êtes très belle » ou le fameux « vous êtes charmante », qui ne signifie plus rien, et que l’on ressort systématiquement quand on ne sait quoi dire et que l’on veut malgré tout avoir l’air élégant. Sinon, récitez ces vers de Verlaine :

 

« …Et c’étaient des éclairs soudains de nuques blanches,

Et ce régal comblait nos jeunes yeux de fous… »

Voir les commentaires

Carnets littéraires (3)

15 Avril 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Relire.

 

La seule manière de lire et de comprendre véritablement une œuvre est de la relire ; et la relire inlassablement, curieusement, sans paresse. Il me semble que le secret essentiel des œuvres ne peut être touché que par là : à travers ces actes de reprises, méthodiques ou en dilettante, qu’ont leur fait régulièrement subir comme autant de séances de tortures, et au bout desquelles, tourmentées, harcelées, suppliciées, les œuvres finissent, devant notre opiniâtreté, notre curiosité et notre violent désir de lecteur, par céder, ou, pour être plus juste, par avouer. Et qu’avouent-elles donc? Rien de moins qu’un sens nouveau, une vérité nouvelle, des détails neufs, des morales inédites que, lors de la première —ou de la précédente— lecture, nous n’avions pas relevés.

 

Toute relecture, ainsi, est en réalité lecture, ou pour mieux dire, étape d’une Lecture : elle participe d’un vaste mouvement général de dévoilement de l’œuvre, commencé lors de la toute première lecture, et se poursuivant à travers les suivantes. Le pouvoir aléthique de la re-lecture est un pouvoir dynamique : il agit lentement mais, irrésistiblement, tend vers une découverte de plus en plus complète, cependant jamais réellement achevée, de l’œuvre. L’on ne lit jamais une œuvre : l’on ne fait que la relire toujours ; et de la même façon, l’on ne la comprend jamais totalement : par sa richesse mystérieuse, elle se dérobe toujours à la compréhension exhaustive et totalisante —j’ai failli écrire totalitaire— qu’en voudrait faire notre esprit. Les œuvres sont ainsi, lancées dans une fuite en avant éternelle, insaisissables ; nous les poursuivons, les rattrapons, croyons, par l’acte de lecture, les arrêter et les posséder, puis, au moment même où nous pensions les tenir, alors que nous semblions sur le point de les deviner enfin entièrement, elles sursautent et, telles ces femmes qui font languir leur amant fou de désir, s’échappent de nouveau, mignonnement. Alors, surpris par ce sursaut, mais étonnés plus encore par le paradoxal sentiment de bonheur qu’il a suscité en notre âme –paradoxal, car l’on se réjouit de ce qui devrait nous frustrer— nous nous remettons à sa poursuite, la rattrapons, la relisons, la regardons de nouveau nous échapper, recommençons quand même l’opération. Les œuvres n’ont que deux grands alliés : la lecture, par laquelle elles prennent vie —car aucune œuvre n’existe sans lecture— d’une part, et de l’autre, le temps, qui, parce qu’il permet la relecture, leur assure leur survie —puisque que relire, c’est redonner à l’œuvre une existence neuve. Toute belle œuvre surprend lorsqu’on la reprend. Cependant, une œuvre de littérature n’est pas comparable à du vin, et l’adage, appliqué au second, et disant qu’il se bonifie en vieillissant ne saurait valoir pour la première : il est vrai que la relecture ravit généralement en dégageant de l’œuvre des sens et des sentiments nouveaux et grandioses, mais il peut arriver qu’elle la révèle aussi sous un jour désastreux, transformant ce que l’on croyait être du génie lors d’une précédente lecture en une médiocrité absolue. Mais il reste, quel que soit l’effet qu’elle produit, que la relecture assure toujours une surprise. C’est cela qui est beau.

 

J’avais détesté La Route des Flandres lors de la première lecture que j’en fis : je trouvais que ce qui passait précisément pour être tout le génie de cette œuvre, sa composition (tout en analepses, en ellipses, en ruptures de discours, en déstructuration de la temporalité, en confusion volontaires des instances narratives) la desservait, et fragmentait tant le récit, que celui-ci en devenait indigeste ; je l’ai relu récemment et ai commencé à trouver cette construction géniale : ce roman, en tant qu’il essaie de rendre le flux de la mémoire, ne peut être linéaire, classique, balzacien. Il fallait qu’il fût écrit ainsi sous peine d’être faux.

 

La mort de Sounkaré, le gardien de l’usine dans Les Bouts de bois de Dieu, est supposée être tragique : le pauvre, vieillard boiteux, meurt parce qu’affamé, il s’écroule, trahi par ses forces et par sa canne, au milieu d’une espèce de décharge publique, où son corps décrépi est livré aux rats. La première fois que j’ai lu cette scène, j’ai ressenti cette puissance tragique. La deuxième fois, j’étais incapable de la terminer sans éclater de rire. Quelle mort comique ! Mais quelle comique mort !     

 

Je n’avais jamais remarqué, avant la quatrième lecture ou la cinquième lecture, à quel point la scène où Madame Aubain et Félicité s’étreignent est sublime. Je passais auparavant hâtivement sur ces quelques lignes, sans rien sentir qu’un vague sentiment de gêne, que les scènes trop clairement pathétiques faisaient naître en moi ; je m’y arrête désormais, et la gêne est devenue extase, émerveillement, ravissement. Je jubile, au bord des larmes, en lisant —c’est-à-dire en voyant— cette scène : « … Elles retrouvèrent un petit chapeau de peluche, à longs poil, couleur marron ; mais il était tout mangé de vermine. Félicité le réclama pour elle-même. Leurs yeux se fixèrent l’une sur l’autre, s’emplirent de larmes ; enfin la maîtresse ouvrit ses bras, la servante s’y jeta ; et elles s’étreignirent, satisfaisant leur douleur dans un baiser qui les égalisait. ».

 

« Je suis le Ténébreux, —le Veuf,— l’Inconsolé. » J’ai remarqué il y a seulement quelques jours que ces audacieux tirets succédant aux virgules sont peut-être ce qu’il se trouve de plus beau dans ce poème (je m’extasiais auparavant sur « Et la treille où le Pampre à la rose s’allie »). Rien ici ne me semble justifier leur présence : ni la grammaire, ni la syntaxe, rien. Cela est mystérieux. Poétique. Beau.

 

Toute relecture est acte d’herméneutique : elle permet de réinterpréter sans cesse une œuvre, donc une certaine vision du monde.

Toute relecture est acte d’heuristique : elle permet de découvrir et de redécouvrir un principe essentiel, sur lequel l’œuvre s’est bâtie.

Toute relecture est acte de maïeutique : elle permet, en interrogeant sans cesse l’œuvre, de lui faire accoucher d’horizons nouveaux qui, à leur tout, susciteront en nous des questions nouvelles.

 

Il n’y a en littérature qu’un seul malheur véritable : ne pas savoir relire. 

Voir les commentaires

Variations terminologiques sur la Fesse.

29 Mars 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Errances philosophiques.

Essai sérieux de linguistique wolof sur le susdit terme.

 

 

A mon rigoureux maître, Gorgui Ndiaye, qui m’apprit le si nécessaire sens de la nuance à propos de ces choses.

 

 

Wolof Ndiaye, ce moraliste à deux sous dont les pauvres aphorismes servent d’arguments aux plus médiocres discours (Wolof Ndiaye neena ku juk sa morom took, misère), s’est trompé de vocation : il aurait dû être linguiste ou lexicologue. La beauté de cette langue, en effet, ne réside ailleurs que dans son sens des nuances sémantiques. Qu’au sujet de chaque terme, il puisse y avoir une foultitude de signifiants dont chacun évoque, ou mieux, suggère une dimension singulière d’une idée générale : voilà où se situe le charme du wolof.

 

Le mot « fesse » en est l’exemple canonique, et il faut, pour mesurer le génie de la langue wolof, voir les déclinaisons que ce terme peut avoir en langue française —pauvre, très pauvre— avant de procéder à une comparaison.

 

Pour désigner cette partie décisive de l’anatomie, la langue française, certes, dispose d’un certain nombre de mots. Fesse, bien sûr, mais aussi : derrière, popotin, arrière-train, postérieur, boule, et, évidemment, l’inévitable cul. Il y en a donc plusieurs, et il pourrait, au premier abord, et après cette liste, paraître injuste de qualifier de pauvre une langue qui dispose de pas moins de sept signifiants pour célébrer, adorer, désigner, qualifier, nommer le cul. Je maintiens cependant que, comparée au wolof, la langue française, qui a par ailleurs d’autres beautés, est assez limitée, du moins, en ce qui concernait la spécification de la fesse. Cela renseigne peut-être sur les sénégalais, ce grand peuple de grands coquins. Passons. La pauvreté du français en ce domaine donc, malgré la variété des termes, tient en cela que tous ces termes sont identiques. Ce sont de parfaits synonymes. L’un peut valoir pour l’autre. Celui-ci peut aisément convenir pour celui-là. Ötez fesse et mettez cul, l’on ne verra toujours jamais que deux demi-lunes séparées par une raie. Quelle différence entre un popotin et un arrière-train ? Quelle autre entre un postérieur et un derrière ? La réponse est simple et radicale : aucune. Tous les termes français pour désigner la fesse, pour être clair, n’ont aucune singularité, aucune identité propre. Aucun n’est unique. Ils renvoient, tous, à une même entité, à une même idée qu’ils se contentent de désigner, sans chercher à en saisir la complexité —car le cul, convenons-en, est fort complexe— et en dégager les subtiles nuances. Cela, in fine, a une conséquence : que lexicalement, pour désigner le cul, la langue française soit riche, mais que sémantiquement, elle soit assez sèche.

 

Le wolof par contre a l’avantage d’allier les deux qualités : non seulement il existe dans cette langue une grande variété de mots pour désigner la fesse, mais encore, et c’est là qu’est l’intérêt, le génie, le plaisir, chacun de ces termes prend en charge un pan —c’est le cas de le dire— de l’idée générale exprimée. Autrement dit, les termes wolofs pour la fesse, tout en la désignant, parviennent, par la nuance que chacun d’eux porte, à l’évoquer sous un angle de pénétration différent.

 

Prouvons.

 

Comme pour le français, les termes sont nombreux. L’on peut néanmoins en sélectionner les cinq plus usités. Taat. Bunn. Tuun. Wang. Ganaaw. Chacun de ces mots, s’ils font partie du champ lexical du cul, ne sauraient en aucun cas être confondus. Pour peu que l’on soit respectueux de la précision de la langue et soucieux de l’exactitude, aucun ne saurait être mis pour l’autre sans que l’idée recherchée ne changeât légèrement.

 

Eprouvons.

 

Taat : C’est le terme classique, qui a le mérite de l’exactitude, de la simplicité, de la généralité et de la pudeur. Il sied de l’employer pour toutes les formes de postérieurs : les larges, les gros, les petits, les moyens, les étroits, les plats, les tombants, les haut perchés, etc. C’est le mot le plus répandu, et est assez commode lorsque l’on ne cherche pas à saisir une singularité. Bien veiller, cependant, à prononcer correctement le double « A », qui fait écho au double « A » de xaap. « Taat ñari xaap la », disait Wolof Ndiaye…

 

Bunn : On perçoit d’ici la masse, le volume, l’immensité, la lourdeur. Apanage des jongaamas, le bunn est tantôt une arme de séduction massive, lorsqu’un vieux s’y rince l’œil à en mourir d’arrêt cardiaque, tantôt un fardeau, lorsqu’il ralentit sa porteuse et l’oblige à ménager ses efforts. Le bunn est la hantise des tailleurs, dont les instruments de mesure n’arrivent bien souvent pas à cerner ces obus. Le bunn manque cependant de finesse. Ne pas confondre avec Tuun, qui est sa sœur jumelle. « Boun ku ko amul do deey », chantait poétiquement Wolof Ndiaye.     

 

Tuun : Vulgaire. L’on devine non seulement la masse de la chose, mais encore sa profondeur, sa puanteur, ainsi que la lâcheté du sphincter. Bouchez-vous le nez si vous le souhaitez, mais ne faites pas les hypocrites. Le tuun a la beauté de la sauvagerie ; il s’impose, écrase, domine, capte l’attention ; il hypnotise tant par sa force que par son irrésistible puissance sensuelle. L’utiliser lorsque l’on bave et —éventuellement— bande devant quelque monumental cul, qui n’inspire que de coupables pensées— Astaghfirlah. Ou lorsque l’on veut insulter —Astaghfirlah. Ne pas confondre avec bunn, qui est sa sœur jumelle. « Toun da wara ñaw. » affirmait Wolof Ndiaye.

 

Wang : Eloge de l’équilibre dans le balancement. La fesse est ici perçue comme mouvement. Cela a presque un côté esthétique. L’idée de masse est toujours présente, mais sublimée par une forme de raffinement. Wang évoque la beauté, la sensualité de la fesse, sa forme affirmée, ronde, ferme, mûre, déclinée en une courbure dont le tracé est supérieurement puissant. Un con chantait « Jaay fondé amul pertement… » Achevez. «Xale du teela wang » enseignait Wolof Ndiaye.

 

Ganaaw : Excès de pudeur, essai de raffinement pour parler de la chose sans passer pour un être lubrique. Peut être trompeur, car employé également par les violeurs qui font semblant d’être des saints. Renvoie singulièrement à l’aspect extravagant du postérieur, qui traîne derrière le reste du corps, comme une remorque. Ne pas l’utiliser seul : l’on pourrait penser que vous êtes un lutteur : « Ganaaw bama santé Yala, etc. »     

 

Voilà.

 

Je n’ose, par pudeur, et bien que la tentation m’en eût toutefois effleuré l’esprit, appliquer le principe de l’étude sur le terme « vagin ».   

Voir les commentaires

Carnets littéraires (2)

25 Mars 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

 La littérature ou l’ordre du chaos.

 

Il faut continuer à parler du langage. C’est de lui que naissent tous les problèmes qui se posent à l’acte d’écrire et à la littérature en général, et de son questionnement incessant que surgit cette vérité, qu’à tenter toujours de répondre à ces (ses) maints problèmes, la littérature finit par un devenir un. La littérature n’a peut-être jamais été, parmi d’autres entreprises, qu’un effort pour répondre à la question —autotélique— de sa condition de possibilité : comment la littérature réussit-elle à être ? En d’autres termes, toute écriture s’interroge en creux sur la manière dont elle parvient, malgré la limite de son moyen, à produire, dessiner, esquisser, faire émerger, retrouver un discours, une expérience qui soient vraies ou qui atteignent à une part de vérité sur le Monde ou sur les Hommes. Il me semble que cette idée d’une littérature qui, au cours de son élaboration, s’interroge sur ce qu’elle est et comment elle est, a l’avantage de ne pas renvoyer dos à dos une conception essentialiste de la littérature et une autre, que l’on pourrait, pour la commodité qu’offre le terme, appeler existentialiste : elle les convoque toutes deux, et sans rien perdre de la puissance, de la singularité et de l’intérêt problématique de chacune. D’une part, en effet, la littérature, en s’interrogeant sur sa condition de possibilité, suppose une essence qu’elle se propose de retrouver, mais d’autre part, paradoxalement, cette découverte d’une essence secrète ou perdue n’est possible que par l’acte d’écrire ou de lire, qui suppose un cheminement, un tâtonnement, en tout cas, un mouvement dynamique. La littérature chercherait ainsi son unité par le biais de la diffraction et des éclatements qui se jouent lors de son élaboration.

 

Sartre, par exemple, ne répond jamais directement, d’un seul coup, à la question qui sert pourtant de titre à son essai Qu’est-ce que la littérature ?, dont la formulation elle-même laisse supposer une réponse claire, rapide, unie, et à laquelle le lecteur qui l’ouvre est en droit de s’attendre. Sartre ne répond pourtant ni clairement, et encore moins vite à la question; il sait d’ailleurs que cela est impossible, que la simplicité de la question n’implique pas l’évidence de sa réponse, et que sa complexité rejette toute rapidité d’analyse qui, pour brillante qu’elle soit, serait fatalement fausse, non juste, car arbitraire, incomplète. Alors Sartre pose, en plus de la question fondamentale, et pour répondre à celle-ci, trois autres, qui guideront sa réflexion : « Qu’est-ce qu’écrire ? », « Pourquoi écrit-on ? », « Pour qui écrit-on ?». Sartre écrit. Distingue. Théorise. Conjecture. Analyse. Mêle, tantôt dans un indescriptible chaos, tantôt selon une minutieuse, cohérente et très rigoureuse méthode, critiques, vues générales, observations particulières, lectures critiques de son temps. Il tâtonne, s’égare, assène ses certitudes, démontre brillamment, mais ne répond vraiment jamais. Le texte s’achève ainsi dans ce fatras de traits de génie et d’autres qui le sont moins. Il faut alors comprendre que c’est dans ce désordre, entre les critiques, les théories, la pratique que sa situation d’écrivain lui permet, le questionnement permanent sur le langage, sur la situation de l’écrivain (Cf  Situation de l’écrivain en 1947), sur l’acte d’écrire et de lire, sur le style, sur l’Histoire, qu’il faudrait chercher un ordre, une unité que l’on pourrait nommer, sans en être sûr —et c’est cela, ce doute éternel, qui est beau— littérature.

 

C’est évidemment la démarche de Sartre qui est intéressante, et non ses conclusions personnelles, sur lesquelles je ne m’attarderai pas, et que tout un chacun est libre de partager ou non. Allez les lire, si elles vous intéressent.

 

***

 

Meurtre permanent de la Littérature par la Littérature.  

 

Revenons-en à cette fameuse question, qui me semble être au cœur de la littérature, et à laquelle, je crois, la littérature essaie de répondre : comment réussis-je à être ? Il faudrait rajouter, pour que la question soit complète et plus claire : « … à être, à demeurer, à perdurer ? » Ces ajouts ne sont pas fortuits. Je pense en effet que ce qu’il y a de plus impressionnant dans la littérature est moins son être que sa capacité à s’incarner en plusieurs êtres, à renaître sous diverses formes, à demeurer, à perdurer, malgré ses morts permanentes. Curieuse expression que celle de morts permanentes de la littérature. Je ne débande pourtant pas d’un centimètre et la maintiens. La littérature meurt toujours, on la tue sans cesse. Mieux : il faut qu’on la tue. Toute littérature doit mourir, assassinée, pour être. Ce paradoxe est ce qui la fonde. Je m’explique.

 

J’écrivais dans la première note de ces Carnets que la littérature constate souvent son échec à dire les choses. En faisant vœu d’humilité, en se situant volontairement en-deça de son objet, elle reconnaît d’emblée son impossibilité chronique. Et c’est pourtant là, parmi ses propres ruines, qu’elle vit, essaie et parvient finalement, sans perdre son humilité, à sentir, suggérer et dire parfois quelque chose de l’ordre d’une vérité. C’est cette idée d’une littérature possible après avoir admis son impossibilité qu’il faut creuser et approfondir. Le langage, dès lors qu’il est conscient de sa finitude, tue la littérature : cette conscience de son impouvoir, de fait, est une négation : négation du verbe, mise en doute de sa capacité à décrire le monde et donc, par conséquent, négation et mise en doute de la littérature (si tant est que l’on s’accorde —ce qui ne va pas de soi— que la littérature est, sur un plan élémentaire, un usage du verbe pour parler du Monde). Plus clairement : le constat de la finitude du langage est en même temps celui d’une impossibilité de la littérature, donc d’une mort. Mais cette mort et cette impossibilité ne sont jamais que provisoires, et la résurrection de la littérature doit se produire. Mais avant, il faut s’interroger sur l’identité de meurtriers. Qui tue la littérature ? Etant donné que c’est le constat de la finitude du langage qui poignarde la littérature, il faut en déduire que ce sont ceux qui prennent conscience, qui constatent cette finitude qui, au premier chef, tuent la littérature. Qui, donc, constate l’impouvoir du langage ? La réponse me paraît évidente : ceux qui s’en servent pour en faire de la littérature. Les écrivains. La littérature est toujours assassinée par les écrivains. Ou du moins, je pense qu’un véritable écrivain doit nécessairement, un temps, tuer la littérature. Ce temps où il se mue en meurtrier est celui où, devant l’éclatante blancheur de la page, il se bat avec le langage, cherche le mot qui se refuse à lui et fuit, est en proie au silence. Pendant qu’il n’écrit pas, la littérature n’existe pas encore, à proprement parler. Elle est morte. Et ce n’est même pas l’écriture qui lui redonne pleinement vie : les vrais écrivains me semblent toujours écrire avec une forme d’insatisfaction, qui est la conséquence nécessaire de leur dégoût d’un langage qui se refuse à leur projet. Cependant, c’est parce qu’il écrit en sachant que le langage est un problème que l’écrivain fait de la littérature. C’est parce qu’il est insatisfait du langage, et parce qu’il doute de la littérature, que l’écrivain, paradoxalement, en fait. Son écriture est une négation, un meurtre de la littérature, avant que d’être sa profération, son affirmation. La littérature advient par une sorte de dialectique hégélienne : négativité, positivité.

 

Les vrais écrivains, pour faire de la littérature, sont obligés de la nier d’abord. Ils en font en la niant.  

 

Et sans doute cette phrase de Gabriel Bounoure, parlant du silence poétique de Rimbaud (il fallait bien qu’il arrive, celui-là, qui a, dit-on, le mieux désespéré du langage, en s’abîmant dans le Silence), « Et si la poésie ne pouvait échapper à la condition de receler et d’accomplir son propre désastre ? » (Cf Le Silence de Rimbaud : petite contribution au Mythe, 1991, Fata Morgana) dépasse-t-elle le seul cadre de la poésie pour s’étendre à la littérature tout entière.

 

C’est en ce point de rupture, intenable et mouvant, où la l’écriture s’abolit par son insatisfaction essentielle et renaît en dépit de cette insatisfaction, que la littérature se trouve.    

 

 

***

 

Chinua Achebe.

 

J’ai presque perdu le souvenir de mes lectures des deux plus célèbres œuvres de Chinua Achebe : Le Monde s’effondre et Le Démagogue. A ma décharge, je les ai faites il y a près de dix années. Il me reste cependant en mémoire, dans le Monde s’effondre, la trame d’ouverture : combat de lutte entre Okonkwo et Amalinze-le-Chat, ainsi nommé parce qu’il ne tombait jamais, battu seulement par Okonkwo. L’allusion à la lutte était une sorte de symbole pour représenter une culture autochtone ancestrale que l’arrivée des colons allait bouleverser. J’ai toujours préféré, dans les romans, la représentation d’une culture par son esquisse subtile, par le dessin de ses manifestations quotidiennes. L’affirmation brutale et sans ambiguïtés d’une thèse, le martèlement brutal d’une Weltanschauung, l’absence de nuances, n’ont aucun intérêt dans un roman. Il y a l’essai pour cela. Les détails d’une culture, ses insignifiantes beautés, ses petites habitudes qui en constituent la saveur, m’ont toujours semblé, dans la fiction, mieux valoir que les grosses ficelles sans finesse et les cries d’orfraies de vierges effarouchées du militantisme romanesque. Ecrire une culture en en esquissant simplement le quotidien. Il me semble que c’était là l’intelligence de romancier de Chinua Achebe. Il faudrait que je le relise. En attendant, reposez en paix, Sir Achebe. Et merci.                  

Voir les commentaires

Carnets littéraires. (1)

14 Mars 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Humilité de la Littérature. De l’indicible. Du Langage.

 

Soit qu’elle le feigne, soit que ce soit là son essence, ou du moins, l’une de ses essences, la littérature est souvent d’une remarquable humilité : cela me semble constituer, évidemment, et quoiqu’il en soit, l’une de ses plus grandes forces. Devant l’expérience humaine et les variétés de teintes, de situations, de sentiments, sublimes ou abjects, beaux ou hideux, dans lesquelles elle se décline, la littérature a tôt fait, bien souvent, de faire aveu d’humilité : elle concède d’emblée ne pas être en mesure de dire authentiquement ses sujets, admet n’être pas à la hauteur de son entreprise, accepte volontiers l’échec qui se dessine en perspective devant ce qu’elle a à accomplir. Mais cet aveu est en même temps vœu, et plus même encore que de concéder, d’admettre ou d’accepter simplement cet échec, comme s’il était un malheureux « fatum » qu’il subirait à défaut de pouvoir conjurer, la littérature le revendique et le souhaite. A cette question : « que peut la littérature ? », c’est la littérature qui répond en personne : « pas grand-chose. » Loin d’être un obscur défaitisme, c’est plutôt d’une forme de lucidité qu’il s’agit : la littérature, pleinement consciente de son impouvoir, se situe volontairement en-deça d’une réalité qu’elle a pourtant, paradoxalement, à prendre en charge.

 

La Douleur, le Bonheur, la Beauté, l’Amour, le Mal, Dieu sont l’affaire de l’Homme, donc de la littérature : ces sujets, en cela qu’ils sont fondamentalement humains, qu’ils interrogent inlassablement l’homme et que l’homme est incessamment aux prises avec eux, tantôt isolément, tantôt concomitamment, sont les parts d’une expérience essentielle, complexe, transcendante, que la littérature essaie, avec le moyen qui lui est propre, de comprendre, d’éclairer, de dire, d’explorer, d’arracher de la sphère de l’intime pour étendre à l’universel. Mais elle ne fait toujours qu’essayer, et c’est précisément dans cet essai qu’elle avoue n’être pas certaine de pouvoir jamais transformer que se trouve la tension qui la maintient en vie. La littérature affronte la vie pour en saisir la complexité, les nuances, les sommets de beauté comme les fosses d’horreur, mais cette ambition est toujours postulée : c’est que son moyen, le langage, est d’emblée reconnu comme finitude, insuffisance, incapacité. Là est le paradoxe : que n’ayant pas les moyens de ses ambitions, elle ne cesse cependant pas de les poursuivre. Cette humilitas chrétienne, qui se confond presque ici à une sublime et non moins chrétienne caritas (la littérature ne fait-elle pas don d’elle-même dans l’entreprise qu’elle sait impossible ?) se traduit par une question, à laquelle tout le problème de la littérature peut se résumer : « comment dire l’indicible ? » Autrement dit, comment traduire par le langage ce qui est mystère ? Comment traduire, par exemple, la question du Mal ? Comment parler de celle de Dieu ? Que dire d’authentique sur l’Amour ? Voilà l’affaire.

 

Dire ce qu’elle sait indicible : voilà le paradoxe que la littérature vit, et arrive pourtant à résoudre. En prenant la précaution de signifier que c’est de l’indicible qu’elle a à parler, la littérature se sauve ; son humilité ennoblit son échec. Son héroïsme est tragique : il est dans la tentative désespérée, mais à laquelle elle ne renonce pas, et ne peut d’ailleurs renoncer. La littérature est une prétérition éternelle. Elle dit toujours que ce dont elle a à parler est impossible à dire, indicible donc, mais par ce fait même, en parle déjà. Virgile humiliait déjà la parole littéraire face à l’expérience humaine qu’elle doit retranscrire lorsque, dans L’Enéide (L.II, v.3), il mettait ses mots dans la bouche d’Enée s’apprêtant à raconter à Didon le douloureux souvenir de la prise de Troie : « Infandum, regina, jubes renovare dolorem… » (Vous m’ordonnez, Reine, de rouvrir une indicible douleur. »

 

L’Infandum, c’est-à-dire l’indicible, c’est-à-dire encore ce que le langage peut ou ne peut pas, est l’éternelle épreuve de la littérature. Et celle-ci, quel que soit son sujet et la forme sous laquelle elle le traite, porte toujours en creux cette interrogation qui la ronge jusque dans son détail : comment dire cela ? Toute littérature, qu’elle l’avoue ou non, le reconnaisse ou pas, en soit consciente ou non, me semble d’emblée être, par son essence même, par le seul fait d’être posée comme littérature, une réflexion sur les possibilités du langage, c’est-à-dire méta-littérature.

 

Le mot est lâché, et il fait peur. Nombre d’écrivains, de critiques ou de lecteurs de l’époque, au nom d’une simplicité qu’ils invoquent à cor et à cri, et qui ne cache que leur méconnaissance, ou pire, leur rejet d’enjeux cruciaux de cette littérature, méprisent souvent cette dimension méta-littéraire. L’on veut désormais refuser à la littérature le droit qu’elle puisse être le propre objet de son entreprise ; l’on oublie qu’elle l’a souvent toujours été. Il paraît que la littérature n’aurait aucun intérêt à réfléchir sur ce qui la fonde et la permet, qu’elle s’enferme et perd de vue l’Homme et le monde en se repliant sur elle-même, et que l’autotélisme serait un péché. Sauf que l’autotélisme n’est pas une chose que l’on choisit ou non d’imprimer comme sujet à la littérature, il n’est pas une donnée que l’on peut détacher ou effacer de la littérature : il y est pour ainsi dire, naturellement. C’est par essence, donc toujours, que la littérature parle du langage, donc de sa genèse propre. Car à partir du moment où une œuvre se pose comme œuvre littéraire, c’est-à-dire œuvre usant du langage, elle s’interroge d’emblée sur le moyen de son avènement au monde, et l’interroge. Ce serait éluder la question du langage, si essentielle à la littérature, que de refuser, par peur de se confronter à la difficulté fondamentale de la littérature, par goût de la facilité, que la littérature, sourdement, parle toujours d’elle-même et de sa condition de possibilité, d’une certaine manière.    

 

La littérature n’arrive à atteindre à une part d’indicible qu’à la seule condition d’avouer sa limite. Et avouer cette limite, c’est penser le langage, qui est la seule morale (morale du langage) certaine de la littérature. Tout écrivain oubliant cette question devrait être pendu.  

 

***

 

Contre le « mysticisme littéraire ».

 

La littérature n’est pas une mystique, elle est une fête. Ou si elle est une expérience mystique, elle ne devrait jamais prendre fin qu’en une extase où la douleur d’écrire serait transfigurée pour, en dernière instance, se perdre sinon dans le plaisir, au moins dans l’apaisement de l’écriture.

 

Je ne peux concevoir qu’écrire soit si difficile que l’on en oublie de jouir –de jouir aussi, surtout, charnellement. Je n’ignore pourtant rien des difficultés que l’acte d’écrire, physiquement, mentalement, moralement, peut impliquer. Certaines expériences, pour être horribles, sublimes, extrêmes, ne peuvent être authentiquement rendues par l’écriture sans un certain prix, sans le risque, comme dirait Céline, de « mettre sa peau sur sa table ». Je sais qu’une écriture vraie, travaillée, vécue, accomplie sans tricherie, n’est pas dépourvue d’âpretés et de souffrances qui peuvent très rapidement soumettre à la Tentation du mysticisme littéraire. J’appelle mysticisme littéraire cette inclination, chez certains, à vouloir faire de la littérature le lieu d’une « Terreur » (Cf. Les Fleurs de Tarbes de Paulhan) inconnue, d’un monde obscur où tout serait transcendant et où le silence ou la difficulté à dire serait un –le seul- gage de qualité. J’appelle mysticisme littéraire cette propension à penser qu’il n’y a de littérature que celle de la souffrance, de la douleur, de l’expérience intime difficilement accouchée et perceptible par une seule conscience ou, au mieux, par quelques unes. J’appelle encore mysticisme littéraire la sacralisation exagérée de la littérature, qui en ferait un univers clos, hors de portée des profanes, compréhensible par une seule poignée d’élus.

 

La chose peut paraître paradoxale, car je suis de ceux qui pensent que la littérature, parce qu’elle cherche la –une ?- Vérité située au cœur de l’expérience humaine, est d’une certaine manière, sacrée ; de ceux qui pensent que « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature » ; de ceux, enfin, qui ne pourraient se passer de littérature. Mais ce qui me sépare du mysticisme, c’est que je suis aussi de ceux qui savent que la littérature est une entreprise d’extension, à l’échelle de tous les hommes, de ce qu’il peut se trouver chez un seul ; c’est que je n’ignore pas que la littérature est une tentative pour dissiper et non épaissir le mystère d’une vie humaine ; c’est que je sais également que la profondeur d’une œuvre ne provient ni du silence dont on cherche à l’envelopper ni de la difficulté qu’elle a eu à naître, mais bien plutôt de la capacité de son auteur à avoir pu, sans renoncer aux exigences de la langue et de la forme, sans céder à la facilité du relâchement du style, porter son expérience à un point si haut, qu’elle y pourra être vue et comprise de tous.

 

Il ne faut jamais oublier de s’amuser et de jubiler et d’avoir ses orgasmes lorsque l’on écrit. Car par-delà les affres que l’écriture peut receler, les souffrances, les hésitations, les désespérances, les intraitables exigences du style, la tristesse de certains sujets, la douleur de certaines expériences, derrière tout cela, il y une petite musique qui retentit : celle des mots ; un ruissellement cristallin qui bruit : celui de la langue ; un plaisir qu’il ne faut pas renier : celui d’écrire une belle phrase qui tinte…

 

L’acte nu d’écrire porte en lui-même sa propre jouissance.

 

***

 

Flaubert impersonnel ?  

 

  Je trouve paradoxal que Flaubert, qui a clamé partout son « idéal d’impersonnalité » dans son geste d’artiste, ait fini par être peut-être l’un des exemples canoniques d’un écrivain dont la biographie et l’étude de la vie privée ont pu éclairer l’œuvre d’un jour neuf, et qui n’était pas tout à fait superficiel. A la publication de Salammbô déjà, Sainte-Beuve, fidèle à sa méthode, avait commencé, assez rapidement toutefois (le débat se situait ailleurs dans ce livre), à suggérer cette approche. Flaubert s’était vigoureusement défendu, et avec cette ironie méchante donc savoureuse, qui est peut-être ce qui se trouve de meilleur chez lui. Mais c’est véritablement Sartre qui fera voler en éclats, d’une certaine façon, cet idéal d’impersonnalité. L’Idiot de la famille est très difficile, voir obscur par endroits, mais ce que j’en ai lu pour le moment ne manque pas d’intérêt, et l’approche est même séduisante. Qu’en eût dit Flaubert ? Il m’est avis qu’il ne serait pas demeuré sans rendre la politesse du titre à son auteur. J’imagine parfaitement bien le solitaire de Croisset traitant Sartre, sous sa moustache, « d’imbécile ». Et ce dernier de ricaner, en fixant sur son illustre aîné son regard écartelé…  

Voir les commentaires

Les Rêves dissipés III: la connerie.

22 Février 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Il fut un temps où, au sommet de mes ambitions les plus folles, aux extrémités les plus hautes et les plus grandioses des prétentions miennes, j’osais –oui, osais- placer la connerie –l’absolue connerie. Halte aux rires naissants, aux jugements hâtifs, aux accusations gratuites, aux étonnements surfaits : vous ne mesurez pas à côté de quel génie vous êtes passés : j’eusse pu être, avec un peu plus de soutien de votre part, le plus exceptionnel con qui ait jamais passé sur terre. Votre manque de discernement est à la mesure de ce génie que vous ne verrez jamais : immense.  

 

J’aurais pu être un con absolu. Un con sublime. Un con complet. Oui, définitivement : un con con. De toutes mes illusions perdues, celle-ci m’est la plus douloureuse à évoquer, car, jadis, la plus chère à mon cœur. Je ne serai jamais plus con. Mais s’il est vrai que les amours les plus douloureuses peuvent être les plus belles, souffrez, ô souffrez, vous, responsables de mon malheur et du vôtre, que je célèbre cette beauté avec la solennité et la tragique gravité qui conviennent. Entre ici, connerie splendide, et prends place, majestueusement, au panthéon de mes éloges.

 

Mon admiration pour la rhétorique requiert toutefois qu’avant l’éloge, je fasse un état des lieux de la connerie, ainsi qu’un réquisitoire contre ceux qui souillent cette grande condition.

 

Le total mépris dont ce temps couvre la connerie est proprement scandaleux, et mon cœur saigne en voyant comment la gens –c’est du latin, ignares- des cons racés, naguère hommes de qualité et de rang, a déchu, s’est éteinte, et est désormais traînée dans la boue de la mésestime et du déshonneur. La splendeur et la misère des cons est l’un des plus tragiques spectacles que l’histoire ait jamais présenté sur la scène des drames humains. J’en serai l’historien, le critique, le romancier. J’en fais le serment. Mais revenons-en à la chute du con, aussi pénible puisse-t-elle m’être. Con est devenu une insulte : c’est le premier signe de la perte de valeur et de sens que ce mot a accusé, ainsi que l’indice de la transformation, que dis-je, de la dégradation des épistémès de l’époque. La connerie, lignée d’élite autrefois, est désormais un foutoir impossible : on la prête au premier quidam venu, on en use pour qualifier n’importe qui, l’on en use comme insulte, comme jugement pour rejeter le tiers dans la sphère de l’inhumanité. Le renversement est en tout cas complet. Il n’est pas jusques aux contrées les plus vulgaires du langage, où cette dépréciation du con ne soit effective, et le pire est que ces expressions, symptômes de l’infâme parlure contemporaine, sont utilisées pour rire. Ce sont plutôt des larmes qui me viennent lorsque j’entends par exemple, gicler de quelque bouche rieuse et bête : « il ne faut pas parler aux cons, ça les instruit. » L’on fait outrage au con en ne lui témoignant pas le même respect et la même vénération que ce qu’il désignait à l’origine, et que Courbet a célébré avec tant de génie : l’origine du monde.

 

L’honnêteté et la lucidité élémentaires commandent de l’avouer : cette dégradation du con dans l’échelle des honneurs sociaux et humains à une cause que j’ai identifiée : la multiplication des cons. Trop de cons, plus de cons. Ou plutôt, trop de cons superficiels, plus de cons absolus. C’est l’éternelle antienne de la qualité qui meurt de la quantité. Il y a donc des cons, beaucoup de cons. Mais ceux, Dieu les maudisse, déshonorent la race à laquelle j’ai rêvé d’appartenir. Ces gredins, voleurs, falsificateurs, brigands, rabaissent le génie de la connerie ; et leur vice est aussi simple qu’il est dangereux : ils ont des prétentions. A quoi ? A l’intelligence. Voilà le drame de la connerie : être majoritairement représentée par  des individus qui prétendent être intelligents. Un con qui se pique d’avoir des lettres, qui prétend à l’intelligence, ne fait rien que tuer la vraie connerie. La connerie doit être absolue ou n’être pas : là est sa tyrannique beauté. En n’allant pas au bout de la connerie, en lui greffant ce je ne sais quoi de mêlé et de tiède qui affadit sa splendeur, ternit son éclat, altère sa franche saveur, ces hommes sans foi ni loi ni noix commettent un plus qu’une faute : un vice, plus qu’un vice : un crime, plus qu’un crime : un péché. Ce nauséabond relent d’intelligence dont ils compliquent la noble connerie est insupportable. La connerie est hostile à l’émancipation, sauf si ce n’est dans son sens propre ; elle est jalouse, passionnée, possessive. Il faut la servir totalement ou ne pas l’approcher du tout. Tout homme doit être passionné, dévoré par un feu intérieur, par un Absolu qu’il combat, et dont il ne peut triompher qu’en allant au bout de sa nature. Il faut vouloir aller au bout de la logique des choses, même lorsque l’on est con. Surtout lorsque l’on est con.  

 

Alors j’accuse. J’accuse les cons à demi, tâche de ce drap plusieurs fois séculaire et immaculé. J’accuse ce temps qui ne sait plus reconnaître les cons. Les vrais. Les justes. Les authentiques. Qui n’ont d’ambition autre que de persévérer et d’exceller dans leur condition de con.    

 

A vous, cons véritables, pénétrés de votre connerie absolue, vous qui savez que l’intelligence supérieure de la connerie est de comprendre qu’elle n’en doit comporter qu’assez pour n’être pas de la sombre bêtise ; à vous, cons qui détenez le génie de la connerie véritable, la transformation de toute situation humaine en un insensé spectacle ; à vous, cons absolus, qui savez que la plus grande arme contre le monde est la souscription à l’absurde le plus complet ; à vous, messieurs les cons, qui opposez l’humour des hommes à l’ironie cynique de ce monde ; à vous, qui détenez le secret de la victoire permanente sur la permanente tristesse : le Rire ; à vous, qui êtes assez intelligents pour avoir été cons ; à vous, dont le sublime éclat rehausse de ses couleurs le terne jour du quotidien ; à vous, héros de l’ombre, moqués de tous les jours, incompris, dévoués ; à vous qui vous sacrifiez et qui acceptez ce sacrifice ; à vous, boucs émissaires de l’envie humaine de trouver toujours des coupables à sa folie et à son incapacité ; à vous, cons ultimes, cons beaux, jeunes cons, vieux cons, mon hommage le plus tendre et mes admirations les plus nourries. Recevez-les, en signe de mon indéfectible amitié, et de mon regret à ne pouvoir faire partie de vos illustres rangs.

 

Je ne serai jamais con car vous ne me l’avez pas permis. Vous m’avez endoctriné. Fait croire au mythe du con dangereux. J’étais jeune, j’y ai cru. Cela ne m’excuse pas, mais cela explique. Lorsque j’ai compris, il était trop tard. Il faut être con jeune. Rattraper est impossible. Hélas.

 

Je me dévoue donc pour, à défaut de ne pouvoir plus être totalement con, défendre ceux qui le sont vraiment de toutes les méprises dont ils sont victimes, au premier rang desquelles, ces amalgames que l’on opère trop souvent entre la connerie et, dans le désordre, l’inintelligence, la bêtise, la stupidité, l’imbécillité, la crétinerie, le crétinisme, la sottise, l’idiotisme, etc.

 

La bêtise est sombre, définitivement sombre. Elle est l’absence totale d’intelligence, de lumière. La connerie a l’intelligence de ne pas vouloir être bête. Le con a du panache dans sa connerie : il sait qu’il est on et le revendique. L’homme bête ne sait pas qu’il est bête, et ignore encore moins ce qu’est le panache.    

L’imbécile a le choix entre la bêtise et la connerie et choisit allègrement la bêtise. Cela implique ceci : tous les imbéciles sont bêtes. Mais tous les hommes bêtes ne sont pas imbéciles.

 

Le crétinisme est une pathologie. La connerie est un bienfait.

 

La sottise est une bêtise sans la bête : elle suscite le rire et l’attendrissement. La connerie doit toujours susciter l’admiration.

 

Je m’en arrête là. Retenez que la connerie est supérieure à tous ces faux synonymes.

 

Ce texte, qui complète le triptyque de mes ambitions déçues, de mes prétentions inachevées, de mes rêves dissipés, de mes illusions perdues, arrive à son terme. Après l’avoir lu, j’espère que vous regrettez de ne m’avoir pas fait con. Imaginez ce que cela eût donné si je l’eusse vraiment, authentiquement été ! 

Voir les commentaires

Les Rêves dissipés II: Le football.

20 Février 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

                                                                                                                 

Je n’ai jamais eu que trois authentiques rêves secrets –donc perdus- dans ma vie, jusqu’à présent.

 

Le premier : devenir épistolier. J’en ai déjà parlé .

 

Le deuxième : devenir footballeur, comme tout jeune sénégalais lors de la miraculeuse –c’est le cas de le dire : un milieu de terrain avec Diao, Cissé, et Bouba Diop, misère !- aventure de 2002. Sauf que moi, j’avais du talent. Technique, « wané » -quel grand compliment, dans la bouche d’un sénégalais !- faussement nonchalant balle au pied, j’avais mes chances. Jeune, l’on me disait que j’avais un don pour ce sport : j’y croyais volontiers, d’autant plus que je n’avais jamais mis les pieds dans une école de foot, mon père m’ayant inscrit au karaté. A l’orée de l’adolescence, mon destin était tout tracé, brodé au fil d’or en huit lettres capitales dans mon esprit encore juvénile et candide : football. Mon entrée au Prytanée a brutalement abrégé cette précoce ambition. Je ne serai jamais footballeur. Dans l’absolu, ce n’est pas grave. Etre footballeur ne veut plus tellement dire grand-chose: Alou Diarra n’en est pas un et Moussa Ndiaye n’en a jamais été. Je suis plus doué qu’eux, et pourtant, ils ont été en coupe du monde. Cruel monde. Cependant, suprême consolation, je me dis qu’après Zidane, il n’y a plus rien d’originalement beau à faire, plus aucune émotion neuve à procurer par un toucher de balle, un geste, un contrôle, un dribble, une passe,  sur un terrain de football.

 

Douze ans, et première chimère, donc. Cela vous brise en cœur d’enfant. Les années passèrent. Je grandis et m’endurcis dans les rudesses, les férocités et les bonheurs du quotidien prytane. D’obsession, le football devint un amusement. L’amertume de l’illusion perdue passa. L’insouciance dans le plaisir redécouvert la remplaça. Je cessai de rêver de football ; je le vécus. Dans sa plus simple, donc sa plus grande et sa plus pure expression. J’abandonnai doucement mon premier grand rêve sur le sable de Bango, le bitume irrégulier du terrain handball, la latérite du stade Me Babacar Sèye. Je devins un footballeur amateur, nourri aux plaisirs éthérés des rencontres entre amis, enivré aux clameurs et emportements des épiques « petits camps », à leur grandiose intensité virant, lorsque l’excessive passion l’emportait sur l’esprit du jeu, à un viril engagement, voire une certaine agressivité admise. Quiconque n’a jamais disputé un gain the money –dire gagnzemani-  à 14h sous l’implacable chaleur de Dakhar Bango, une inter-classe à 21h dans le froid d’un décembre saint-louisien, un derby dominical au terrain handball, ne connaît rien des sommets d’émotion auxquels la passion autour d’un ballon rond peut porter. Au Prytanée, je vécus autrement mon rêve. J’aiguisai là mes talents et y aboutis ma science du jeu. L’on m’y disciplina. L’on m’y fit gagner en rigueur et en puissance physique ce que je perdis en désinvolture et en dédain pour les tâches défensives. Mais jamais, jamais, je n’y perdis le bonheur supérieur et ultime de faire la passe au lieu de marquer, l’audace de contrôler au lieu de dégager, l’insolence d’oser garder le cuir sous la pression des adversaires. Cela, je ne le perdrai jamais. Je ne serai jamais footballeur, mais j’ai côtoyé au Prytanée des partenaires et adversaires qui m’ont offert ce que ce sport a de plus beau : le plaisir désintéressé de jouer. De jouer.

 

Je n’oublierai jamais. Bamé et son intelligence de jeu. Le talent pur et l’inébranlable volonté de Vieux. Boy Ndiaye et son explosivité  technique. L’élégance de Dakenzo. L’insolente aisance de Ndao Fall. La générosité et l’engagement de Nokho. La frappe de Fall. La précision de Ndiogou. La puissance de Mobéang. Le sens du but de Coulibaly. La feinte de frappe de Seck. Le velours de la patte gauche de Maramtaye. La souplesse féline de Diatta. L’envergure impressionnante de Yakhya. La malicieuse rudesse de Niandou. L’impérial CBK. La classe de Thior. La vista de Yanga. La létalité de Babs. Beousca et son sens de la passe. La virtuosité technique d’Issoufou. La vitesse de Niane –avant qu’il ne prenne du ventre. Kassé, mon rival que j’ai toujours battu. La désinvolture de Coly. La prestance de Ndecky. Et Bakhoum, mon joueur préféré, l’un des tous meilleurs maestros que j’aie jamais côtoyés. Et tous ces partenaires que je ne saurai tous citer –pardon à ceux-là : comme disent les lutteurs dans leurs trop rares éclairs de bon sens, « ku limm juum ». Mes hommages, messieurs, et merci pour tous ces orgasmes footballistiques. Aujourd’hui, à vingt-deux ans, le temps des rêves est définitivement passé, ne laissant là que le plaisir du jeu, que je maintiens intact et éprouve encore dans toute son entièreté sur les synthétiques de Choisy et de Créteil, en compagnie d’un talentueux acolyte, également zidanophile et zidanolâtre.

 

Il arrivera certainement un jour où je ne serai plus en mesure de bander. Mais même dans mon cercueil, je jouerai encore au foot. J’y tiens. Question d’honneur.

Voir les commentaires

"Amabam Amare..."

15 Février 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

 Il n’y a qu’un seul sentiment humain vraiment sérieux et grandiose: c’est l’Amour.

 

Comprendre comment deux âmes étrangères l’une à l’autre au départ, deux solitudes originelles fondamentales, peuvent arriver, à se lier, à se trouver, à bâtir, sur un lit de bienveillance mutuelle, la complicité la plus émouvante, l’amitié la plus haute, la complémentarité la plus admirable, au point de trouver chacune en l’autre une raison solide de vivre et de souffrir, c’est atteindre à la grandeur et à la beauté de l’humanité. J’ai le bonheur de faire partie de ceux qui ne savent encore expliquer ce prodige, et qui n’en n’ont point même l’ambition.

 

Je n’essaierai pas d’expliquer le mécanisme de ce sentiment. Il faudrait, en plus d’une immense prétention dont je ne dispose pas, du génie, que j’ai moins encore, pour entreprendre de poser quoi que ce fût qui n’ai déjà été dit, écrit, peint, chanté, sculpté, montré, sur le plus beaux et le plus éternels des sujets humains. Les Hommes n’ont jamais parlé que d’Amour. Et il n’y a plus rien à réinventer là, mon cher Rimbaud, je le crains. Il ne reste hélas ! hélas ! qu’à vivre et revivre ce bonheur.

 

Je ne tenterai non plus de dire ce qu’est l’Amour. C’est pour celui-ci un visage. C’est pour celle-là un sourire. C’est pour certains une odeur. Pour d’autres un frisson. C’est pour d’aucuns une tyrannie. Pour quelques uns une souffrance. Ici le paradis. Là l’enfer. Il en est pour qui il tient dans un vagin. Ou un phallus. Ou à un phallus dans un vagin. A moins qu’il ne s’agisse d’un regard. D’une couleur. D’une chevelure. De tout cela à la fois, peut-être. Un sentiment mystérieux, terrible, inexplicable et complexe, certainement. Un élan simple, doux, pur, sans doute.  

 

Moi-même, pourtant attiré par l’Absolu, suis contraint de me rendre à l’évidence : l’Amour, tout en étant dans son idée proche d’un Absolu, ne peut rien être en son fait qu’une chose relative par excellence. Chacun en a une singulière opinion. Vous n’avez rien à foutre de la mienne, et cela est d’ailleurs heureux : on est quittes.

 

Souffrez ces banalités protocolaires et fermez-la.  

 

Il est paradoxal que cette époque, qui parle tant de l’Amour, ne sache pourtant pas en parler, c’est-à-dire n’en parle souvent que fort mal. Soit que la grandeur de ce sentiment l’impressionnât tant qu’il ne sache trop qu’en faire, soit qu’il se sentît obligé de toujours avoir à son égard une attitude exagérée, ce temps, en tout cas ne me semble n’être en mesure de parler de l’Amour que sous deux modes : l’immonde et imbécile niaiserie ou le cynisme systématique. Abêtir l’Amour ou le moquer. Le couvrir de mièvrerie en croyant l’élever, ou le revêtir de sarcasmes en croyant le démystifier. Deux attitudes extrêmes, qui semblent opposées –et qui s’opposent peut-être, en effet- mais dont le défaut est le même : le manque de ce que l’on pourrait appeler, pour reprendre une notion aristotélicienne, la médiêtè, l’équilibre naturel qui permet de trouver le juste milieu, la voix(e) juste, sur quelque sujet. Le fait que, parlant de l’Amour, ces deux positions, si différentes dans leurs conséquences, sont identiques en leur principe, et produites par un même mouvement : une idéalisation abusive de ce sentiment.

 

Les premiers, ceux qui font de ce sentiment une sirupeuse soupe, qui croient que le romantisme –le sens de ce mot n’est-il pas le plus galvaudé, aujourd’hui ?- n’est que l’imbécile exaltation d’un cœur ensanglanté, font de l’Amour cet infini merveilleux, indépassable, hors duquel aucune aventure humaine n’est possible. Ceux-là idéalisent et grandissent tellement l’Amour, qu’il les écrase au lieu de les sauver. Quant aux seconds, les cyniques, ils se moquent volontiers de cette conception idéale à laquelle ils ont pourtant, pour la plupart, un jour cru –en secret ou non, et peut-être même y croient-ils toujours sans l’avouer. Il reste cependant que railler une conception, c’est implicitement admettre qu’elle est possible, qu’elle existe, la trouvât-on ridicule ou absurde. Les niais et les cyniques ne sont pas si différents en cela que l’Amour leur semble être à tous quelque chose d’immense ; leur différence fondamentale est dans le fait que les premiers l’agrandissent plus encore et la déifient, tandis que les seconds tentent de l’abaisser et de la démystifier en la moquant avec une âpre ironie.

 

Tous deux se trompent. L’Amour n’est pas un enjeu. L’équation qui la concerne ne se pose en ces termes : y croire trop ou n’y croire pas du tout : l’un et l’autre sont insensés. Il ne s’agit pas de croire ou ne pas croire en l’Amour. Il s’agit de le faire. Bien de préférence. Il n’y a que ça de vrai. Faire l’Amour : il suffit de décomposer l’expression, de considérer ses deux termes dans une relation autre que figée dans leur compagnie, pour se rendre compte de la beauté de ce que cela peut désigner.   Ne pas idéaliser l’Amour, ne pas l’exagérer ni dans un sens ni dans l’autre, garder toujours à l’esprit que c’est le sentiment qui élève toujours l’Homme en premier lieu, et non l’inverse, ne le prendre ni avec sérieux ni avec désinvolture, en un mot, refuser d’être un mystique de l’Amour, aimer l'amour simplement pour ce qu'il est : voilà l’essentiel.

 

Il est temps de cesser de caricaturer l’Amour. Une petite brune aimée a magistralement résumé en une phrase ce que neuf-cent mots peinent à dire.  

        

Voir les commentaires

Dialogues sur le Lalo.

6 Février 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

A El Hadj Souleymane Gassama, qui ouvrit ici ces dialogues, mes amicales et fraternelles salutations.

 

Les complicités les plus belles et les plus grandes, il est vrai, prennent dans le ciment du détail. Détail banal voire vain en apparence, mais qui seul, en son essence, permet cette authenticité, à laquelle ni les envolées lyriques enflammées sur l’amitié, ni les emphatiques et pathétiques déclarations à son sujet ne sauraient atteindre. Vous avez admirablement décliné, avec ce talent dans la description des instants cruciaux de l’expérience humaine, que je ne saurai totalement me défendre d’envier, mais que je sais admirer plus encore, tout ce qui nous lie, nous, pauvres donc authentiques pousses de dandies. Le football zidanesque. Balzac. Les femmes et leurs sortilèges. Les robes noires. Les charmantes jeunes filles que d’ignobles, infâmes et imbéciles trentenaires volent, au nez et à la barbe de nos virilités –mettez bites, si vous trouvez cela plus convenant. L’enfer que nous promettons à ces voleurs. Les chaussures à talons. Le Rire. Notre amour de la lâcheté. Notre mépris du banal, du commun, du massif. Notre salutaire lâcheté face à toutes les prédations. Notre fidélité, malgré tout, à nos femmes. Je souscris à tout et n’y rajouterai rien. L’ami, c’est l’autre con qui s’amuse avec autant de finesse que soi-même ; et l’amitié, une valse entre deux conneries assumées, complices, complémentaires. Aussi, puisque j’ai parlé de valse, accordez-moi encore celle-ci, Madame: votre élégante raideur, signe d’une pudique mais inébranlable fierté, ne vous empêche pas d’excellemment danser, Monsieur. J’en sais quelque chose, La Peña ne vous a pas oublié. Que les lecteurs hâtifs et malévoles, en ce point,  ne s’y trompent pas : tout ceci n’est bien sûr que métaphorique : les pédés, c’est eux.

 

Vous comme moi -vous, du reste, plus que moi- M. Gassama, avons une fibre d’épistolier, que nous tenons de la commune admiration que nous vouons à ces splendeurs que sont les correspondances. Les vraies. Celles qui scellent la complicité de deux esprits par le dialogue courtois. Nous savons donc que tout l’art de ces dernières consiste en la patience, au respect du déroulement formel, en le plaisir d’introduire honnêtement son sujet. Ces exigences n’auraient souffert que nous omissions ce protocole. Imaginez le drame ! Par fortune, nous sommes de sages disciples, sur ce point pour le moins. Poursuivons donc, la conscience allégée et acquittée de la bienséance, vers ce qui nous importe.    

 

Vous avez assez souligné l’extrême gravité du sujet qui nous réunit. Permettez, Monsieur, que je le surligne. Il faut parler du Lalo. Le réhabiliter. L’arracher au mépris social qui, on le sait, est le funeste destin de tous ces indispensables trésors du monde, dont le seul malheur est de se draper dans leur condition naturelle : la discrétion. Sauver le soldat Lalo. Donner raison à cette séculaire et noble idée, selon laquelle la magie des plus délicieuses saveurs, des plus exquis arômes, des plus fines sapidités n’est point offerte par la vulgaire addition des ingrédients les plus divers, mais par la cohérence que ceux-ci acquièrent sous l’effet de quelque puissant compositeur.

 

Nous y sommes, M. Gassama. La composition. Nous sommes au fond, restons-y. Voilà l’essence du Lalo. Voilà son effet. Voilà son principe. Voilà sa conséquence. Accordez-moi l’impertinence de rajouter à la remarquable métaphore musicale que vous filâtes dans votre correspondance de la nuit du 5 au 6 février pour caractériser la fonction du Lalo, ce mot, qui ne m’a pas semblé y figurer : la composition. Vous avez parlé de liant. J’ose composition. Car il ne s’agit ni plus ni moins que de cela : de ce génie de la coordination qui parvient, avec la fluidité d’une ballade ou d’une nocturne, à marier les tendances les plus apparemment antagonistes ou étrangères. Victor Hugo, esprit des plus délicieusement prétentieux que ce monde ait jamais portés, se vantait d’avoir « fraterniser la vache et la génisse. » Le Lalo, Poète émérite de nos palais esthètes, a supplanté le grand Mage à la libido intarissable, et a fait mieux : il a fait fraterniser le dugup et le nieex. Convenons de l’exploit. Saluons-le. Si le couscous est une science, le Lalo en est le principe. Si ce plat est une musique du goût, le Lalo en est la mesure.

 

La confidence appelle la confidence, cher ami. Et je vous sais assez versé dans les sciences occultes, vous, animiste assumé, païen dansant une plume dans le cul autour du Feu, pour ne point vous étonner du prodige qui va suivre. Peut-être même, qui sait, m’en donnerez-vous la clef. Oyez. Je tiens de ma grand-mère, la grande, la sublime Maam Mboyil, quatre-vingt huit hivernages, huit dents, complice de mes nuits d’enfance, cet inestimable témoignage. Cette admirable conteuse m’a rapporté comment, un jour qu’elle préparait un couscous, elle vit, dans un accès de transe, le Lalo, au fond de la calebasse où le mets encore sauvage s’assoupissait, se tenir, droit et fier, vêtu d’un élégant habit en queue-de-pie, devant les grains de semoule fratricides, et gesticuler énergiquement. Elle entendit une musique retentir, et de ses yeux stupéfaits, vit les grains de semoule danser et se réconcilier au son de cette musique que Maître Lalo, en sueur, orchestrait avec une maestria toute wagnérienne. Etonnant, non ? Cette nuit-là, l’effet de ce terrible récit m’a contraint à ces silences au fond desquels sourd la fascination, l’émerveillement, le goût enfantin pour les légendes et les mystères du Seigneur. Je n’ai pas osé interroger d’avantage Maam Mboyil, ce puits de science, sur le Lalo. Comment était-il ? Que mangeait-il à midi ? Et au Kebab ? Choisissait-il la sauce algérienne ou barbecue ? Et surtout, d’où venait-il ?

 

Cette dernière question est cruciale, M. Gassama. Il convient de ne point l’éluder. La réhabilitation du Lalo, et partant, d’une culture, la Mandingue, puis d’une civilisation, la noire, suppose la connaissance claire de ses fondations, de sa genèse. Vous avez déjà fort bien esquissé ce point. Permettez que je l’approfondisse.

 

Le Lalo, Monsieur, me semble indissociable de l’histoire de l’Enfant-Lion, Kaya-Manghan, celui qui tordit une lourde barre de fer pour n’être plus un cul-de-jatte. Soundjata. Vous sachant grand lecteur de sa geste, je ne m’attarderai pas sur les détails de sa vie. Je ne vous apprendrai rien. Mais il est, dans toute cette épopée, un point sur lequel l’Histoire passe trop rapidement, emporté par la grandeur de son sujet, omettant par cela même les détails qui font la beauté des légendes. Vous souvenez-vous que Kaya-Manghan, pour laver l’honneur bafoué de sa mère, la bossue Sogolon Djata, déracina un baobab qu’il vint planter devant la case de sa génitrice ? Oui, Monsieur, vous vous en souvenez. Et vous vous souvenez d’ailleurs, ce qui est anecdotique mais qu’il me plaît de rappeler, que ce baobab qui faisait au moins 108 empans de diamètre, soit environ 25 mètres, fut ceinturé et arraché de terre d’un seul bras par l’Enfant-Lion, avec la même facilité que papy rentre dans mamie. Enfin, si papy bande encore. Cependant, là où l’histoire du Lalo se confond avec la geste de Soundjata, c’est que ce baobab permit à Sogolon de s’approvisionner en feuilles de baobab. Mais contrairement à l’usage qu’on en faisait alors, elle ne se contenta pas de les bouillir puis d’en mêler le jus au couscous. Ce jour-là, visitée par la Muse de la gastronomie, elle eut une illumination. Elle cueillit les feuilles. Les étala au soleil. Attendit qu’elles sèchent. Les réduisit en poudres dans le royal mortier. Cela donna une poudre à la texture singulière et nouvelle. Elle vit que cela était bon. C’est, Monsieur, le soir même de l’exploit de son fils que Sogolon Djata, préfiguration du bossu de Notre-Dame, inventa –mesurez-vous la puissance que ce verbe prend ici ?- le Lalo. Peut-on rêver d’un destin autre que grand lorsque l’on vit le jour en de si mythiques circonstances ?

 

Soundjata se dopait au Lalo et en dopait son cheval. Soumaoro Kanté ne connaissait pas le Lalo. Voilà à quoi tint l’issue de la bataille de Kirina, 1235. De nombreux témoignages d’Ibn Battuta, hélas détruits par les hommes du Borgne Mokhtar Belmokhtar à Tombouctou, rapportent comment Soundjata et sa monture, dans la montée d’une des collines les plus raides de Kirina (12%) rattrapèrent aisément, de façon presque douteuse, Soumaoro et son rosse qui avaient 1’’21 secondes d’avance, et qui ne durent leur salut qu’à la magie noire. Le Lalo était derrière tout cela. J’ajouterai, pour la deuxième petite anecdote, que pour le premier repas qu’elle servit avec du Lalo, Sogolon eut la main lourde et en mit trop. Le Grand Soundjata eut une affreuse diarrhée ce jour-là. Mais cela, l’histoire ne le dit pas.

 

Qu’importe, d’ailleurs : le Lalo était né. Plusieurs siècles d’expérimentations, de raffinages, d’apprentissage de son utilité, de découvertes sur ses vertus, d’extases devant ses effets achèveront d’en faire le condiment sublime que nous célébrons aujourd’hui.  

 

Ce point réglé, M. Gassama, avançons encore.

 

Ma gratitude envers vous est grande, pour m’avoir introduit et initié, avec la patience, la sagesse et l’érudition de l’Aîné que vous êtes, aux secrets du Lalo translucide, que je ne connaissais pas. Peut-être même eussé-je mérité un soufflet ; croyez-moi : je l’eusse souffert sans broncher, j’eusse même tendu l’autre joue : la dureté du châtiment n’eût été alors qu’à la juste mesure du manquement. Je suis par trop homme d’honneur pour ne le savoir pas. Mais vous n’avez rien fait de tout cela, que certains puristes parmi les plus barbares n’auraient point hésité à faire. Grâces vous en soient rendues : votre bienveillance et votre grandeur d’âme naturelles vous honorent. Aussi vais-je tenter, à défaut de pouvoir justifier et encore moins excuser cette coupable inculture, de l’expliquer.

 

Vous n’ignorez pas, Monsieur, que je suis sérère, fière ethnie pour qui le couscous, « saadjth » pour seoir au dialecte, est plus qu’une habitude, une nécessité, et plus qu’un rituel, une religion. Il se trouve que mon village Fayil, havre au milieu du désertique Sine, fait partie des rares contrées en ce pays ou le couscous peut-être encore préparé dans la plus pure et reculée tradition de son art : sans condiments autre que du sel. De l’eau et du sel. Rien d’autre. Pas même, il faut s’en désoler, de Lalo. Je me rappelle de ces matins où, à peine revenus d’une virée nocturne en mer, les pêcheurs offraient à la cuisine les « babak », petits poissons de la taille de sardines, mais au goût infiniment plus relevé et frais. Je me souviens de la sommaire –cela devait se passer ainsi- préparation que mes tantes faisaient de cette garniture, avant de la déposer, presque frétillante encore, au milieu du plat de couscous brut, sans Lalo, avec pour seule sauce, croyez-le, de l’eau légèrement salée. Parfois du lait de vache frais. Le plat ainsi servi avait, je le lui reconnais, l’authenticité de la nature sans artifices, mais il lui manquait de la délicatesse, de la douceur, de la légèreté. Le Lalo était cette délicatesse, cette douceur, cette légèreté. Et lorsque, parfois, l’on en mettait, ce n’était jamais que le Lalo à la robe verte, notre village étant au milieu d’une steppe dont les baobabs sont les rois. J’ai grandi bercé par ce Lalo. Enivré par ses senteurs âpres qui n’en cachaient que mieux les beautés essentielles. Ce Lalo fut le Royaume d’enfance. Je n’en ai connu d’autres. Et pourtant, sachant que « Ku dul tukki xamul fu dëk neexé »j’ai voyagé. Mes années à Saint-Louis, Joyau du Nord, Signare de la vallée, Linguère du pays, ne m’ont pas appris à voir ni à reconnaître cet autre Lalo que vous m’évoquez : il faut dire que les couscous que je mangeais au Prytanée Militaire était de fort piètre facture. Veuillez, je vous le prie en retour, m’excuser ces digressions empreintes de nostalgie : c’est que j’ai pour le Lalo vert des amours datées et inoubliables. Il était, au milieu des rudesses du couscous brut, une île de douceur et de repos. Il me tarde cependant de faire l’expérience de ce Lalo qui m’est encore inconnu, et qui semble, malgré votre indécision à choisir (et vous avez raison, le Lalo est un et indivisible) recueillir vos faveurs.

 

Mon ami, je vous avoue que la thèse du Lalo utilisé comme lubrifiant sexuel est plus que tentante : elle est d’une pertinence remarquable ; et ce n’est pas sans une certaine excitation que j’ai reçu votre confidence, dont la teneur m’a éclairé sur un mystère qui a souvent occupé nos esprits hilares lors de nos fréquents attablements. Vous souvenez-vous de cet spécimen exceptionnel que vous connûtes jadis à Nice ? Oui, celui-là même qui, ayant introduit sa chose dans le trou qui ne lui est pas naturellement destiné, n’eut, face aux sursauts indignés de sa partenaire hostile aux fantaisies anales, que ce sublime et imparable mot à opposer : « je me suis trompé » ? Oui, vous vous en souvenez, car vous faillîtes, il y a deux jours encore, régurgiter votre mafé au visage impeccable de ce pauvre M. Faye en riant de cet épisode. Eh bien, figurez-vous qu’il usait de Lalo ce jour-là. La chose est glissante, et glisse si bien, en effet, qu’elle eût vite faite de faire franchir à notre homme les quelques centimètres qui séparent les célestes excavations. Tout s’éclaire enfin, Monsieur.

 

Mon cher ami, le Lalo sera sauvé ou ne serons plus. Comment oserions-nous regarder en face nos mères, si nous traversions cette existence sans n’avoir pas tenté d’exhumer le Lalo des oubliettes infâmes auxquelles les Hommes les jettent sans reconnaissance, sans n’avoir écrit une ligne pour le célébrer ? Je ne sais pour vous, mais moi, je tiens déjà ma plaidoirie pour le Jugement Dernier. Lorsque le Seigneur me demandera ce que j’ai fait de ma vie d’Homme, je lui répondrai que je n’ai pas abandonné le Lalo à l’anonymat. Vous le savez, je goûte peu à l’idée d’engagement dans son acception commune. Mais si je ne devais avoir qu’une cause dans ma vie, ce serait celle-ci. Je sens chez vous la même détermination. Ces dialogues ne resteront pas lettres mortes : ils constituent, à leur manière, une contribution, des prolégomènes à une ère meilleure, où le Lalo sera reconnue à sa juste valeur, à sa juste saveur.

 

Il est temps, Monsieur, que je vous rende la plume et l’encrier. Ce dialogue a déjà, je l’espère, redoré le blason de ce qui en a été le cœur. Il reste du travail, néanmoins. Le mépris qui pesait sur notre affaire est grand. Le dissiper est la tâche d’une vie. Soyez prêt, Monsieur. A la critique. A la polémique. A l’accusation de vanité et de mystification. Le scénario est classique. Vous le connaissez, pour l’avoir plusieurs fois déjà vécu. Il s’agira alors, pour nous, de ne pas céder sur l’essentiel: qu’une civilisation qui oublie son Lalo soit une civilisation atteinte.
Voir les commentaires

Regards sur la presse sénégalaise.

5 Février 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Il faut être optimiste: le journalisme sénégalais n’est que moribond.

 

Par un affreux instinct de survie ou par un étonnant goût du putride, il sursaute allègrement dans ses propres entrailles déversées, se meut avec volupté parmi les puanteurs de son cadavre renversé, respire goulûment un air vicié par ses propres exhalaisons. A l’agonie, il est aveugle à sa mort prochaine. Qu’une entité soit provisoirement sauvée de sa mort propre par sa faiblesse et son incompétence générales, que cette même entité soit tellement enlisée dans une indigence ambiante qu’elle n’en parvient même plus à se rendre compte de la gravité de son état, cela est plus qu’un paradoxe, cela tient du miracle : il faut croire que désormais, la bêtise qui ankylose n’est plus tellement différente de celle qui sauve. Mais pour combien de temps encore ? C’est la seule question qui vaut la peine d’être posée.

 

Evidemment, je ne suis ni journaliste ni médiologue. Ma légitimité pour tenir un discours sur le journalisme au Sénégal n’est que celle d’un consommateur, d’un lecteur, d’un spectateur, autant de sujets qui sont peut-être, sur ce sujet précis pour le moins, aussi –sinon plus- autorisés à l’évoquer sous un angle critique que les acteurs professionnels.

 

Le Sénégal, certes, a une presse. L’irrépressible multiplication, depuis une décennie, des organes et groupes de presse divers, les innombrables informations que ces organes brassent et relayent à la chaîne, le vertige que leur croissance exponentielle ainsi que les programmes qu’ils proposent crée désormais chez le consommateur sénégalais, la montée en puissance et la plus grande visibilité des média en ligne, l’implantation progressive de ces media sur l’ensemble du pays, des principales métropoles aux terroirs les plus obscurs et les plus reculés, l’accès de plus en plus commode, pour tous et de partout, aux informations et programmes qu’ils prennent en charge, sont autant d’indices d’une presse qui, pour autant que l’on parle de présence et de couverture territoriales, de qualité des réseaux de diffusion, et surtout de quantité, est florissante. D’entre tous les phénomènes et bouleversements dont ces dix dernières années ont été, au Sénégal, le théâtre et/ou le producteur, l’un des plus impressionnants et des moins analysés, sans nul doute, a été l’extraordinaire essor de la presse.

 

Le Sénégal, donc, a une presse. Mais cela n’est pas le plus important. Le plus important est d’examiner cette question-ci, la seule urgente : quelle est la valeur de cette presse ? Essayer de répondre à cette question, c’est se heurter très rapidement à un constat dont l’amertume n’a d’égal que l’implacabilité : ce pays a une presse, mais n’a pas de journalisme, ou s’il en a, en portion si infime, si sporadique dans l’océan de bêtise qui l’entoure, qu’il finit par y être noyé. 

 

La suite de l'article est à lire sur ce site.

Voir les commentaires

Vie et Geste extraordinaires du Bienheureux Mr G.

19 Janvier 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Déjections littéraires.

Note du scribe: Tout ce qui va suivre n’est pas le fruit de mon imagination, qui n’est pas si fertile. J’écris directement sous la dictée de celui a vécu cette histoire, qui est un être réel. Rien n’est modifié, rien n’est stylisé, rien n’est arrangé. All is true.  

 

 

Chant I : Où je me présente. Où je vous présente l’acolyte. Où nous faisons une terrible rencontre.

                                                                

 

Mon nom est G. Comme le point. Sauf que moi, je l’ai vraiment trouvé. Gräfenberg lui-même, quoiqu’il l’ait théoriquement découvert, perdait tous ses moyens quand il s’agissait de le trouver pratiquement. Il l’a cherché de A à Z. Cet homme n’était pas génial. Cet homme était con : il ne connaissait pas son alphabet. Moi, après avoir trouvé ce fameux point, que croyez-vous que j’ai fait ? Je lui ai mis une virgule. C’est mon côté fasciste littéraire. Je tiens à préciser que j’avais six ans.

 

J’en ai maintenant 25. Autant en centimètres entre les jambes, au repos. Dix fois plus en Q.I., les jours où je m’accorde le droit d’être bête.  

 

Je tiens, avant de poursuivre, à clarifier un point. Certains pourraient croire, en ce point du récit, que je suis un petit prétentieux.

 

C’est le cas, en effet.

 

Cette affaire réglée, il est temps d’en venir à celle qui nous importe : ma geste. J’évoquerai d’abord la mienne avec les femmes. A défaut de les connaître, je les ai pratiquées, sous toutes les coutures, sous tous les angles, sous toutes les perspectives. J’ai connu les plus hauts sommets, gravi les plus épiques, prestigieux et redoutés cols –j’ai eu une chute terrible lors de certaines montées du si fameux col de l’utérus ; j’ai bu sans renâcler aux fontaines les plus troubles, giclassent-elles tels de brûlants geysers. Je vous raconterai cela une autre fois. A côté de toutes ces gloires, cependant, j’ai traversé les moments les plus délicats. Certaines femmes sans pitié, comme Dieu le fit avec Satan, m’ont précipité sans me demander mon avis au fond du trou. Le leur. Là, bravement, j’ai creusé encore : il faut avoir du panache, dans le triomphe comme dans la chute. Le panache, je l’ai toujours eu. Je vais vous le prouver. Ecoutez cela.

 

C’était une nuit d’automne, Il pissait légèrement sur la ville, le pavé moqueur me déroulait son tapis d’airain de feuilles chues, mon équipe venait de perdre,  je chialais, j’étais prêt à provoquer Dieu en duel singulier, l’acolyte était là pour tenir mes armes. L’acolyte est ce qu’on appelle, pour être bref, un étrange type. Sa triste condition de nain me le rend néanmoins sympathique. L’on se sent grand et rassuré, à côté d’un homme qui fait en taille le triple de votre phallus au repos. Ce soir-là, donc, disais-je, l’acolyte et moi écumions la ville, à la recherche de quelque romanesque aventure.

 

Un dancing à l’allure plutôt alléchante s’offrit vite à notre quête. Des postérieurs sublimes y brillaient de mille promesses, une musique suggestive en sortait, le Diable habitait là. Je frémis. L’acolyte sautilla. Nous nous avançâmes vers l’endroit. A son entrée, se tenait une sorte de chose épouvantable, mi-homme mi-cheval. L’on a coutume d’appeler cela un videur. Le centaure nous considéra. Je ravalai mon mépris. Lui affichai ma mine la plus hypocrite. Négociai. Il ne comprit rien à mon charme.

 

-Pas femme, pas rentrer.

 

-Mais… Mais c'est injuste! J’ai une bite, et il en faut, dans cet endroit, Monsieur ! J'ai le droit! tentai-je, avec énergie.

 

-Non.

 

L’œil bête mais méchant de l’être me menacèrent, ses muscles achevèrent de me dissuader. Je battis en retraite. Derrière moi, l’acolyte n’avait pas dit mot. Ce nain est un traître.

 

Nous en étions à palabrer sur la bêtise du centaure lorsqu’une voix, de derrière nous, interrompit nos conciliabules.   

 

-Vous donc bien jeune, pour être père.

 

Je me retournai, avide : la douceur de la voix faisait espérer la splendeur du reste. Et là, je l’aperçus. Qui ? L.

 

Il faut en ce point s’arrêter. Je ne repense pas à cette vision sans émotion. Vous la rendre avec exactitude m’est une terrible épreuve. Entrevoyez la chose, si vous le pouvez.

 

L. était de la pire des espèces parmi les espèces de femmes : celles qui ne sont ni belles ni franchement laides. On l’embrasse du regard, puis toute la faculté de notre jugement semble inopérante. Elle est là, c’est tout. L. avait les cheveux blonds, et était robuste. Le bassin lourd et n’offrant aucun signe d’agilité, la cuisse forte, le sein indécis, l’on eût dit une caryatide. Son visage, quoique l’on devinât par endroits qu’il recelait encore les beautés d’une jeunesse qui résistait comme il pouvait à la fanaison, semblait masqué par quelque voile. Effet des volutes de fumée qu’elle envoyait de sa bouche en fumant. La chose s’approcha. A mon mollet, je sentis l’acolyte qui se cramponnait, dans un instinctif mouvement de crainte. Je détaillai mieux l’affaire. Elle avait le menton prononcé et méprisant, le sourire vague, le regard empli de vice. Je frémis.

 

-Comment, mademoiselle ?

 

-Je disais que vous sembliez bien jeune pour avoir un fils ? Pourquoi est-ce qu’il se cache, le petit minot ? Viens voir maman L. !

 

-Ce n’est pas mon fils, c’est mon acolyte.

 

-Ah mais, sa taille…

 

-Cela se nomme un nain.  

 

-Ah…

 

-Je m’appelle G. renchéris-je, ne lui laissant pas le temps de réfléchir à la condition de l’acolyte. Et vous ?

 

-L. J’ai cru comprendre que vous vouliez rentrer. J’ai suivi votre discussion. Il vous faut de la femme. Je suis de la femme.

 

-Vous êtes sûre, mademoiselle ? Je doute de tout !

 

Elle ne comprit pas la subtilité. Je passai.

 

-Peut-être pourrions-nous aller autre part ? Qu’en dites-vous ? Enfin, si la compagnie d’un nègre et demi ne vous effraie pas ?

 

-Je l’ai assez élastique. En poussant un peu… Et puis vous savez, je suis allé plusieurs fois en Afrique. Les plumes dans le derrière, les danses, tout ça, je connais.

 

-Ah…

 

Nous allâmes dans un autre lieu, où nous fîmes mine de danser. La raideur de son bassin s’y confirma, la profondeur de son gosier s’y révéla. Elle but trois bouteilles de bière. Son œil s’assombrit d’inavouables projets. Nous sortîmes, et nous en fûmes chez moi. Deux bouteilles divines plus tard, L. tenait toujours, et semblait plus en forme que jamais. L’acolyte, ivre –ces gens-là ne peuvent pas contenir beaucoup, hélas-, s’était mis à raconter des conneries. L. quant à elle semblait ne plus sentir quelque effet que ce fût. Elle en était à son septième verre lorsqu’elle lâcha ceci, après nous avoir tous deux regardé longuement :

 

-Vous savez, je vous regarde depuis tout à l’heure, et je vous trouve tous deux très beaux. Je ne sais pas

lequel choisir… Je vous veux tous les deux, mes pigeons ! Venez !

 

C’est là que le drame se produisit. En voulant me lever pour fuir cette furie, je glissai et basculai en avant, dans les bras de L. Son étreinte fût une prison.

 

-Ah ben, c’est toi que Dieu a choisi.

 

Dieu, finalement, avait remporté notre duel. Vieux tricheur.  

 

Désespéré, je jetai un regard derrière moi, pour quérir le secours de l’acolyte, les supplices les plus terribles s’adoucissent lorsqu’ils sont partagés. Mais je ne vis rien. L’acolyte était parti quand L. avait dit « venez ! ». Ces nains sont des traîtres.

 

Seul face à la bête, je fus désemparé. Elle remplissait le lit, affalée, baleine échouée sur une jetée de malheur. Je repris trois verres du céleste breuvage. L’Enfer, c’est la conscience du désastre. M’enivrer, m’abîmer dans l’inconscience, vite…    

 

-Est-ce que je peux dormir ici ?

 

Comme si elle me laissait le choix.

 

Elle ôta ses vêtements. Je rajoutai une couche aux miens. Deux minutes s’écoulèrent pendant lesquelles je résistai héroïquement. Mais que faire, face à quelqu’un de plus fort ? Je suis maigre, malingre, et sec. Elle était forte comme la mère Thénardier. Elle m’ordonna de me déshabiller. J’obtempérai. Le moment crucial approchait. Il fallait que je tentasse un dernier hoquet de défense. Ne jamais mourir sans avoir combattu.

 

-Je n’ai plus de capote.

 

-Tant que tu n’es pas malade.

 

-Je le suis.

 

-Qu’as-tu ?

 

-Le SIDA.

 

-Tu mens.

 

-Que puis-je faire d’autre ?

 

Le dialogue s’acheva là. Je n’avais plus de munitions. Essoufflé, j’éteignis la lumière, la queue basse. L’ombre massive de L. me recouvrit aussitôt.     

 

Je vous épargne les détails de la lutte.  

Voir les commentaires

L'Ame du Politique.

17 Janvier 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Réflexions rafistolées.

J’ai toujours pensé que les hommes politiques n’étaient pas comme nous autres. Supérieurement intelligents ou infiniment bêtes, insolemment talentueux ou incroyablement médiocres, honnêtes ou corrompus, charismatiques ou austères, ils m’ont en tout cas toujours semblé, quelles que fussent leur nature, leur affiliation politique, leur conviction, différents. Pas simplement de cette différence, superficielle, qui fait que des hommes n’ont pas les mêmes idées, mais de celle-là, plus profonde, qui sépare les fins auxquelles leurs idées respectives tendent. En clair, les hommes politiques m’ont toujours paru différents par la force leur ambition, latente ou manifeste.

 

Parenthèse. Je ne puis me défendre, pour n’en faire pas partie, d’admirer grandement les Hommes ambitieux. Ce sont de terribles êtres qui, lorsqu’ils  sont assez forts pour ne point s’assujettir au diktat d’un monde qui confond trop vite l’ambition et l’immodestie, la volonté de parvenir et la sotte prétention, sont géants, irrésistibles, proprement romanesques. Je tiens cela de mes apartés avec Eugène de Rastignac, de mes promenades avec Julien Sorel, de mes correspondances avec Raphaël de Valentin, de mes errances nocturnes avec Georges Duroy, de mes méditations poétiques en compagnie de Lucien de Rubempré. Autant de jeunes âmes assoiffées d’un absolu plus grand qu’elles, d’un destin qui les dépasse mais contre lequel elles se battent à mains nues, lancées dans une quête dont l’issue ne peut être que le triomphe ou la mort. La seule manière véritable de nourrir son ambition, c’est de lui offrir complètement son âme, au risque de n’en avoir plus. C’est le prix. Toute autre nourriture est une tricherie. Digression close.

 

L’ambition des hommes politiques tient en un mot, qui résumé toute leur différence : le pouvoir. Mot terrible, s’il en est. Cause de tant de tueries et d’inhumanités. Origine de tant de fratricides, de génocides, absurdités. Pomme de la Discorde : n’est-ce pas pour pouvoir, plus même ou du mois autant que pour savoir, qu’Eve, puis Adam, se laissèrent tenter ? Le pouvoir, cette si humaine inhumanité, supérieure à tout autre moyen humain, même à l’argent : l’argent est le nerf de la guerre ; le pouvoir est le nerf de l’argent. Le pouvoir est si grand, qu’il a débordé les limites d’un simple moyen : il a fini par devenir une fin, un achèvement. Mais s’il est une fin, le pouvoir est une fin qui ne rassasie pas, qui ne lasse jamais, mais qui affame, creuse l’âme. C’est son paradoxe : qu’une fois que l’on y accède, son exercice porte fatalement à en vouloir encore. Trêve de banalités. Charles Louis de Secondat, Baron de Montesquieu, meilleur écrivain que philosophe politique soit dit en passant, résumait superbement la chose par cette assertion passée à la postérité : « (…) c’est une expérience éternelle que toute personne qui a du pouvoir est portée à en abuser. »

 

C’est donc à cette chose terrible que les hommes politiques font allégeance. Ce n’est pas nier leur patriotisme, leur amour pour leur pays, leur volonté de servir le peuple, leurs convictions dans le progrès, leurs efforts pour le développement, que de faire de la quête du pouvoir leur fin ultime. Car il doit bien s’en trouver, du commun lot, quelques uns qui soient animés d’une authentique foi dans la noblesse de la politique, et d’une croyance forte en l’engagement pour un avenir collectif meilleur. Présumons-le. Mais tout engagement politique, quel que soit son motif et son principe, est indissociable d’une quête assumée ou dégagée du pouvoir. Tout homme politique qui affirme n’être pas hanté par le pouvoir ment. De même que celui qui concède n’y penser que peu. Car ce peu est déjà beaucoup. L’on imagine que très mal ce qu’il faut de force mentale, d’ambition, de froideur, de feinte, de cynisme,  pour faire un homme politique, fût-il le plus le incapable de tous. C’est toujours d’une certaine façon sa quête du pouvoir qu’il accomplit, lorsqu’il agit, discourt, acte, signe, milite. Tout intègre et probe qu’il soit ou cherche à paraître, l’homme politique ne se départit jamais totalement de cette passion dévorante. Celle-ci est là, tapie au fond de son cœur, soigneusement dissimulée ou au contraire volontairement exhibée. Ce n’est point pourtant par nature qu’il est ainsi. Mais dès lors qu’il fait irruption dans cet implacable milieu, et qu’il voit l’épithète politique lui être accolée, il est pour ainsi dire obligé de nourrir de l’ambition pour cette chose au nom de laquelle tous les autres trahissent, s’affrontent, s’insultent, s’allient, se séparent, trichent, se combattent avec violence, cette chose devant laquelle toute retenue et toute élégance ne se maintiennent que difficilement.

 

Me demanderait-on de prouver ce que j’affirme que je ne le pourrais certainement pas. Que la politique soit intrinsèquement liée à la recherche du pouvoir, que celle-ci soit inhérente à celle-là, n’est pas un théorème. C’est une intuition. Fondée sur la nature humaine et sur l’essence de l’art politique lui-même. S’engager. Débattre. Solliciter. Convaincre. Mentir. Tout cela au nom de quoi, dites-moi ? Je ne crois pas en une gratuité de l’acte politique, ni, hélas, à sa morale. Il se joue en son sein, sinon une passion dévorante pour le pouvoir, au moins une fascination pour celui-ci. C’est ce qui fait la force des grands hommes politiques : l’intelligence avec laquelle ils vivent cette passion, rusant avec elle, la domptant, la caressant. La plupart des hommes politiques n’accèderont jamais au pouvoir suprême. Certains d’entre eux, les plus sublimes, l’effleureront du bout des rêves. Mais en fin de compte, le plus grandiose dans le pouvoir se situe dans sa quête : c’est là que l’humanité, confrontée à sa nudité et à ses limites, se révèle vraiment. La quête du pouvoir politique est aussi quête de soi. C’est pourquoi je ne puis mépriser totalement certains hommes politiques. Car au fond, c’est leur identité sans fard qu’ils touchent en cherchant à s’élever. C’est une autre expérience humaine de l’authenticité. Certaines aboutissent à la grandeur. D’autres à la splendeur puis à la misère. D’autres encore à la plus élémentaire bêtise. Et dire que Farba porte le même nom que Léopold.

 

Je ne ferai évidemment jamais de la politique. En admirer les mécanismes et les jeux m’est  infiniment plus agréable que la faire.   

Voir les commentaires

Sept-cent quarante.

6 Janvier 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

C’est l’âge de ce blog. 740 jours. Deux années et dix jours. Cela est passé vite. L’on ne voit jamais son enfant grandir qu’avec surprise. Je me souviens encore lui donnant la vie, en pleine nuit, les sens tendus, excité par un certain nombre de sentiments diffus, voire inconnus, mais dont l’adjonction me faisait éprouver une impression fort étrange. Toute parturition enivre.

 

J’ai créé ce blog sans but ni objectif précis, ou s’il s’est trouvé qu’il y en eût, ceux-là m’échappaient encore, du moins à l’époque. Je ne les cernais pas distinctement, au commencement. Et les quelques phrases que j’ai affichées au fronton de ce lieu : « Parler de tout. Ecrire sur tout. Tout revoir. Mais subjectivement, égoïstement, méchamment s’il le faut. Mais sans jamais se mentir. Et librement, surtout. » sont bien commodes : faussement grandiloquentes, affirmant une certaine désinvolture, elles ne révèlent au fond que ce qu’il y a de vague et d’imprécis dans l’esprit d’un jeune homme de vingt ans, qui a soif de tout, qui se pique d’avoir quelques lettres, qui se croit assez intelligent pour émettre quelque jugement qui compte, et qui veut mettre tout cela au service de l’esprit. Toutefois, il a chu de ce grossier et obscur bloc de candide prétention deux pierres précieuses que la tenue ce blog, par l’exercice auquel il soumet l’esprit, a taillées, polies, lustrées : l’autonomie et la liberté de la pensée d’une part, la singularité d’un style de l’autre.

 

Penser librement et asseoir cette pensée sur un style personnel. Il n’y a plus eu, au fur et à mesure que j’ai avancé dans l’expérience de ce blog, que cela qui ait vraiment compté. J’irai même jusqu’à considérer qu’il n’y a que cela qui doive véritablement compter, chez quelqu’un qui manie une plume. Réfléchir et servir cette réflexion par une voix à nulle autre pareille. Ce  sont là les deux axes, simples et difficiles à la fois, qui ont éclairé cet espace.  

 

D’abord, la pensée. Penser seul. Penser dans la solitude de son propre cœur et la souveraine hauteur de son seul esprit. Assumer cette pensée. La décréter audible par le seul fait qu’on la rend publique. La proclamer. En être capable. En avoir l’immodestie et s’en glorifier. Brandir cette pensée. Lui faire gagner en finesse et en originalité ce qu’elle peut perdre, ce qu’elle doit perdre en conformisme et en facilité. Refuser la bêtise des autres et du monde. La railler, la souligner, la combattre avec légèreté. Penser avec les autres parfois. Contre eux souvent. Avec un égoïsme revendiqué, toujours. Penser en riant. Faire du rire une pensée. Abhorrer la tiédeur et les concussions intellectuelles. Haïr tous les conformismes : le conformisme est le meurtre de la pensée. Vomir sur un certain anticonformisme facile et opportuniste: celui-là est le conformisme le plus admis de ce temps. Refuser d’être un révolté : tout le monde l’est et l’on ne sait plus ce que cela veut dire. Refuser d’être un subversif : la subversion permanente est une prison. Rester dans l’indifférence lorsqu’il le faut. Etre inaccessible quand la masse grouille. Ne désirer qu’être intelligent. Ne se suffire que de l’intelligence. Celle du cœur, celle de l’esprit. N’accepter que le talent. Ne prendre parti que pour ces causes-là. Ce sont toutes ces exigences qui ont servi de principes à ce blog ; principes auxquels je m’efforce, sans y arriver toujours, de seoir.   

 

Ensuite, le style. Etre capable de s’en forger un sans n’en abandonner aucun. Etre en mesure de les convoquer tous. De choisir celui qui convient mieux à la circonstance. Laisser ensuite l’écriture se jouer, et le talent opérer. S’enivrer des plaisirs qu’offrent, circonlocutions interminables, circonvolutions proustiennes, splendeurs syntaxiques, les tournures grandiloquentes, précieuses et surannées. Se délecter des sèches fulgurances d’une écriture dépouillée et tranchante. N’avoir pas peur de l’adjectif. La beauté de langue française est dans l’épithète. La crainte de l’adjectif peut être le début de la platitude. Oser l’emphase. Maîtriser la solennité et la gravité. Maîtriser plus encore le rire et l’absurde. Ne rien tenir pour vulgaire. Le style peut enrober n’importe quelle vulgarité d’un caractère coloré. Célébrer le cynisme. Couronner l’ironie. Etre de mauvaise foi et s’y complaire sans regret et même avec aise: c’est un gage de talent. Faire du rire une loi. Ne jamais manquer d’humour. Ne pas trop user de l’autodérision : les imbéciles pourraient confondre cela à de la modestie, chose qu’il faut haïr par-dessus tout. Avoir de l’idée. Avoir un style aussi intelligent et fin que la pensée qu’il veut soutenir. Toujours veiller à écrire bien. Mépriser ceux qui trouvent cela compliqué ou pédant. La correction, la fluidité d’un style, sont autre chose que sa complexité.

 

Ne jamais dissocier le fond de la forme, toujours allier la pensée au style, afin de toujours produire de l’idée, fût-elle dans l’absurde : voilà, 740 jours après sa création, ce qui constitue la raison d’exister de ce blog. Il est devenu un exercice, un journal de pensée, un grimoire, un bréviaire, un miroir de mon esprit. Mais un miroir fêlé, légèrement déformant, mais qui laisse passer la lumière, pour reprendre la belle image de l’autre.

 

Ma plus grande hantise a été -et reste- que de journal de pensée, il devînt journal intime, dépotoir public de mes émotions et blessures les plus secrètes, me livrant ainsi en pâture aux autres, à vous autres, lecteurs, qui êtes avides de sentimentalisme, vous qui êtes trop rarement pudiques, vous qui aimez chercher la nudité du cœur qui souffre derrière la fragilité du mot qui feint d’être neutre. Foutez-vous de ma personne comme je me fiche de la vôtre. Ne nous unissons que dans et par le texte et ses idées. Baisons-là. Forniquons dans ce lit de mots. Coïtons dans ce bordel anonyme. Jouissons dans le Q de mère qualité, si elle est là. Puis ressortons et oublions-nous, jusqu’à la prochaine fois. Risible et lointain idéal d’impersonnalité, sans doute, en un temps où l’exposition des sentiments est aimée des lecteurs, et impossible à totalement éviter des auteurs –n’échoué-je moi-même pas parfois à demeurer distant ? Nous sommes tous des romantiques. Sans leur talent, hélas.   

 

J’ai aussi longtemps craint, car immense en est le risque, et grande la tentation dans un blog, de faire de la morale. Donner des leçons m’a toujours répugné, moi qui déteste en recevoir et qui n’en retient que fort peu, et encore sont-ce celles que la vie, seule maîtresse que l’on ne peut défier, m’inflige. Je méprise ceux qui viendraient chercher là quoi penser. Je me défends de professer ou de prêcher la morale ou la vertu. L’expérience m’a montré que ces deux choses-là ne sont belles qu’en perdant, que chacun les apprenne seul. Je ne me sens pas la force ni le droit de les dicter. Au nom de quoi ?

 

Choses revues. Hommage au père Hugo. Je n’ai pas un millième sa spontanéité, sa facilité, son grand front. Lui, voyait. Moi, il me faut du temps, beaucoup de temps, pour revoir.

 

Choses revues. Tombeau de quelques flatteries que je reçois poliment avant d’ensevelir secrètement– je ne sais pas recevoir les éloges, ce n’est pas de la modestie, c’est de la gaucherie ; écrin où ont éclot quelques amitiés sincères, forgées dans une communauté de goût et d’esprit; déclaration d’amour à la langue, à Balzac, au football (c’est-à-dire à Zidane) ; fouet rieur mais sans complaisance pour le Sénégal et l’Afrique –qui bene amat, bene castigat ?         

 

 Choses revues. Blog où un jeune homme, trop peu sérieux pour être un chroniqueur rigoureux, trop peu ambitieux pour être écrivain, trop talentueux pour n’être pas un brin prétentieux parlant actuellement de lui à la troisième personne –n’est-ce pas là un signe ?- polit son narcissisme et agrandit son ego déjà fort étendu. Mais tout cela n’est qu’un jeu, n’est-ce pas ? C’est une drague, non ?

 

Avec dix jours de retard, joyeux deuxième anniversaire à ce blog. Bonne année et merci à ses quelques lecteurs.  

Voir les commentaires

De Hustera.

4 Janvier 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Mauvaise foi et autres méchancetés...

Traité savant et sérieux sur un obscur phénomène psychique, neurologique, fonctionnel et féminin.

 

A Marion B., princesse polonaise et poétesse très fêlée.

 

Ainsi que la surface des mers les plus calmes se trouble parfois de solitaires et sauvages îlots, il arrive que la douceur naturelle des femmes, êtres de lumière et de beauté, sylphides et sensibles, comme tout le monde le sait, se complique ponctuellement d’instants de fureur aussi splendides que sont sublimes leurs élans de grâce. Ces moments fulgurants, que l’on ne s’y trompe pas, ne sont pas de la colère. La colère n’est qu’une petite chose banale et rapide, souvent terrible dans sa promesse, toujours  lamentable dans sa chute. La colère, comme l’éjaculation, n’est jamais que mâle. Hélas.

 

L’homme, donc, a des colères. Mais la femme ! La femme peut aller au-delà de la simple colère : elle a des accès de fureur plus totaux, plus absolus, plus complexes, plus incompréhensibles, plus violents, plus obscurs, plus orageux, plus incontrôlables ; en bref, plus grandioses et admirables. Le sang de l’homme ne fait qu’un tour. Celui de la femme, lorsqu’elle s’emporte vraiment, ne fait pas de tour : il bleuit. Et alors, comme les reines de jadis, elle devient magnifique dans son transport –c’est le mot pédant distingué pour emportement. La femme, donc, même dans la colère, est supérieure à l’homme.

 

Car la femme a l’hystérie.

 

Cela est autre chose. Cela est plus puissant. C’est cela que l’on va essayer d’analyser.  

 

Définissons. Qu’est-ce que l’hystérie ? Un état sublime. Quels en sont les signes ? Une rage inouïe : un dérèglement du corps, subséquent à celui, terrible, de l’esprit. A-t-elle un autre nom ? La fureur, c’est-à-dire l’appellation antique de la folie. Combien de temps dure-t-elle ? Cela est toujours fulgurant : une bonne hystérie est une hystérie brève. Au-delà de cinq minutes, cela devient simulation. Qui est sujet à cet état ? Les femmes. Rien que les femmes. Voilà ce qu’il faut savoir pour aller plus loin.

 

Continuons. Mais avant, défendons-nous. Nous en voyons qui s’indignent et agitent déjà leur méchant clitoris. Nous en percevons qui se dévêtent dès maintenant, prêtes à nous livrer en pâture à leur poitrine carnassière. Halte à la méprise, malheureuses. Nous le répétons avec la certitude de l’expérience empirique: l’hystérie, tout le monde le sait, est une maladie –nous osons le mot- strictement féminine. Nous ne croyons pas au hasard ; et que ce terme, hystérie, trouvât précisément son origine dans le mot grec d’ « hustera », celui-là même d’où a jailli « utérus », ne saurait être totalement fortuit. L’hystérie est fille de l’utérus. L’utérus est fille de la femme. La femme est la grand-mère de l’hystérie. Qui peut dire non à cela ? Nous jugeons du reste utile de préciser que les hommes devenus femmes peuvent accéder à cet état, à la condition que leur transformation soit complète, et qu’il n’y ait plus trace de phallus. L’hystérie se dessine dès lors que toute vie mâle se dissipe. Nous en voulons pour preuve le témoignage irremplaçable et unique de Tirésias, premier transsexuel. Dans l’Antiquité grecque, il confessait deux vérités cruciales, que notre temps a reconnues :

 

1)       Les femmes ont dix fois plus de plaisir que les hommes lors du coït.

Et surtout :

Les transsexuels peuvent être sujets à une hystérie d’une intensité analogue à celle des femmes.

D’où cette sentence que nous érigeons en loi :

 

Qu’importe l’utérus, pourvu qu’on ait l’hystérie.

 

Progressons encore. Toute femme dotée d’un utérus est donc potentiellement hystérique. Potentiellement. Comme l’on dirait que toutes les femmes sont potentiellement femmes-fontaines. Ou que tout homme a potentiellement un troisième lobe de cerveau dans son pénis. Toute femme dotée d’un utérus est potentiellement hystérique, donc. Est-ce à dire que toutes les femmes sont hystériques ? Que nenni. Le potentiellement change quelque chose. Que change-t-il ? Tout. Que cela signifie-t-il ? Ceci : il faut qu’il y ait quelque chose qui exploite le potentiel et le révèle, de manière à ce qu’il ne soit plus potentiel, mais qu’il devienne réalité effective, de façon à ce qu’il ne reste pas à l’état de possibilité, mais qu’il se mue en pouvoir. Une question, dès lors, s’impose : quelle est cette chose qui élève certaines femmes à la grandeur de l’hystérie et la cache à d’autres ? En termes plus scientifiques : quel est le mode d’élection à l’hystéricité parmi les utérus ? Voici notre réponse : c’est le suffrage aristocratique. Il faut être apte à l’hystérie. Toutes les femmes sont potentiellement hystériques mais cette chose qui fait que certaines le deviennent réellement tient en sept lettres : la passion. Une femme incapable de passion verra l’hystérie lui être inaccessible à jamais.

 

Mais précisons. Ce serait erreur, par passion, d’entendre ces élans enfiévrés de l’âme transie d’amour, faits de pâmoisons grotesques, de mélancolies surfaites, de pâleurs épouvantables et de soupirs imbéciles. Par passion, nous entendons caractère : c’est-à-dire cette chose mystérieuse chez les femmes qui les porte à tout refuser de ce qui est simple et insipide. Les femmes sujettes à l’hystérie ne savent pas s’ennuyer –c’est un drame, car il faut savoir s’ennuyer avec panache- et refusent de s’ennuyer. Elles ont de la passion, c’est-à-dire qu’elles vivent les événements avec trois ou quatre cœurs, dont les sensibilités sont différentes. L’hystérie suppose l’instabilité. L’hystérie suppose la complexité de la psyché. L’hystérie suppose la confusion. Toute femme dotée d’un utérus, capable de passion, régulièrement instable, indécise, irrésolue, confuse, qui dit oui, non et peut-être au sujet d’une même chose, est certaine d’accéder à l’hystérie. Nous le disons avec la certitude de l’expérience empirique. En ce point, il nous faut nous impliquer encore personnellement pour dire que de la même façon que l’hystérie chez certaines femmes nous fascine, nous admirons celles qui n’y sont pas sujettes. Elles sont douces et toujours tendres. Cela est plutôt agréable.

 

Mais revenons-en à notre hystérie. Décrivons cet être terrible qu’est la femme hystérique. N’étant nous-mêmes point femme, nous ne nous borderons qu’à décrire les manifestations externes, physiques du phénomène ; quant à son mécanisme et ses conséquences psychologiques, quoique nous les sachions quelque peu pour les avoir longtemps étudiés, nous en ignorons encore une trop large part –la chose est complexe et obscure- pour prétendre les rendre dans leur détail clinique. Nous préférons, par rigueur scientifique, reporter leur étude complète à d’ultérieurs développements. Nous en dirons toutefois quelques mots, pour en donner une idée générale.

 

L’hystérique. C’est une créature étrange, qui n’est pas comme nous. Son Q.I. est de 723, 67. Mais c’est une intelligence mise au service de la folie. Paradoxal, non ? Ses yeux brillent d’un éclat terrible et épouvantable, qui lui confère un regard dément. Elle bave presque. Elle est agitée, ses nerfs sont tendus. Elle a chaud. Elle ne parle pas : elle crie, et sa voix est au sommet de l’aigu. C’est un couinement strident.  Son débit est rapide, torrentiel. L’on ne comprend pas ce qu’elle dit. Elle cède très vite à la violence. Elle pleure parfois. Ses cheveux sont en ordre de bataille. Ses ongles poussent. Ses poils se dressent même lorsqu’elle est parfaitement épilée. Elle est sublime en vous terrorisant. Vous avez peur mais vous l’admirez. Cela dure quelques minutes, puis elle se calme, épuisée par une telle débauche d’énergie. Dans son esprit, il se passe un phénomène sur lequel nous reviendrons : l’inversion. Tout se chamboule, tout se bouleverse. Elle n’a plus de repères.  

 

Voilà ce que nous pouvions dire sur l’hystérie, magnifique état dont nous ne savons, en réalité, s’il est plus beau d’en être le sujet ou le spectateur. Rendez hommage aux hystériques. Du moins, tant qu’elles ne vous tuent pas. Dernière chose, messieurs : évitez de mettre une hystérique dans votre lit. Vous mourriez sans avoir eu le temps de dire : « pas si vite, chérie. »

Voir les commentaires

Paris par une nuit de Noël.

25 Décembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Je crois pouvoir dire, avec une fatuité parfaitement assumée, n’être pas trop désagréable à regarder marcher. La finesse et l’élancement de ma silhouette, mon buste droit voire raide –héritage (séquelle ?) de mon passé militaire, mon pas lent, indolent, insolent, régulier, aérien, cadencé, mon port de tête que je veille toujours à garder haut –j’ai la modestie de ne point mettre « altier », doivent certainement, lorsque je me meus, me conférer quelque charme, que l’inusable élégance du manteau noir à col éternellement relevé achève de polir. Je me fais toujours beau avant de m’en aller chercher Paris : il faut dire qu’entre nous, les choses vont lentement, l’on s’apprivoise. L’on a en commun un caractère sauvage et exigeant. Paris est une fête, a écrit Hemingway. Qu’il me permette de lui substituer une lettre : Paris est une bête. Fauve, dangereuse, attirante. Cela fait cinq mois maintenant que je combats cette bête-là, que j’essaie de la dompter, que j’essaie aussi de lui appartenir pleinement.  Le danger serait de se presser ; l’impatience ne mène qu’à la jouissance précoce, brève et inauthentique. Cinq mois ne sont rien à l’échelle ce grand dessein : sentir Paris. Les meilleures séductions sont les plus longues. Il n’en peut naître que quelque chose de grand et de vrai, qu’il s’agisse d’amour ou de haine.

 

Ses rues désertées, Paris est une ville plus détestable encore que lorsqu’elle est remplie de bruits et de fureurs. S’il est des villes qui se revêtent d’une poésie et d’un charme nouveau à la faveur de la nuit, de ses déserts et de ses silences, Paris n’en fait point partie. La nuit parisienne, comme la nature, a horreur du vide, et aussi du silence. Il y avait ce soir quelque étrangeté à la parcourir, à voir ses grandes allées d’habitude si affreusement gaies s’emplir d’une froide et calme menace. Les rues parisiennes sont faites pour la marée humaine : leur ôter cela, c’est leur ôter tout charme. Paris n’est pas de ces cités que la profondeur d’une nuit sans bruits ennoblit d’un plaisant mystère : elle ne vit que de ses bruits, de ses odeurs, de ses vagues humaines. Ses rues désertées, Paris s’attriste et n’offre plus au regard que son allure fantomatique, et qui l’est d’autant plus qu’on essaie de la dissimuler sous divers jeux de lumière. La ville-lumière pâlit sans ses enfants. Ses grands boulevards perdent de leur majesté, et leur vide a quelque chose de ce ridicule qui saisit le faste lorsqu’il est inutile ; ses avenues se déroulent sans fin, accablant le marcheur solitaire ; ses rues mêmes, dont les ouvertures subites, les tracés incertains et délicieux, les coudes inconnus, ne manquaient jamais de promettre quelque surprise, deviennent banales et grises : l’on a l’impression de les connaître toutes. Le pavé parisien, lorsqu’il n’est battu par le gigantesque et habituel pas de son peuple, n’a plus le charme de sa désuétude, et voit sa vigueur, son énergie vitale, s’y estomper. Antée n’eût pu y sentir le sein de sa mère Gaïa. Gavroche y eût péri sans s’être relevé une seule fois. Paris sans sa folie est effroyable froideur.

 

J’y marche lentement, sans but. Le réveillon de Noël, criminel d’une nuit de cette ville, me l’offre ainsi, nue et vulnérable. Par loyauté et par noblesse je n’exulte pas de voir ainsi le plus grand de mes défis. Les grandes adversités se taillent dans l’admiration et s’élèvent dans le respect et la noblesse. Paris est blessée ce soir, et n’ose me regarder. J’en viens, pendant ma marche, à avoir honte de cette victoire ignoble, sans enjeu. L’esprit de Noël, voilà le vrai coupable. Qu’est-il donc ? Je n’en sais rien : cet esprit ne dépasse pas l’huis des portes désespérément closes. Les parisiens ont l’esprit de Noël, le vivent et en font preuve, mais Paris ! Paris ne sait rien de tout cela. Sa nuit est fraîche sans être froide, ses trottoirs ne sont pas enneigés, sa lune est légèrement voilée : la ville baigne dans la mièvrerie, dans l’apathie, sans génie, sans éclat, sans révolte. Ses arbres, impeccablement alignés, se dressent roides vers la voûte céleste ; leurs contours sombres et leurs branchages nus et décharnés leur donnent l’air d’une armée de géants désespérés ou de martyrs sublimes dans leur renoncement. C’est cela, l’esprit de Paris ce soir. Ce n’est pas l’esprit de Noël, c’est l’esprit d’une maîtresse en larmes parce qu’abandonnée par ses amants. Cette pensée me redonne quelque sérénité. Je me sens fidèle comme un chien, tirant la langue et remuant la queue. On est quelques uns seulement à l’être. Un couple rencontré ici, un groupe de jeunes croisés là, une ombre solitaire se glissant au loin, et, évidemment, les clochards et les SDF. Ceux-là, j’ose les regarder dans les yeux, pour une fois. L’hypocrisie disparaît avec la multitude : il ne subsiste dans le désert de cette nuit que des individus, complices dans cette veillée commune au chevet de cette ville, patiente d’un soir. De temps en temps, le hurlement d’une sirène qui retentit au loin rappelle que l’esprit de Noël a ses inconvénients : est-ce un qui s’étouffe d’avoir trop pris de caviar ou de dinde, ou un qui a mis le feu à sa porte parce qu’il aura trop bu ? Questions qui meurent aussitôt nées, happées par les roulements de la pensée en marche.

 

J’ai marché longtemps, sans un mot, seulement absorbé par ce sourd dialogue avec cette ville moribonde que je tentais, par ma présence solitaire, de soulager un peu.

 

Je n’aime vraiment pas Paris, mais je hais la voir souffrir. Dernier attendrissement avant rentrer chez moi, avec la résolution de n'en ressortir que lorsque la ville sera guérie, et sans oser souhaiter joyeux Noël à la mourante du soir.

Voir les commentaires

Apophtegmes noirs sur le Bonheur.

24 Décembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Errances philosophiques.

Arthur Schopenhauer, « le plus grand saccageur de rêves qui a passé sur cette terre », selon Maupassant, m’a visité en songe la nuit dernière. Il m’a demandé d’écrire ces quelques aphorismes, pour accorder mon esprit à celui de Noël. J’ai évidemment accepté. L’on ne désobéit pas aux morts, surtout lorsqu’ils sont allemands et s’appellent Schopenhauer.

 

 

 

 

L’indice le plus manifeste de la misère de sa condition est que l’Homme passe son existence tout entière à chercher le Bonheur, sans savoir ce que c’est. Poursuivre une chose dont on n’a aucune idée, aller de fugaces plaisirs en récurrentes déchéances, traverser cette vie sans en saisir l’Essence et la Beauté, obnubilé par un Absolu dont la promesse n’est jamais que lointaine, et dont on s’empresse de se détourner lorsque, au hasard de l’Errance, on la croise. Eternelle et absurde quête, qui se finit contre un mur : la mort.

 

*

 

Le Bonheur est impossible. Il ne peut y avoir, tout au plus, que quelques plaisirs. Heureuses les clairvoyantes gens qui auront fait leur ce principe. L’effroyable misère de la vie humaine leur en paraîtra immédiatement fort atténuée.  

 

*

 

Qui peut dire, sans mentir, sans sourciller, qu’il est heureux ? Le Bonheur a ceci d’inhumain, qu’il ne peut être tenu. On l’effleure un instant, on le caresse, et l’on n’a pas le temps de dire « je suis heureux » que déjà il fuit et emplit l’horizon. Il faut alors renaître des cendres de son désappointement et, habité par un inusable et mortel espoir, repartir à sa quête, naviguer sur des océans inconnus de malheur et de chutes, jusqu’au jour où les ans flétrissent.

 

*

 

Le Bonheur a ceci de pernicieux qu’il se présente, dans son Principe, comme un Absolu, alors même que dans son Fait, il a cent visages, et n’en a par cela même aucun. Le Bonheur n’est qu’un Masque, qu’il fait bon arborer pour paraître plus humain qu’on ne l’est ; arrachez le masque, vous verrez un Homme, dans toute la splendeur de son dénuement.

 

*

 

Tout Homme meurt sans avoir pu répondre à la seule question que cette vie pose : « Avez-vous été heureux ? » Je défie tout moribond d’y répondre : il mourra en réfléchissant.

 

*

Chercher le Bonheur est un Droit ; ne jamais l’attraper, un Devoir. Pire: une fatalité.

 

*

 

Il n’y aura sur cette Terre de Bonheur que lorsque les Hommes auront compris qu’il ne leur est rien proposé d’autre, comme perspective, que le Malheur.

 

*

 

Les Hommes sont éternellement fâchés de ce qu’ils ne trouvent pas le Bonheur. Là est l’erreur. Trouver le Bonheur n’est rien ; à la vérité, l’Homme n’est pas fait pour cet état : il s’y ennuierait et désirerait en sortir quelques temps seulement après y être entré. Comique et infâme condition que la nôtre, où chacun est condamné à courir sans être en mesure de ne rien faire d’autre. Car arrêter la Course sans être arrivé à la fin, c’est mourir de déception, tandis que l’arrêter lorsque l’on croit avoir trouvé la fin, c’est vivre d’Ennui. L’on jouit moins du Bonheur que sa quête. Cela est la tragédie. Cela est la beauté. Cela est la condition. Hélas, l’Homme est si tenu dans les fers par la jouissance hypothétique du Bonheur qu’il en oublie celle de sa recherche. L’on meurt en cherchant, sans avoir su jouir du Bonheur de chercher.

 

*

 

Il faut imaginer –seulement imaginer- les Hommes heureux : quel effroyable tableau ! La lumière y ternit quelques secondes après son apparition, les ombres y pénètrent et s’y étendent allègrement, les postures y deviennent factices et peu crédibles, les sourires s’y effacent vitement. Le Bonheur n’est pas de ce monde. Heureusement ! Son seul simulacre étouffe et gave.

 

*

 

L’argent ne fait pas le bonheur ; non plus que l’amour : le premier ne donne que son apparence, le second lui est infiniment supérieur -raison pour laquelle, d’ailleurs, il est si rare, éprouvé dans sa vraie force.

 

 

*

Un malheur ne vient jamais seul est le seul proverbe qui n’ait pas, dans la masse infâme et abrutie des sentences, son contraire. Il est plus que juste : il est évident. L’on n’a jamais vu autre chose qu’une procession de malheur ici-bas.  

 

*

 

Un malheur ne vient jamais seul. Le Bonheur ne vient jamais.

 

*

 

Il ne se trouve de vraiment heureux que ceux qui ont sincèrement renoncé à l’être. Le Bonheur ne se doit chercher.

 

*

 

Parce qu’il se présente comme un fin, tout Bonheur est inhumain. La vie humaine n’est jamais qu’un éternel moyen. La vivre comme si elle était une fin n’est point vivre : au mieux est-ce sur-vivre, au pire : non-vivre.

 

*

 

Toute considération d’un Bonheur au-delà de la vie fait de celle-ci une tyrannie. L’on sent d’autant plus les morsures de l’existence qu’on veut les ignorer, au motif qu’elles sont nécessaires à l’atteinte d’un autre possible qui nous ronge, et nous rongera jusqu’à la toute fin.

 

*

 

Si le Bonheur est une fin, elle est la seule fin qu’aucun moyen digne ne peut justifier. Car c’est une fin toujours illusoire. Or, qu’est-ce qui peut justifier une illusion, sinon la chute morale ?

 

*

 

Les Hommes sont si excités et maladroits lorsqu’ils tiennent leur bonheur qu’ils le brisent. On les regarde tristement alors, et l’on se demande si c’est vraiment pour cela qu’ils ont tant souffert et gémi. Un Homme heureux est au sommet, certes. Mais une fois à la cime, la seule action dynamique qui s’offre à lui est de redescendre, la queue basse, pénétré de l’absurdité de la rage qu’il avait manifestée à monter vaille que vaille.

 

*

 

Tous les Hommes cherchent le bonheur. Mais combien s’en trouve-t-il qui pardonnent à leurs semblables de l’avoir trouvé ?   

 

*

 

L’on n’aime pas l’idée générale Bonheur. L’on ne veut que son Bonheur et celui de ses proches ; celui des inconnus nous indiffère ou nous aigrit. C’est bien pourquoi le Bonheur est un malheur : il est d’essence égoïste.

 

*

 

Il ne fait pas bon être heureux. Etre heureux au milieu des malheurs et des vicissitudes de l’humaine condition, c’est trahir, c’est tricher. Le plus sûr moyen d’être malheureux, c’est d’oser montrer que l’on est heureux. Il faut soit refuser le bonheur, soit le vivre caché, et ce dernier cas échéant, il devient une honte, donc un certain mal-être.

 

*

 

Lisez ceci, oubliez-le aussitôt, replongez dans vos illusions et continuez à courir derrière votre bonheur. Peut-être l’absurdité de votre condition vous apparaîtra-t-elle un jour. Heureux jour, évidemment.

 

Joyeux Noël ! 

Voir les commentaires

Controverses cruciales.

14 Décembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Mauvaise foi et autres méchancetés...

Esthètes et Dandys,

 

Poètes, Romanciers, Philosophes,

 

Physiognomonistes et Physionomistes,

 

Théoriciens du Beau et du Sublime, du Laid et de l’Ignoble,

 

Swaggeurs et Swaggeuses,

 

Hommes et Femmes à crêtes non encore pendus, tondus ou fous,

 

Coiffeurs Homosexuels ou non,

 

Panafricanistes,

 

Racistes et Antiracistes,

 

Esthéticiennes,

 

Porteuses de greffages malodorantes et de perruques empoussiérées,

 

Chauves,

 

Femen nues de tous horizons,

 

Blonds, Blondes, blondinets et blondasses, 

 

Rousses sublimes,

 

Catins,

 

Châtains,

 

Châtaignes,

 

Idiots, idiotes, bêtes, imbéciles éclairés,

 

Videurs,

 

Baudelairiens,

 

Brunes sublimes mes Amours,

 

Bénévoles et Contributeurs désintéressés,

 

Mesdames et Messieurs,

 

Auguste assemblée,

 

C’est avec tous les égards dus à Vos Eminences, et avec toute la gravité que requiert le sujet dont je m’en vais vous entretenir que je vous dépêche cette missive. Et si l’entreprise peut d’abord sembler impertinente ou emplie de vanité, veuillent vos clairvoyantes Pertinences voir au-delà, et me savoir gré, au moins, de la sincérité qui sourd en mon âme, principe de ma démarche, signe de l’étendue de ma détresse. Je n’eusse point même songé à vous invoquer si le dilemme qui m’ennuie ne le requérait réellement. La chose est une question de fond.

 

Vos Grandeurs s’impatientent, je vais vitement en venir à mon fait. Mais avant, permettez que je me présente. Ce n’est là ni coquetterie de mon esprit ni vanité de mon ego. Si j’ose parler de moi, c’est que mon humble personne a quelque rapport avec l’affaire.

 

L’avouerai-je, je suis un esthète, ou aspire, pour le moins, à l’être. Je ne crois en ce triste monde qu’au Beau. Je suis aveugle à tout le reste. La laideur me donne la diarrhée pendant plusieurs jours. Voilà ce qu’il faut savoir.

 

Il y a quelques temps, hanté jusqu’à l’hallucination par la Beauté des Femmes et de leur Univers, j’ai conçu le projet d’un ouvrage, « Prolégomènes au Mundus Muliebris », dont l’ambition démesurée est de montrer, à défaut de pouvoir jamais les comprendre,  l’infinie et sublime splendeur de ces êtres et de leur monde, dans ses concepts généraux comme dans ses détails. Cet ouvrage, en 417 volumes, est destiné à paraître en 2121.  

 

C’est ainsi que très vite, j’ai été forcé de rêver et m’esbaudir devant cette chose délicieuse chez une Femme, qu’est sa chevelure. La tentation est trop grande que je déflore ma réflexion sur ce sujet pour que j’y cède : cela sera fait à un moment plus heureux. Les chevelures, donc, m’ont piégé : leurs senteurs m’ont enivré ; leurs textures, assoupi ; leurs longueurs, emberlificoté, leurs douceurs, bercé ; leurs teintes et couleurs, fasciné. Les chevelures des femmes sont des mondes. Un esprit autrement plus grand que le mien a fait des vers sur la chose. Cependant, je fus tiré de ces oniriques visions par une difficulté dont je ne me sors toujours pas, et qui me donne, c’est ici le cas de le dire, du filin à retordre. Elle se peut résumer à une question. Je vous la livre dans toute la brutalité de son laconisme :

 

Les africaines sont-elles des brunes ?

 

L’épouvante me saisit. Voici que je sue et tremble. Mon cerveau se désordonne. Mes convictions s’ébranlent. Cette question est horrible. Je ne puis néanmoins, par déontologie, par loyauté, par fidélité, par souci d’Absolu et de justesse et, surtout, par Amour des Femmes, l’éluder. Ce serait trop commode. Ne cachant nullement ma préférence, mon adoration pour les brunes –race capillaire élue- c’est naturellement que le problème de mes sœurs africaines s’est imposé. J’ai donc osé la question. Temporairement incompétent, je l’ai soumise à un panel plus étendu. Twitter, dans ses prétentions aristocratiques, ne me répondit que timidement. Je me tournai vers le Grand Facebook.

 

La question fut posée, le débat fut âpre, les opinions croisèrent le fer, les intelligences s’aiguisèrent, les inintelligences se déguisèrent, les raisonnements se construisirent, les démonstrations se battirent, les avis divergèrent, l’on combattit héroïquement à coups d’idées colosses : mon mur, champ de bataille, Waterloo d’une après-midi, en est encore lézardé, et résonne encore du fracas épouvantable des analyses. Le sang coula. Ce fut une épopée.

 

Comment souvent, deux postures s’affrontèrent. L’on répondit oui. L’on répondit non.

Les tenants du oui fondèrent leur argumentation sur le fait que le brun, strictement entendu, est une couleur. Et les cheveux des africaines étant bruns, voire noirs, aucune subtilité ne saurait les exclure du Saint-Royaume de la brunerie. Le brun est une couleur. Les africaines ont les cheveux de cette couleur. Les africaines sont brunes. De l’infaillibilité du syllogisme.

 

Les tenants du non furent plus complexes, et non moins pertinents dans leur logique. Ils fondèrent leur posture sur cette vérité abstraite, que le brun se définissant précisément par rapport, par exemple au blond, au roux ou au châtain, et que les négresses ayant toutes la même couleur de cheveu, parler de brune en ce qui concerne leur chevelure est une absurdité. En d’autres termes, les africaines ont toutes des cheveux noirs, mais ces cheveux noirs ne peuvent être appelés bruns du fait même qu’elles ne se définissent par rapport à rien de différent chez d’autres africaines, par exemple.

 

La loi de la couleur affronta celle du « différentialisme » capillaire.

 

L’on ne tomba point d’accord.  La question prit un tour dramatique lorsqu’on faillit accuser son auteur, votre humble serviteur, de racisme. L’on fit de moi un assimilé qui cherchait à imposer aux africaines des codes et des schèmes qui n’étaient pas les leurs. L’on me dit que le qualificatif de brun n’avait aucun sens chez les africaines. Mais que sont-elles, en ce cas ? Je me défendis. Les panafricanistes enragés défendirent la singularité de la chevelure des africaines ; chevelure qui, comme tout le monde sait, est toujours naturelle, et n’a pas besoin de greffages et autres implants pour être. « Niuul kuuk » m’attaqua, "Khess pethie" s'y mêla, "Takh ci riip" s'y salit. Certains, philosophes, ramenèrent la question sur le plan de la subjectivité et de la perception subjectiviste ( !) du réel (sais-je moi-même, misère, ce que cela signifie ?) La bataille fut rude. Comme je l’ai dit, ce fut une épopée.

 

Ainsi ce termina ce formidable combat de titans : en queue de poisson. Cela finit comme cela commença. Je demeure encore irrésolu, incapable de trancher. Il le faudra pourtant. L’Eloge suppose la précision.

Voici donc, mesdames et messieurs auguste assemblée, la question que je vous soumets. J’attends fébrilement votre délibération. De son issue, dépend le sort de quelques millions de femmes, dont le charme n’a jusqu’ici été réduit qu’à leur derrière généreux. 

Voir les commentaires

L'Odeur de l'Argent.

11 Décembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

"Si l'argent ne fait pas le bonheur, rendez-le!" Jules Renard.

 

Il ne m’est pas difficile d’imaginer ce qu’eût fait Balzac de cette histoire entre DSK et Nafissatou Diallo –un épisode parmi tant d’autres de la Comédie Humaine, un énième joyau sertissant le diadème- non plus qu’il ne m’est malaisé d’entendre ce qu’il en eût dit : la voix de Vautrin, Jacques Collin, Carlos Herera, en ce point, me parvient, emplie de cette désinvolture que le rappel de certaines évidences nécessite, mais, à la fois, terrible, portant une vérité qui ne l’est pas moins : le pouvoir de l’argent est l’éternel et  l’indépassable principe de ce cruel monde.Cette vérité, quoiqu’affreusement banale, réussit pourtant toujours à surprendre les Hommes lorsqu’elle se manifeste et se rappelle à leur souvenir. C’est à désespérer de la mémoire humaine. Et cependant que certains (les Templiers de la Vertu) s’indignent, que d’autres (Les Candides) se rendent seulement compte, et que d’autres encore (Les jeunes ambitieux aux dents longues) se promettent de faire désormais leur cet implacable viatique, Balzac, sur les hauteurs, regarde les Hommes s’agiter absurdement, ridiculement, et rit. Cela est arrivé, cela arrivera de nouveau. Cela se passera de la même façon  jusqu’à la fin des temps. Ainsi va le monde.

 

Il est dans l’ordre des choses étranges que la vertu et la morale ne semblent jamais tant scintillantes que battues: la défaite leur confère un caractère héroïque ; la résistance face aux tentations les ennoblit ; l’impossibilité de leur victoire les grandit paradoxalement. La seule certitude de mener leur combat, sans nécessairement en connaître l’issue –souvent triste- suffit à les élever. Cela est le sublime de la défaite. Mais si sublimes et grandioses soient-elles, que valent une vertu et une morale qui ne triomphent jamais, que l’on trahit dès que l’occasion –c’est-à-dire l’argent- s’y prête, que l’on achète dès que l’on peut, que l’on assassine dès que s’en offre la possibilité, moyennant bourses ? Idéalisme contre Réalisme. Opportunisme contre Honneur. Situation contre Valeur. Intérêt contre Vertu. Eternels dilemmes, plus ou moins complexes selon leur occurrence, auxquels tout Homme est constamment confronté et devant lesquels chacun est sommé de choisir. Essayer de dire que choisir est affaire de moraliste. Que chacun s’en réfère à sa conscience. J’ai trop peu foi dans la linéarité des destins humains et dans le caractère absolu de l’âme humaine pour me risquer à quelque choix.

 

Nafissatou Diallo a aujourd’hui enculé tout le monde, à la même profondeur : ceux qui l’ont défendue au nom de morale comme ceux qui l’ont accablée au nom de la décence. Elle a trahi la cause des premiers et est indécemment plus riche que la plupart des seconds. Que ces derniers s’égosillent, crient qu’ils avaient eu raison, rappellent sa vénalité, l’accusent de nouveau d’avoir fait tout ceci pour l’argent : elle les écoutera vociférer puis, avec un sourire, les regardera rentrer dans leur routine et leur pauvreté. Violée ou non ? Victime ou bourreau ? Souillée ou froide comploteuse ? Quid de la douleur, de la blessure de la victime présumée ? Toutes ces questions sont balayées dans la poubelle des spéculations, où elles pourriront. La vérité, la simple vérité, est qu’elles n’ont plus tellement de sens, aujourd’hui, devant les quelques millions d’euros de l’accord –ah, quel grand et puissant mot !- ? Tout ceci est horriblement comique et drôlement dramatique. Qu’une affaire qui a cristallisé les attentions du monde entier, attisé les passions, opposé les opinions, soulevé les plus complexes questions, donné lieu à des débats sur la lutte des classes, indexé les dérives et l’impunité des puissants, souligné l’impuissance des humbles, puisse se solder par un banal arrangement presque à l’amiable renseigne assez sur l’état du monde : il s’y lève des tempêtes et des montagnes, puis ces choses accouchent d’une souris. Cette souris se nomme argent. Ceux qui en ont en usent ; ceux qui n’en ont pas les accusent, les envient et les insultent, jusqu’à ce qu’ils en aient. Et là, cela devient une autre histoire. Nafissatou Diallo, sous la bêtise et la graisse de son visage, derrière son exécrable accent anglais, a compris cela, et a suivi la voie de ses intérêts, que l’argent lui a tracée. Qui, aujourd’hui, peut dire avec certitude qu’il n’en aurait pas fait autant, et n’aurait pas accepté l’accord ? Qui ? L’on peut toujours se draper dans le beau et éclatant manteau de la droiture morale, l’on peut toujours présumer de ses forces morales et de sa capacité à ne céder ni à l’opportunisme ni à l’appel de l’argent. Mais qui connaît ses vraies forces devant la chose ? Je ne défends ni n’accuse Nafissatou Diallo, ne l’admire ni ne la méprise : elle n’a fait que se plier à un principe horrible mais en même temps si simple, affreux mais également si banal, son geste en tant que tel me laisse indifférent. S’il devait y avoir émotion devant une chose, ce devrait être devant la logique qui a conduit à ce geste.

 

Il est malheureux de le dire, mais le cynisme semble être la seule chose à toujours réussir ici-bas. N’en abusez pas, mais n’oubliez surtout pas d’en faire preuve, parfois.

 

Et n’oubliez pas : à l’occasion, sucez utile.  Car l'argent a toujours l'odeur de la chose que l'on a dans la bouche pour l'avoir.

Voir les commentaires

Le Malheur des Autres.

30 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

J'ai toujours trouvé étrange, voire absurde, voire imbécile, cette habitude, cette manie, cette religion que beaucoup d'entre nous ont de se référer à la condition et aux malheurs des autres pour n'avoir pas le droit de se plaindre des leurs propres. S'entendre dire, comme dans un mauvais sermon: "Rends grâce à Dieu, car n'oublie pas qu'il y a pire que toi" ou "Estime-toi heureux, profite de ce que tu as et pense à ceux qui ne l'ont pas, ou qui n'ont rien" me donne de l'asthme. Si l'on n'a même plus le droit de grommeler contre sa propre existence, si l'on ne peut même plus s'adonner à ce si jouissif exercice que la plupart des Hommes se plaisent à éprouver et dont ils se délectent, à savoir maudire la vie, si, enfin, être égoïste une seconde, penser à sa propre gueule, être seul dans un monde que l'on exècre par ce qu'il vous écrase, est impossible, à l'argument que d'autres souffrent plus encore, quel est précisément le sens de vivre? Prince du haut de mes souffrances intimement vécues, je prends le droit, imprescriptible -je le veux- de m'en plaindre. Elles peuvent être dérisoires en comparaison de celles d'autres, certes, mais elles sont miennes. Et nul autre ne les éprouve, ne les perçoit, ne les connais. Permettez-moi un instant, je vous prie, d'oublier l'humanité et de me lamenter outrageusement, exagérément, excessivement, comme Achille pleurant Patrocle.

 

Il y a toujours pire que soi, évidemment. La souffrance est peut-être l'un des rares terrains de l'âme humaine où, à défaut de hiérarchisation, il faut au moins faire preuve de relativisme, pour seoir à la solidarité. Que l'autre puisse souffrir, je le reconnais volontiers: il faut bien qu'il y en ait qui souffrent comme moi, pour seoir, là aussi à la solidarité de notre misérable condition humaine. Qu'il puisse souffrir plus que moi, rien n'est moins sûr, mais pourquoi pas, si cela peut avoir quelque enjeu ou quelque sens de hiérarchiser les souffrances humaines. Mais que je doive taire mon propre malheur parce que l'autre souffre autant, voire plus que moi, est tout bonnement stupide. Je ne vois au nom de quoi je devrais être tenu de cacher mes cicatrices parce l'autre a des blessures encore saillantes. L'on me répond que c'est moralement que je suis tenu d'être silencieux; l'on me rétorque que c'est moralement que je dois être décent; l'on m'assène que c'est moralement que je dois penser à la souffrance de l'autre avant de crier la mienne. Je veux bien, moi; car je suis pour la morale, qui est toujours un bel et noble argument. Mais la morale justement, en ces temps, me semble être une grande et glorieuse putain, que tous les défenseurs autoproclamés des causes d'apparat, tous les bellâtres d'un humanisme incompris et usurpé, tous les coeurs généreux pour la seule gloire, tous les imposteurs avachis dans l'aisance, mais si prompts à défendre une misère dont ils n'ont jamais perçu l'odeur que de loin et dont ils n'ont vu la grisaille qu'au travers de leur écran plat, abordent, accostent, arrêtent et finissent par mettre, après conciliabules et commerces faciles, dans le lit de leurs obscurs intérêts. Je ne crois pas au diktat d'une morale qui me somme de taire mes malheurs parce qu'il en existe de pires. Car je ne sache pas que crier sa peine ait jamais empêché de voir et de s'émouvoir de celle d'autrui. 

 

La morale, si elle existe et si elle doit intervenir entre les Hommes, n'a de grandeur véritable qu'enracinée dans l'intimité de la conscience, la sincérité du coeur, la profondeur de l'âme; elle ne saurait tenir ni dans la parole qu'on dit ou ne dit pas, ni dans le geste que l'on exhibe ou n'exhibe pas. La morale n'est pas un jeu d'apparence: ce qui compte en elle, c'est son idée, son principe, ce je ne sais quoi d'immatériel qui règne dans le coeur, et dans le coeur seul: non sa publicité, non sa démonstration ostentatoire. Entre crier son malheur et pourtant s'émouvoir du malheur d'autrui, peut-être pire que le sien propre, et taire son malheur par souci de conformisme, par souci d'un trompeur moralisme de façade, mais n'être point touché du malheur de l'autre, mon choix est fait. Qu'il y ait pire que moi n'empêche pas que mon mal existe et me ronge; que la misère de l'autre me crève les yeux n'empêche pas que je voie la mienne et m'en afflige et m'en plaigne. Et cela, ni les Hommes et leurs friables codes de solidarité ni ce qu'ils font de Dieu et de la religion ne m'empêchera de le penser. Comme une pleureuse, je me lamenterai de ma pauvreté devant la misère d'un mendiant; et ce n'est pas pour autant que j'aurai honte. Il faut refuser que le sentiment devant la misère de l'autre soit l'étalon de la conduite à avoir devant la sienne propre. Il y a bien sûr le courage, la noblesse, l'élégance, la pudeur... Mais que vaut tout cela devant la vérité d'une douleur humaine, subite et imprévisible? La souffrance est souvent égoïste.

 

L'on vit en un temps où un certain humanisme tiède et sans teneur impose que l'on ait honte d'être malheureux devant les autres, et qu'on ait également honte d'être heureux devant eux, un temps où il faut se justifier en permanence devant le tribunal. Il faut non seulement, par humanisme, soigner ses attitudes, mais il faut encore commander ses émotions. L'autre est devenu un méchant dieu, une tyrannie: il n'est plus cet égal, cet autre levinassien dont le visage et la souffrance qui y est peinte indiquent l'humanité et provoquent la pitié; il est devenu l'Autre, sans visage distinct mais si impressionnant, imposant que l'on pense à lui et s'émeuve en son nom sans avoir à se justifier, simplement parce qu'il est l'Autre et qu'il peut potentiellement souffrir. La conscience et la liberté individuelles brimées, empêchées par la gigantesque et oppressante ombre de l'altérité, la peur de dire que l'on souffre parce que l'autre souffre plus encore: cela s'appelle résignation. L'autre roi, l'autre tyran, l'autre bourreau, qui exige et emprisonne. Un certain Sartre expliquait admirablement ce phénomène au siècle dernier.

Voir les commentaires

Devoir d'inutilité

24 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Réflexions rafistolées.

Si notre époque devait prendre la forme d’une question, celle-ci tiendrait en quatre lettres, quatre malheureuses lettres, innocentes en apparence, mais sous lesquelles se jouent et s’actent des drames, se font et défont des destins, éclatent et se dénouent des tragédies : « A quoi sert ceci ? » Question pragmatique, question lapidaire, question précise. Question qui dicte le sens, ordonne les choses, régit et jauge la valeur des hommes, de leurs actes et de leurs choix. Question, enfin, à laquelle rien ni personne ne doit échapper, sous peine d’être exclu et rejeté dans la marginalité.

 

Ce temps est celui, bien étrange, où l’on est sommé, sans recours possible, d’être utile ; le temps où l’on doit absolument servir à quelque chose ; celui où être, avec toute la charge métaphysique que ce mot peut convoyer, revient à être utile. La valeur des actes humains, ainsi que la valeur même des Hommes, se mesurent à leur utilité au tout social. Celle-ci est devenue l’étalon de l’humanité, de la grandeur, de la bonté, du respectable, mieux, pire, de la dignité. Il faut être utile ou n’être pas : hors de l’utilité, point de Salut possible et point d’humanité. Il en va du milieu professionnel comme du milieu familial, comme de tout autre milieu, du reste : partout et toujours, toute entreprise, toute décision, tout projet est soumis à la rituelle question de passage : « A quoi sert cela ? » Il faut toujours justifier ses actes, les légitimer par l’utilité de leur fin, pour espérer être crédible. L’on en est à un point où tous ces principes extérieurs à celui de l’utilité -au sens de ce qui doit servir immédiatement- tous ces principes extérieurs donc, comme le plaisir, l’envie ou la simple curiosité ne suffisent plus à fonder une action. Ils ne suffisent même plus à fonder une pensée. Car à force d’être soumis à une constante pression, exercée de l’extérieur par un entourage –une famille, un patron, des amis, bref, par la société comme entité- chaque individu en arrive, par habitude, ou rancœur, ou mimétisme, à reproduire à son tour, dans sa propre conscience, la logique dont il est la victime : sommé d’être utile par un tiers, chacun exige en retour de l’autre qu’il fasse de l’utile. Ainsi chacun tyrannise-t-il chacun, et la loi de l’utilité tyrannise-t-elle tout le monde. 

 

Il ne s’agit pas à proprement parler d’utilitarisme, au sens philosophique. En effet, dans l’utilitarisme philosophique, le principe d’utilité, quoique jugeant toujours la pertinence d’un acte à l’utilité de ses conséquences, impliquait toujours une dimension de bonheur collectif. L’utilitarisme commande à l’acte d’être utile, mais utile au sens où il contribue à la construction, à la mise en place, à l’élaboration d’un bonheur dont le plus grand nombre profiterait. Cette idée d’un bonheur mis en perspective fait que l’utilitarisme, quoique très pragmatique, peut souffrir que le résultat ne soit pas immédiat, pourvu simplement qu’il ne soit pas nul. En d’autres  termes, à partir du moment où l’acte participe au devenir d’un bonheur collectif, il est utile. La notion de temps n’entre pas en jeu. Et c’est là que se situe la principale différence du principe d’utilité philosophique de celui qui commande cette époque, et que cette époque commande : dans nos sociétés, l’utilité doit être immédiate. Elle peut viser au bonheur –pas toujours collectif- mais à un bonheur immédiat. Aujourd’hui, l’utilité n’a que faire d’un bonheur lointain et hypothétique, elle n’a que faire d’un bonheur construit, promis : elle veut le bonheur hic et nunc.  Dans l’utilitarisme philosophique, l’acte est jugé à sa conséquence –ce qu’il fait en vue d’un bonheur collectif ; dans l’utilitarisme actuel, il est jugé à sa fin, et à sa fin immédiate. L’essentiel de nos jours n’est pas de promettre l’utilité dans un avenir plus ou moins proche, mais de produire dans et pour l’immédiat présent.

 

Produire. Le mot est lâché : cette époque est celle d’un productivisme outrancier, et érigé en loi. C’est l’époque où il ne fait pas bon ne pas servir à quelque chose. Qui accuser ? Le capitalisme ? La mondialisation ? Le libéralisme ? Tout cela à la fois, c’est-à-dire ce que l’on désigne souvent sous le vague nom du « système » ? Je ne sais vraiment, et cela m’importe peu, finalement. Qu’il faille être utile et faire utile, pourquoi pas, après tout ? Un réalisme élémentaire, en ces temps cruels, féroces, de sélection, en ce monde de requins, commande de ne pas trop verser dans cet idéalisme niais, proche de la posture, voire de l’imposture, où l’on refuserait systématiquement de se mêler au système. Cela est de la bêtise. Le système, moi, je l’attaque, le dénigre, le ronge dès que je peux, mais de l’intérieur ; car je ne puis nier que j’en fais partie, que je le sers et qu’il me sert, et que parfois, il m’assure quelques avantages. Ainsi va le monde : à coup d’hypocrisies assumées et partagées. Mais l’hypocrisie même a ses hiérarchies : il en est qui l’ont dans le sang ; et d’autres qui se l’injectent peu à peu, par nécessité. Inutiles, chères consciences morales, chers aboyeurs, chères polices humanistes, droit-de-lhommistes, vous autres qui ne fautez jamais et qui réuississez le tour de force d'être moralement immaculés, de vous indigner : vous êtes pires que moi.  Le monde est ce qu’il est : peu de chose ; et il ne s’agit plus pour moi, pardon grand Karl, de m’échiner à le transformer, mais de connaître ceux qui l’habitent : les Hommes.  Voilà qui est dit.

 

En fait, pour revenir à mon histoire, ce qui me gêne dans le devoir d’utilité, c’est son caractère absolu, c’est lorsqu’il devient un despotisme moderne et nouveau. C’est lorsqu’il ne laisse plus de place à l’inutilité. Or, c’est ma conviction profonde, il y a une dimension inutile dont tout homme doit avoir soif : celle du Beau. A son fondement, l’Art n’a de principe et de fin que le Beau, qui est inutile, et qui est donc absolument nécessaire à l’Homme harassé par les exigences de la production. L’on peut lui faire porter ou défendre des causes par la suite, mais où chercher sa vocation originelle ailleurs que dans le seul plaisir esthétique ? Il faut de l’inutilité. Ne serait-ce que quelques minutes par jour. Refuser d’être utile tout le temps, c’est pour l’Homme s’assurer la Liberté : celle de créer, de contempler, de se perdre sans remords dans les joies de la beauté. Libertés nécessaires, libertés indispensables.  Etre inutile, oser vouloir être inutile, se dresser contre l’exigence d’utilité immédiate, oser répondre « à rien » lorsque l’on demande à quoi sert ce que l’on fait, et rire de, et moquer, et mépriser superbement ceux voudront précisément vous mépriser, être fier de cette inutilité bienheureuse, quelques secondes, quelques minutes, quelques heures, qu’importe, mais l’être ! Voilà l’affaire. Le désir d’inutilité fait partie des quelques vrais héroïsmes encore possibles.

 

Baudelaire, le grand Baudelaire, réclamait que l’on ajoutât aux Droits de l’Homme deux autres, fondamentaux: celui de s’en aller, et celui de se contredire ; je n’en veux qu’un : celui d’être inutile non-utile me semble même plus juste- et vain.   

Voir les commentaires

Psychanalyse d'une aventure prytane.

20 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Il faudra tôt ou tard que je règle mes comptes avec le Prytanée Militaire de Saint-Louis. Ses légendes, ses valeurs, ses mythologies, son image, ses règles ainsi que toutes ses leçons qui ont participé, d’une façon ou d’une autre, pour le meilleur et/ou le pire, à façonner les individus qui sont passés par cet établissement. Si tout homme a quelques obsessions intimes, douloureuses, tues, le Prytanée fait partie des miennes ; et parler de cet établissement, de ce que, profondément, il fait d’un Homme, est la colossale tâche d’une vie. Face à aux vrais démons de l’âme, la mort est le seul exorcisme possible.

 

Le Prytanée. Gloire d’une institution dont l’origine et  remonte  à l’organisation politique d’Athènes au IVe siècle. Prestige de huit lettres qui forment un mythe. Secret d’un cadre que l’on ceint de mystère. Plus de trois années après l’avoir quitté, j’entretiens toujours avec cet établissement  une étrange relation dont la nature, alors même que je m’y trouvais encore, m’étais difficilement saisissable. Du reste, elle l’est encore. J’avais espéré que le temps et l’exil, le recul et la distance, l’apaisement et  le souvenir, expliquant les obsessions, ensevelissant les traumatismes, facilitant la vérité, m’auraient aidé à y voir plus clair. Force est aujourd’hui de constater que je ne suis guère plus avancé qu’avant ; et même que, ce temps qui devait m’éclairer m’aveugle plus encore et m’égare d’avantage.   Ancien Enfant de Troupe (AET), je jette sur mon passage au Prytanée un regard vague, froid et passionné, informe, confus, reconnaissant et vengeur à la fois, amoureux sans être dénué d’amertume. Mes souvenirs, tantôt colorés lorsque je songe à ce que je dois à ce septennat, s’emplissent tantôt de gris lorsque je pense à ce qu’il m’a ôté, gâché, caché, et que je ne retrouverai jamais plus. Globalement, je crois garder de cette école un excellent souvenir, mais je ne puis nier qu’il fut également une sorte de monstre, m’arrachant à ma famille et à mes jeunes frères –qui ne me connaissent pas- pour m’offrir une seconde famille qui, pour belle qu’elle soit, reste néanmoins seconde…

 

Cependant, si le temps a eu quelque mérite, c’est celui de désensabler mes yeux de tout idéalisme. Je ne regarde plus le Prytanée avec cette forme de fierté exacerbée, frisant parfois l’imbécillité, qu’un Enfant de Troupe ou un E.T. jette généralement sur cette institution. Ce que j’ai perdu en amour béat, je l’ai gagné en lucidité, seule lunette avec laquelle je veux regarder le Prytanée. Je veux oser la lucidité ; et à ne pas voir encore ce que je cherche, j’essaie du moins de regarder sans illusions, sans prismes, sans une nostalgique et fausse idéalisation.

La fameuse grande famille des Enfants de Troupe, qu’elle l’accepte ou non, a des allures de secte ; secte à laquelle, qu’à mon tour, je le veuille ou non, j’ai appartenu, appartiens et continuerai sans doute d’appartenir. Il ne s’agit pas ici de s’émouvoir du fait ni de s’indigner de ses effets ; il s’agit plutôt de le constater dans sa banale vérité, et d’en tirer des leçons, des conséquences et, peut-être, une morale. Oui, le Prytanée a des airs de secte, avec son monde clos, mystérieux, ses codes sélectifs, ses rituels, ses traditions et ses secrets que ses membres, « happy few » conscients de leur privilège, perpétuent et gardent, les tenant jalousement hors de toute intrusion extérieure. Les cooptations sont rares, et les quelques « heureux » qui intègrent la secte prytane sont triés sur le volet, et doivent encore prouver qu’ils méritent d’être là. Ceux-là portent un nom d’ailleurs bien éloquent : « collatéraux », comme s’ils étaient des accidents… Le Prytanée est un sorte de temple –d’excellence, certes, mais aussi religieux, où se rassemblent, prient, vivent, meurent et se renouvellent des hommes. Ceux-là, l’on tente de les rendre pareils par la transmission de certaines valeurs qu’ils devront partager et garder, l’on tente de les unir à travers une communauté de condition, d’esprit, de destin, au moins pendant sept ans. Tout, jusqu’au vocabulaire des grands symboles du Prytanée –les images du « creuset », du « prestigieux moule »- tend à rendre l’idée d’une communauté indifférenciée d’individus, l’idée d’une masse, l’idée d’une mêmeté, passez-moi le terme. L’uniformité que l’on cherche à créer au Prytanée n’est pas que vestimentaire ; elle ne s’exerce pas simplement dans le cadre et pour les besoins des impératifs d’un régime semi-militaire : elle vise aussi –surtout ?- à atteindre les cœurs, les esprits, les âmes. Le Prytanée cherche à uniformiser, et réussit souvent à uniformiser les émotions à son égard. Cet établissement est une sorte de dieu, abstrait, comme tous les dieux, impalpable, intouchable, métaphysique, mais pourtant si présent, pesant, oppressant, couvrant de son ombre tutélaire les caractères, les sentiments, es états d’âme de cinq cent jeunes, qu’il protège certes, mais qu’il façonne pareillement, et dont il brise parfois la particularité. Je ne puis m’empêcher, songeant au Prytanée, de penser à l’Etat « doux et tutélaire » tocquevillien, ou au Léviathan hobbessien, sortes de choses géantes, surplombant une masse indifférenciée d’individus. Le Prytanée est un dieu, dont les E.T. sont les fidèles, conscients ou non, consentants ou pas ; il est une religion dont les élèves sont les prophètes et à la fois les serviteurs. Il existe une certaine idée du Prytanée, à laquelle tout E.T. qui se respecte a cru un jour, et à laquelle la majorité d’entre eux (A.E.T. compris) croit encore. Et croire en l’idée du Prytanée –voici le socle sur lequel l’école a bâti sa légende- c’est être pénétré sinon d’un sentiment de supériorité, au moins d’un autre d’exceptionnalité dont jouirait l’établissement. Supérieur ou marginal, le Prytanée n’est en tout cas pas une école comme les autres, et ne doit jamais l’être. Cette idée, pour banale qu’elle soit, est toutefois fortement implantée dans la psyché des E.T., ces grands êtres qui, lorsqu’ils parlent des autres, des « civils », cachent mal le soupçon de mépris qui point dans leur ton. Comme beaucoup –tous ?- j’ai cru un temps à cette idée, et même au moment où j’écris ces lignes, je ne suis pas certain qu’elle ait complètement disparu de mon esprit. C’est que ladite idée, si elle n’est pas une vérité absolue, n’est en tout cas jamais fausse. Oui, le Prytanée n’est pas comme les autres établissements. La nature a horreur du vide ; le Prytanée a horreur de la banalité, voire de la normalité. Ces choses le rebutent, elles lui sont mêmes interdites. Infiniment supérieur ou largement décalé, l’E.T. ne veut ressembler aux autres, et sait, en effet, qu’il ne leur ressemble pas : c’est un être exceptionnel, au sens premier de ce terme. Et de la conscience de cette exceptionnalité, naissent tant d’éloges, tant de panégyriques, tant d’admiration, tant de déclarations enflammées d’amour à cette institution de la part de ses élèves, qui chacun, de façon plus ou moins affirmée et exacerbée, traduit sa fierté –autre mot-clef du lexique prytane- d’appartenir à la glorieuse famille dont le grand N’tchoréré, (ses portraits m’ont toujours paru affreux, peut-être était-il réellement laid) est le parrain. Cette fierté, quel que soit le statut de l’élève, E.T. ou A.E.T., est souvent présente. Durant leur cursus, les E.T., tout en ne manquant jamais une occasion de se plaindre des conditions « merdiques » de l’école et de leur situation, ne manquent non plus jamais celle lui réaffirmer leur gratitude et leur fidélité, avec fierté, orgueil. Quant aux A.E.T., entre deux plongées dans les vicissitudes post-prytanes, ils se laissent généralement aller à de nostalgiques rêveries, où l’époque de leur cursus au Prytanée est, c’est la configuration la plus fréquente, qualifiée de période dorée de leur existence. Dans les deux cas, le Prytanée est auréolé d’une certaine force lumineuse, presque sacrée, que l’on célèbre. Les E.T. pardonnent souvent tout au Prytanée. C’est bien là le signe de leur fanatisme. Je ne me défends pas d’être atteint, bien au contraire.

 

Il faut bien comprendre, en fait, que je ne cherche pas ici à faire le procès d’une attitude. Mais ce que je cherche à juger et à condamner, c’est cet esprit de système, de caste, de harde, qui peut conduire tout E.T. ou A.E.T. à aimer et idolâtrer le Prytanée non parce qu’il le veut profondément, mais parce qu’il le doit, non selon sa propre sensibilité, mais selon celle, tyrannique, qui naît d’une sorte de devoir de gratitude auquel il est astreint sous peine d’être exclu de la famille prytane –suprême déchéance pour un E.T. ! Ce que je refuse, en clair, c’est que tous les E.T. soient d’une certaine façon condamnés à aimer et idéaliser le Prytanée de la même manière, pour les mêmes raisons, comme des robots, selon des critères que l’on leur a inculqués sans qu’ils ne s’en rendissent compte. Je déteste le Prytanée lorsqu’il devient cette machine à cloner les émotions et les hommes.

 

Je fais partie des A.E.T, peut-être rares, qui croient que l’odyssée prytane est avant tout personnelle. Mieux : particulière. Encore mieux : singulière. Mieux encore : intime.  Je crois, et défends, qu’aucune trajectoire n’est pareille à nulle autre, qu’aucun parcours n’est similaire à aucun autre, au sein de cette institution. Le Prytanée, dans mon esprit, est une lumineuse constellation composée de centaines d’étoiles, similaires en apparence, mais dont chacune brille d’un éclat qui lui est propre, et qui le différencie de tous les autres astres. Je triche peut-être, car il est bien facile, quelques années après, de penser ainsi ; mais il me semble qu’en terminale déjà, j’esquissais sans oser l’avouer clairement cette idée. Appartenir à la grande famille n’empêche pas que tout E.T. soit d’abord un individu de cette famille, c’est-à-dire un être singulier, que l’on ne peut et ne doit cloner, qui est toujours différents des autres individus de l’entité. De la même manière que dans le clinamen de Leucippe, Démocrite ou Epicure, le mouvement général et uni de leur chute n’empêche pas que chaque atome soit insécable et connaisse une trajectoire unique, l’aventure de chaque E.T. est et doit toujours être singulière. Il est de la nature des E.T. et des A.E.T., du fait même de cette uniformisation des émotions que le Prytanée imprime à leur esprit et leur âme, de croire qu’ils sont tous pareils, qu’ils vivent la même aventure, qu’ils ont un rapport similaire à l’école, et qu’ils sont les mêmes, fondamentalement, ontologiquement, devant elle. C’est à mon sens une bêtise, la plus grande tyrannie et le plus formidable échec du Prytanée : qu’au lieu de former un Homme, il forme, pas toujours mais trop souvent un type d’Hommes. Du moins, pour ce qui est du rapport de ces Hommes à l’école même. Je parle ici de la réaction aux choses de l’école, à la réception que l’on peut faire d’elles. C’est une illusion de penser que tous sortent heureux ou grandis de cet établissement. Il est un traumatisme pour certains, une déchirure pour d’autres. Je ne compte plus le nombre de ces E.T. renvoyés de l’école pour quelque motif, et qui, une fois à l’extérieur, semblent trouver un épanouissement et un équilibre que l’école leur refusait.  Certes, la communauté de condition, la similarité des épreuves traversées, la camaraderie de chambrée, le partage des souffrances, des peurs, des angoisses communes, les liens qui naissent dans les mêmes difficultés, le compagnonnage enraciné dans les rites communs de passage, la complicité bâtie, l’amitié trouvée, les haines nourries puis dissipées, les bêtises commises, les ruses fourbies, les larcins menés, les conneries faites, ensemble, participent à donner l’image d’une fraternité tissée dans la similitude et le partage d’un destin. Certes. Mais mon avis est que tout cela n’est qu’un chambranle, un cadre, une situation communs, et qui accouchent de toutes ces communautés. Je crois à la similitude des situations, et à la puissance, à l’authenticité, à la vérité des sentiments auxquels ces situations peuvent mener. Mais je ne peux croire à la similitude de ces réactions. Ma conviction est que l’expérience prytane, l’expérience prytane profondément vécue, est ou doit toujours être singulière. C’est là, à mes yeux, que se trouve son intérêt supérieur et l’exceptionnalité du Prytanée : que, mettant les hommes dans les mêmes situations, elle les pousse à forger leur caractère propre. La plus grande et la plus noble communauté entre les E.T. devrait être à mes yeux celle qui les unit dans la liberté que chacun d’eux a de se faire, de se développer, de se créer avec les autres, et non comme eux. Le Prytanée devrait aussi apprendre à penser seul, libre. Il faut être seul, et égoïste dans son rapport à cette école. Là se trouve son intérêt.

 

Je réclame le droit à mon identité propre, à la singularité de mon aventure. Je réclame le droit, comme E.T., comme A.E.T., de n’être pas comme les autres, mais d’être seulement moi. Cette réponse, ô Dieu, que j’eusse souhaité être en mesure de la donner lorsqu’on me lançait, à l’époque, que je serai le futur Gacko, Doudou Mbaye, Bamba Hanne –je lui en veux particulièrement, celui-là-, Assoko, Bamba Ndiaye, et bien d’autres, tous ces anciens, tous ces noms, tous ces labels, tous ces exemples qu’il faut suivre et dépasser, toutes ces idoles dont il faut sonner le glas et décréter un jour le crépuscule, toutes ces ombres, qui m’ont fait tant de mal, qu’il m’a fallu admirer, puis haïr, puis tuer pour exister. Œdipe prytane. Tuer ses glorieux anciens pour s’affirmer. Puis devenir soi-même, d’une certaine façon, un nom, une ombre, qu’un autre devra tuer. Ritournelle de meurtres. Mais c’est ainsi, et il faut que ce soit ainsi : pour tout E.T. l’affirmation doit être un meurtre. C’est seulement après que l’on peut définir vraiment, à mon sens, son rapport profond au Prytanée.

 

C’est un débat ouvert.

 

Voir les commentaires

Le Diable en Sept- Roman d'un drôle de Voyage- Partie 8

15 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Ecrits de jeunesse.

Chapitre VII : Où s’engage une philosophique discussion sur la nature humaine.

 

« Eh ! bien, qui l’eût imaginé ? Voilà un récit fort poignant, narré avec talent, qui semble avoir touché les cœurs. J’espère juste, messieurs dames les juges, que vous avez fait le bon choix : c'est-à-dire que vous avez haï cette chère Isseu. Car laissez-moi vous dire une chose: celui d’entre vous qui aura commis l’imprudence d’avoir de la compassion pour l’un ou l’autre de ses pairs n’aura aucune chance de vivre, et aura fait preuve, au mieux, d’ingénuité, au pire, d’imbécilité : deux attitudes qui, en ces circonstances, ne pardonneront pas, et le mèneront à la mort. Aucun optimisme en la condition humaine ou en la bonté du cœur humain ne saurait ici prévaloir. Nous sommes, tous ici, des bêtes, des criminels. Mais ce n’est même pas cela qui nous poussera à nous entre-dévorer, dans une espèce de cannibalisme secret, donnant ainsi raison à Hobbes. Ce n’est pas notre passé de criminel, ou notre âme de pécheur repentant qui nous fera calculer. Nous nous haïrons parce que nous sommes des Hommes. C’est aussi simple que cela. La nature humaine suffit à justifier le recours à la haine et à l’hypocrisie pour le salut. Hé ! Mes amis, ne vous faites point de grandes illusions. Vous voulez sauver vos vies, chacun veut sauver la sienne : hélas nous ne pouvons tous être sauvés. Cependant, la solution de sécurité consiste ici à faire ce qui dépend de nous pour être sauvés. Et ce qui dépend de nous, c’est faire en sorte qu’aucun des autres ne puisse bénéficier de notre compassion. Il n’est point besoin d’être un grand mathématicien pour le savoir : le calcul des probabilités est ici simple : il faut condamner tous les autres, juger sévèrement tous les récits, détester leurs auteurs, et espérer, que son récit propre bénéficie de la clémence d’un cœur faible. Il faut haïr les autres tout en espérant que l’un d’eux ne vous haïsse pas. Et si tout se passe comme je le prévois, si, derrière les signes apparents de commisération, de soutien, de pitié, d’empathie, si derrière cette hypocrisie plaisante et stratégique, il ne se cache en réalité qu’un jeu féroce de calcul d’intérêt, nous devrions en arriver, à la fin de toutes nos histoires, à cette cocasse situation où tout le monde ayant haï tout le monde pour sauver sa vie, aucun de nous n’aura bénéficié de la grâce. Que se passera-t-il alors ? Mourrons-nous tous ? C’est la grande question, la seule valable.

-Vous parlez comme si vous étiez omniscient, comme si vous étiez Dieu, répliqua avec dégoût Gabriel à Mohamed.

-Dieu me garde d’être Dieu. Par contre, c’est mon grand Ami. Et je suis certain qu’il me parle plus qu’à notre cher ami au chapelet, qui se tue à le chercher dans des choses aussi difficiles et obscures que la religion, alors qu’il suffit de le chercher dans les choses les plus simples et les plus subtiles : les femmes, le vin, l’Art. »

Le vieillard ne répondit pas à cette énième provocation du dandy.

« Mais, à supposer que votre pessimiste théorie soit vraie…

-Elle l’est, n’ayez aucun doute là-dessus, mon jeune ami. Je connais les Hommes.

-Comme vous voudrez, reprit Daouda. Si elle s’avère vraie, donc, cela voudra dire que nous sommes tous ici en mesure de contrôler les élans et les inclinations de nos cœurs. C’est ce que vous semblez penser. Cela me semble difficile.

-Déduction exacte. C’est ce que je pense. C’est un leurre de penser que nous puissions être seulement spectateurs de nos émotions. La raison en l’Homme l’emporte sur son cœur lorsqu’il s’agit de ruser et de calculer pour sauver sa vie. Il n’y a dans cette assemblée, malgré toutes les apparences, toutes les larmes, toutes les feintes d’une émotion du cœur, que des raisons, des cerveaux aiguisés, calculant, aux aguets et prêts à exploiter la moindre faille pour se sauver. Gageons que des deux histoires qui viennent d’être racontées, aucune n’a eu une voix de pitié et de compassion. Je le sais : toutes deux n’ont reçu pour jugement qu’une haine finement contrôlée, qu’un dégoût dirigé, hélas. Et ce sort qui attend tous les autres récits. Ne sous-estimez pas la puissance de la volonté humaine, qui est capable de régner sur l’âme, et d’en dicter tyranniquement les élans. En temps normal, l’on ne contrôle pas toujours nos émotions. Mais nous ne sommes pas en temps normal. Laisser au hasard le soin de décider, c’est mourir sans avoir combattu. Ce qu’aucun de nous ne fera ici. Ne prenez pas, je vous prie, cette mine outrée, chère grosse madame, ce que je dis vous est connu : ce n’est que le réalisme dans tout ce qu’il a de plus banal.

-Cela voudrait donc dire, monsieur, que toutes ces histoires n’ont aucun intérêt, que le jeu est joué d’avance, que les dés sont truqués, que la configuration finale est déjà établie ? demanda avec une certaine ironie Gabriel.

-C’est exactement cela, mon ami. Cependant, je ne suis pas d’accord quand vous dites que nos histoires n’ont aucun intérêt. J’en vois un.

-Et lequel ?

-Celui d’être racontées.

-Je pense, Monsieur, que vous êtes bête.

-Vous êtes en droit de le penser, mais sachez que je n’en pense pas moins de vous. Ni plus, d'ailleurs.

-Sous vos airs pessimistes, vous avez tout simplement peur. Comme tout le monde ici. Mais n’osant vous l’avouer, vous faites le pitre, et tentez de désespérer les autres. C’est proprement ridicule.

-Ah ! La belle théorie. Mais si vous y tenez, je me tais. Cela ne changera rien à l’affaire. Bercez-vous de vos illusions.

-Je vais vous dire, à vous tous, ma foi profonde, et sincère, reprit Gabriel avec une certaine solennité : je crois en la nature humaine, et à sa capacité à s’émouvoir spontanément devant le malheur des autres hommes. Je suis convaincu, contrairement à ce que vient d’expliquer cet homme, que tous les récits ici susciteront la pitié et l’empathie, car ils sont vrais, et parlent au cœur, et non à la raison. Je ne sais ce qui se passera à la fin de ce voyage, mais j’ai l’espoir que tous les récits reçoivent de l’empathie, même de votre part, Monsieur.

-N’y comptez pas. Je vous hais et je calcule, moi. Je veux sauver ma vie.

-Je ne vous crois pas : haïr n’est pas humain.

-Il n’y a d’humain qu’haïr et couvrir cette haine d’un manteau d’amour. Ne soyez pas trop chrétien, mon cher ami. L’on sait où cela a mené Jésus.

-Je vous interdis de parler ainsi du Sauveur ! avait rugi Madeleine, dont la voix était remplie de sanglots.

-Quelle lionne féroce! Je me tais, définitivement. Je vous laisse à vos espoirs. Pauvres esprits, pauvres cœurs, pauvres âmes. La déception sera votre lot. Aimez-vous les uns les autres, si vous le pouvez. Moi, je vous détesterai. N’attendez rien de moi.

-Ne cédez pas à la colère, ma sœur, dit Gabriel en se tournant vers Madeleine. Cet homme est égaré, ou fait semblant de l’être, pour on ne sait quelle raison. Mes amis, mes frères et sœurs, j’ai espoir, et quoiqu’il arrive ce soir, nous aurons gagné contre le Diable. Il a voulu nous opposer, nous lui montrerons que l’Amour humain est une possibilité. Je crois aux Hommes, je crois en Dieu. J’ai confiance : ce soir, même si nous mourrons, nous ne perdrons pas.

-Je ne veux pas mourir. C’est tout ce dont je suis sûr, fit l’enfant de troupe. Je crois en Dieu, un peu moins aux Hommes. Peut-être que ce que vous dites sur l’Amour est vrai, mais si l’Amour ne nous sauve pas, je ne vois pas à quoi il sert. Je ne sais pas si je peux contrôler mes sentiments, je ne sais pas exactement ce que j’ai ressenti en entendant les deux récits précédents, mais je sais juste que je ne veux pas crever. Si nous mourrons, nous aurons perdu. Ce n’est pas l’Amour ou autre chose qui y changera quelque chose. Je ne crois pas être mauvais, mais s’il faut que je vous haïsse pour ne pas mourir, je vous haïrai sans remords, même après avoir eu pitié de vous. Aucun de nous ici ne veut mourir, et je ne crois pas Isseu lorsqu’elle dit le vouloir. Ce n’est pas humain, et…

-Mais fais silence ! Qui es-tu donc, toi, jeune prétentieux qui ne sait encore rien de cette vie, pour savoir qui veut mourir ou non ? Qu’en sais-tu ? Silence !

-Arrêtez d’abord de gesticuler, Madame ! Vous m’écrasez les pieds de votre quintal.

-Tu es odieux, en plus, gueula encore Absa. Tais-toi ! Taisez-vous tous et prions ! Il n’y a que cela qui nous sauvera, si nous devons être sauvés. Je remets ma vie et mon destin entre les mains de Dieu.

-Mais Madame, n’est-ce pas vous qui agressiez tout à l’heure le vieillard qui vous parlait de Dieu ? demanda Daouda, amusé, à la grosse dame. Vous êtes tous témoin, non ? Voilà encore l’hypocrisie dans toute sa force. Comment faire confiance, dites-moi, Gabriel, à quelqu’un comme ça, qui croit en Dieu lorsque cela l’arrange ? Quelqu’un qui peut faire cela n’hésitera pas à sacrifier un Homme pour se sauver. Je ne sais pas si Mohamed a raison, mais il n’a pas totalement tort.

-Laissez-moi en dehors de cela, mon jeune ami, menez votre débat seul, et agissez comme bon vous semble. J’ai été censuré, je suis vexé. Et je pense.

-Quand je disais avoir foi dans les Hommes, mon jeune frère, je ne pensais pas à une sorte de contrat entre nous pour nous sauver. Je ne crois pas que nous puissions contrôler et dicter nos émotions, mais je crois profondément à la bonté de l’âme, et je crois que devant le malheur humain, devant le drame humain, l’homme s’émeut et prend en pitié. Nous nous unirons naturellement, spontanément. Ce sera une union des cœurs. Si l’on parle de contrat, ce ne pourra être qu’un contrat naturel, un contrat des cœurs, que la volonté ne décidera pas. Comprenez bien cela, Daouda.

-Je le comprends parfaitement. Je ne suis pas certain que la grosse dame à vos côtés l’entende ainsi.

-Je pourrai être ta mère, petit impoli ! Mal éduqué ! Qui est ton père ?

-Calmez-vous, Absa, ce n’est pas le moment. Tout le monde est un peu tendu en ce moment, c’est normal. Pardonnez-lui, et calmez-vous.

-Bâtard, je t’aurais battu à mort si je t’avais en face de moi. Petit imbécile.

-Apprenez d’abord à respirer, madame. Vous vous essoufflez en m’insultant.

-Calmez-vous, l’on va continuer, dit Gabriel, qui avait haussé le ton. Mais d’abord, j’aimerais savoir si les autres ont un avis sur la question. Mon père, que pensez-vous de cette histoire ? »

Le vieillard sursauta lorsque Gabriel lui toucha l’épaule. Il semblait n’avoir même pas entendu tout ce qui venait d’être dit. Il mit quelques secondes à se rendre compte qu’on l’écoutait, et finit par soupirer, avent de parler :

« Il faut croire en Dieu. Notre Seigneur, Subhana hu Wa Tala, peut tout, et éprouve ses fidèles. Il faut maintenir notre foi en Lui, et Il nous sauvera. »

Il se tut ensuite, et plongea de nouveau dans ses méditations.

« Et vous, chauffeur, vous voulez dire quelque chose ?

-Non. »

La réponse fut si immédiate, si sèche et si tranquille que Gabriel n’insista pas. Il demanda ensuite à Isseu et Madeleine, qui ne purent répondre parce qu’elles s’étaient remises à pleurer. Gabriel essaya de les calmer, avant de reprendre la parole.

« Eh bien, nous allons continuer. Qui veut raconter son histoire ? 

-Moi, je veux bien. Comme cela, ce sera fait.

-Très bien, l’on vous écoute alors, Madame. »

Reprenant péniblement son souffle, Absa commença à parler de sa voix d’autant plus étrange qu’elle haletait, sous les ricanements moqueurs de Daouda. 

Voir les commentaires

Le Diable en Sept- Roman d'un drôle de Voyage- Partie 7 (2)

10 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Ecrits de jeunesse.

"Le mariage fut donc célébré avec la même sobriété que le mien. Je ne pus dire avec exactitude si Lamine était heureux ou non. Mais il me sembla que son visage, depuis bien longtemps, goûtait de nouveau aux saveurs aigres-douces de l’espoir. Khady vint habiter chez nous dès le lendemain. Elle occupa l’une des chambres, j’occupai l’autre, et la troisième fut celle de Lamine. Notre ménage à trois voyait le jour. Au départ, nous sentions, Khady et moi, que Lamine était inquiet à l’idée d’une cohabitation entre deux épouses. Aussi décidâmes-nous, par notre comportement, notre dévotion, notre amitié, de lui prouver qu’il n’avait aucun souci à se faire, et que ses deux femmes se respectaient et s’aimaient comme des sœurs, et n’avaient en vue que son bonheur. Je ne vous cacherai pas que ce fut, pour toutes les deux, difficile, car l’amour d’une femme est toujours possessif, dans son origine. On l’accommode, le tempère, l’éduque, le discipline, l’adapte selon les circonstances, mais cette vérité est éternelle, qu’aucune femme amoureuse ne peut partager un homme sans ressentir au cœur un pincement. Cela valait pour moi. Et cela valait aussi pour Khady, qui aimait Lamine d’un amour véritable. Cependant, notre désir de rendre notre mari heureux était une idée supérieure à notre intérêt personnel, et nous prîmes sur nous. Lamine était intelligent : il avait compris tout cela, mais que pouvait-il faire ? Rien, sinon essayer de nous témoigner son amour. Il fit du mieux qu’il put. Et si je reconnais que je gardais ses faveurs, malgré tous ses efforts pour tendre vers une égalité parfaite entre nous, je voyais bien qu’il avait une grande tendresse pour Khady. Lorsque nous dormions ensemble, il me demandait toujours s’il était un homme bon, si je lui pardonnais, si je l’aimais encore. Je répondais oui à toutes ces questions, et il pleurait en disant qu’il avait honte. Je sentais en effet qu’il avait honte, que ce fut devant moi comme devant Khady. Il avait l’impression de me trahir et celle d’utiliser Khady. Il me fit de la peine, un certain temps, et à Khady aussi, sans doute. Toutefois, peu à peu, à force de soutien, d’entente, d’efforts conjugués, Khady et moi parvînmes à dissiper cette gêne. Lamine retrouva peu à peu le sourire et la sérénité. Et il s’investit comme jamais auparavant afin que nous fussions comblées. De mon côté, je recommençais aussi à sourire sans feinte et sans amertume. Mon mari était de nouveau heureux : cela me suffisait. Khady aussi était heureuse : pour son mari, et pour moi. Nous fûmes dans la maison comme nous l’avions promis : des amies et des sœurs. Cette période de bonheur naissant fut ponctuée d’une heureuse nouvelle : Khady, quelques mois après son arrivée à la maison, était tombée enceinte. En l’apprenant, Lamine eut sur le visage la même expression de joie que lorsque, quelques années auparavant, je lui annonçai ma première et unique grossesse. Ce fut non sans une légère amertume que je m’évertuai de chasser au plus vite que je le vis étreindre Khady et rire. Je les voyais être heureux, et ce bonheur me touchait, en mal comme en bien. Je m’attendais à cela, et c’est pourquoi, dans les mois qui suivirent, je me battis contre mon passé, contre ma peine, contre mon amertume, contre ma tristesse, contre ma jalousie. Je n’avais le droit de n’être pas heureuse pour ces deux êtres que j’avais réunis. Je me battis contre moi-même, et gagnai finalement. Je fus le premier soutien de Khady, dont c’était la première grossesse. Lamine n’eut pas, comme il le fit pour moi, à revenir plus tôt de son travail : je lui promis de m’occuper de tout. J’avais l’expérience, et la mit à contribution pour que la grossesse de ma coépouse se passa bien. Lamine était heureux de cette situation, et à chaque fois qu’il me regardait, je voyais dans ses yeux le bonheur, l’amour, une profonde gratitude. Les jours où il le pouvait, il était d’une attention infinie pour Khady, qu’il avait appris, au fil du temps, à aimer. Je crois qu’il se rendit compte que le cœur d’un homme pouvait bien aimer deux femmes, et qu’il n’y avait peut-être que la préférence qui les différenciait. Qui préférait-il, alors ? Je crois, malgré tout, que c’était moi. Il me le disait, et Khady elle-même me le disait. Toujours est-il que la perspective d’un agrandissement de notre petit ménage le remplit d’une certaine effervescence. Lamine et moi décidâmes de rouvrir une petite pièce, dans la cour de la maison, que nous avions fait bâtir exclusivement pour y ranger certaines affaires encombrantes. Et ces affaires n’étaient rien d’autre qu’un berceau, des valises entières de vêtements, ainsi que deux cartons de jouets. Nous les avions achetés lors de ma première grossesse, pour notre enfant qui ne vit jamais le jour. Je n’eus pas le courage de m’en débarrasser ; Lamine n’eut pas le cœur de les jeter ou les offrir à un autre : nous décidâmes de les garder, dans l’espoir qu’ils serviraient à notre prochain enfant. Hélas… Lamine rouvrit donc cette pièce remplie de douloureux souvenirs. L’on ressortit tout, et ce qui devait appartenir à mon enfant alla à celui de Khady. Lamine pensait que c’était là tout symbole : celui de notre renaissance, de notre victoire face à la douleur. Une fois de plus, je dus faire face à mes démons, desquels, une fois de plus, je triomphais.

Khady accoucha quelques semaines plus tard d’un magnifique petit bébé : une fille. Elle avait les yeux de sa mère et le nez de son père. J’étais là lorsqu’elle naquit. Elle ne mourut pas, elle fut plus chanceuse que ma petite fille. Comme un symbole, je fus la première à la prendre dans mes bras, après l’infirmière, et après que l’on eût coupé le cordon ombilical. Je m’étais presque jetée sur elle. Je la tins avant sa propre mère, et la regardai, alors qu’elle était toute fripée, respirant à grandes bouffées l’air de cette vie à laquelle elle s’était accrochée comme un laminaire à son rocher. Je ne sus ce que je ressentis à cet instant là : un mélange d’envie, de jalousie, de joie et de tristesse. Je réalisais le bonheur que cela pouvait être de donner la vie, et le malheur qui était le mien de ne jamais plus pouvoir ressentir pleinement ce bonheur. Khady, encore fatiguée par les souffrances de l’enfantement, me regardait étrangement, comme pour réclamer son enfant. Je le lui donnai, et assistai, le cœur tiraillé, à une scène d’amour, de bonheur, de profonde tendresse entre une mère et son enfant. Ce tableau me devint vite insupportable, et je sortis sans que l’on ne me remarquât de la salle d’accouchement. Dans ma hâte, j’avais même oublié que Lamine était dans le couloir, anxieux, inquiet, incapable de s’asseoir. C’est donc moi qu’il vit en premier. Il accourut à moi, le visage éperdu, et perdu entre la peur et l’espoir. Il me questionna des yeux. Et à ce moment, je fus tenté de lui mentir, de lui dire que l’enfant, comme le nôtre, était mort-né. Je fus tenté de lui faire mal, sans pouvoir m’expliquer pour quelle raison. Ah ! Seigneur, peut-être devenais-je folle ! Quelques secondes s’écoulèrent, au fil desquelles le visage de Lamine, redoutant une mauvaise nouvelle derrière ce silence mien, avait commençait à se tordre dans une grimace de douleur.

« C’est une fille, avais-je répondu. Elle a ton nez, je l’ai tout de suite reconnu. Elle est vivante, et Khady se porte bien. Félicitations à l’heureux père.

-Oh Isseu, avait-il juste dit… »

« Puis il m’avait étreint, et il avait pleuré. Ces larmes disaient tout ce qu’il ne pouvait dire, toutes ces émotions du moment : son bonheur d’être père, sa tristesse de me voir là, accouchant son enfant d’une autre, sa douleur née du souvenir de la perte de notre enfant. Je ne vous demande pas d’imaginer mes émotions en ces moments-là : vous ne le pourriez.

-Quelle histoire horrible, dit la grosse dame.  Je ne sais pas comment vous avez fait, Isseu.

-Je ne sais moi-même comment j’ai fait, madame. Mais cette histoire n’est pas finie. La suite est plus horrible encore. Khady et sa fille sortirent de l’hôpital, et revinrent à la maison. Dans la chambre de Khady, Lamine et moi avions déjà tout préparé : le berceau, les habits, les jouets du bébé. Lamine était heureux : cela se voyait. Il riait, chantait, sifflait. Comment pouvais-je, en le voyant ainsi, faire étalage de ma propre amertume, née de ce que j’offrais ce qui était à mon enfant à une autre. Le bonheur de Lamine prévalait, c’est pour lui que j’avais fait tout cela : ce n’était là, alors que ce bonheur pointait enfin, qu’il fallait que je m’effondre. Je supportai donc. Le baptême eut lieu, selon la coutume, une semaine après l’accouchement, en présence de l’Imam du quartier, de quelques dignitaires religieux, de mes parents, des parents de Khady et de quelques amis de Lamine. L’enfant fut nommé Mariama. Je m’évanouis lorsqu’on nous l’annonça. Le nom de mon enfant… Nul ne comprit pourquoi je m’étais évanouie, pas même Lamine, que son bonheur aveuglait. Je prétextais la fatigue des derniers jours. Khady me choisit pour être la marraine de sa fille, en guise de notre amitié. Lamine trouva que c’était une excellente idée. J’acceptai, et Mariama grandit dans cette maison, avec un père et deux mères. Elle était joyeuse, belle, mignonne, attachante. Elle était, comme l’espérait Lamine, le rayon de soleil qui illuminait nos jours. Lamine, à cette époque, écrivit d’ailleurs un long poème, « L’illumination », pour sa fille, et en hommage à Rimbaud, un poète qu’il aimait beaucoup. Mariama… Que vous dire sur notre relation ? Je l’aimais comme j’eusse pu aimer ma propre fille. Pour ne pas la détester, je la couvrais d’un amour fou, dont se réjouissaient Lamine et Khady. Sa propre mère elle-même me taquinait en me disant que j’aimais sa fille plus qu’elle. La petite devint ma grande amie. Je la choyais, la défendais contre un de ces parents si elle faisait une bêtise, lui apprenais à lire. Lamine me mit en garde et me demanda de ne pas trop l’habituer à la facilité, mais rien n’y fit : je donnais à Mariama tout l’amour maternel que je n’avais pu donner, et elle me le rendait bien. Khady ne prit nullement ombrage de notre relation fusionnelle : elle savait qu’elle restait sa mère, et ce privilège la situait au-dessus de toute autre forme de relation. Le lien qu’elle avait avec sa fille allait au-delà de la simple fusion : c’était une relation mystique, qui n’avait rien d’explicable. Elle était heureuse de nous voir ainsi, de me voir ainsi, surtout. Elle avait la sensation d’avoir enfanté pour moi aussi. Lamine n’était pas en reste, dans cette vague d’amour dont Mariama fut couverte. Il l’aima de toutes ses forces, essaya d’être le meilleur des pères : tendre et doux la plupart du temps, sévère lorsqu’il le fallait, enfin, jamais méchant, jamais absent. Il sortait souvent, les week-ends, seul avec sa fille, et ils allaient l’on ne sait où, et Mariama, au retour, arborait un grand sourire d’enfant heureux, mais refusait de dire ce qu’ils avaient fait, car c’était « leur secret avec papa ». Mariama fut donc aimé d’un amour rare par trois êtres dont elle était le bonheur. Et d’une certaine façon, chacun de nous l’aimait d’un amour spécial, qu’il voulait singulier, différent, unique. C’est du moins ce que je voulais, moi.

Plusieurs années s’écoulèrent, et Mariama eut sept ans. Le jour de son anniversaire, je lui offris une magnifique robe de barège mauve que ceignaient à la taille de longs rubans blancs et bleus qui virevoltaient lorsqu’elle courait, avec des souliers assortis et un grand chapeau blanc à fleurs, avec un col à rabats blancs très élégants. Elle alla immédiatement les essayer, et revint me montrer le résultat. Elle était ravissante. Elle se jeta dans mes bras, refusa d’en sortir. Cette étreinte, par laquelle elle me signifiait son amour et sa gratitude, me toucha beaucoup. Je me mis à lui caresser le dos, assise sur mon lit. Nous étions seules dans ma chambre. C’est en ce moment-là que l’inexplicable se produisit. Alors que je la caressais, j’eus soudain une vision : je me vis en train de caresser une fille que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais vue, mais qui ne m’était pas étrangère. Je la connaissais sans la connaître. Je ne voyais pas son visage, car elle me tournait le dos. Je le caressais toujours, et, sous l’effet de mes caresses insistantes, elle se retourna. Elle me ressemblait, avait mes traits lorsque j’avais dix-sept ans, l’âge auquel j’avais rencontré Lamine. Hormis son nez, qui était celui de Lamine, elle me ressemblait en tous points. Ses grands yeux étaient les miens. Ils étaient beaux, d’un marron clair qui donnait l’impression qu’elle portait des lentilles. L’apparition s’éloigna, et la vision se brouilla dans un éclair aveuglant de lumière qui me fit mal aux yeux. Je repoussai alors violemment Mariama qui était toujours blottie contre moi. Elle tomba du lit. Je me levai alors, la dominant de ma taille et… »

« Isseu s’arrêta, étranglée par l’émotion.

« Et ? fit une voix.

-Et je la maudis. Je lui criai qu’elle m’avait volé ma fille, qu’elle ne serait jamais ma fille, que je souhaitais qu’elle mourût, qu’elle ne vît jamais le jour. Je l’accusai d’être une sorcière à la solde du Diable, que l’on devait brûler. 

-Oh Mon Dieu…

-Oui, je l’ai maudite. J’ai souhaité sa mort. Cette vision que j’eus avait réveillé tous ces démons que j’avais employé tant d’énergie à combattre, et que je croyais avoir tués. Mais ils resurgissaient, plus forts, plus dévorants que jamais. Je revois encore Mariama, dans sa belle robe, à terre, le visage défiguré par l’incompréhension, trop traumatisée par ma violence pour pleurer. Je la revois encore me fixant avec toute son innocence, et je m’entends encore, grisée par cette innocence et cette faiblesse, ivre de folie, de jalousie, de douleur, la recouvrir d’insultes et de malédictions. »

Isseu s’arrêta de nouveau, et de nouvelles larmes sortirent de ces yeux cachés par ses lunettes. Tout le monde se tut, et retint son souffle. Isseu, comme incapable de s’arrêter dans la confession d’un secret qu’elle avait trop longtemps garda, reprit, comme soulagée de pouvoir avouer son acte.

« Je ne sais ce qui arriva ensuite. Je sais juste que mes cris étaient si forts qu’ils alertèrent Lamine et Khady, qui étaient alors dans le salon, et j’entendis leurs pas et leurs voix inquiètes qui disaient mon nom et celui de Mariama. Je m’évanouis ensuite. Je ne me réveillais que cinq jours plus tard. J’étais tombée dans le coma. Et il paraît que lors de ce sommeil, je ne cessais de répéter « Pardon, Mariama… » Je n’en ai personnellement aucun souvenir. C’est Lamine, qui m’a veillée pendant tous ces cinq jours, qui me l’a dit. Je me réveillais cinq jours après cet incident, donc. Mais à mon réveil, quelque chose avait changé : je ne voyais plus rien, j’étais devenue aveugle. Les spécialistes expliquèrent ma cécité par une commotion brutale que je dus avoir avant de sombrer dans le coma. Ils n’avaient pas tort. Cette commotion m’était encore très présente à l’esprit, je m’en souvenais clairement : c’était la lumière dans laquelle ma fille avait disparu. Elle m’avait aveuglée C’est ainsi que j’ai perdu l’usage de mes yeux. La dernière image qu’ils virent fut donc Mariama, terrorisée, à mes pieds, et cette image, aujourd’hui encore, me hante. A mon retour à la maison, quelque chose avait changé : la fillette me fuyait, elle refusait de m’approcher, et cela malgré mes supplications et mes ruses. Je l’avais traumatisée. Je crois que c’est cela qui me causa le plus de peine. Quant à Khady et Lamine, ils firent tout pour me soutenir, mais je sentais bien qu’il y avait dans leur soutien de la retenue, de la distance. Je compris que Mariama avait dû leur rapporter la scène, ainsi que mes paroles. Lamine, qui, malgré tout, m’aimait encore, ne me parlait plus beaucoup, quoique je ne manquasse de rien. Lui aussi, me fuyait. Me voyait-il comme une femme maudite, qui ne sème que malheur où elle passait ? Je ne savais. Je ne voyais plus rien. Khady, elle, ne cacha pas sa froideur. Ce que j’avais fait endurer à sa fille lui fut insupportable, et je sentais sa douleur, sa peine, sa haine. Plusieurs fois, en larmes, je lui demandai pardon ; autant de fois, elle ne me répondit pas, préférant s’éloigner. J’étais seule. Présente parmi les autres mais absente malgré tout. Je me sentais étrangère à ce monde que je ne voyais plus, étrangère à ces êtres que je chérissais pourtant. Ce fut le début d’une longue et pénible solitude. Je me réfugiais dans mes souvenirs, où douleur et bonheur perdu se mêlaient. Je me revoyais lors de ma première rencontre avec Lamine, je me souvenais de notre fou rire, de nos discussions, de notre mariage, de notre première nuit d’amour, de notre enfant perdu. Puis je revoyais notre enfant, notre Mariama, telle que je l’avais vue dans ma vision : belle, jeune, fraîche. Mes souvenirs devinrent les compagnes de ma solitude, les instruments de mon malheur et, en même temps, les seules choses qui me permettaient encore de me sentir vivante. Mes parents, qui avaient vieilli, ne se déplaçaient plus, et lorsque j’allais les voir, les larmes de ma mère et les silences de mon père, expressions de leur tristesse partagée de voir leur unique fille chérie ainsi, accablée par un destin impitoyable, alourdissaient l’atmosphère de douleur. Je ne leur rendis presque plus visite. A la maison, j’étais toujours seule. Mariama, depuis que j’étais revenue, ne m’avait jamais reparlée, malgré les faibles reproches de son père qui ne me parlait guère beaucoup plus, et sous le silence absolu, approbateur presque, de Khady, qui eût sans doute voulu que je disparusse de leur existence. Et Lamine… Mon cher Lamine que j’avais tant aimé et que j’aimais encore tant... Je l’imaginais triste, las, toujours torturé par ce sentiment d’injustice dont il était victime. Je devinai que Khady devait faire pression sur lui afin que je fusse éloignée de la petite –qui sait, je pourrais très bien sombrer de nouveau dans la folie et lui faire plus de mal que la première fois. Et pourtant, je n’en voulais pas à Khady : elle aussi, n’agissait que par amour. Tout, tout était de ma faute. Je me suis cru plus fort que l’Amour, au point de consentir de grands sacrifices en son nom ; l’Amour m’a montré qu’il était absolu, indépassable, et qu’un cœur qui aime ne saurait consentir au sacrifice sublime du renoncement sans en être profondément blessé. J’étais seule. Peu à peu, pourtant, l’on me pardonna, et l’on oublia. Mariama, qui avait neuf ans maintenant, était revenue vers moi, sous le contrôle de sa mère, qui avait fait des efforts. Deux fois par jour, en effet, la fillette venait me saluer, et discuter un peu avec moi. Elle fut craintive au début, comme je fus honteuse. Mais nous recommençâmes à nous apprivoiser, et si je ne pouvais plus espérer la complicité d’il y a quelques années, je pouvais au moins espérer une amitié respectueuse. Cette deuxième chance qui me fut accordée me galvanisa : je fis des efforts, essayai de sortir du dépérissement dans lequel ma solitude et ma cécité m’avaient peu à peu reléguée, m’intéressai de nouveau aux choses. Khady, même si elle maintenant une certaine distance, fut plus agréable, et plus loquace, plus présente. Lamine seul semblait avoir plus de mal, quoiqu’il fût toujours aussi doux. Il me semblait que quelque chose s’était cassé entre nous, et je ne savais quoi. Quelques mois s’écoulèrent encore ainsi, alors que je cherchais une rédemption que l’on m’accordait au compte-gouttes, certes, mais que l’on m’accordait néanmoins. Un jour, au début de l’hivernage, Mariama rentra à la maison trempée, la pluie l’avait surprise alors qu’elle rentrait de l’école. Une superstition, à laquelle je n’ai jamais cru, veut que les premières pluies d’un hivernage soient particulièrement néfastes pour la santé de quiconque y est exposé. Hasard ou Nécessité, toujours est-il que Mariama tomba malade, elle fut atteinte d’une grave fièvre. L’on pensa tous qu’elle passerait au bout de quelques jours et de remèdes adéquats. Et nous pensâmes avoir eu raison lorsque, au bout du troisième jour de maladie, Mariama parut se sentir mieux. Cela nous rassura, et tout le monde se coucha dans l’espoir que le lendemain, ses bavardages joyeux égaieraient de nouveau la maison. Elle mourut pendant la nuit.

-La Ilaha Ilala, fit la grosse dame (qui, rappelons-le, avait attaqué violemment le pauvre vieillard qui lui servait des paroles religieuses, qu’elle considérait comme des gros mots) tandis que Madeleine fondait en larmes.

-Une rechute violente, fulgurante l’avait saisie, et elle était morte dans son sommeil. Ce fut sa mère qui découvrit la chose, et le cri qu’elle poussa alors fut si déchirant que l’on se réveilla tous. « Elle est morte, elle est morte » criait Khady d’une voix folle. J’entendis le corps de Lamine, derrière moi, s’écrouler, et je me retrouvai au milieu de cette famille frappée d’un nouveau malheur, entre une mère en larmes et folle de douleur, serrant sa fille morte, et un père, mon mari, l’homme que j’ai toujours aimé, évanoui, peut-être mort de douleur. Incapable de bouger, je restai là, sans rien faire. Je n’osais dire un mot, je ne savais d’ailleurs quoi dire, car que dire à une mère, dans ces cas là ? J’avais déjà connu cette situation : il n’y a rien que l’on puisse dire à une mère qui a perdu son enfant qui ait de sens. Ce fut plutôt Khady qui me parla, au milieu de ses larmes, d’une voix toujours aussi démente, emplie de tristesse et de rage :

« C’est toi qui l’as tuée, sorcière ! Elle est morte par ta faute ! Crois-tu qu’on ne sache pas ce que tu lui as dit, le jour où tu es tombée dans ton coma ? On t’a entendue du salon ! On t’a entendue maudire notre fille, vouloir sa mort ! Tu es une sorcière, tu es le Diable ! Je te maudis, je te hais, que Dieu te punisse et te brûle ! Rends moi ma fille, maudite diablesse, maudit démon… Rends-moi ma fille que tu as mangée, rends-la moi, je t’en conjure… »

« Sa voix se brisa et elle pleura longtemps. Moi, je ne bougeais toujours pas, et mes forces finirent par me trahir : je m’effondrais sur le pas de la porte, seulement évanouie, hélas. Car j’eusse voulu mourir : si une lame s’était trouvée à ma portée à ce moment-là, je me serais tranchée le poignet sans hésiter. Je me réveillai quelques heures plus tard. Tout était silencieux. Je mis quelques minutes à comprendre que j’étais dans ma chambre. Je me sentais faible, vidée, la tête. Les événements de la journée me revinrent en mémoire : la mort de Mariama, les paroles de Khady, Lamine évanoui. Des larmes me montèrent aux yeux, et je pleurai encore, beaucoup, longtemps, jusqu’à ce qu’un lourd sommeil me reprit. Ce furent des voix qui me réveillèrent. Je reconnus celle de Lamine, étrange, comme sans force, comme désespérée. Je reconnus aussi la voix de mon père, celle de ma mère, et celle des parents de Khady. J’allais me lever et sortir lorsque la porte de ma chambre s’ouvrit. C’était Lamine, je reconnus tout de suite son parfum.

« Lamine, je… Je suis désolée, ô si tu savais…

-Tu n’as pas à t’excuser, Isseu, rien n’est de ta faute.

-Si c’est de ma faute. »

Ma tête tournait toujours, et je me rassis malgré moi sur le lit.

« Pardonne-moi, Lamine, réussis-je enfin à dire, alors que nous nous étions tus.

-Tu n’as rien à te faire pardonner, Isseu. C’est plutôt à moi de m’excuser. Je t’aime, et j’ai besoin de toi, en ce moment. Repose-toi. Tes parents vont partir, ils reviendront te voir demain pour les funérailles de…»

Sa voix mourut en étouffant un sanglot.

Il ouvrit la porte, s’apprêtant sans doute à sortir. Je l’arrêtai.

« Et Khady ?

-Khady… A mon réveil, elle baignait dans une mare de sang, à côté du corps sans vie de Mariama. Elle a fait une tentative de suicide. Elle est entre la vie et la mort, à l’hôpital. J’en reviens. Je ne sais pas si elle va s’en sortir, elle a perdu beaucoup de sang. »

Il avait parlé calmement, avec une sorte de résignation et de fatalité dans le ton. J’aurais voulu lui parler, le serrer dans mes bras, lui dire que j’étais là, et qu’il devait être fort, malgré tous ces malheurs. J’aurais voulu soulager la détresse de cet homme rare par son esprit et son cœur, mais que le destin punissait pour on ne sait quelle faute. J’aurais voulu lui dire que je l’aimais, lui l’homme qui avait perdu deux enfants, qui était en passe de perdre une de ses femmes, et dont l’autre femme était maudite des dieux. J’aurais voulu lui dire tout cela. Mais tout ce que je réussis à faire, c’est me coucher et m’endormir aussitôt. Ma tête me faisait trop mal. Cette nuit-là, je rêvai de la scène où je maudissais Mariama, dans sa belle robe. Oui, je le crois : c’est moi qui l’ai tuée. »

Elle se tut. Les voyageurs, émus par l’histoire qu’ils venaient d’entendre, ne disaient non plus mot. Madeleine pleurait, la main toujours posée sur l’épaule d’Isseu, dont le visage, désormais, était étrangement calme et serein. Sa confession était achevée. Elle avait révélé ce qu’elle croyait être son crime. Son histoire était terminée, et son récit l’avait libérée. Elle inspira profondément, cependant que dans les esprits et les cœurs de ses compagnons d’infortune, les jugements s’abattaient sur cette femme qui avait maudit une enfant dans un accès de jalousie, de rage, de douleur. Isseu, après quelques secondes au cours desquelles son sort fut scellé, reprit, de sa voix douce :

« Aujourd’hui, Khady est toujours vivante, mais internée à l’asile psychiatrique. Elle ne reconnaît plus personne, et à déjà essayé de se tuer deux autres fois, depuis sa première tentative. Je vis seul avec Lamine, dans cette villa que hantent tant de présences, tant d’absences, tant de vies et de morts, tant de souvenirs. Je passe mes journées à souhaiter ma propre mort ; Lamine passe les siennes à écrire. Il publiera bientôt un nouveau recueil : Les Floraisons du Malheur. Je ne le lirai pas. Car ce recueil, c’est moi qui en suis le vrai auteur : j’en connais tous les funestes vers. »

Ces paroles, vraies, belles tristes, tragiques, bouleversèrent l’auditoire.

« Voilà mon histoire, dit Isseu. »   

Voir les commentaires

Le Diable en Sept- Roman d'un drôle de Voyage- Partie 7 (1)

10 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Ecrits de jeunesse.

Chapitre VII : Isseu.

 

« Je m’appelle Isseu, nom presque banal, j’en conviens, pour le crime que j’ai commis. Je ne sais plus mon âge : j’ai arrêté de compter après mon horreur, je n’en avais plus la force, pas plus que je n’en voyais le sens : je savais juste que je me rapprochais de l’Enfer, et avoir cela comme horizon certain suffit à vous désespérer de vivre, et ce même désespoir est celui qui motive à souhaiter sa propre mort. Combien de fois n’ai-je, du fond de mes interminables nuits, souillée et criminelle, souhaité ne point plus revoir le jour ? La plupart des gens désespérés songent à leur propre mort sans vraiment la souhaiter. Les plus courageux se suicident. Mais le suicide est une lâcheté. C’est mourir sans avoir souffert. C’est mourir sans avoir payé. C’est la solution de facilité, que je décidai donc de ne pas emprunter. J’ai souhaité périr, donc, de toutes mes forces, sincèrement, alors que je m’efforçais au quotidien, face au soleil et au bonheur, de ne mettre fin à mes jours. Faisant cela, j’avais le sentiment, faux peut-être, mais suffisant en ce qui me concernait, de payer, en attendant une mort qui, je ne le savais que trop bien, ne viendrait jamais. Car les châtiments moraux ont ceci de terrible qu’ils sont lents.

-Quel ramassis de clichés ! Allons donc. Allez au fait, vous ne maîtrisez pas l’art de la digression. »

Hormis le dandy, tous les autres passagers semblaient tétanisés, soit que les premiers mots de cette dame les eussent apeurés, soit que la perspective de l’horreur à venir leur ôtât la chaleur de leur sang ainsi que la parole. Isseu, comme si elle méprisait les remarques de Mohamed, continua sans leur prêter attention.

« Longtemps, j’ai attendu la mort, dans l’espoir qu’elle me frappât, dans le désespoir de vivre. Elle vient à moi aujourd’hui, après toutes ces années. Aussi espéré-je que vous me tuerez. Je dois être la seule personne de ce véhicule à vouloir mourir. Ce n’est point par coquetterie, par une tentative de vous émouvoir, par ce procédé si classique de noircir le tableau pour provoquer la commisération, que je vous dis cela. Je ne suis ni dans la rhétorique ni dans le calcul : je suis dans la vérité. J’espère vraiment mourir ce soir. C’est le plus grand des services, sans doute, que vous pourriez me rendre. »

Cette annonce, faite avec la tranquille froideur que certaines vérités revêtent parfois, mit les voyageurs dans une étrange disposition d’esprit et de cœur. Car quoiqu’ils parvinssent tous à garder une certaine impassibilité, l’on ne pouvait douter que certains d’entre eux, nul ne saurait dire lesquels, par horrible réflexe ou par un égoïste calcul, ce qui était peut-être la même chose en ces instants, n’avaient pas manqué de se dire : « Cela fait un de moins ! ». Mais Madeleine, qui ne fut sans doute pas de ces personnes-là, on peut du moins le présumer, serra sa main sur l’épaule de la femme, comme pour lui dire : « vous n’êtes pas la seule ici à mériter la mort, ni la seule à l’avoir souhaitée, et vous aussi, méritez de vivre. »

« Vous feriez mieux, ma fille, reprit Isseu à l’intention de Madeleine, de ne point me prendre en amitié. Attendez de m’avoir entendue, attendez de connaître ce que j’ai fait, ne vous éprenez pas d’un monstre. Et puis, rajouta-t-elle d’un ton d’autant plus inquiétant qu’il contrastait avec la douceur de sa voix, nous sommes ennemies ce soir : aucune alliance n’est possible. Vous m’êtes très sympathique, mais… »

Elle se tut. Madeleine serra encore son épaule, dans l’élan d’un indéfectible soutien. Elle reprit, visiblement touchée par cette inconditionnelle tendresse :

« Enfin, pour en revenir à mon âge, je crois avoir quarante ans. L’on m’en donne souvent plus. Il paraît que je donne l’image d’une femme très mûre, ayant plus de cinquante ans. La vérité est que les tourments vous empèsent l’âme et vous flétrissent le corps, vous blanchissent les cheveux et vous voûtent les épaules ; ils vous creusent les rides, vous assèchent le visage. Le crime vieillit de cent ans ! Maintenant, écoutez.     

Je me suis marié jeune, à l’époque où l’on s’unissait encore par amour. J’avais dix-huit ans, de l’intelligence, je venais d’obtenir mon Baccalauréat et je me fichais de tout. Inutile de préciser qu’en ce temps-là, j’avais encore l’usage de mes yeux ; et sans me vanter, je puis dire qu’ils étaient beaux : de grands yeux marrons, très clairs, qui donnaient le sentiment que je portais des lentilles –artifices qui n’étaient pas encore d’usage, évidemment. Ma mère, qui était superstitieuse, avait, à l’insu de mon père qui était au contraire un esprit cartésien pur, couru je ne sais combien de marabouts afin que les mauvaises langues ne m’attinssent pas. Elle ne cessait de me répéter « Thiat baxul », « Laalal bant », « del wax Kaar, Macha Allah », et autres expressions dont je ne me souviens même plus, censées toutes conjurer le mauvais sort que les flatteries abusives peuvent jeter sur une personne ayant quelque talent, don, succès ou beauté. Je dois dire que je ne croyais pas beaucoup à ces choses-là : non par un simple cartésianisme comme mon père, mais plutôt parce que je croyais profondément en la bonté de Dieu. Je me mettais sous Sa protection et cela me suffisait : Il était plus fort et plus bienveillant que toutes les mauvaises langues de la Terre, et me protégeait. J’allais dans la vie avec cette idée-là, naïve mais si pure dans son innocence. Saint-Louis, ville microcosme où tout se sait par tous, de Guet-Ndar à Ngallel, le temps d’une traversée du pont, ville dont le bavardage inutile et les suppositions infondées sont les activités favorites, ville ramassée sur elle-même quoique donnant l’impression d’être étendue, unie dans sa beauté, solidaire dans ses rumeurs, magique dans ses eaux qui charrient les paroles et les pensées, Saint-Louis donc, avait vite fait de me désigner comme l’un de ses charmes les plus exquis, et je fus vite connue de tous, contemplée par les plus esthètes, dévorée des yeux par les plus pervers, draguée par les plus zélés. La rumeur me consacra. Je sentais et entendais les murmures qui se faisaient sur mon passage. En tirais-je gloire ? Oui : je n’avais que dix-sept ans. A cet âge, la gloire se quête, et la vanité vous devient une habitude, puis une vertu. Cela me faisait plaisir, certes, mais, je le redis, je mettais tout cela entre les mains du Seigneur. Reine de beauté à dix-sept ans, je ne savais trop que faire de mon succès précoce. Je ne savais vraiment ce que l’on me trouvait de particulier. Je n’étais pas laide, certes, loin de là, mais il me semblait qu’il y avait, indolentes, paresseuses et superbes dans cette ville qui épousait leur caractère, d’autres filles, d’autres femmes dont la beauté surpassait largement la mienne. Que de beautés se côtoyaient dans cette petite ville ! Ainsi qu’on le faisait pour la Corse, il me semble que l’on pouvait, et l’on peut sans doute encore, appeler également Ndar « L’île de Beauté. » Le charme des Saint-Louisiennes n’est pas qu’une légende, je puis vous l’assurer. Inutile d’en faire une dissertation, il faut y aller pour le voir. Passons.

J’ai rencontré Lamine Sokhna un jour que, en classe de Première, notre Professeur de Français, M. Camara, avait décidé de nous emmener assister à un colloque littéraire sur l’Africanité de la Poésie de Césaire, au Centre Culturel Français. J’étais alors au Lycée De Gaulle. Quoique la poésie m’intéressât alors fortement, je n’aimais pas trop ces rencontres où, me semblait-il, l’exhibition de la pensée l’emportait sur sa profondeur. Et au bal pompeux et ridicule des intervenants, qui essayaient, chacun, pour impressionner leurs collègues, d’imprimer du rythme, de la profondeur, du mystère à leurs mots, ce qui avait pour effet de produire un comique inverse, répondait le défilé imbécile des élèves des différentes écoles présentes. Rivaux cherchant à se séduire, ces élèves, dans une compétition souvent vestimentaire et psychologique, rarement intellectuelle, s’affrontaient à coups de regards, de mépris, d’indifférence feinte dont on espérait l’exacte opposée, de moqueries mesquines. Il est vrai qu’il y avait une certaine rivalité entre les quelques grands lycées de Saint-Louis ; dont les enseignants comme les élèves étaient les protagonistes. J’avais toujours l’impression que l’on venait à ces rencontres moins pour se cultiver, découvrir d’autres horizons d’une œuvre, que pour étaler sa culture, montrer son intelligence en toute bêtise, se charmer, se draguer, se séduire. De Césaire, ce jour-là, il fut finalement peu question. Dans un coin, entourée de copines qui n’avaient d’yeux que pour les garçons présents dans la salle, dont elles essayaient d’attirer l’attention sans pour autant perdre de leur superbe et de leur inaccessibilité –fait difficile, gymnastique physique et spirituelle qui donnait lieu de cocasses scènes de drague imbécile- je regardais étrangement ce peuple supposé être intelligent. Il y avait les filles du Lycée Ameth Fall, en blouses roses, qui comportaient dans leurs rangs, en même temps que des beautés remarquables, des laideurs exceptionnelles, et qui semblaient toutes, enfin, aussi intéressées par Césaire que Césaire par leurs blouses. Il y avait aussi les élèves du Prytanée Militaire, hautains et méprisants dans leurs tenues kaki, vaniteux jusque dans la façon dont ils tenaient leurs bérets, orgueilleux, dragueurs et prétentieux, mais qui avaient l’excuse, pour beaucoup d’entre eux, de l’intelligence. Je n’aimais pas leur arrogance. J’en connaissais certains, qui avaient à maintes reprises tenté de me draguer. Je suppose que c’est leur école qui doit leur inculquer cela.

-L’intelligence, si elle est pure et lumineuse, peut excuser l’arrogance, madame. Et vous n’étiez pas très originale dans l’image que vous aviez du Prytanée, elle est encore très répandue, même aujourd’hui. »

Daouda n’avait pu se retenir : il avait coupé Isseu avec fougue et même colère.

« Tu dois être un enfant de troupe, je reconnais ce ton qui n’admet pas l’erreur. Ton emportement est normal : vous autres, ne supportez pas que l’on jette sur votre institution un regard autre que respectueux et admiratif. Cette fierté est votre force, mais aussi l’une de vos grandes faiblesses. Enfin, ce n’est pas mon propos. 

-Alors arrêtez de mêler le Prytanée à cela, et racontez-nous votre histoire horrible.

-Ha ha ! Vous êtes impétueux, jeune homme, lança le dandy. »

En ce moment, Madeleine, que la présence  de Daouda avait jusque là rassurée, lui décocha un de ces regards réprobateurs que les femmes seules savent lancer, et qui vous couvrent de remords. Elle ne supportait pas que l’on s’attaquât à Isseu. Daouda cependant ne s’excusa pas, et regarda Madeleine sans ciller, avec un air de défi, presque de mépris, et qui disait : « je défendrais mon école envers et contre tout et tous, même si pour cela tu dois me haïr. » Ils s’affrontèrent ainsi pendant quelques secondes, sous les rires étouffés de Mohamed, le dandy qui partageait le siège du fond du véhicule. Et leur histoire d’amour fut sur le point avant même d’avoir vu le jour.

« Il vous faut hélas ! faire une croix sur elle, mon cher ami : vous préférez l’honneur de votre école à ses faveurs ; elle, préfère l’affection d’Isseu à la vôtre. Ainsi va ce bas monde, qui n’est qu’une vulgaire affaire d’intérêts, de choix, de préférences individuelles. Vous voilà désormais ennemis ! C’est réglé. Mais dites donc, cher Isseu, continuez, les kilomètres défilent et notre mort approche. Ce serait con si nous mourrions tous sans nous être confessés. Vous parliez d’un certain Lamine Sokhna, si mes souvenirs sont bons. Dois-je comprendre que ce fut lui que vous épousâtes ? Poursuivez et ne prêtez pas attention aux caprices et jolis emportements de ces jeunes âmes.

-J’y venais, fit Isseu qui semblait pour une fois être reconnaissant à l’homme derrière lui d’être intervenu. Ce colloque, donc, me semblait des plus vains et des plus inintéressants jusqu’à ce Lamine Sokhna intervînt. On le présenta comme un jeune et brillant professeur de l’Université Gaston Berger, qui venait fraîchement, et avec brio, de réussir l’agrégation de Lettres Modernes. Le présentateur le couvrit d’éloges, en mentionnant la thèse qu’il avait faite sur la Poésie de Césaire, qui avait été récompensée du Prix Senghor de la meilleure Thèse sur la poésie et, surtout, en répétant à toute l’assistance que Lamine Sokhna était aussi, en plus d’un lecteur attentif et passionné de poésie, lui-même poète, qui avait publié un recueil salué par toute la critique et l’université sénégalaise, et qui était en lice pour le Prix littéraire du Président de la République, la plus prestigieuse des distinctions littéraires du pays. On l’applaudit chaleureusement, et Lamine Sokhna monta sur l’estrade, s’installa à la table des intervenants, et commença son discours. Pour la première fois depuis l’ouverture de ce colloque, toute l’assistance sembla captivée, attentive, emportée, intéressée. Cela prouvait bien qu’il y avait de l’intelligence là, qu’il suffisait juste de stimuler avec assez de talent pour qu’elle se manifestât. Du talent, Lamine Sohna en avait. Il parla de Césaire l’Africain avec passion, amour, mais aussi avec rigueur, étayant toutes ses thèses, révélant à l’auditoire des pans inconnus, obscurs ou mal compris de l’œuvre du poète martiniquais, osant des réflexions originales, différentes des soupes tièdes et convenues que l’on avait jusque là servies, et que tout le monde avait bues à la nausée, explicitant la Négritude de Césaire, ses nuances –et non ses divergences- d’avec celle de Senghor et de Damas, analysant la beauté et la complexité de la protéiforme œuvre de Césaire le polymorphe aux écrits polysémiques et polyphoniques. Il explora minutieusement les autres recueils du « nègre fondamental », expliqua pourquoi, plus peut-être que dans le Cahier, c’est là, dans les écrits postérieurs, que l’on pouvait trouver l’africanité de Césaire. En lui, l’on sentait, en même temps, le passionné enfiévré et le professeur rigoureux et méthodique ; l’admirateur et le théoricien ; le lecteur de cœur et le lecteur d’esprit. Il était éloquent sans être verbeux, orateur sans verser dans l’emphase d’apparat de la rhétorique, drôle, calme, mesuré, érudit, limpide, clair. Mais surtout, l’on sentait le poète parlant du Poète, le poète parlant de la Poésie. Il faisait montre d’une de ces sensibilités, que seuls les poètes peuvent avoir en parlant de leur Art. Son exposé, qui relevait de la démonstration et de l’exercice d’admiration, qui parlait de l’œuvre et de l’homme sans pathos, avait quelque chose de touchant, qui tenait le public en haleine. Il fallait entendre sa voix, douce mais déterminée ; il fallait le voir, retranché derrière d’épaisses lunettes, voir son front large et dégarni quoiqu’il dût avoir une trentaine d’années à peine, ses pommettes saillantes, son corps que l’on devinait vigoureux, sa peau claire, l’élégance de sa gestuelle. Il fallait le voir, tantôt, s’énerver parfois sous l’effet de la passion, et tantôt, timidement, comme s’il se fût excusé de cet écart, baisser la voix jusqu’au murmure. Lorsqu’il eût terminé, l’auditoire resta pétrifié, comme insensible à sa prestation puis, peu à peu, lentement et de façon disparate d’abord, de plus en plus vite et uniformément ensuite, la salle applaudit, et se leva. Comme tous, j’avais été charmée par l’érudition de Lamine Sokhna. Cela s’arrêta là. Mais ce qui nous lia véritablement n’advint que plus tard. Il y eut après le colloque un pot offert par le Centre Culturel, auquel toute l’assistance, élèves, intervenants, professeurs, participèrent. Là, à côté du spectacle navrant de la masse qui grouille devant une nourriture inespérée, se poursuivaient les dragues, les avances, les efforts pour impressionner. Autour de quelques perroquets qui faisaient leur roquet devant un auditoire aussi facilement influençable qu’ébahi, des élèves se regroupaient et buvaient les paroles vides de sens mais prophétiques. Tout cela, au bout de quelques minutes, me donna la nausée : je sortis avec une seule bouteille d’eau, et entreprit de prendre un taxi pour rentrer chez moi. C’est à la sortie du centre que, seul, fumant, les yeux levés au ciel, je trouvai Lamine Sokhna. Je fus surpris et, maladroitement, m’arrêtai brusquement, le regard interrogateur. Il avait pourtant bien le droit d’être là, de ne pas se mêler aux autres et de fumer. Mais il y avait quelque chose dans son attitude qui fascinait et faisait presque peur : il semblait absent, non pas d’une absence temporaire, que provoquerait quelque rêverie, mais une vraie absence, constante, infinie. Son corps lui-même semblait se défiler au monde : vous eussiez dit une de ces sculptures de Giacommetti, grandes, effilées, squelettiques et rêveuses, et qui semblaient s’évaporer vers le ciel. Il semblait étranger à tout. Je restai quelques secondes ainsi, à le regarder étrangement, moi-même perdue dans des pensées que je ne saurai rendre aujourd’hui. Aussi ne remarquai-je pas tout de suite qu’il m’avait vue, qu’il ne regardait plus le ciel mais me fixait derrière ces énormes lunettes d’un regard où jouait je ne savais quel sentiment. Je mis quelques secondes à émerger, puis, voyant qu’il ne disait rien, et continuait à me regarder, comme attendant une réponse, avec une espèce de grimace dans le visage, qui ressemblait vaguement à un sourire, je me rendis compte de la bizarrerie que je devais lui inspirer, et tentai alors de me ressaisir :

« Pardon ? Excusez-moi, j’étais perdue dans mes pensées…

-Je ne saurai vous reprocher cela, je suis moi-même souvent égaré dans les miennes. Je vous disais juste bonjour. »

Sa voix était douce, et maintenant qu’il n’y avait plus le micro pour l’altérer quelque peu, je remarquai l’élégance de sa diction, qu’il avait mesurée, respectueuse de la syntaxe, polie. Il souriait, j’en étais maintenant sûre.

« Ah… Excusez-moi, je n’avais pas entendue. Bonjour Monsieur Sokhna.

-Oh, vous avez retenu mon nom ? fit-il avec une réelle surprise teintée de joie.

-Oui, j’étais au colloque tout à l’heure, j’ai suivi votre intervention. »

Il me semblait que j’étais froide, et ma voix elle-même me paraissait changée, sèche, étouffée, comme si l’on m’étranglait.

« Ah ! Oui, oui… L’intervention… Je vous ai vue, oui. Vous étiez au fond de la salle, à l’extrême gauche. »

Je dus prendre à ce moment-là un air étrange, gêné ou réprobateur, car mon interlocuteur s’empressa, lui-même visiblement confus, de reprendre la parole.

« Ah, j’espère n’être pas malpoli, je ne voudrais pas que vous vous fassiez des idées, Mademoiselle… Excusez-moi, je suis tout confus… Je ne me serai jamais permis, croyez-le bien. C’est simplement… Ah, Désolé ! »

Il s’arrêta, et leva les yeux au ciel, comme s’il lui en voulait. Je ne savais que dire ou faire. J’étais gênée de l’avoir, sans vraiment le vouloir, plongé dans cet état, et en même temps, la scène avait pour moi quelque chose d’amusant. Je regardai cet homme à l’intelligence supérieure, ce poète, dont la maladresse d’adolescent le rendait si étrange et étranger. Je le fixai un instant, puis sourit. En hésitant, il risqua un regard vers moi, et voyant que je souriais, me regarda alors franchement, et sur son visage mangé par ses lunettes, se peignit la même grimace, faite de jovialité et de confusion mêlée.

« Je ne suis pas un voyeur, Mademoiselle, je vous le jure ! lâcha-t-il brusquement, en baissant la tête ! »

Ce mot fut si soudain, si inattendu, si incongru, si en décalage avec ce que je pensais à cet instant, que je ne pus m’empêcher d’éclater d’un rire qui devint vite fou, et que je lui transmis aussitôt. Nous passâmes quelques minutes ainsi à rire, franchement, doucement d’abord, puis de plus en plus bruyamment. Il avait un rire mécanique et drôle, comme s’il aspirait tout l’air qu’il pouvait avant de le transformer et d’en faire un esclaffement bref, répété. Cela rajouta à mon hilarité, et le fait également qu’il essaya de parler alors que des larmes lui coulaient des yeux et que ses côtes se convulsaient n’arrangea en rien la chose.

« Je vous… hou hou, hi hi, ha ha… Je vous prie mademoi… Ha ha, hou hou, hi hi… Je vous assure que je ne… Ho ho ho ho… Pas un voyeur… Ha ha ha ha… Vous jure… »

Racontant cela, la dame s’était elle-même mise à rire, comme le souvenir de cette scène l’y replongeait, avec les mêmes effets.

« Au bout d’un temps, je ne sais plus combien, nous réussîmes enfin, non sans de colossaux efforts, à nous arrêter. Je crois que nous n’avions tous deux pas ri ainsi depuis bien longtemps. »

« Je n’avais plus ri ainsi depuis des années, merci, mademoiselle, m’avait-il dit.

-Mais je vous en prie, répondis-je en étouffant un dernier hoquet. Je vous en prie, même si je vous signale que c’est vous qui m’avez fait rire. Je vous remercie alors à mon tour. 

-Nous voilà quitte, en ce cas ! »

Ma voix avait retrouvé son timbre naturel, et je paraissais plus détendue –l’effet du rire sans doute. Il me regarda puis, retrouvant un air totalement sérieux, m’expliqua qu’il aimait bien, alors qu’il donnait une conférence, lever les yeux vers la salle pour guetter ses réactions, particulièrement lorsqu’il énonçait une thèse inhabituelle. Il rajouta qu’aujourd’hui, j’avais été la seule à sembler réactive à ce qu’il disait, la seule qui n’était pas penchée sur son cahier pour noter, la seule personne de toute l’assemblée, enfin, à écouter, à froncer les sourcils, à n’être pas d’emblée d’accord. « Tous les autres buvaient religieusement mes paroles, et je n’aime pas ça. »

« Nous discutâmes longtemps encore. Il avait la discussion agréable, je lui posais quelques questions, lui signalait mes désaccords, mineurs mais réels, avec certaines de ses pensées ; ce qu’il admit volontiers. Il me félicita pour ma perspicacité, et me dit que j’étais l’une des rares personnes qui semblaient comprendre ce qu’il disait, sans le traiter de rêveur et de poète. Oui, je l’avoue, il me charma à ce moment-là. Son esprit me charma, et j’étais assoiffée d’esprit. La plupart de mes prétendants étaient bêtes. Lui, ne cherchait manifestement pas à me charmer, mais le fait est qu’il le faisait, ce qui est sans doute le plus efficace des tours de charme. Il arrivait, au cours de la discussion, que je le contredis juste pour le voir s’agacer de son imprécision, réexpliquer sa pensée, lever les yeux au ciel, être passionné, emporté. Il ressemblait dans ces moments-là à un ange. Je tombai sous son charme là, inutile de faire durer le suspense. A la fin de notre discussion, alors que les autres allaient sortir, il me remercia et me dit qu’il s’était beaucoup enrichi en me parlant, et qu’il n’arrivait pas à croire que je fusse seulement en classe de Première.

« Au revoir, Mademoiselle…

-Au revoir Monsieur Sokhna, ce fut un honneur, et un plaisir. »

Je me retournai, déçue, et m’éloignai. Mais au moment où je hélai un taxi, quelques minutes plus tard, j’entendis sa voix derrière moi. Il était essoufflé, et semblait avoir couru :

« Pardonnez le mufle que je suis. Vous connaissez mon nom ; je ne vous ai même pas demandé le vôtre. Mademoiselle… ?»

Je réussis à cacher l’éclair de joie qui zébra mon cœur, et avec cette sorte d’indifférence et d’impassibilité qu’une femme heureuse et charmée, mais fière, seule, peut imprimer à ses traits, je lui répondis :

« Fall. Isseu Fall.

-Vous déclinez votre identité comme James Bond la sienne, Mademoiselle Fall, me répondit-il en riant. Enchanté. Voudriez-vous que l’on se revoie ? J’aimerais beaucoup. »

Il avait parlé sans gêne, sans timidité, franchement, mais avec ce sourire, ce regard si énigmatique que protégeaient ses lunettes, cet air intelligent, bienveillant.

« Volontiers, Monsieur Sokhna, répondis-je, en cachant mal, cette fois-ci, ma joie et mon trouble. »

Il sourit, visiblement soulagé, sortit un papier sur lequel il griffonna quelque chose, et me le tendis, tandis que le chauffeur de mon taxi s’impatientait : « Miss, je n’ai pas que ça à faire, defal lu xess ! »

Je pris le papier à la hâte, ne le lut pas tout de suite, et dit au revoir.

« Me permettrez-vous de payer la course ?

-Hors de question, Monsieur Sokhna.

-Appelez-moi au moins Lamine, je vous prie.

-Si vous arrêtez de me vouvoyer, lançai-je à travers la vitre ouverte. »

Il n’eut pas le temps de répondre que le taxi était déjà parti, l’aspergeant d’un nuage de fumée noire. Entre Lamine et moi, ça a commencé ainsi. »

« Ndeïssane ! dit la grosse dame de sa voix si désagréable !

-Je ne comprends pas, madame, pourquoi vous nous avez raconté tout cela. Je ne vois pas de crime, ni d’horreur.

-Je vais y arriver, mon cher monsieur, un peu de patience, répondit Isseu à Gabriel, l’homme à lunettes à côté d’elle, qui avait été l’auteur de la remarque. Et si je vous ai raconté tout cela, c’est à dessein que vous compreniez mieux la suite. Je voulais vous décrire quel genre d’homme est Lamine…

-Est ? Il n’est donc pas mort ! Ce n’est donc point lui que vous avez tué ! Cela devient intéressant ! Continuez, Isseu, je vous le commande, je porte le nom de votre prophète, ce drôle ! »

A l’avant, le vieillard dit deux astafiroulah et trois subhanallah, cracha, serra son chapelet. Nul, hormis Macodou qui voyait tout, ne remarqua cela. Aussi le chauffeur sourit-il en voyant ce vieil homme que les provocations du dandy à l’arrière horripilaient, effrayaient sans qu’il ne pût rien y faire. Il se demanda ce que dévot cachait derrière sa piété, ses boubous, son masque de martyr de la religion. Macodou se tourna alors discrètement vers l’homme à ses côtés, qui s’appelait Cheikh Ahmadou, et le regarda pendant quelques instants, de biais. Dans la nuit de cette route que quelques lampadaires mourants éclairaient irrégulièrement, le chauffeur put voir le profil du vieil homme : c’était un profil tourmenté, torturé par des rides qui semblaient être chacune le siège, le sillon, le vallon, l’ornière, d’un remords, d’une faute, d’une expiation à faire. « En voilà un qui a grandement péché, et l’étendue de son péché se mesure à la grandeur de sa foi présente. Paradoxe des criminels qui se repentent ! » pensa Macodou, avant de se tourner et de fixer à nouveau la route. Il ne prêta dès lors plus attention au vieillard, d’autant plus qu’Isseu, au deuxième rang, avait recommencé à parler, de cette voix si suave dont se demandait comment elle pouvait appartenir à une criminelle.

« Lamine m’avait écrit son adresse sur ce fameux bout de papier. Il habitait seul, dans le Quartier Nord, sur l’île. Sa condition de jeune professeur lui assurait un certain aise, que l’on voyait à sa demeure. C’était une magnifique villa en briques rouges, qui avait gardé des vieilles bâtisses coloniales leur charme décati, leur majesté surannée. L’intérieur était sobre, décoré avec goût. Il y avait, en plus de la cuisine et d’une salle de bains, trois chambres meublées, spacieuses, toutes équipées de salles de bain intégrées ainsi qu’un magnifique salon dont une grande bibliothèque remplie d’ouvrages divers était le joyau. « Mon livre se vend plutôt bien » avait-il répondu à mon regard interrogateur et ébahi devant une telle aisance matérielle. J’allais le voir souvent. Les mercredis soirs d’abord, les mercredis et les samedis ensuite, puis, peu à peu, tous les jours. Il était très correct, et alors qu’il aurait, toutes ces fois, pu me demander de rester dormir –ce que je n’aurais à pas refusé, lui faisant entièrement confiance, il me demandait toujours de rentrer, pour ne pas inquiéter mes parents et ne pas leur mentir. Il était d’ailleurs très gêné que l’on se voie ainsi, en cachette, sans l’approbation de mes parents. Il est vrai que j’étais encore mineure, et lui, avait en réalité, malgré une calvitie fort précoce, vingt-sept ans. Dix ans d’écart d’âge : l’on a vu pire. Nous discutions littérature, c’est autour de ce centre commun d’intérêt que se noua notre étrange relation, qu’aucun de nous ne refusait. Naturellement, après deux mois d’une fréquentation amicale, puis ambiguë sans être toutefois malsaine ni déplacée, il m’avoua ces sentiments. Ce fut la première fois que nous nous embrassâmes. Le lendemain, je le présentai à mes parents. Ma mère, qui était dotée de cet instinct maternel qui fait qu’une mère sait détecter et reconnaître immédiatement le bon parti pour son enfant, fut tout de suite heureuse et enchantée. Mon père, qui était lui-même professeur de philosophie à l’Université, fut plus circonspect, quoiqu’il eût déjà entendu parler de ce collègue dont on disait dans les couloirs de Gaston Berger qu’il était un génie. Mais au cours de leurs discussions, il apprit à se détendre, à connaître Lamine, et à l’apprécier tant pour son esprit que pour ses convictions morales. Lamine ne se cacha pas plus longtemps : un mois après avoir rencontré mes parents, il leur demandait ma main. Mes parents le prièrent d’attendre que j’obtinsse mon BAC, ce à quoi convint Lamine, heureux. Je passe sur mon année de terminale, au bout de laquelle j’obtins mon BAC avec une mention Bien, faisant la fierté de mes parents et de Lamine. Le sujet de Littérature, cette année-là était tombé sur la Poésie…

Deux mois plus tard, pendant les grandes vacances, je me mariais à Lamine, avec l’accord de mes parents, lors d’une cérémonie, que Lamine et mon père voulurent sobre, au grand dam de ma mère, qui l’eût souhaité plus « inoubliable ». Quant à moi, je m’en fichais : tout ce que je désirais, c’était partir de chez moi, et m’installer chez mon mari. Ce fut chose faite dès le lendemain de notre union. Cette nuit là, notre mariage fut consommé, et je découvris les splendeurs de l’amour… »

Isseu marqua en ce point une petite pause, et parut se remémorer de délicieux souvenirs. Elle reprit après quelques temps.

« La plupart des mariages ne connaissent que quelques années, voire quelques mois de grâce, avant que l’affreuse routine ne s’en mêle, et que la force de l’habitude, l’épouvantable obligation d’aimer non parce qu’on le veut mais parce qu’on le doit, ne pénètrent dans le ménage, et ne le rongent insidieusement, sous les yeux des amants conscients de la situation mais n’osant, par peur, par convenance, le dire. Mais notre mariage, à Lamine et à moi, jamais ne sombra dans la routine. Nous savions nous aimer sans grandes idées, simplement, sans s’encombrer. Nous nous aimions librement. Je crois que cela nous a sauvés, et nous sauve encore, car aujourd’hui encore, je l’aime comme au premier jour, sauf qu’entre temps, j’ai été criminelle. Je lui ai cachée le bonheur… Je l’ai… Je l’ai… »

A ce moment, la voix d’Isseu, qui n’était plus devenue qu’un murmure, se mua en un sanglot que l’on respecta. La dame aveugle pleura quelques minutes, silencieusement mais chaudement, son corps se convulsait de spasmes violents que les larmes, abondantes, causaient. Le poids du souvenir qu’elle s’apprêtait à confesser à cette assemblée d’inconnus devait maintenant lui peser sur le cœur dans toute sa force. Et l’on ne pouvait douter, à la voir ainsi, que cette confession était la première qu’elle faisait de son malheur. A avoir trop longtemps été son propre confesseur, dans la solitude tourmentée de sa propre conscience, l’on en oublie la souffrance et l’horreur de ses fautes : le temps les ensable et les recouvre, notre cœur les enfouit et ne les oublie pas, les cache mais ne s’apaise pas, renvoie la douleur à l’horizon mais marche vers cet horizon, lentement mais inéluctablement. Et le jour où l’on atteint cet horizon, le jour où refait face au passé, deux solutions s’offrent : ou l’affronter et souffrir, ou le renvoyer encore à l’horizon, le cacher et avoir l’illusion de ne pas souffrir. Mais l’on souffre toujours plus un jour, le jour où l’on n’a plus d’autre choix que d’affronter le souvenir, de n’avoir pas voulu souffrir avant. Et ce jour était arrivé pour Isseu. Elle souffrait, et cela se voyait. La confession d’une faute est comme une parturition : il faut nécessairement, avant la libération et le bonheur d’être léger, délesté du poids qui sourd dans les entrailles, souffrir, traverser les douleurs de l’enfantement, exposer son corps déchiré à des matrones pour la mère ; son cœur torturé à des confesseurs pour le pécheur. Et Isseu souffrait.

Pendant les quelques minutes qu’elle pleura, personne n’avait osé un mot. Madeleine seule avait reposé sa main sur l’épaule d’Isseu, et pleurait avec elle. Tous les autres avaient eu l’intelligence de respecter la douleur humaine, qui est toujours sacrée lorsqu’elle prend racine dans la nudité blessée de l’âme. Et tous, en ce moment, pensaient à leurs propres crimes.

Isseu se calma peu à peu. Gabriel et Madeleine la réconfortèrent comme ils purent, la grosse dame, Absa, lança de temps à autre quelques Ndeïssane fort inutiles, et Mohamed le dandy se taisait. Quand elle en eut la force et le courage, la dame reprit son récit.

« J’ai tué mon mari. Pas physiquement, mais moralement. Je lui ai ôté toutes ses forces. Voici comment. Lamine et moi avions convenu de n’essayer de concevoir un enfant qu’après l’obtention de ma licence de Philosophie. Mon père, et Lamine avait été naturellement d’accord avec lui, avait souhaité que je poursuive mes études au moins jusqu’à l’acquisition  d’un premier diplôme, pour n’être pas comme toutes ces jeunes femmes dont la scolarité s’arrête à jamais du fait de la grossesse et de l’éducation de leur progéniture. Je ne voulais non plus être comme celles-là. Aussi attendîmes-nous, Lamine et moi, quoique nous eussions envie de fonder une famille. Les trois années qui me séparaient de la licence parurent des siècles, que nous traversâmes silencieusement, comptant les jours, souffrant, nous soutenant. A plusieurs reprises, nous faillîmes trahir la promesse que nous fîmes à mon père, et céder au désir de faire un enfant. Mais à chaque fois, au prix d’un effort surhumain, nous nous retenions, et nous disions que le moment où nous le ferions serait d’autant plus beau que nous l’aurions si ardemment désiré pendant tout ce temps. J’acquis ma licence après trois années de travail et de retenue ; le soir même, nous faisions l’amour avec une passion folle, sans contraception d’aucune sorte

-Yaap ak Yaap ! dit Mohamed avec un sérieux imperturbable, qui fit rire l’enfant de troupe. Continuez, continuez, rajouta-t-il ensuite.

-Quelques semaines plus tard, j’eus la confirmation que j’étais enceinte. Le jour où j’annonçai la nouvelle à mon mari fut sans doute le plus beau de notre mariage. J’avais suspendu mes études, et me consacrais totalement à mener à bien cette grossesse si désirée. Lamine multiplia les attentions, devint maniaque, me choya,  fut présent, partagea mes craintes, mes nausées, comme s’il portait lui-même en son sein un enfant. Ma grossesse, d’ailleurs, lui inspira un recueil de poésie à la gloire de la femme, et il avait dédié ce chef-d’œuvre « à la femme aimée, qui n’a jamais été tant belle que portant le fruit d’un si fol amour, et à  l’enfant qui arrivait, miracle, bonheur, soleil. »

-Médiocre dédicace, siffla le dandy.

-Allez-vous donc vous taire ! hurla Madeleine, que le personnage à ses côtés excédait de plus en plus. Vous n’avez donc aucun respect, vous êtes détestable, désagréable !

-En effet, mademoiselle. Merci de vos compliments, je n’en espérais pas tant de votre part. Et oui : je consens à me taire, que cette chère dame aveugle achève son histoire. Mais j’avais bien le droit de penser que la dédicace était médiocre. Je dis non à la censure, ma chère. Continuez, Isseu.

-Neuf mois s’écoulèrent sans problèmes majeurs. La grossesse, grâce à l’attention de mon mari et à mes propres efforts, s’était déroulée à merveille. Lamine avait tenu à ce que j’aille à l’hôpital dès que sentirai les premières contractions, même infimes. J’y allai donc, et attendis. Trois jours après mon entrée à la maternité, je perdis les eaux. Lamine avait tenu à ce qu’on le prévînt dès que cela se produirait. On le fit, il arriva devant les portes de la maternité une demi-heure plus tard. Il ne put me voir, car le travail avait commencé. Une demi-heure après son arrivée, une sage-femme sortit de la salle d’accouchement, et lui annonça avec une mine sombre la mauvaise nouvelle : l’enfant était mort-né.

« Et ma femme ? avait-il eu la force de demander.

-Elle est vivante, mais très fatiguée, et inconsolable, Monsieur Sokhna. Je suis désolé, je sais ce que cela peut être comme souffrance, etc. »

Il paraît que Lamine s’était retourné, avait marché quelques pas, comme une ombre, vers un mur, puis s’était mis à le cogner violemment de la tête, jusqu’au sang, en criant : « Pourquoi ? » Et avant qu’on eût pu le maîtriser, il s’était évanoui. Lamine me raconte aujourd’hui qu’il n’a aucun souvenir de ce qui s’est passé tout de suite après qu’on lui eût annoncé la nouvelle. »

A cet instant, Isseu se tut de nouveau, non pour pleurer, mais pour sombrer dans une de ces méditations qui doivent être plus horribles encore que les peines, où l’esprit plonge tourmenté et sort dans un état de désespérance qui ne doit être très loin de la folie. Elle reprit cependant.

« Oui, nous avons perdu notre premier enfant. C’était une fille. On l’aurait appelée Mariama, comme la maman de Lamine, qui était morte en lui donnant la vie. Pourquoi l’avions-nous perdue ? Je ne sais pas, et cette question m’a torturée des nuits entières. Les premiers mois qui suivirent cette épreuve furent douloureux, je n’ai ni la force ni les mots pour vous les décrire. Retenez tout simplement que n’eût été mon mari, j’eusse été folle. La tristesse me rongeait, la culpabilité me détruisait, la honte m’accablait, la haine envers Dieu, ou la Providence, me défigurait. Lamine fut exceptionnel, malgré sa propre douleur, qui devait être au moins aussi grande que la mienne. Il rêvait tant d’être père… Combien de fois n’avais-je pas, en pleine nuit, surpris ses sanglots silencieux et étouffés ? Combien de fois n’avais-je pas ramassé dans la poubelle de sa table de travail des papiers chiffonnés, qui contenait de longs, sombres, beaux mais douloureux poèmes où il déversait toute sa peine ? Je ne sais comment il arrivait à être fort pour nous deux, je ne sais. Mais il l’était. Encore une fois grâce à lui, nous traversâmes cette période, et peu à peu, même si nous n’oubliâmes jamais totalement, nous nous remîmes à reprendre goût à une vie qui nous avait infligé sa première grande épreuve. Hélas, il y eut d’autres. Nous réessayâmes naturellement, lorsque nous nous sentîmes mieux, de faire un enfant. Nous n’y arrivâmes plus jamais. Les plus grands experts du pays se penchèrent sur la question : tous parvinrent à une semblable conclusion, à laquelle ni Lamine, et encore moins moi, ne pouvions nous résoudre : le traumatisme de mon premier accouchement m’avait rendue stérile. L’on nous dit partout que je ne pourrai plus jamais avoir d’enfant. Cette perspective seule me rendait folle, et je dépérissais. Lamine, cette fois-ci, malgré tous ses efforts, sombra peu à peu avec moi dans une espèce de dépression dont nous ne sortîmes que grâce à mes parents qui, ayant appris la nouvelle, s’empressèrent de venir s’installer chez nous. La présence et l’énergie de ma mère, particulièrement, furent extraordinaires. Je sais, et vous savez tous, l’opprobre que la stérilité d’une fille peut dans notre pays abattre sur une famille. Ce n’est pas seulement la fille, mais l’honneur de la famille tout entière qui est entaché, souillé, moqué. La mère de la fille, l’on ne sait pour quelle imbécile raison, est accusée d’avoir enfanté une stérile, et raillée. Mais ma mère, à ma grande surprise, ne prêta nulle attention à ces quolibets et à cette malveillance. Elle me sauva. Me donna une nouvelle fois la vie. Hélas, Lamine, mon cher Lamine qui avait été si fort, s’effondra. Rien, ni la compagnie de mon père, ni les consolations de ma mère, ni mon amour redoublé ne le tirèrent d’une peine qu’il ne prenait plus la peine de masquer. Il restait des journées entières enfermé dans sa bibliothèque, écrivant et lisant, ne mangeant rien ou presque, enfin, plus étranger au monde que jamais. Il était en train de mourir, et l’idée que c’était par ma faute m’était insupportable. Et quoique je m’en cachasse, je souffrais chaque jour de cette pesante culpabilité. Je savais très bien qu’il ne m’en voulait pas, qu’il ne me tenait pas pour responsable de ce qui nous arrivait ; je savais que lui également, était rongé par le remords, car Lamine est un de ces êtres qui ont un grand sens de la responsabilité ; je savais qu’il m’aimait encore, car il me le répétait, et me le prouvait dans les rares instants où il arrivait à dominer son spleen. Simplement, il était triste : de ne pouvoir avoir d’enfant avec la femme qu’il aimait, de ne pouvoir être père. Il ne me le disait bien sûr pas, mais je sentais qu’il était déçu, de ces déceptions dont rien ne sauve. Je sentais surtout qu’il était rongé par un profond sentiment d’injustice, d’incompréhension, de sourde et impuissante colère. Il avait toujours rêvé d’être père, voici maintenant qu’il était condamné à ne l’être jamais, du moins, pas avec moi. Il publia un autre recueil de poésie, dont la tristesse et l’absence de désespoir furent horribles. Il l’intitula, en référence à l’un des recueils de Césaire, et à un vers d’Apollinaire « Adieu, Adieu, Mon Soleil cou-coupé ». La critique acclama « cette sublime plainte d’un cœur en ruines. » La situation me devint vite insupportable. Dans les faits, Lamine essayait d’être toujours aux petits soins, et de me prouver son amour. Mais quelque chose en lui avait changé ; une flamme en lui s’était éteinte qui ne se rallumait que de façon trop intermittente. Il me regardait encore avec amour, mais au fond de ses yeux, furtive, je pouvais voir la triste lueur de la déception, qui flamboyait, intensément, avant de disparaître. Lamine n’était plus totalement heureux, malgré tous ses efforts pour le cacher, et les miens pour lui rendre le bonheur.

Un jour, alors que nous étions au lit, je décidai de lui parler, car je ne pouvais me résoudre à voir dépérir l’homme que j’aimais. Il m’avait sauvé une fois, c’était à mon tour de le soulager. Il n’y avait dans notre situation qu’une seule solution pour que Lamine reprenne goût à la vie : qu’il devînt père. Et puisque je ne pouvais lui donner cet enfant, une autre le lui donnerait. Par amour, je lui proposai alors de prendre une deuxième femme, faisant ainsi ce que peu de femmes eussent eu le cœur, le courage, l’amour de faire. La perspective de partager mon homme me déchirait le cœur, mais celle de voir périr mon homme dans mes propres bras, par ma faute, et sans que je ne puisse rien faire pour le sauver de la mort m’était plus insupportable encore. Oui : je lui proposai de me prendre un coépouse, chose impensable en ce pays, où la polygamie est le pire châtiment qu’une femme puisse endurer. Nous avions déjà eu à discuter de la polygamie : il n’était pas forcément contre, car il y avait des circonstances, pensait-il, où la polygamie s’imposait, mais disait qu’il ne serait jamais polygame, pour l’élémentaire raison que son cœur jamais ne pourrait aimer deux femmes simultanément sinon à être hypocrite avec l’une, ce qu’il ne voulait pas ; quant à moi, j’abhorrais cette pratique, que je considérais comme une humiliation de la femme, réduite à partager son mari avec des inconnues, réduite à n’avoir son mari que pour quelques jours, quelques misérables jours la semaine pour lui prouver son amour, une ou deux nuits ; réduite, avec, contre ses coépouses, à se battre comme de vulgaires chiens se disputant un bout d’os ; bout d’os qui les dominait pourtant ; réduite, enfin, à n’être qu’une parmi tant d’autres, ce qui est sans doute la pire des choses qui puisse arriver à une femme qui aime : n’avoir plus de différence, n’avoir plus de singularité. Vous n’ignorez pas tous les scandales qui éclatent à cause de ces histoires de coépouse qui tournent mal : les coépouses qui se battent, qui se haïssent, qui cultivent la haine entre leurs enfants, qui en arrivent même à haïr l’homme qu’elles ont un jour aimé.

-Mais Sokhna si, que faites-vous de la religion. Notre prophète, Salalahu Aley hi Wa-Salam, était polygame. Si vous êtes une bonne croyante, vous n’avez pas le droit de…

-Vous me faites rire, vous autres, avec vos arguments religieux, coupa, dans un ricanement ironique, Isseu, que la saillie subite du vieillard à l’avant avait piquée au vif. Oui, vous me faites rire. La religion n’est plus en ce pays qu’une coquille vide dont on use pour justifier l’inavouable. Le fait est simple, Monsieur, et je vais vous le dire, quoique vous le sachiez peut-être déjà : la plupart des Hommes sénégalais ne cèdent à la polygamie que pour satisfaire une libido qu’une seule femme ne parvient plus –disent-ils, ces prétentieux éjaculateurs précoces qui s’enduisent de dégueulasses mixtures pour pouvoir ne serait-ce que bander- à satisfaire. D’amour, il n’est plus question : tout n’est que plaisir, égoïste plaisir. L’argument religieux est spécieux ; pire, il est caduc ; pire encore, il est hypocrite. C’est la triste réalité de ce temps. Les hommes de ce pays baisent, et baisent encore. Les enfants qui pourront naître de ces unions : il n’est jamais sûr qu’ils puissent les entretenir. Or, sur le plan de la religion, y a-t-il plus odieux crime que de donner la vie à un enfant qu’on ne saura ni aimer ni entretenir, et que l’on voue à la déchéance ? Alors non, ne me parlez pas de religion ! Vous n’y croyez plus. »

Au sermon qu’on lui destinait, Isseu avait répondu par un autre sermon, dont la violence surprit bien des membres de cet équipage maudit. Les termes avaient été crus, le ton dur, la douceur de la voix avait disparu, et l’amertume du cœur avait jailli. Madeleine elle-même s’effraya quelque peu, et retira sa main de l’épaule d’Isseu quelques instants, avant de l’y reposer.  Un long silence s’installa après cet échange qui, une fois de plus, avait fait taire le vieillard, avec une violence inexpliquée. Mohamed parla le premier :

« Ces prétentieux éjaculateurs précoces qui s’enduisent de dégueulasses mixtures pour pouvoir ne serait-ce que bander ! Admirable descriptif. Je ne l’eusse mieux dit !

-Veuillez tous m’excuser, je me suis laissé submerger par la colère. Excusez-moi, mon père, reprit Isseu, qui avait retrouvé son calme et sa douce tristesse, quoique sa respiration fût encore haletante.

-Oh mais, ne vous excusez pas, cela gâche tout votre panache ! Je commençais à bien vous aimer, moi ! fit encore le dandy. Décevant.

-Excusez-moi, tous, surtout vous, ma fille. Je n’ai jamais su accepter que la polygamie, dans son expression actuelle, puisse être justifiée par la religion. Je n’ai jamais su accepter la polygamie, tout simplement. C’est pourtant elle que j’ai proposée à Lamine. Si cela pouvait le rendre de nouveau heureux, j’étais prête à consentir à ce sacrifice.

-Votre geste a été magnifique, madame, dit Gabriel, l’homme qui était à ses côtés, avec une sorte d’admiration respectueuse dans la voix. Est-ce que votre mari a accepté ?

-Dans un premier temps, il refusa. Sa morale, son amour pour moi, son incapacité, croyait-il, à aimer une autre femme, constituèrent les premiers freins. Il s’en voulut d’être tout le temps triste et de me rendre triste, pleura au creux de mon épaule, me demanda pardon d’être si égoïste et promit qu’il ferait des efforts pour oublier. Il les fit. Pendant plusieurs semaines, je retrouvai le Lamine d’avant : joyeux, passionné, plus présent que jamais. Je me dis alors qu’il était guéri, et il m’arriva même, pendant cette période, de rire de la proposition que je lui avais faite. Je crus que tout allait redevenir normal. Mais c’était mal connaître la profondeur de la déception dans le cœur de mon mari. Il retomba progressivement dans la léthargie et la tristesse, malgré ses efforts. Cela le prenait violemment, et il ne pouvait alors lutter. Je ne pourrai vous expliquer l’étendue de la culpabilité qui me saisissait alors de nouveau, plus lancinante que jamais. Une deuxième fois, par désespoir, par amour, je lui suppliai de prendre une deuxième femme. Je pleurai, le priai, lui demandai de le faire pour moi, sinon par amour, au moins par pitié. Lamine, meurtri, refusa encore. Quelques mois s’écoulèrent au cours desquels rien n’alla mieux. Nous ne nous parlions presque plus, retranchés, enfermés, prostrés chacun dans une douleur dont l’autre était la cause et, peut-être, la solution. Mais nous ne parlions plus : nous souffrions en silence. La troisième fois que je lui proposais d’être polygame, il accepta, le visage baigné de larmes, presque honteux.

-Ndeïssane…

-Lamine épousa Khady, une de ses collègues avec qui il avait noué une amitié très forte. Khady venait souvent à la maison : nous nous connaissions bien, et nous respections. Nous n’étions peut-être pas des amies, mais nous nous appréciions assez pour être de bonnes copines. Elle était du même âge que Lamine, et était divorcée. Elle connaissait notre histoire, avec Lamine, car ce dernier en avait fait une confidente. Aussi, lorsque Lamine lui demanda sa main, elle accepta intelligemment, ayant compris tous les enjeux de cette union. Je souffris, et incapable de cacher une douleur à laquelle j’avais contribuée, que j’avais même créée, je pleurai des heures entières, enfermée dans ma chambre. Puis, me reprenant, je me dis que Lamine serait de nouveau heureux, qu’il serait père, que Khady lui donnerait un enfant, et cette idée me redonna des forces. Je mobilisai alors toute mon énergie pour le mariage, m’activai, m’occupai de tous les préparatifs, devint exemplaire dans mon rôle de première épouse.

-Awoo buru Kërëm !

-Comme vous le dites, Monsieur. Je devins comme une reine, qui préparait l’accession de sa fille, la princesse, au pouvoir. Je m’occupai de la future mariée, ma future coépouse, peut-être ma future rivale. Je lui trouvai des habits, des cadeaux de mariage, et toutes ces choses dont une femme avait besoin. Je fis autant que je peux bonne figure, quoique mon cœur fût partagé entre l’idée de perdre une part de Lamine, et celle d’en retrouver une autre part. J’avais choisi le sacrifice. Je devais l’assumer. Je vis peu Lamine pendant cette période : il était rarement à la maison et rentrait tard, et les rares soirs où nous discutions, je sentais dans son regard fuyant une sorte de honte et de gêne par rapport à ce qui se passait. Il me dit même un jour qu’il voulait tout arrêter, annuler le mariage et sa demande, revenir avec moi. Je refusai, même si mon cœur, ou mon esprit, je ne sais plus, me criait le contraire. Le mariage eut donc lieu. La veille, Khady vint me trouver dans ma chambre. Je l’accueillis comme une sœur. Elle me regarda longuement, et avec un sourire bienveillant, me parla :

« Tu sais, Isseu, que je t’apprécie beaucoup. Tu es comme ma petite sœur. Je connais ton histoire avec Lamine, et je voudrais te dire que tu es l’une des personnes les plus courageuses que je connaisse. Lamine ne me l’a pas dit, mais je l’ai deviné : c’est toi qui es derrière ce mariage. Je crois en savoir la raison : tu veux que Lamine ait un enfant, vu que tu ne peux le lui en donner. Ce geste te grandit, et ton renoncement est sublime. Ce que tu fais, peu de femmes l’auraient fait. Moi-même n’aurais jamais pu le faire. Tu en es d’autant plus admirable. Quant à moi, je ne me fais pas d’illusions : je sais que Lamine ne m’aime pas, ou du moins, il m’aime d’un autre amour. Tu es la seule femme à être dans son cœur, et cela, nul ne le changera, et certainement pas moi. Mais…

-Mais tu aimes Lamine, achevais-je…

-Oui, je l’aime et sincèrement, en secret, depuis des années. Lorsque j’ai divorcé, il y a quelques années, il a été d’une présence et d’une aide exceptionnelles. Il m’a soutenue, moralement, financièrement. Il a été comme un père, comme un frère, comme un mari. Je suis tombé amoureuse de lui comme cela. Je pensais d’abord qu’il ne s’agissait que d’un élan de faiblesse, mais même quand j’allais mieux, je me sentais toujours aussi attaché à lui. Oui, je l’aimais. Et je l’aime encore. Je n’ai jamais eu le courage de le lui avouer. Et c’est au moment où j’allais le faire que tu es entrée dans sa vie. Il m’a parlé de toi tout de suite, et parlait de toi tout le temps. Je feignais alors d’être heureuse pour lui, mais je te jalousais, au fond. J’étais même, finalement, contente pour lui, car ne m’importait que son bonheur, mais j’eusse préféré, souhaité, que ce bonheur fût partagé avec moi. Je te l’avoue, je t’ai haïe. J’ai pensé en secret, lors de longues nuits, que tu ne le méritais pas, jusqu’au jour où je t’ai rencontrée. Il a suffi que je te voie, que nous discutions, que je vous voie, dans votre amour, dans votre complicité, pour que toutes mes haines et toutes mes jalousies disparussent. Vous étiez faits l’un pour l’autre, c’était évident. Et je connais trop bien l’amour, il m’a trop fait souffrir, trop procuré de bonheur, pour que je puisse jalouser deux personnes qui s’aiment. Au pire, je vous enviais ; au mieux, vous admirais. J’ai toujours été, ne t’en indigne pas, la troisième composante votre couple. Lamine me confiait tout : son impatience d’avoir un enfant, son bonheur de te savoir enceinte, ses angoisses quand tu étais grosse, et sa douleur lorsque tu perdis votre enfant. Il me parlait de ton courage, de son amour pour toi malgré tout, et de tout le reste. Son chagrin lorsqu’il apprit que tu étais stérile fut incommensurable : je fus la spectatrice de sa chute, de votre chute. Et pourtant, il t’aimait à la folie. Mais, je le savais, il voulait un enfant. Cette contradiction, cette impossibilité, ont failli le rendre fou. Je ne savais que lui dire, je n’osais lui proposer la polygamie, sachant qu’il refuserait, par conviction, mais surtout par amour pour toi. Je me tus donc, et essayais de le soutenir comme il m’avait soutenue. Il me demanda un jour ce que j’aurais fait si l’on me suppliait, par amour, d’être égoïste, pour penser à son propre bonheur. Je compris tout de suite que tu lui avais demandé de prendre une seconde épouse. Je ne répondis pas à sa question, mais lui dis juste qu’en amour, le bonheur n’est jamais égoïste : celui de l’un est celui de l’autre. Oui, Isseu, je te comprenais, et t’admirais. Je savais que Lamine te chercherait bientôt une coépouse. Et je savais que ce serait moi. Je le souhaitais, du moins. Lamine n’aurait pas eu la force et le courage de chercher une femme qu’il ne connaissait pas. Et moi, j’étais après toi la femme qu’il connaissait le mieux. Il savait peut-être que j’avais des sentiments pour lui. Aussi ne fus-je pas surpris lorsque, au bord des larmes, il me demanda en mariage. Je dis tout de suite oui, en pensant à toi, et nous pleurâmes longtemps. Je ne serai pas ta rivale, mais ta sœur ; pas ta coépouse, mais d’abord une amie. Nous avons l’amour de Lamine en commun, nous voulons toutes deux son bonheur. Rendons le heureux, car de son bonheur dépend le nôtre. Rendons le heureux, Isseu. »

« Je n’eus la force que de dire un simple merci à Khady. Nous avons pleuré ce jour-là, dans les bras l’une de l’autre."

Voir les commentaires