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Articles avec #solipsismes tag

Contradictions (I)

6 Mai 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

J’ai l’esprit baroque, et j’aime cela. Etre imprévisible, fuyant, fugace, mouvant, n’être, en un mot, constant que dans l’inconstance, m’a toujours paru être un signe de qualité, mieux : d’intelligence. Tout homme doit vivre de ses paradoxes, se délecter de ses contradictions, jouir des infinies variétés que peut lui offrir sa nature ; il n’y a que là, peut-être, qu’il peut éprouver ce qu’il y a de supérieurement beau et puissant chez lui : l’esprit. L’intelligence, c’est la contemplation des paradoxes du monde, et l’amour des siens propres. De cette définition arbitraire, je tire ce constat tout aussi arbitraire –donc authentique- que je suis un homme intelligent, cultivant, dans une frénésie et une curiosité jubilatoires, les multiples contradictions qui m’habitent et m’animent.

Cette série des « Contradictions », somme de courts textes réfléchissants, est l’expression de cette narcissique mais humble (voilà la première contradiction) observation de moi par moi-même.

Contradiction I : le dandy et le sobre

Le dandy : J’ai l’âme, l’esprit et, à quelques égards, la vie dissolue d’un dandy. J’ai le trait d’esprit fulgurant, le cynisme aussi facile que le mépris, l’admiration rare et sélective. Je n’aime rien tant que l’humour fin, de préférence acide, scabreux, douteux, absurde. J’ai la bêtise en haine. J’exècre le médiocre. Je me réclame esthète lorsque je suis sobre, et lorsque l’ivresse de la prétention me monte à la tête et au cœur, je me dis artiste. Je prône le raffinement en toute chose, ne croit qu’au Beau et à la supériorité de l’intelligence, méprise évidemment toute forme d’engagement, de cause, de soumission de ma liberté à quelque raison qui ne soit mienne. Je ne dis jamais peuple –quel affreux mot- mais utilise plutôt l’infâme plèbe, rejetant là-dedans tout mon dégoût des masses et de l’imbécile passion qu’elles charrient toujours. Le col de mes manteaux est toujours relevé, et lorsque je marche dans la nuit, mes yeux jettent sur la plèbe de bien hautaines œillades. J’aime la société des gens qui, d’une façon ou d’une autre, me ressemblent, et la solitude m’est également alliée : je ne m’épanouis jamais mieux que lorsque je suis seul avec moi-même. Ce n’est pas tant par mon style vestimentaire que je suis excentrique ou extravagant, mais par mon esprit, que je veille toujours à peindre d’une teinture originale et unique. Je suis amoureux des marges. Insensible à toute passion pathétique. Arrogant. Têtu. Provocateur. Rieur. Evidemment, comme tous les véritables dandies, je suis éternellement pauvre.

Mais, à côté du dandy, derrière le dandy, dans le dandy, il y a le sobre. L’homme simple, amical, fraternel, d’une timidité maladive. L’homme, calme, effacé, policé, doutant de ses capacités. L’homme dont le plus grand plaisir est d’être et de rire avec ses amis. L’amoureux. Le fils. L’aîné. L’exemple. Le travailleur. Celui qui déteste l’extravagance et lui préfère la sobriété de l’esprit. L’homme qui aime son peuple, et qui a conscience des devoirs qu’il a envers son pays. L’homme de l’ombre, qui préfère voir ses amis briller, et fait tout pour les faire briller. L’homme qui a peur des éloges, ne sait qu’en faire, les fuit non par modestie (je ne crois pas en cela) mais par simple timidité, ce qui, peut-être, est une autre forme de snobisme agaçant. Il y a le philosophe. Le mesuré. Le calme. L’homme sensible, naïf, incapable de prendre de la distance.

Ces deux natures, qui se trouvent bel et bien en moi —j’exagère à peine— ne sont pas exclusives : il ne s’agit pas d’une cohabitation à la Dr Jekyll et Mr Hide, où chaque identité, pour être, doit couvrir l’autre de son ombre et la confiner à l’absence : il s’agit plutôt d’un même bloc, mêlé, enchevêtré, inextricable, où simplement, par endroits, les saillies de l’une sont plus prononcées que celles de l’autre.

Je n’en préfère aucune et n’en condamne non plus aucune, évidemment. L’on ne mutile pas, l’on se comprend.

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Carnets littéraires (3)

15 Avril 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Relire.

 

La seule manière de lire et de comprendre véritablement une œuvre est de la relire ; et la relire inlassablement, curieusement, sans paresse. Il me semble que le secret essentiel des œuvres ne peut être touché que par là : à travers ces actes de reprises, méthodiques ou en dilettante, qu’ont leur fait régulièrement subir comme autant de séances de tortures, et au bout desquelles, tourmentées, harcelées, suppliciées, les œuvres finissent, devant notre opiniâtreté, notre curiosité et notre violent désir de lecteur, par céder, ou, pour être plus juste, par avouer. Et qu’avouent-elles donc? Rien de moins qu’un sens nouveau, une vérité nouvelle, des détails neufs, des morales inédites que, lors de la première —ou de la précédente— lecture, nous n’avions pas relevés.

 

Toute relecture, ainsi, est en réalité lecture, ou pour mieux dire, étape d’une Lecture : elle participe d’un vaste mouvement général de dévoilement de l’œuvre, commencé lors de la toute première lecture, et se poursuivant à travers les suivantes. Le pouvoir aléthique de la re-lecture est un pouvoir dynamique : il agit lentement mais, irrésistiblement, tend vers une découverte de plus en plus complète, cependant jamais réellement achevée, de l’œuvre. L’on ne lit jamais une œuvre : l’on ne fait que la relire toujours ; et de la même façon, l’on ne la comprend jamais totalement : par sa richesse mystérieuse, elle se dérobe toujours à la compréhension exhaustive et totalisante —j’ai failli écrire totalitaire— qu’en voudrait faire notre esprit. Les œuvres sont ainsi, lancées dans une fuite en avant éternelle, insaisissables ; nous les poursuivons, les rattrapons, croyons, par l’acte de lecture, les arrêter et les posséder, puis, au moment même où nous pensions les tenir, alors que nous semblions sur le point de les deviner enfin entièrement, elles sursautent et, telles ces femmes qui font languir leur amant fou de désir, s’échappent de nouveau, mignonnement. Alors, surpris par ce sursaut, mais étonnés plus encore par le paradoxal sentiment de bonheur qu’il a suscité en notre âme –paradoxal, car l’on se réjouit de ce qui devrait nous frustrer— nous nous remettons à sa poursuite, la rattrapons, la relisons, la regardons de nouveau nous échapper, recommençons quand même l’opération. Les œuvres n’ont que deux grands alliés : la lecture, par laquelle elles prennent vie —car aucune œuvre n’existe sans lecture— d’une part, et de l’autre, le temps, qui, parce qu’il permet la relecture, leur assure leur survie —puisque que relire, c’est redonner à l’œuvre une existence neuve. Toute belle œuvre surprend lorsqu’on la reprend. Cependant, une œuvre de littérature n’est pas comparable à du vin, et l’adage, appliqué au second, et disant qu’il se bonifie en vieillissant ne saurait valoir pour la première : il est vrai que la relecture ravit généralement en dégageant de l’œuvre des sens et des sentiments nouveaux et grandioses, mais il peut arriver qu’elle la révèle aussi sous un jour désastreux, transformant ce que l’on croyait être du génie lors d’une précédente lecture en une médiocrité absolue. Mais il reste, quel que soit l’effet qu’elle produit, que la relecture assure toujours une surprise. C’est cela qui est beau.

 

J’avais détesté La Route des Flandres lors de la première lecture que j’en fis : je trouvais que ce qui passait précisément pour être tout le génie de cette œuvre, sa composition (tout en analepses, en ellipses, en ruptures de discours, en déstructuration de la temporalité, en confusion volontaires des instances narratives) la desservait, et fragmentait tant le récit, que celui-ci en devenait indigeste ; je l’ai relu récemment et ai commencé à trouver cette construction géniale : ce roman, en tant qu’il essaie de rendre le flux de la mémoire, ne peut être linéaire, classique, balzacien. Il fallait qu’il fût écrit ainsi sous peine d’être faux.

 

La mort de Sounkaré, le gardien de l’usine dans Les Bouts de bois de Dieu, est supposée être tragique : le pauvre, vieillard boiteux, meurt parce qu’affamé, il s’écroule, trahi par ses forces et par sa canne, au milieu d’une espèce de décharge publique, où son corps décrépi est livré aux rats. La première fois que j’ai lu cette scène, j’ai ressenti cette puissance tragique. La deuxième fois, j’étais incapable de la terminer sans éclater de rire. Quelle mort comique ! Mais quelle comique mort !     

 

Je n’avais jamais remarqué, avant la quatrième lecture ou la cinquième lecture, à quel point la scène où Madame Aubain et Félicité s’étreignent est sublime. Je passais auparavant hâtivement sur ces quelques lignes, sans rien sentir qu’un vague sentiment de gêne, que les scènes trop clairement pathétiques faisaient naître en moi ; je m’y arrête désormais, et la gêne est devenue extase, émerveillement, ravissement. Je jubile, au bord des larmes, en lisant —c’est-à-dire en voyant— cette scène : « … Elles retrouvèrent un petit chapeau de peluche, à longs poil, couleur marron ; mais il était tout mangé de vermine. Félicité le réclama pour elle-même. Leurs yeux se fixèrent l’une sur l’autre, s’emplirent de larmes ; enfin la maîtresse ouvrit ses bras, la servante s’y jeta ; et elles s’étreignirent, satisfaisant leur douleur dans un baiser qui les égalisait. ».

 

« Je suis le Ténébreux, —le Veuf,— l’Inconsolé. » J’ai remarqué il y a seulement quelques jours que ces audacieux tirets succédant aux virgules sont peut-être ce qu’il se trouve de plus beau dans ce poème (je m’extasiais auparavant sur « Et la treille où le Pampre à la rose s’allie »). Rien ici ne me semble justifier leur présence : ni la grammaire, ni la syntaxe, rien. Cela est mystérieux. Poétique. Beau.

 

Toute relecture est acte d’herméneutique : elle permet de réinterpréter sans cesse une œuvre, donc une certaine vision du monde.

Toute relecture est acte d’heuristique : elle permet de découvrir et de redécouvrir un principe essentiel, sur lequel l’œuvre s’est bâtie.

Toute relecture est acte de maïeutique : elle permet, en interrogeant sans cesse l’œuvre, de lui faire accoucher d’horizons nouveaux qui, à leur tout, susciteront en nous des questions nouvelles.

 

Il n’y a en littérature qu’un seul malheur véritable : ne pas savoir relire. 

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Carnets littéraires (2)

25 Mars 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

 La littérature ou l’ordre du chaos.

 

Il faut continuer à parler du langage. C’est de lui que naissent tous les problèmes qui se posent à l’acte d’écrire et à la littérature en général, et de son questionnement incessant que surgit cette vérité, qu’à tenter toujours de répondre à ces (ses) maints problèmes, la littérature finit par un devenir un. La littérature n’a peut-être jamais été, parmi d’autres entreprises, qu’un effort pour répondre à la question —autotélique— de sa condition de possibilité : comment la littérature réussit-elle à être ? En d’autres termes, toute écriture s’interroge en creux sur la manière dont elle parvient, malgré la limite de son moyen, à produire, dessiner, esquisser, faire émerger, retrouver un discours, une expérience qui soient vraies ou qui atteignent à une part de vérité sur le Monde ou sur les Hommes. Il me semble que cette idée d’une littérature qui, au cours de son élaboration, s’interroge sur ce qu’elle est et comment elle est, a l’avantage de ne pas renvoyer dos à dos une conception essentialiste de la littérature et une autre, que l’on pourrait, pour la commodité qu’offre le terme, appeler existentialiste : elle les convoque toutes deux, et sans rien perdre de la puissance, de la singularité et de l’intérêt problématique de chacune. D’une part, en effet, la littérature, en s’interrogeant sur sa condition de possibilité, suppose une essence qu’elle se propose de retrouver, mais d’autre part, paradoxalement, cette découverte d’une essence secrète ou perdue n’est possible que par l’acte d’écrire ou de lire, qui suppose un cheminement, un tâtonnement, en tout cas, un mouvement dynamique. La littérature chercherait ainsi son unité par le biais de la diffraction et des éclatements qui se jouent lors de son élaboration.

 

Sartre, par exemple, ne répond jamais directement, d’un seul coup, à la question qui sert pourtant de titre à son essai Qu’est-ce que la littérature ?, dont la formulation elle-même laisse supposer une réponse claire, rapide, unie, et à laquelle le lecteur qui l’ouvre est en droit de s’attendre. Sartre ne répond pourtant ni clairement, et encore moins vite à la question; il sait d’ailleurs que cela est impossible, que la simplicité de la question n’implique pas l’évidence de sa réponse, et que sa complexité rejette toute rapidité d’analyse qui, pour brillante qu’elle soit, serait fatalement fausse, non juste, car arbitraire, incomplète. Alors Sartre pose, en plus de la question fondamentale, et pour répondre à celle-ci, trois autres, qui guideront sa réflexion : « Qu’est-ce qu’écrire ? », « Pourquoi écrit-on ? », « Pour qui écrit-on ?». Sartre écrit. Distingue. Théorise. Conjecture. Analyse. Mêle, tantôt dans un indescriptible chaos, tantôt selon une minutieuse, cohérente et très rigoureuse méthode, critiques, vues générales, observations particulières, lectures critiques de son temps. Il tâtonne, s’égare, assène ses certitudes, démontre brillamment, mais ne répond vraiment jamais. Le texte s’achève ainsi dans ce fatras de traits de génie et d’autres qui le sont moins. Il faut alors comprendre que c’est dans ce désordre, entre les critiques, les théories, la pratique que sa situation d’écrivain lui permet, le questionnement permanent sur le langage, sur la situation de l’écrivain (Cf  Situation de l’écrivain en 1947), sur l’acte d’écrire et de lire, sur le style, sur l’Histoire, qu’il faudrait chercher un ordre, une unité que l’on pourrait nommer, sans en être sûr —et c’est cela, ce doute éternel, qui est beau— littérature.

 

C’est évidemment la démarche de Sartre qui est intéressante, et non ses conclusions personnelles, sur lesquelles je ne m’attarderai pas, et que tout un chacun est libre de partager ou non. Allez les lire, si elles vous intéressent.

 

***

 

Meurtre permanent de la Littérature par la Littérature.  

 

Revenons-en à cette fameuse question, qui me semble être au cœur de la littérature, et à laquelle, je crois, la littérature essaie de répondre : comment réussis-je à être ? Il faudrait rajouter, pour que la question soit complète et plus claire : « … à être, à demeurer, à perdurer ? » Ces ajouts ne sont pas fortuits. Je pense en effet que ce qu’il y a de plus impressionnant dans la littérature est moins son être que sa capacité à s’incarner en plusieurs êtres, à renaître sous diverses formes, à demeurer, à perdurer, malgré ses morts permanentes. Curieuse expression que celle de morts permanentes de la littérature. Je ne débande pourtant pas d’un centimètre et la maintiens. La littérature meurt toujours, on la tue sans cesse. Mieux : il faut qu’on la tue. Toute littérature doit mourir, assassinée, pour être. Ce paradoxe est ce qui la fonde. Je m’explique.

 

J’écrivais dans la première note de ces Carnets que la littérature constate souvent son échec à dire les choses. En faisant vœu d’humilité, en se situant volontairement en-deça de son objet, elle reconnaît d’emblée son impossibilité chronique. Et c’est pourtant là, parmi ses propres ruines, qu’elle vit, essaie et parvient finalement, sans perdre son humilité, à sentir, suggérer et dire parfois quelque chose de l’ordre d’une vérité. C’est cette idée d’une littérature possible après avoir admis son impossibilité qu’il faut creuser et approfondir. Le langage, dès lors qu’il est conscient de sa finitude, tue la littérature : cette conscience de son impouvoir, de fait, est une négation : négation du verbe, mise en doute de sa capacité à décrire le monde et donc, par conséquent, négation et mise en doute de la littérature (si tant est que l’on s’accorde —ce qui ne va pas de soi— que la littérature est, sur un plan élémentaire, un usage du verbe pour parler du Monde). Plus clairement : le constat de la finitude du langage est en même temps celui d’une impossibilité de la littérature, donc d’une mort. Mais cette mort et cette impossibilité ne sont jamais que provisoires, et la résurrection de la littérature doit se produire. Mais avant, il faut s’interroger sur l’identité de meurtriers. Qui tue la littérature ? Etant donné que c’est le constat de la finitude du langage qui poignarde la littérature, il faut en déduire que ce sont ceux qui prennent conscience, qui constatent cette finitude qui, au premier chef, tuent la littérature. Qui, donc, constate l’impouvoir du langage ? La réponse me paraît évidente : ceux qui s’en servent pour en faire de la littérature. Les écrivains. La littérature est toujours assassinée par les écrivains. Ou du moins, je pense qu’un véritable écrivain doit nécessairement, un temps, tuer la littérature. Ce temps où il se mue en meurtrier est celui où, devant l’éclatante blancheur de la page, il se bat avec le langage, cherche le mot qui se refuse à lui et fuit, est en proie au silence. Pendant qu’il n’écrit pas, la littérature n’existe pas encore, à proprement parler. Elle est morte. Et ce n’est même pas l’écriture qui lui redonne pleinement vie : les vrais écrivains me semblent toujours écrire avec une forme d’insatisfaction, qui est la conséquence nécessaire de leur dégoût d’un langage qui se refuse à leur projet. Cependant, c’est parce qu’il écrit en sachant que le langage est un problème que l’écrivain fait de la littérature. C’est parce qu’il est insatisfait du langage, et parce qu’il doute de la littérature, que l’écrivain, paradoxalement, en fait. Son écriture est une négation, un meurtre de la littérature, avant que d’être sa profération, son affirmation. La littérature advient par une sorte de dialectique hégélienne : négativité, positivité.

 

Les vrais écrivains, pour faire de la littérature, sont obligés de la nier d’abord. Ils en font en la niant.  

 

Et sans doute cette phrase de Gabriel Bounoure, parlant du silence poétique de Rimbaud (il fallait bien qu’il arrive, celui-là, qui a, dit-on, le mieux désespéré du langage, en s’abîmant dans le Silence), « Et si la poésie ne pouvait échapper à la condition de receler et d’accomplir son propre désastre ? » (Cf Le Silence de Rimbaud : petite contribution au Mythe, 1991, Fata Morgana) dépasse-t-elle le seul cadre de la poésie pour s’étendre à la littérature tout entière.

 

C’est en ce point de rupture, intenable et mouvant, où la l’écriture s’abolit par son insatisfaction essentielle et renaît en dépit de cette insatisfaction, que la littérature se trouve.    

 

 

***

 

Chinua Achebe.

 

J’ai presque perdu le souvenir de mes lectures des deux plus célèbres œuvres de Chinua Achebe : Le Monde s’effondre et Le Démagogue. A ma décharge, je les ai faites il y a près de dix années. Il me reste cependant en mémoire, dans le Monde s’effondre, la trame d’ouverture : combat de lutte entre Okonkwo et Amalinze-le-Chat, ainsi nommé parce qu’il ne tombait jamais, battu seulement par Okonkwo. L’allusion à la lutte était une sorte de symbole pour représenter une culture autochtone ancestrale que l’arrivée des colons allait bouleverser. J’ai toujours préféré, dans les romans, la représentation d’une culture par son esquisse subtile, par le dessin de ses manifestations quotidiennes. L’affirmation brutale et sans ambiguïtés d’une thèse, le martèlement brutal d’une Weltanschauung, l’absence de nuances, n’ont aucun intérêt dans un roman. Il y a l’essai pour cela. Les détails d’une culture, ses insignifiantes beautés, ses petites habitudes qui en constituent la saveur, m’ont toujours semblé, dans la fiction, mieux valoir que les grosses ficelles sans finesse et les cries d’orfraies de vierges effarouchées du militantisme romanesque. Ecrire une culture en en esquissant simplement le quotidien. Il me semble que c’était là l’intelligence de romancier de Chinua Achebe. Il faudrait que je le relise. En attendant, reposez en paix, Sir Achebe. Et merci.                  

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Carnets littéraires. (1)

14 Mars 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Humilité de la Littérature. De l’indicible. Du Langage.

 

Soit qu’elle le feigne, soit que ce soit là son essence, ou du moins, l’une de ses essences, la littérature est souvent d’une remarquable humilité : cela me semble constituer, évidemment, et quoiqu’il en soit, l’une de ses plus grandes forces. Devant l’expérience humaine et les variétés de teintes, de situations, de sentiments, sublimes ou abjects, beaux ou hideux, dans lesquelles elle se décline, la littérature a tôt fait, bien souvent, de faire aveu d’humilité : elle concède d’emblée ne pas être en mesure de dire authentiquement ses sujets, admet n’être pas à la hauteur de son entreprise, accepte volontiers l’échec qui se dessine en perspective devant ce qu’elle a à accomplir. Mais cet aveu est en même temps vœu, et plus même encore que de concéder, d’admettre ou d’accepter simplement cet échec, comme s’il était un malheureux « fatum » qu’il subirait à défaut de pouvoir conjurer, la littérature le revendique et le souhaite. A cette question : « que peut la littérature ? », c’est la littérature qui répond en personne : « pas grand-chose. » Loin d’être un obscur défaitisme, c’est plutôt d’une forme de lucidité qu’il s’agit : la littérature, pleinement consciente de son impouvoir, se situe volontairement en-deça d’une réalité qu’elle a pourtant, paradoxalement, à prendre en charge.

 

La Douleur, le Bonheur, la Beauté, l’Amour, le Mal, Dieu sont l’affaire de l’Homme, donc de la littérature : ces sujets, en cela qu’ils sont fondamentalement humains, qu’ils interrogent inlassablement l’homme et que l’homme est incessamment aux prises avec eux, tantôt isolément, tantôt concomitamment, sont les parts d’une expérience essentielle, complexe, transcendante, que la littérature essaie, avec le moyen qui lui est propre, de comprendre, d’éclairer, de dire, d’explorer, d’arracher de la sphère de l’intime pour étendre à l’universel. Mais elle ne fait toujours qu’essayer, et c’est précisément dans cet essai qu’elle avoue n’être pas certaine de pouvoir jamais transformer que se trouve la tension qui la maintient en vie. La littérature affronte la vie pour en saisir la complexité, les nuances, les sommets de beauté comme les fosses d’horreur, mais cette ambition est toujours postulée : c’est que son moyen, le langage, est d’emblée reconnu comme finitude, insuffisance, incapacité. Là est le paradoxe : que n’ayant pas les moyens de ses ambitions, elle ne cesse cependant pas de les poursuivre. Cette humilitas chrétienne, qui se confond presque ici à une sublime et non moins chrétienne caritas (la littérature ne fait-elle pas don d’elle-même dans l’entreprise qu’elle sait impossible ?) se traduit par une question, à laquelle tout le problème de la littérature peut se résumer : « comment dire l’indicible ? » Autrement dit, comment traduire par le langage ce qui est mystère ? Comment traduire, par exemple, la question du Mal ? Comment parler de celle de Dieu ? Que dire d’authentique sur l’Amour ? Voilà l’affaire.

 

Dire ce qu’elle sait indicible : voilà le paradoxe que la littérature vit, et arrive pourtant à résoudre. En prenant la précaution de signifier que c’est de l’indicible qu’elle a à parler, la littérature se sauve ; son humilité ennoblit son échec. Son héroïsme est tragique : il est dans la tentative désespérée, mais à laquelle elle ne renonce pas, et ne peut d’ailleurs renoncer. La littérature est une prétérition éternelle. Elle dit toujours que ce dont elle a à parler est impossible à dire, indicible donc, mais par ce fait même, en parle déjà. Virgile humiliait déjà la parole littéraire face à l’expérience humaine qu’elle doit retranscrire lorsque, dans L’Enéide (L.II, v.3), il mettait ses mots dans la bouche d’Enée s’apprêtant à raconter à Didon le douloureux souvenir de la prise de Troie : « Infandum, regina, jubes renovare dolorem… » (Vous m’ordonnez, Reine, de rouvrir une indicible douleur. »

 

L’Infandum, c’est-à-dire l’indicible, c’est-à-dire encore ce que le langage peut ou ne peut pas, est l’éternelle épreuve de la littérature. Et celle-ci, quel que soit son sujet et la forme sous laquelle elle le traite, porte toujours en creux cette interrogation qui la ronge jusque dans son détail : comment dire cela ? Toute littérature, qu’elle l’avoue ou non, le reconnaisse ou pas, en soit consciente ou non, me semble d’emblée être, par son essence même, par le seul fait d’être posée comme littérature, une réflexion sur les possibilités du langage, c’est-à-dire méta-littérature.

 

Le mot est lâché, et il fait peur. Nombre d’écrivains, de critiques ou de lecteurs de l’époque, au nom d’une simplicité qu’ils invoquent à cor et à cri, et qui ne cache que leur méconnaissance, ou pire, leur rejet d’enjeux cruciaux de cette littérature, méprisent souvent cette dimension méta-littéraire. L’on veut désormais refuser à la littérature le droit qu’elle puisse être le propre objet de son entreprise ; l’on oublie qu’elle l’a souvent toujours été. Il paraît que la littérature n’aurait aucun intérêt à réfléchir sur ce qui la fonde et la permet, qu’elle s’enferme et perd de vue l’Homme et le monde en se repliant sur elle-même, et que l’autotélisme serait un péché. Sauf que l’autotélisme n’est pas une chose que l’on choisit ou non d’imprimer comme sujet à la littérature, il n’est pas une donnée que l’on peut détacher ou effacer de la littérature : il y est pour ainsi dire, naturellement. C’est par essence, donc toujours, que la littérature parle du langage, donc de sa genèse propre. Car à partir du moment où une œuvre se pose comme œuvre littéraire, c’est-à-dire œuvre usant du langage, elle s’interroge d’emblée sur le moyen de son avènement au monde, et l’interroge. Ce serait éluder la question du langage, si essentielle à la littérature, que de refuser, par peur de se confronter à la difficulté fondamentale de la littérature, par goût de la facilité, que la littérature, sourdement, parle toujours d’elle-même et de sa condition de possibilité, d’une certaine manière.    

 

La littérature n’arrive à atteindre à une part d’indicible qu’à la seule condition d’avouer sa limite. Et avouer cette limite, c’est penser le langage, qui est la seule morale (morale du langage) certaine de la littérature. Tout écrivain oubliant cette question devrait être pendu.  

 

***

 

Contre le « mysticisme littéraire ».

 

La littérature n’est pas une mystique, elle est une fête. Ou si elle est une expérience mystique, elle ne devrait jamais prendre fin qu’en une extase où la douleur d’écrire serait transfigurée pour, en dernière instance, se perdre sinon dans le plaisir, au moins dans l’apaisement de l’écriture.

 

Je ne peux concevoir qu’écrire soit si difficile que l’on en oublie de jouir –de jouir aussi, surtout, charnellement. Je n’ignore pourtant rien des difficultés que l’acte d’écrire, physiquement, mentalement, moralement, peut impliquer. Certaines expériences, pour être horribles, sublimes, extrêmes, ne peuvent être authentiquement rendues par l’écriture sans un certain prix, sans le risque, comme dirait Céline, de « mettre sa peau sur sa table ». Je sais qu’une écriture vraie, travaillée, vécue, accomplie sans tricherie, n’est pas dépourvue d’âpretés et de souffrances qui peuvent très rapidement soumettre à la Tentation du mysticisme littéraire. J’appelle mysticisme littéraire cette inclination, chez certains, à vouloir faire de la littérature le lieu d’une « Terreur » (Cf. Les Fleurs de Tarbes de Paulhan) inconnue, d’un monde obscur où tout serait transcendant et où le silence ou la difficulté à dire serait un –le seul- gage de qualité. J’appelle mysticisme littéraire cette propension à penser qu’il n’y a de littérature que celle de la souffrance, de la douleur, de l’expérience intime difficilement accouchée et perceptible par une seule conscience ou, au mieux, par quelques unes. J’appelle encore mysticisme littéraire la sacralisation exagérée de la littérature, qui en ferait un univers clos, hors de portée des profanes, compréhensible par une seule poignée d’élus.

 

La chose peut paraître paradoxale, car je suis de ceux qui pensent que la littérature, parce qu’elle cherche la –une ?- Vérité située au cœur de l’expérience humaine, est d’une certaine manière, sacrée ; de ceux qui pensent que « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature » ; de ceux, enfin, qui ne pourraient se passer de littérature. Mais ce qui me sépare du mysticisme, c’est que je suis aussi de ceux qui savent que la littérature est une entreprise d’extension, à l’échelle de tous les hommes, de ce qu’il peut se trouver chez un seul ; c’est que je n’ignore pas que la littérature est une tentative pour dissiper et non épaissir le mystère d’une vie humaine ; c’est que je sais également que la profondeur d’une œuvre ne provient ni du silence dont on cherche à l’envelopper ni de la difficulté qu’elle a eu à naître, mais bien plutôt de la capacité de son auteur à avoir pu, sans renoncer aux exigences de la langue et de la forme, sans céder à la facilité du relâchement du style, porter son expérience à un point si haut, qu’elle y pourra être vue et comprise de tous.

 

Il ne faut jamais oublier de s’amuser et de jubiler et d’avoir ses orgasmes lorsque l’on écrit. Car par-delà les affres que l’écriture peut receler, les souffrances, les hésitations, les désespérances, les intraitables exigences du style, la tristesse de certains sujets, la douleur de certaines expériences, derrière tout cela, il y une petite musique qui retentit : celle des mots ; un ruissellement cristallin qui bruit : celui de la langue ; un plaisir qu’il ne faut pas renier : celui d’écrire une belle phrase qui tinte…

 

L’acte nu d’écrire porte en lui-même sa propre jouissance.

 

***

 

Flaubert impersonnel ?  

 

  Je trouve paradoxal que Flaubert, qui a clamé partout son « idéal d’impersonnalité » dans son geste d’artiste, ait fini par être peut-être l’un des exemples canoniques d’un écrivain dont la biographie et l’étude de la vie privée ont pu éclairer l’œuvre d’un jour neuf, et qui n’était pas tout à fait superficiel. A la publication de Salammbô déjà, Sainte-Beuve, fidèle à sa méthode, avait commencé, assez rapidement toutefois (le débat se situait ailleurs dans ce livre), à suggérer cette approche. Flaubert s’était vigoureusement défendu, et avec cette ironie méchante donc savoureuse, qui est peut-être ce qui se trouve de meilleur chez lui. Mais c’est véritablement Sartre qui fera voler en éclats, d’une certaine façon, cet idéal d’impersonnalité. L’Idiot de la famille est très difficile, voir obscur par endroits, mais ce que j’en ai lu pour le moment ne manque pas d’intérêt, et l’approche est même séduisante. Qu’en eût dit Flaubert ? Il m’est avis qu’il ne serait pas demeuré sans rendre la politesse du titre à son auteur. J’imagine parfaitement bien le solitaire de Croisset traitant Sartre, sous sa moustache, « d’imbécile ». Et ce dernier de ricaner, en fixant sur son illustre aîné son regard écartelé…  

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Les Rêves dissipés III: la connerie.

22 Février 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Il fut un temps où, au sommet de mes ambitions les plus folles, aux extrémités les plus hautes et les plus grandioses des prétentions miennes, j’osais –oui, osais- placer la connerie –l’absolue connerie. Halte aux rires naissants, aux jugements hâtifs, aux accusations gratuites, aux étonnements surfaits : vous ne mesurez pas à côté de quel génie vous êtes passés : j’eusse pu être, avec un peu plus de soutien de votre part, le plus exceptionnel con qui ait jamais passé sur terre. Votre manque de discernement est à la mesure de ce génie que vous ne verrez jamais : immense.  

 

J’aurais pu être un con absolu. Un con sublime. Un con complet. Oui, définitivement : un con con. De toutes mes illusions perdues, celle-ci m’est la plus douloureuse à évoquer, car, jadis, la plus chère à mon cœur. Je ne serai jamais plus con. Mais s’il est vrai que les amours les plus douloureuses peuvent être les plus belles, souffrez, ô souffrez, vous, responsables de mon malheur et du vôtre, que je célèbre cette beauté avec la solennité et la tragique gravité qui conviennent. Entre ici, connerie splendide, et prends place, majestueusement, au panthéon de mes éloges.

 

Mon admiration pour la rhétorique requiert toutefois qu’avant l’éloge, je fasse un état des lieux de la connerie, ainsi qu’un réquisitoire contre ceux qui souillent cette grande condition.

 

Le total mépris dont ce temps couvre la connerie est proprement scandaleux, et mon cœur saigne en voyant comment la gens –c’est du latin, ignares- des cons racés, naguère hommes de qualité et de rang, a déchu, s’est éteinte, et est désormais traînée dans la boue de la mésestime et du déshonneur. La splendeur et la misère des cons est l’un des plus tragiques spectacles que l’histoire ait jamais présenté sur la scène des drames humains. J’en serai l’historien, le critique, le romancier. J’en fais le serment. Mais revenons-en à la chute du con, aussi pénible puisse-t-elle m’être. Con est devenu une insulte : c’est le premier signe de la perte de valeur et de sens que ce mot a accusé, ainsi que l’indice de la transformation, que dis-je, de la dégradation des épistémès de l’époque. La connerie, lignée d’élite autrefois, est désormais un foutoir impossible : on la prête au premier quidam venu, on en use pour qualifier n’importe qui, l’on en use comme insulte, comme jugement pour rejeter le tiers dans la sphère de l’inhumanité. Le renversement est en tout cas complet. Il n’est pas jusques aux contrées les plus vulgaires du langage, où cette dépréciation du con ne soit effective, et le pire est que ces expressions, symptômes de l’infâme parlure contemporaine, sont utilisées pour rire. Ce sont plutôt des larmes qui me viennent lorsque j’entends par exemple, gicler de quelque bouche rieuse et bête : « il ne faut pas parler aux cons, ça les instruit. » L’on fait outrage au con en ne lui témoignant pas le même respect et la même vénération que ce qu’il désignait à l’origine, et que Courbet a célébré avec tant de génie : l’origine du monde.

 

L’honnêteté et la lucidité élémentaires commandent de l’avouer : cette dégradation du con dans l’échelle des honneurs sociaux et humains à une cause que j’ai identifiée : la multiplication des cons. Trop de cons, plus de cons. Ou plutôt, trop de cons superficiels, plus de cons absolus. C’est l’éternelle antienne de la qualité qui meurt de la quantité. Il y a donc des cons, beaucoup de cons. Mais ceux, Dieu les maudisse, déshonorent la race à laquelle j’ai rêvé d’appartenir. Ces gredins, voleurs, falsificateurs, brigands, rabaissent le génie de la connerie ; et leur vice est aussi simple qu’il est dangereux : ils ont des prétentions. A quoi ? A l’intelligence. Voilà le drame de la connerie : être majoritairement représentée par  des individus qui prétendent être intelligents. Un con qui se pique d’avoir des lettres, qui prétend à l’intelligence, ne fait rien que tuer la vraie connerie. La connerie doit être absolue ou n’être pas : là est sa tyrannique beauté. En n’allant pas au bout de la connerie, en lui greffant ce je ne sais quoi de mêlé et de tiède qui affadit sa splendeur, ternit son éclat, altère sa franche saveur, ces hommes sans foi ni loi ni noix commettent un plus qu’une faute : un vice, plus qu’un vice : un crime, plus qu’un crime : un péché. Ce nauséabond relent d’intelligence dont ils compliquent la noble connerie est insupportable. La connerie est hostile à l’émancipation, sauf si ce n’est dans son sens propre ; elle est jalouse, passionnée, possessive. Il faut la servir totalement ou ne pas l’approcher du tout. Tout homme doit être passionné, dévoré par un feu intérieur, par un Absolu qu’il combat, et dont il ne peut triompher qu’en allant au bout de sa nature. Il faut vouloir aller au bout de la logique des choses, même lorsque l’on est con. Surtout lorsque l’on est con.  

 

Alors j’accuse. J’accuse les cons à demi, tâche de ce drap plusieurs fois séculaire et immaculé. J’accuse ce temps qui ne sait plus reconnaître les cons. Les vrais. Les justes. Les authentiques. Qui n’ont d’ambition autre que de persévérer et d’exceller dans leur condition de con.    

 

A vous, cons véritables, pénétrés de votre connerie absolue, vous qui savez que l’intelligence supérieure de la connerie est de comprendre qu’elle n’en doit comporter qu’assez pour n’être pas de la sombre bêtise ; à vous, cons qui détenez le génie de la connerie véritable, la transformation de toute situation humaine en un insensé spectacle ; à vous, cons absolus, qui savez que la plus grande arme contre le monde est la souscription à l’absurde le plus complet ; à vous, messieurs les cons, qui opposez l’humour des hommes à l’ironie cynique de ce monde ; à vous, qui détenez le secret de la victoire permanente sur la permanente tristesse : le Rire ; à vous, qui êtes assez intelligents pour avoir été cons ; à vous, dont le sublime éclat rehausse de ses couleurs le terne jour du quotidien ; à vous, héros de l’ombre, moqués de tous les jours, incompris, dévoués ; à vous qui vous sacrifiez et qui acceptez ce sacrifice ; à vous, boucs émissaires de l’envie humaine de trouver toujours des coupables à sa folie et à son incapacité ; à vous, cons ultimes, cons beaux, jeunes cons, vieux cons, mon hommage le plus tendre et mes admirations les plus nourries. Recevez-les, en signe de mon indéfectible amitié, et de mon regret à ne pouvoir faire partie de vos illustres rangs.

 

Je ne serai jamais con car vous ne me l’avez pas permis. Vous m’avez endoctriné. Fait croire au mythe du con dangereux. J’étais jeune, j’y ai cru. Cela ne m’excuse pas, mais cela explique. Lorsque j’ai compris, il était trop tard. Il faut être con jeune. Rattraper est impossible. Hélas.

 

Je me dévoue donc pour, à défaut de ne pouvoir plus être totalement con, défendre ceux qui le sont vraiment de toutes les méprises dont ils sont victimes, au premier rang desquelles, ces amalgames que l’on opère trop souvent entre la connerie et, dans le désordre, l’inintelligence, la bêtise, la stupidité, l’imbécillité, la crétinerie, le crétinisme, la sottise, l’idiotisme, etc.

 

La bêtise est sombre, définitivement sombre. Elle est l’absence totale d’intelligence, de lumière. La connerie a l’intelligence de ne pas vouloir être bête. Le con a du panache dans sa connerie : il sait qu’il est on et le revendique. L’homme bête ne sait pas qu’il est bête, et ignore encore moins ce qu’est le panache.    

L’imbécile a le choix entre la bêtise et la connerie et choisit allègrement la bêtise. Cela implique ceci : tous les imbéciles sont bêtes. Mais tous les hommes bêtes ne sont pas imbéciles.

 

Le crétinisme est une pathologie. La connerie est un bienfait.

 

La sottise est une bêtise sans la bête : elle suscite le rire et l’attendrissement. La connerie doit toujours susciter l’admiration.

 

Je m’en arrête là. Retenez que la connerie est supérieure à tous ces faux synonymes.

 

Ce texte, qui complète le triptyque de mes ambitions déçues, de mes prétentions inachevées, de mes rêves dissipés, de mes illusions perdues, arrive à son terme. Après l’avoir lu, j’espère que vous regrettez de ne m’avoir pas fait con. Imaginez ce que cela eût donné si je l’eusse vraiment, authentiquement été ! 

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Les Rêves dissipés II: Le football.

20 Février 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

                                                                                                                 

Je n’ai jamais eu que trois authentiques rêves secrets –donc perdus- dans ma vie, jusqu’à présent.

 

Le premier : devenir épistolier. J’en ai déjà parlé .

 

Le deuxième : devenir footballeur, comme tout jeune sénégalais lors de la miraculeuse –c’est le cas de le dire : un milieu de terrain avec Diao, Cissé, et Bouba Diop, misère !- aventure de 2002. Sauf que moi, j’avais du talent. Technique, « wané » -quel grand compliment, dans la bouche d’un sénégalais !- faussement nonchalant balle au pied, j’avais mes chances. Jeune, l’on me disait que j’avais un don pour ce sport : j’y croyais volontiers, d’autant plus que je n’avais jamais mis les pieds dans une école de foot, mon père m’ayant inscrit au karaté. A l’orée de l’adolescence, mon destin était tout tracé, brodé au fil d’or en huit lettres capitales dans mon esprit encore juvénile et candide : football. Mon entrée au Prytanée a brutalement abrégé cette précoce ambition. Je ne serai jamais footballeur. Dans l’absolu, ce n’est pas grave. Etre footballeur ne veut plus tellement dire grand-chose: Alou Diarra n’en est pas un et Moussa Ndiaye n’en a jamais été. Je suis plus doué qu’eux, et pourtant, ils ont été en coupe du monde. Cruel monde. Cependant, suprême consolation, je me dis qu’après Zidane, il n’y a plus rien d’originalement beau à faire, plus aucune émotion neuve à procurer par un toucher de balle, un geste, un contrôle, un dribble, une passe,  sur un terrain de football.

 

Douze ans, et première chimère, donc. Cela vous brise en cœur d’enfant. Les années passèrent. Je grandis et m’endurcis dans les rudesses, les férocités et les bonheurs du quotidien prytane. D’obsession, le football devint un amusement. L’amertume de l’illusion perdue passa. L’insouciance dans le plaisir redécouvert la remplaça. Je cessai de rêver de football ; je le vécus. Dans sa plus simple, donc sa plus grande et sa plus pure expression. J’abandonnai doucement mon premier grand rêve sur le sable de Bango, le bitume irrégulier du terrain handball, la latérite du stade Me Babacar Sèye. Je devins un footballeur amateur, nourri aux plaisirs éthérés des rencontres entre amis, enivré aux clameurs et emportements des épiques « petits camps », à leur grandiose intensité virant, lorsque l’excessive passion l’emportait sur l’esprit du jeu, à un viril engagement, voire une certaine agressivité admise. Quiconque n’a jamais disputé un gain the money –dire gagnzemani-  à 14h sous l’implacable chaleur de Dakhar Bango, une inter-classe à 21h dans le froid d’un décembre saint-louisien, un derby dominical au terrain handball, ne connaît rien des sommets d’émotion auxquels la passion autour d’un ballon rond peut porter. Au Prytanée, je vécus autrement mon rêve. J’aiguisai là mes talents et y aboutis ma science du jeu. L’on m’y disciplina. L’on m’y fit gagner en rigueur et en puissance physique ce que je perdis en désinvolture et en dédain pour les tâches défensives. Mais jamais, jamais, je n’y perdis le bonheur supérieur et ultime de faire la passe au lieu de marquer, l’audace de contrôler au lieu de dégager, l’insolence d’oser garder le cuir sous la pression des adversaires. Cela, je ne le perdrai jamais. Je ne serai jamais footballeur, mais j’ai côtoyé au Prytanée des partenaires et adversaires qui m’ont offert ce que ce sport a de plus beau : le plaisir désintéressé de jouer. De jouer.

 

Je n’oublierai jamais. Bamé et son intelligence de jeu. Le talent pur et l’inébranlable volonté de Vieux. Boy Ndiaye et son explosivité  technique. L’élégance de Dakenzo. L’insolente aisance de Ndao Fall. La générosité et l’engagement de Nokho. La frappe de Fall. La précision de Ndiogou. La puissance de Mobéang. Le sens du but de Coulibaly. La feinte de frappe de Seck. Le velours de la patte gauche de Maramtaye. La souplesse féline de Diatta. L’envergure impressionnante de Yakhya. La malicieuse rudesse de Niandou. L’impérial CBK. La classe de Thior. La vista de Yanga. La létalité de Babs. Beousca et son sens de la passe. La virtuosité technique d’Issoufou. La vitesse de Niane –avant qu’il ne prenne du ventre. Kassé, mon rival que j’ai toujours battu. La désinvolture de Coly. La prestance de Ndecky. Et Bakhoum, mon joueur préféré, l’un des tous meilleurs maestros que j’aie jamais côtoyés. Et tous ces partenaires que je ne saurai tous citer –pardon à ceux-là : comme disent les lutteurs dans leurs trop rares éclairs de bon sens, « ku limm juum ». Mes hommages, messieurs, et merci pour tous ces orgasmes footballistiques. Aujourd’hui, à vingt-deux ans, le temps des rêves est définitivement passé, ne laissant là que le plaisir du jeu, que je maintiens intact et éprouve encore dans toute son entièreté sur les synthétiques de Choisy et de Créteil, en compagnie d’un talentueux acolyte, également zidanophile et zidanolâtre.

 

Il arrivera certainement un jour où je ne serai plus en mesure de bander. Mais même dans mon cercueil, je jouerai encore au foot. J’y tiens. Question d’honneur.

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"Amabam Amare..."

15 Février 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

 Il n’y a qu’un seul sentiment humain vraiment sérieux et grandiose: c’est l’Amour.

 

Comprendre comment deux âmes étrangères l’une à l’autre au départ, deux solitudes originelles fondamentales, peuvent arriver, à se lier, à se trouver, à bâtir, sur un lit de bienveillance mutuelle, la complicité la plus émouvante, l’amitié la plus haute, la complémentarité la plus admirable, au point de trouver chacune en l’autre une raison solide de vivre et de souffrir, c’est atteindre à la grandeur et à la beauté de l’humanité. J’ai le bonheur de faire partie de ceux qui ne savent encore expliquer ce prodige, et qui n’en n’ont point même l’ambition.

 

Je n’essaierai pas d’expliquer le mécanisme de ce sentiment. Il faudrait, en plus d’une immense prétention dont je ne dispose pas, du génie, que j’ai moins encore, pour entreprendre de poser quoi que ce fût qui n’ai déjà été dit, écrit, peint, chanté, sculpté, montré, sur le plus beaux et le plus éternels des sujets humains. Les Hommes n’ont jamais parlé que d’Amour. Et il n’y a plus rien à réinventer là, mon cher Rimbaud, je le crains. Il ne reste hélas ! hélas ! qu’à vivre et revivre ce bonheur.

 

Je ne tenterai non plus de dire ce qu’est l’Amour. C’est pour celui-ci un visage. C’est pour celle-là un sourire. C’est pour certains une odeur. Pour d’autres un frisson. C’est pour d’aucuns une tyrannie. Pour quelques uns une souffrance. Ici le paradis. Là l’enfer. Il en est pour qui il tient dans un vagin. Ou un phallus. Ou à un phallus dans un vagin. A moins qu’il ne s’agisse d’un regard. D’une couleur. D’une chevelure. De tout cela à la fois, peut-être. Un sentiment mystérieux, terrible, inexplicable et complexe, certainement. Un élan simple, doux, pur, sans doute.  

 

Moi-même, pourtant attiré par l’Absolu, suis contraint de me rendre à l’évidence : l’Amour, tout en étant dans son idée proche d’un Absolu, ne peut rien être en son fait qu’une chose relative par excellence. Chacun en a une singulière opinion. Vous n’avez rien à foutre de la mienne, et cela est d’ailleurs heureux : on est quittes.

 

Souffrez ces banalités protocolaires et fermez-la.  

 

Il est paradoxal que cette époque, qui parle tant de l’Amour, ne sache pourtant pas en parler, c’est-à-dire n’en parle souvent que fort mal. Soit que la grandeur de ce sentiment l’impressionnât tant qu’il ne sache trop qu’en faire, soit qu’il se sentît obligé de toujours avoir à son égard une attitude exagérée, ce temps, en tout cas ne me semble n’être en mesure de parler de l’Amour que sous deux modes : l’immonde et imbécile niaiserie ou le cynisme systématique. Abêtir l’Amour ou le moquer. Le couvrir de mièvrerie en croyant l’élever, ou le revêtir de sarcasmes en croyant le démystifier. Deux attitudes extrêmes, qui semblent opposées –et qui s’opposent peut-être, en effet- mais dont le défaut est le même : le manque de ce que l’on pourrait appeler, pour reprendre une notion aristotélicienne, la médiêtè, l’équilibre naturel qui permet de trouver le juste milieu, la voix(e) juste, sur quelque sujet. Le fait que, parlant de l’Amour, ces deux positions, si différentes dans leurs conséquences, sont identiques en leur principe, et produites par un même mouvement : une idéalisation abusive de ce sentiment.

 

Les premiers, ceux qui font de ce sentiment une sirupeuse soupe, qui croient que le romantisme –le sens de ce mot n’est-il pas le plus galvaudé, aujourd’hui ?- n’est que l’imbécile exaltation d’un cœur ensanglanté, font de l’Amour cet infini merveilleux, indépassable, hors duquel aucune aventure humaine n’est possible. Ceux-là idéalisent et grandissent tellement l’Amour, qu’il les écrase au lieu de les sauver. Quant aux seconds, les cyniques, ils se moquent volontiers de cette conception idéale à laquelle ils ont pourtant, pour la plupart, un jour cru –en secret ou non, et peut-être même y croient-ils toujours sans l’avouer. Il reste cependant que railler une conception, c’est implicitement admettre qu’elle est possible, qu’elle existe, la trouvât-on ridicule ou absurde. Les niais et les cyniques ne sont pas si différents en cela que l’Amour leur semble être à tous quelque chose d’immense ; leur différence fondamentale est dans le fait que les premiers l’agrandissent plus encore et la déifient, tandis que les seconds tentent de l’abaisser et de la démystifier en la moquant avec une âpre ironie.

 

Tous deux se trompent. L’Amour n’est pas un enjeu. L’équation qui la concerne ne se pose en ces termes : y croire trop ou n’y croire pas du tout : l’un et l’autre sont insensés. Il ne s’agit pas de croire ou ne pas croire en l’Amour. Il s’agit de le faire. Bien de préférence. Il n’y a que ça de vrai. Faire l’Amour : il suffit de décomposer l’expression, de considérer ses deux termes dans une relation autre que figée dans leur compagnie, pour se rendre compte de la beauté de ce que cela peut désigner.   Ne pas idéaliser l’Amour, ne pas l’exagérer ni dans un sens ni dans l’autre, garder toujours à l’esprit que c’est le sentiment qui élève toujours l’Homme en premier lieu, et non l’inverse, ne le prendre ni avec sérieux ni avec désinvolture, en un mot, refuser d’être un mystique de l’Amour, aimer l'amour simplement pour ce qu'il est : voilà l’essentiel.

 

Il est temps de cesser de caricaturer l’Amour. Une petite brune aimée a magistralement résumé en une phrase ce que neuf-cent mots peinent à dire.  

        

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Dialogues sur le Lalo.

6 Février 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

A El Hadj Souleymane Gassama, qui ouvrit ici ces dialogues, mes amicales et fraternelles salutations.

 

Les complicités les plus belles et les plus grandes, il est vrai, prennent dans le ciment du détail. Détail banal voire vain en apparence, mais qui seul, en son essence, permet cette authenticité, à laquelle ni les envolées lyriques enflammées sur l’amitié, ni les emphatiques et pathétiques déclarations à son sujet ne sauraient atteindre. Vous avez admirablement décliné, avec ce talent dans la description des instants cruciaux de l’expérience humaine, que je ne saurai totalement me défendre d’envier, mais que je sais admirer plus encore, tout ce qui nous lie, nous, pauvres donc authentiques pousses de dandies. Le football zidanesque. Balzac. Les femmes et leurs sortilèges. Les robes noires. Les charmantes jeunes filles que d’ignobles, infâmes et imbéciles trentenaires volent, au nez et à la barbe de nos virilités –mettez bites, si vous trouvez cela plus convenant. L’enfer que nous promettons à ces voleurs. Les chaussures à talons. Le Rire. Notre amour de la lâcheté. Notre mépris du banal, du commun, du massif. Notre salutaire lâcheté face à toutes les prédations. Notre fidélité, malgré tout, à nos femmes. Je souscris à tout et n’y rajouterai rien. L’ami, c’est l’autre con qui s’amuse avec autant de finesse que soi-même ; et l’amitié, une valse entre deux conneries assumées, complices, complémentaires. Aussi, puisque j’ai parlé de valse, accordez-moi encore celle-ci, Madame: votre élégante raideur, signe d’une pudique mais inébranlable fierté, ne vous empêche pas d’excellemment danser, Monsieur. J’en sais quelque chose, La Peña ne vous a pas oublié. Que les lecteurs hâtifs et malévoles, en ce point,  ne s’y trompent pas : tout ceci n’est bien sûr que métaphorique : les pédés, c’est eux.

 

Vous comme moi -vous, du reste, plus que moi- M. Gassama, avons une fibre d’épistolier, que nous tenons de la commune admiration que nous vouons à ces splendeurs que sont les correspondances. Les vraies. Celles qui scellent la complicité de deux esprits par le dialogue courtois. Nous savons donc que tout l’art de ces dernières consiste en la patience, au respect du déroulement formel, en le plaisir d’introduire honnêtement son sujet. Ces exigences n’auraient souffert que nous omissions ce protocole. Imaginez le drame ! Par fortune, nous sommes de sages disciples, sur ce point pour le moins. Poursuivons donc, la conscience allégée et acquittée de la bienséance, vers ce qui nous importe.    

 

Vous avez assez souligné l’extrême gravité du sujet qui nous réunit. Permettez, Monsieur, que je le surligne. Il faut parler du Lalo. Le réhabiliter. L’arracher au mépris social qui, on le sait, est le funeste destin de tous ces indispensables trésors du monde, dont le seul malheur est de se draper dans leur condition naturelle : la discrétion. Sauver le soldat Lalo. Donner raison à cette séculaire et noble idée, selon laquelle la magie des plus délicieuses saveurs, des plus exquis arômes, des plus fines sapidités n’est point offerte par la vulgaire addition des ingrédients les plus divers, mais par la cohérence que ceux-ci acquièrent sous l’effet de quelque puissant compositeur.

 

Nous y sommes, M. Gassama. La composition. Nous sommes au fond, restons-y. Voilà l’essence du Lalo. Voilà son effet. Voilà son principe. Voilà sa conséquence. Accordez-moi l’impertinence de rajouter à la remarquable métaphore musicale que vous filâtes dans votre correspondance de la nuit du 5 au 6 février pour caractériser la fonction du Lalo, ce mot, qui ne m’a pas semblé y figurer : la composition. Vous avez parlé de liant. J’ose composition. Car il ne s’agit ni plus ni moins que de cela : de ce génie de la coordination qui parvient, avec la fluidité d’une ballade ou d’une nocturne, à marier les tendances les plus apparemment antagonistes ou étrangères. Victor Hugo, esprit des plus délicieusement prétentieux que ce monde ait jamais portés, se vantait d’avoir « fraterniser la vache et la génisse. » Le Lalo, Poète émérite de nos palais esthètes, a supplanté le grand Mage à la libido intarissable, et a fait mieux : il a fait fraterniser le dugup et le nieex. Convenons de l’exploit. Saluons-le. Si le couscous est une science, le Lalo en est le principe. Si ce plat est une musique du goût, le Lalo en est la mesure.

 

La confidence appelle la confidence, cher ami. Et je vous sais assez versé dans les sciences occultes, vous, animiste assumé, païen dansant une plume dans le cul autour du Feu, pour ne point vous étonner du prodige qui va suivre. Peut-être même, qui sait, m’en donnerez-vous la clef. Oyez. Je tiens de ma grand-mère, la grande, la sublime Maam Mboyil, quatre-vingt huit hivernages, huit dents, complice de mes nuits d’enfance, cet inestimable témoignage. Cette admirable conteuse m’a rapporté comment, un jour qu’elle préparait un couscous, elle vit, dans un accès de transe, le Lalo, au fond de la calebasse où le mets encore sauvage s’assoupissait, se tenir, droit et fier, vêtu d’un élégant habit en queue-de-pie, devant les grains de semoule fratricides, et gesticuler énergiquement. Elle entendit une musique retentir, et de ses yeux stupéfaits, vit les grains de semoule danser et se réconcilier au son de cette musique que Maître Lalo, en sueur, orchestrait avec une maestria toute wagnérienne. Etonnant, non ? Cette nuit-là, l’effet de ce terrible récit m’a contraint à ces silences au fond desquels sourd la fascination, l’émerveillement, le goût enfantin pour les légendes et les mystères du Seigneur. Je n’ai pas osé interroger d’avantage Maam Mboyil, ce puits de science, sur le Lalo. Comment était-il ? Que mangeait-il à midi ? Et au Kebab ? Choisissait-il la sauce algérienne ou barbecue ? Et surtout, d’où venait-il ?

 

Cette dernière question est cruciale, M. Gassama. Il convient de ne point l’éluder. La réhabilitation du Lalo, et partant, d’une culture, la Mandingue, puis d’une civilisation, la noire, suppose la connaissance claire de ses fondations, de sa genèse. Vous avez déjà fort bien esquissé ce point. Permettez que je l’approfondisse.

 

Le Lalo, Monsieur, me semble indissociable de l’histoire de l’Enfant-Lion, Kaya-Manghan, celui qui tordit une lourde barre de fer pour n’être plus un cul-de-jatte. Soundjata. Vous sachant grand lecteur de sa geste, je ne m’attarderai pas sur les détails de sa vie. Je ne vous apprendrai rien. Mais il est, dans toute cette épopée, un point sur lequel l’Histoire passe trop rapidement, emporté par la grandeur de son sujet, omettant par cela même les détails qui font la beauté des légendes. Vous souvenez-vous que Kaya-Manghan, pour laver l’honneur bafoué de sa mère, la bossue Sogolon Djata, déracina un baobab qu’il vint planter devant la case de sa génitrice ? Oui, Monsieur, vous vous en souvenez. Et vous vous souvenez d’ailleurs, ce qui est anecdotique mais qu’il me plaît de rappeler, que ce baobab qui faisait au moins 108 empans de diamètre, soit environ 25 mètres, fut ceinturé et arraché de terre d’un seul bras par l’Enfant-Lion, avec la même facilité que papy rentre dans mamie. Enfin, si papy bande encore. Cependant, là où l’histoire du Lalo se confond avec la geste de Soundjata, c’est que ce baobab permit à Sogolon de s’approvisionner en feuilles de baobab. Mais contrairement à l’usage qu’on en faisait alors, elle ne se contenta pas de les bouillir puis d’en mêler le jus au couscous. Ce jour-là, visitée par la Muse de la gastronomie, elle eut une illumination. Elle cueillit les feuilles. Les étala au soleil. Attendit qu’elles sèchent. Les réduisit en poudres dans le royal mortier. Cela donna une poudre à la texture singulière et nouvelle. Elle vit que cela était bon. C’est, Monsieur, le soir même de l’exploit de son fils que Sogolon Djata, préfiguration du bossu de Notre-Dame, inventa –mesurez-vous la puissance que ce verbe prend ici ?- le Lalo. Peut-on rêver d’un destin autre que grand lorsque l’on vit le jour en de si mythiques circonstances ?

 

Soundjata se dopait au Lalo et en dopait son cheval. Soumaoro Kanté ne connaissait pas le Lalo. Voilà à quoi tint l’issue de la bataille de Kirina, 1235. De nombreux témoignages d’Ibn Battuta, hélas détruits par les hommes du Borgne Mokhtar Belmokhtar à Tombouctou, rapportent comment Soundjata et sa monture, dans la montée d’une des collines les plus raides de Kirina (12%) rattrapèrent aisément, de façon presque douteuse, Soumaoro et son rosse qui avaient 1’’21 secondes d’avance, et qui ne durent leur salut qu’à la magie noire. Le Lalo était derrière tout cela. J’ajouterai, pour la deuxième petite anecdote, que pour le premier repas qu’elle servit avec du Lalo, Sogolon eut la main lourde et en mit trop. Le Grand Soundjata eut une affreuse diarrhée ce jour-là. Mais cela, l’histoire ne le dit pas.

 

Qu’importe, d’ailleurs : le Lalo était né. Plusieurs siècles d’expérimentations, de raffinages, d’apprentissage de son utilité, de découvertes sur ses vertus, d’extases devant ses effets achèveront d’en faire le condiment sublime que nous célébrons aujourd’hui.  

 

Ce point réglé, M. Gassama, avançons encore.

 

Ma gratitude envers vous est grande, pour m’avoir introduit et initié, avec la patience, la sagesse et l’érudition de l’Aîné que vous êtes, aux secrets du Lalo translucide, que je ne connaissais pas. Peut-être même eussé-je mérité un soufflet ; croyez-moi : je l’eusse souffert sans broncher, j’eusse même tendu l’autre joue : la dureté du châtiment n’eût été alors qu’à la juste mesure du manquement. Je suis par trop homme d’honneur pour ne le savoir pas. Mais vous n’avez rien fait de tout cela, que certains puristes parmi les plus barbares n’auraient point hésité à faire. Grâces vous en soient rendues : votre bienveillance et votre grandeur d’âme naturelles vous honorent. Aussi vais-je tenter, à défaut de pouvoir justifier et encore moins excuser cette coupable inculture, de l’expliquer.

 

Vous n’ignorez pas, Monsieur, que je suis sérère, fière ethnie pour qui le couscous, « saadjth » pour seoir au dialecte, est plus qu’une habitude, une nécessité, et plus qu’un rituel, une religion. Il se trouve que mon village Fayil, havre au milieu du désertique Sine, fait partie des rares contrées en ce pays ou le couscous peut-être encore préparé dans la plus pure et reculée tradition de son art : sans condiments autre que du sel. De l’eau et du sel. Rien d’autre. Pas même, il faut s’en désoler, de Lalo. Je me rappelle de ces matins où, à peine revenus d’une virée nocturne en mer, les pêcheurs offraient à la cuisine les « babak », petits poissons de la taille de sardines, mais au goût infiniment plus relevé et frais. Je me souviens de la sommaire –cela devait se passer ainsi- préparation que mes tantes faisaient de cette garniture, avant de la déposer, presque frétillante encore, au milieu du plat de couscous brut, sans Lalo, avec pour seule sauce, croyez-le, de l’eau légèrement salée. Parfois du lait de vache frais. Le plat ainsi servi avait, je le lui reconnais, l’authenticité de la nature sans artifices, mais il lui manquait de la délicatesse, de la douceur, de la légèreté. Le Lalo était cette délicatesse, cette douceur, cette légèreté. Et lorsque, parfois, l’on en mettait, ce n’était jamais que le Lalo à la robe verte, notre village étant au milieu d’une steppe dont les baobabs sont les rois. J’ai grandi bercé par ce Lalo. Enivré par ses senteurs âpres qui n’en cachaient que mieux les beautés essentielles. Ce Lalo fut le Royaume d’enfance. Je n’en ai connu d’autres. Et pourtant, sachant que « Ku dul tukki xamul fu dëk neexé »j’ai voyagé. Mes années à Saint-Louis, Joyau du Nord, Signare de la vallée, Linguère du pays, ne m’ont pas appris à voir ni à reconnaître cet autre Lalo que vous m’évoquez : il faut dire que les couscous que je mangeais au Prytanée Militaire était de fort piètre facture. Veuillez, je vous le prie en retour, m’excuser ces digressions empreintes de nostalgie : c’est que j’ai pour le Lalo vert des amours datées et inoubliables. Il était, au milieu des rudesses du couscous brut, une île de douceur et de repos. Il me tarde cependant de faire l’expérience de ce Lalo qui m’est encore inconnu, et qui semble, malgré votre indécision à choisir (et vous avez raison, le Lalo est un et indivisible) recueillir vos faveurs.

 

Mon ami, je vous avoue que la thèse du Lalo utilisé comme lubrifiant sexuel est plus que tentante : elle est d’une pertinence remarquable ; et ce n’est pas sans une certaine excitation que j’ai reçu votre confidence, dont la teneur m’a éclairé sur un mystère qui a souvent occupé nos esprits hilares lors de nos fréquents attablements. Vous souvenez-vous de cet spécimen exceptionnel que vous connûtes jadis à Nice ? Oui, celui-là même qui, ayant introduit sa chose dans le trou qui ne lui est pas naturellement destiné, n’eut, face aux sursauts indignés de sa partenaire hostile aux fantaisies anales, que ce sublime et imparable mot à opposer : « je me suis trompé » ? Oui, vous vous en souvenez, car vous faillîtes, il y a deux jours encore, régurgiter votre mafé au visage impeccable de ce pauvre M. Faye en riant de cet épisode. Eh bien, figurez-vous qu’il usait de Lalo ce jour-là. La chose est glissante, et glisse si bien, en effet, qu’elle eût vite faite de faire franchir à notre homme les quelques centimètres qui séparent les célestes excavations. Tout s’éclaire enfin, Monsieur.

 

Mon cher ami, le Lalo sera sauvé ou ne serons plus. Comment oserions-nous regarder en face nos mères, si nous traversions cette existence sans n’avoir pas tenté d’exhumer le Lalo des oubliettes infâmes auxquelles les Hommes les jettent sans reconnaissance, sans n’avoir écrit une ligne pour le célébrer ? Je ne sais pour vous, mais moi, je tiens déjà ma plaidoirie pour le Jugement Dernier. Lorsque le Seigneur me demandera ce que j’ai fait de ma vie d’Homme, je lui répondrai que je n’ai pas abandonné le Lalo à l’anonymat. Vous le savez, je goûte peu à l’idée d’engagement dans son acception commune. Mais si je ne devais avoir qu’une cause dans ma vie, ce serait celle-ci. Je sens chez vous la même détermination. Ces dialogues ne resteront pas lettres mortes : ils constituent, à leur manière, une contribution, des prolégomènes à une ère meilleure, où le Lalo sera reconnue à sa juste valeur, à sa juste saveur.

 

Il est temps, Monsieur, que je vous rende la plume et l’encrier. Ce dialogue a déjà, je l’espère, redoré le blason de ce qui en a été le cœur. Il reste du travail, néanmoins. Le mépris qui pesait sur notre affaire est grand. Le dissiper est la tâche d’une vie. Soyez prêt, Monsieur. A la critique. A la polémique. A l’accusation de vanité et de mystification. Le scénario est classique. Vous le connaissez, pour l’avoir plusieurs fois déjà vécu. Il s’agira alors, pour nous, de ne pas céder sur l’essentiel: qu’une civilisation qui oublie son Lalo soit une civilisation atteinte.
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Regards sur la presse sénégalaise.

5 Février 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Il faut être optimiste: le journalisme sénégalais n’est que moribond.

 

Par un affreux instinct de survie ou par un étonnant goût du putride, il sursaute allègrement dans ses propres entrailles déversées, se meut avec volupté parmi les puanteurs de son cadavre renversé, respire goulûment un air vicié par ses propres exhalaisons. A l’agonie, il est aveugle à sa mort prochaine. Qu’une entité soit provisoirement sauvée de sa mort propre par sa faiblesse et son incompétence générales, que cette même entité soit tellement enlisée dans une indigence ambiante qu’elle n’en parvient même plus à se rendre compte de la gravité de son état, cela est plus qu’un paradoxe, cela tient du miracle : il faut croire que désormais, la bêtise qui ankylose n’est plus tellement différente de celle qui sauve. Mais pour combien de temps encore ? C’est la seule question qui vaut la peine d’être posée.

 

Evidemment, je ne suis ni journaliste ni médiologue. Ma légitimité pour tenir un discours sur le journalisme au Sénégal n’est que celle d’un consommateur, d’un lecteur, d’un spectateur, autant de sujets qui sont peut-être, sur ce sujet précis pour le moins, aussi –sinon plus- autorisés à l’évoquer sous un angle critique que les acteurs professionnels.

 

Le Sénégal, certes, a une presse. L’irrépressible multiplication, depuis une décennie, des organes et groupes de presse divers, les innombrables informations que ces organes brassent et relayent à la chaîne, le vertige que leur croissance exponentielle ainsi que les programmes qu’ils proposent crée désormais chez le consommateur sénégalais, la montée en puissance et la plus grande visibilité des média en ligne, l’implantation progressive de ces media sur l’ensemble du pays, des principales métropoles aux terroirs les plus obscurs et les plus reculés, l’accès de plus en plus commode, pour tous et de partout, aux informations et programmes qu’ils prennent en charge, sont autant d’indices d’une presse qui, pour autant que l’on parle de présence et de couverture territoriales, de qualité des réseaux de diffusion, et surtout de quantité, est florissante. D’entre tous les phénomènes et bouleversements dont ces dix dernières années ont été, au Sénégal, le théâtre et/ou le producteur, l’un des plus impressionnants et des moins analysés, sans nul doute, a été l’extraordinaire essor de la presse.

 

Le Sénégal, donc, a une presse. Mais cela n’est pas le plus important. Le plus important est d’examiner cette question-ci, la seule urgente : quelle est la valeur de cette presse ? Essayer de répondre à cette question, c’est se heurter très rapidement à un constat dont l’amertume n’a d’égal que l’implacabilité : ce pays a une presse, mais n’a pas de journalisme, ou s’il en a, en portion si infime, si sporadique dans l’océan de bêtise qui l’entoure, qu’il finit par y être noyé. 

 

La suite de l'article est à lire sur ce site.

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Sept-cent quarante.

6 Janvier 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

C’est l’âge de ce blog. 740 jours. Deux années et dix jours. Cela est passé vite. L’on ne voit jamais son enfant grandir qu’avec surprise. Je me souviens encore lui donnant la vie, en pleine nuit, les sens tendus, excité par un certain nombre de sentiments diffus, voire inconnus, mais dont l’adjonction me faisait éprouver une impression fort étrange. Toute parturition enivre.

 

J’ai créé ce blog sans but ni objectif précis, ou s’il s’est trouvé qu’il y en eût, ceux-là m’échappaient encore, du moins à l’époque. Je ne les cernais pas distinctement, au commencement. Et les quelques phrases que j’ai affichées au fronton de ce lieu : « Parler de tout. Ecrire sur tout. Tout revoir. Mais subjectivement, égoïstement, méchamment s’il le faut. Mais sans jamais se mentir. Et librement, surtout. » sont bien commodes : faussement grandiloquentes, affirmant une certaine désinvolture, elles ne révèlent au fond que ce qu’il y a de vague et d’imprécis dans l’esprit d’un jeune homme de vingt ans, qui a soif de tout, qui se pique d’avoir quelques lettres, qui se croit assez intelligent pour émettre quelque jugement qui compte, et qui veut mettre tout cela au service de l’esprit. Toutefois, il a chu de ce grossier et obscur bloc de candide prétention deux pierres précieuses que la tenue ce blog, par l’exercice auquel il soumet l’esprit, a taillées, polies, lustrées : l’autonomie et la liberté de la pensée d’une part, la singularité d’un style de l’autre.

 

Penser librement et asseoir cette pensée sur un style personnel. Il n’y a plus eu, au fur et à mesure que j’ai avancé dans l’expérience de ce blog, que cela qui ait vraiment compté. J’irai même jusqu’à considérer qu’il n’y a que cela qui doive véritablement compter, chez quelqu’un qui manie une plume. Réfléchir et servir cette réflexion par une voix à nulle autre pareille. Ce  sont là les deux axes, simples et difficiles à la fois, qui ont éclairé cet espace.  

 

D’abord, la pensée. Penser seul. Penser dans la solitude de son propre cœur et la souveraine hauteur de son seul esprit. Assumer cette pensée. La décréter audible par le seul fait qu’on la rend publique. La proclamer. En être capable. En avoir l’immodestie et s’en glorifier. Brandir cette pensée. Lui faire gagner en finesse et en originalité ce qu’elle peut perdre, ce qu’elle doit perdre en conformisme et en facilité. Refuser la bêtise des autres et du monde. La railler, la souligner, la combattre avec légèreté. Penser avec les autres parfois. Contre eux souvent. Avec un égoïsme revendiqué, toujours. Penser en riant. Faire du rire une pensée. Abhorrer la tiédeur et les concussions intellectuelles. Haïr tous les conformismes : le conformisme est le meurtre de la pensée. Vomir sur un certain anticonformisme facile et opportuniste: celui-là est le conformisme le plus admis de ce temps. Refuser d’être un révolté : tout le monde l’est et l’on ne sait plus ce que cela veut dire. Refuser d’être un subversif : la subversion permanente est une prison. Rester dans l’indifférence lorsqu’il le faut. Etre inaccessible quand la masse grouille. Ne désirer qu’être intelligent. Ne se suffire que de l’intelligence. Celle du cœur, celle de l’esprit. N’accepter que le talent. Ne prendre parti que pour ces causes-là. Ce sont toutes ces exigences qui ont servi de principes à ce blog ; principes auxquels je m’efforce, sans y arriver toujours, de seoir.   

 

Ensuite, le style. Etre capable de s’en forger un sans n’en abandonner aucun. Etre en mesure de les convoquer tous. De choisir celui qui convient mieux à la circonstance. Laisser ensuite l’écriture se jouer, et le talent opérer. S’enivrer des plaisirs qu’offrent, circonlocutions interminables, circonvolutions proustiennes, splendeurs syntaxiques, les tournures grandiloquentes, précieuses et surannées. Se délecter des sèches fulgurances d’une écriture dépouillée et tranchante. N’avoir pas peur de l’adjectif. La beauté de langue française est dans l’épithète. La crainte de l’adjectif peut être le début de la platitude. Oser l’emphase. Maîtriser la solennité et la gravité. Maîtriser plus encore le rire et l’absurde. Ne rien tenir pour vulgaire. Le style peut enrober n’importe quelle vulgarité d’un caractère coloré. Célébrer le cynisme. Couronner l’ironie. Etre de mauvaise foi et s’y complaire sans regret et même avec aise: c’est un gage de talent. Faire du rire une loi. Ne jamais manquer d’humour. Ne pas trop user de l’autodérision : les imbéciles pourraient confondre cela à de la modestie, chose qu’il faut haïr par-dessus tout. Avoir de l’idée. Avoir un style aussi intelligent et fin que la pensée qu’il veut soutenir. Toujours veiller à écrire bien. Mépriser ceux qui trouvent cela compliqué ou pédant. La correction, la fluidité d’un style, sont autre chose que sa complexité.

 

Ne jamais dissocier le fond de la forme, toujours allier la pensée au style, afin de toujours produire de l’idée, fût-elle dans l’absurde : voilà, 740 jours après sa création, ce qui constitue la raison d’exister de ce blog. Il est devenu un exercice, un journal de pensée, un grimoire, un bréviaire, un miroir de mon esprit. Mais un miroir fêlé, légèrement déformant, mais qui laisse passer la lumière, pour reprendre la belle image de l’autre.

 

Ma plus grande hantise a été -et reste- que de journal de pensée, il devînt journal intime, dépotoir public de mes émotions et blessures les plus secrètes, me livrant ainsi en pâture aux autres, à vous autres, lecteurs, qui êtes avides de sentimentalisme, vous qui êtes trop rarement pudiques, vous qui aimez chercher la nudité du cœur qui souffre derrière la fragilité du mot qui feint d’être neutre. Foutez-vous de ma personne comme je me fiche de la vôtre. Ne nous unissons que dans et par le texte et ses idées. Baisons-là. Forniquons dans ce lit de mots. Coïtons dans ce bordel anonyme. Jouissons dans le Q de mère qualité, si elle est là. Puis ressortons et oublions-nous, jusqu’à la prochaine fois. Risible et lointain idéal d’impersonnalité, sans doute, en un temps où l’exposition des sentiments est aimée des lecteurs, et impossible à totalement éviter des auteurs –n’échoué-je moi-même pas parfois à demeurer distant ? Nous sommes tous des romantiques. Sans leur talent, hélas.   

 

J’ai aussi longtemps craint, car immense en est le risque, et grande la tentation dans un blog, de faire de la morale. Donner des leçons m’a toujours répugné, moi qui déteste en recevoir et qui n’en retient que fort peu, et encore sont-ce celles que la vie, seule maîtresse que l’on ne peut défier, m’inflige. Je méprise ceux qui viendraient chercher là quoi penser. Je me défends de professer ou de prêcher la morale ou la vertu. L’expérience m’a montré que ces deux choses-là ne sont belles qu’en perdant, que chacun les apprenne seul. Je ne me sens pas la force ni le droit de les dicter. Au nom de quoi ?

 

Choses revues. Hommage au père Hugo. Je n’ai pas un millième sa spontanéité, sa facilité, son grand front. Lui, voyait. Moi, il me faut du temps, beaucoup de temps, pour revoir.

 

Choses revues. Tombeau de quelques flatteries que je reçois poliment avant d’ensevelir secrètement– je ne sais pas recevoir les éloges, ce n’est pas de la modestie, c’est de la gaucherie ; écrin où ont éclot quelques amitiés sincères, forgées dans une communauté de goût et d’esprit; déclaration d’amour à la langue, à Balzac, au football (c’est-à-dire à Zidane) ; fouet rieur mais sans complaisance pour le Sénégal et l’Afrique –qui bene amat, bene castigat ?         

 

 Choses revues. Blog où un jeune homme, trop peu sérieux pour être un chroniqueur rigoureux, trop peu ambitieux pour être écrivain, trop talentueux pour n’être pas un brin prétentieux parlant actuellement de lui à la troisième personne –n’est-ce pas là un signe ?- polit son narcissisme et agrandit son ego déjà fort étendu. Mais tout cela n’est qu’un jeu, n’est-ce pas ? C’est une drague, non ?

 

Avec dix jours de retard, joyeux deuxième anniversaire à ce blog. Bonne année et merci à ses quelques lecteurs.  

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