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Articles avec #errances philosophiques. tag

Variations terminologiques sur la Fesse.

29 Mars 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Errances philosophiques.

Essai sérieux de linguistique wolof sur le susdit terme.

 

 

A mon rigoureux maître, Gorgui Ndiaye, qui m’apprit le si nécessaire sens de la nuance à propos de ces choses.

 

 

Wolof Ndiaye, ce moraliste à deux sous dont les pauvres aphorismes servent d’arguments aux plus médiocres discours (Wolof Ndiaye neena ku juk sa morom took, misère), s’est trompé de vocation : il aurait dû être linguiste ou lexicologue. La beauté de cette langue, en effet, ne réside ailleurs que dans son sens des nuances sémantiques. Qu’au sujet de chaque terme, il puisse y avoir une foultitude de signifiants dont chacun évoque, ou mieux, suggère une dimension singulière d’une idée générale : voilà où se situe le charme du wolof.

 

Le mot « fesse » en est l’exemple canonique, et il faut, pour mesurer le génie de la langue wolof, voir les déclinaisons que ce terme peut avoir en langue française —pauvre, très pauvre— avant de procéder à une comparaison.

 

Pour désigner cette partie décisive de l’anatomie, la langue française, certes, dispose d’un certain nombre de mots. Fesse, bien sûr, mais aussi : derrière, popotin, arrière-train, postérieur, boule, et, évidemment, l’inévitable cul. Il y en a donc plusieurs, et il pourrait, au premier abord, et après cette liste, paraître injuste de qualifier de pauvre une langue qui dispose de pas moins de sept signifiants pour célébrer, adorer, désigner, qualifier, nommer le cul. Je maintiens cependant que, comparée au wolof, la langue française, qui a par ailleurs d’autres beautés, est assez limitée, du moins, en ce qui concernait la spécification de la fesse. Cela renseigne peut-être sur les sénégalais, ce grand peuple de grands coquins. Passons. La pauvreté du français en ce domaine donc, malgré la variété des termes, tient en cela que tous ces termes sont identiques. Ce sont de parfaits synonymes. L’un peut valoir pour l’autre. Celui-ci peut aisément convenir pour celui-là. Ötez fesse et mettez cul, l’on ne verra toujours jamais que deux demi-lunes séparées par une raie. Quelle différence entre un popotin et un arrière-train ? Quelle autre entre un postérieur et un derrière ? La réponse est simple et radicale : aucune. Tous les termes français pour désigner la fesse, pour être clair, n’ont aucune singularité, aucune identité propre. Aucun n’est unique. Ils renvoient, tous, à une même entité, à une même idée qu’ils se contentent de désigner, sans chercher à en saisir la complexité —car le cul, convenons-en, est fort complexe— et en dégager les subtiles nuances. Cela, in fine, a une conséquence : que lexicalement, pour désigner le cul, la langue française soit riche, mais que sémantiquement, elle soit assez sèche.

 

Le wolof par contre a l’avantage d’allier les deux qualités : non seulement il existe dans cette langue une grande variété de mots pour désigner la fesse, mais encore, et c’est là qu’est l’intérêt, le génie, le plaisir, chacun de ces termes prend en charge un pan —c’est le cas de le dire— de l’idée générale exprimée. Autrement dit, les termes wolofs pour la fesse, tout en la désignant, parviennent, par la nuance que chacun d’eux porte, à l’évoquer sous un angle de pénétration différent.

 

Prouvons.

 

Comme pour le français, les termes sont nombreux. L’on peut néanmoins en sélectionner les cinq plus usités. Taat. Bunn. Tuun. Wang. Ganaaw. Chacun de ces mots, s’ils font partie du champ lexical du cul, ne sauraient en aucun cas être confondus. Pour peu que l’on soit respectueux de la précision de la langue et soucieux de l’exactitude, aucun ne saurait être mis pour l’autre sans que l’idée recherchée ne changeât légèrement.

 

Eprouvons.

 

Taat : C’est le terme classique, qui a le mérite de l’exactitude, de la simplicité, de la généralité et de la pudeur. Il sied de l’employer pour toutes les formes de postérieurs : les larges, les gros, les petits, les moyens, les étroits, les plats, les tombants, les haut perchés, etc. C’est le mot le plus répandu, et est assez commode lorsque l’on ne cherche pas à saisir une singularité. Bien veiller, cependant, à prononcer correctement le double « A », qui fait écho au double « A » de xaap. « Taat ñari xaap la », disait Wolof Ndiaye…

 

Bunn : On perçoit d’ici la masse, le volume, l’immensité, la lourdeur. Apanage des jongaamas, le bunn est tantôt une arme de séduction massive, lorsqu’un vieux s’y rince l’œil à en mourir d’arrêt cardiaque, tantôt un fardeau, lorsqu’il ralentit sa porteuse et l’oblige à ménager ses efforts. Le bunn est la hantise des tailleurs, dont les instruments de mesure n’arrivent bien souvent pas à cerner ces obus. Le bunn manque cependant de finesse. Ne pas confondre avec Tuun, qui est sa sœur jumelle. « Boun ku ko amul do deey », chantait poétiquement Wolof Ndiaye.     

 

Tuun : Vulgaire. L’on devine non seulement la masse de la chose, mais encore sa profondeur, sa puanteur, ainsi que la lâcheté du sphincter. Bouchez-vous le nez si vous le souhaitez, mais ne faites pas les hypocrites. Le tuun a la beauté de la sauvagerie ; il s’impose, écrase, domine, capte l’attention ; il hypnotise tant par sa force que par son irrésistible puissance sensuelle. L’utiliser lorsque l’on bave et —éventuellement— bande devant quelque monumental cul, qui n’inspire que de coupables pensées— Astaghfirlah. Ou lorsque l’on veut insulter —Astaghfirlah. Ne pas confondre avec bunn, qui est sa sœur jumelle. « Toun da wara ñaw. » affirmait Wolof Ndiaye.

 

Wang : Eloge de l’équilibre dans le balancement. La fesse est ici perçue comme mouvement. Cela a presque un côté esthétique. L’idée de masse est toujours présente, mais sublimée par une forme de raffinement. Wang évoque la beauté, la sensualité de la fesse, sa forme affirmée, ronde, ferme, mûre, déclinée en une courbure dont le tracé est supérieurement puissant. Un con chantait « Jaay fondé amul pertement… » Achevez. «Xale du teela wang » enseignait Wolof Ndiaye.

 

Ganaaw : Excès de pudeur, essai de raffinement pour parler de la chose sans passer pour un être lubrique. Peut être trompeur, car employé également par les violeurs qui font semblant d’être des saints. Renvoie singulièrement à l’aspect extravagant du postérieur, qui traîne derrière le reste du corps, comme une remorque. Ne pas l’utiliser seul : l’on pourrait penser que vous êtes un lutteur : « Ganaaw bama santé Yala, etc. »     

 

Voilà.

 

Je n’ose, par pudeur, et bien que la tentation m’en eût toutefois effleuré l’esprit, appliquer le principe de l’étude sur le terme « vagin ».   

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Apophtegmes noirs sur le Bonheur.

24 Décembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Errances philosophiques.

Arthur Schopenhauer, « le plus grand saccageur de rêves qui a passé sur cette terre », selon Maupassant, m’a visité en songe la nuit dernière. Il m’a demandé d’écrire ces quelques aphorismes, pour accorder mon esprit à celui de Noël. J’ai évidemment accepté. L’on ne désobéit pas aux morts, surtout lorsqu’ils sont allemands et s’appellent Schopenhauer.

 

 

 

 

L’indice le plus manifeste de la misère de sa condition est que l’Homme passe son existence tout entière à chercher le Bonheur, sans savoir ce que c’est. Poursuivre une chose dont on n’a aucune idée, aller de fugaces plaisirs en récurrentes déchéances, traverser cette vie sans en saisir l’Essence et la Beauté, obnubilé par un Absolu dont la promesse n’est jamais que lointaine, et dont on s’empresse de se détourner lorsque, au hasard de l’Errance, on la croise. Eternelle et absurde quête, qui se finit contre un mur : la mort.

 

*

 

Le Bonheur est impossible. Il ne peut y avoir, tout au plus, que quelques plaisirs. Heureuses les clairvoyantes gens qui auront fait leur ce principe. L’effroyable misère de la vie humaine leur en paraîtra immédiatement fort atténuée.  

 

*

 

Qui peut dire, sans mentir, sans sourciller, qu’il est heureux ? Le Bonheur a ceci d’inhumain, qu’il ne peut être tenu. On l’effleure un instant, on le caresse, et l’on n’a pas le temps de dire « je suis heureux » que déjà il fuit et emplit l’horizon. Il faut alors renaître des cendres de son désappointement et, habité par un inusable et mortel espoir, repartir à sa quête, naviguer sur des océans inconnus de malheur et de chutes, jusqu’au jour où les ans flétrissent.

 

*

 

Le Bonheur a ceci de pernicieux qu’il se présente, dans son Principe, comme un Absolu, alors même que dans son Fait, il a cent visages, et n’en a par cela même aucun. Le Bonheur n’est qu’un Masque, qu’il fait bon arborer pour paraître plus humain qu’on ne l’est ; arrachez le masque, vous verrez un Homme, dans toute la splendeur de son dénuement.

 

*

 

Tout Homme meurt sans avoir pu répondre à la seule question que cette vie pose : « Avez-vous été heureux ? » Je défie tout moribond d’y répondre : il mourra en réfléchissant.

 

*

Chercher le Bonheur est un Droit ; ne jamais l’attraper, un Devoir. Pire: une fatalité.

 

*

 

Il n’y aura sur cette Terre de Bonheur que lorsque les Hommes auront compris qu’il ne leur est rien proposé d’autre, comme perspective, que le Malheur.

 

*

 

Les Hommes sont éternellement fâchés de ce qu’ils ne trouvent pas le Bonheur. Là est l’erreur. Trouver le Bonheur n’est rien ; à la vérité, l’Homme n’est pas fait pour cet état : il s’y ennuierait et désirerait en sortir quelques temps seulement après y être entré. Comique et infâme condition que la nôtre, où chacun est condamné à courir sans être en mesure de ne rien faire d’autre. Car arrêter la Course sans être arrivé à la fin, c’est mourir de déception, tandis que l’arrêter lorsque l’on croit avoir trouvé la fin, c’est vivre d’Ennui. L’on jouit moins du Bonheur que sa quête. Cela est la tragédie. Cela est la beauté. Cela est la condition. Hélas, l’Homme est si tenu dans les fers par la jouissance hypothétique du Bonheur qu’il en oublie celle de sa recherche. L’on meurt en cherchant, sans avoir su jouir du Bonheur de chercher.

 

*

 

Il faut imaginer –seulement imaginer- les Hommes heureux : quel effroyable tableau ! La lumière y ternit quelques secondes après son apparition, les ombres y pénètrent et s’y étendent allègrement, les postures y deviennent factices et peu crédibles, les sourires s’y effacent vitement. Le Bonheur n’est pas de ce monde. Heureusement ! Son seul simulacre étouffe et gave.

 

*

 

L’argent ne fait pas le bonheur ; non plus que l’amour : le premier ne donne que son apparence, le second lui est infiniment supérieur -raison pour laquelle, d’ailleurs, il est si rare, éprouvé dans sa vraie force.

 

 

*

Un malheur ne vient jamais seul est le seul proverbe qui n’ait pas, dans la masse infâme et abrutie des sentences, son contraire. Il est plus que juste : il est évident. L’on n’a jamais vu autre chose qu’une procession de malheur ici-bas.  

 

*

 

Un malheur ne vient jamais seul. Le Bonheur ne vient jamais.

 

*

 

Il ne se trouve de vraiment heureux que ceux qui ont sincèrement renoncé à l’être. Le Bonheur ne se doit chercher.

 

*

 

Parce qu’il se présente comme un fin, tout Bonheur est inhumain. La vie humaine n’est jamais qu’un éternel moyen. La vivre comme si elle était une fin n’est point vivre : au mieux est-ce sur-vivre, au pire : non-vivre.

 

*

 

Toute considération d’un Bonheur au-delà de la vie fait de celle-ci une tyrannie. L’on sent d’autant plus les morsures de l’existence qu’on veut les ignorer, au motif qu’elles sont nécessaires à l’atteinte d’un autre possible qui nous ronge, et nous rongera jusqu’à la toute fin.

 

*

 

Si le Bonheur est une fin, elle est la seule fin qu’aucun moyen digne ne peut justifier. Car c’est une fin toujours illusoire. Or, qu’est-ce qui peut justifier une illusion, sinon la chute morale ?

 

*

 

Les Hommes sont si excités et maladroits lorsqu’ils tiennent leur bonheur qu’ils le brisent. On les regarde tristement alors, et l’on se demande si c’est vraiment pour cela qu’ils ont tant souffert et gémi. Un Homme heureux est au sommet, certes. Mais une fois à la cime, la seule action dynamique qui s’offre à lui est de redescendre, la queue basse, pénétré de l’absurdité de la rage qu’il avait manifestée à monter vaille que vaille.

 

*

 

Tous les Hommes cherchent le bonheur. Mais combien s’en trouve-t-il qui pardonnent à leurs semblables de l’avoir trouvé ?   

 

*

 

L’on n’aime pas l’idée générale Bonheur. L’on ne veut que son Bonheur et celui de ses proches ; celui des inconnus nous indiffère ou nous aigrit. C’est bien pourquoi le Bonheur est un malheur : il est d’essence égoïste.

 

*

 

Il ne fait pas bon être heureux. Etre heureux au milieu des malheurs et des vicissitudes de l’humaine condition, c’est trahir, c’est tricher. Le plus sûr moyen d’être malheureux, c’est d’oser montrer que l’on est heureux. Il faut soit refuser le bonheur, soit le vivre caché, et ce dernier cas échéant, il devient une honte, donc un certain mal-être.

 

*

 

Lisez ceci, oubliez-le aussitôt, replongez dans vos illusions et continuez à courir derrière votre bonheur. Peut-être l’absurdité de votre condition vous apparaîtra-t-elle un jour. Heureux jour, évidemment.

 

Joyeux Noël ! 

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Idées de dernières paroles.

20 Septembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Errances philosophiques.

Il n’est jamais trop tard pour un dernier coup d’éclat, une ultime foucade, un hoquet d’honneur, un pet de sortie, un pied de nez final à cette existence et à sa trop misérable condition. Lorsque l’on a raté sa vie, il faut au moins veiller à réussir sa mort. Et lorsque l’on a réussi sa vie, il faut quand même sublimer sa mort. Les derniers instants sur cette terre sont trop précieux pour qu’on les consacre à la tristesse. C’est un grand jour certes que ce lui de votre mort. Et comme dit un proverbe Wolof, « Bës du tuti dé, boromam rek lay nirol ». Il faut être à la hauteur de ce jour, dans l’attitude, le discours, le charisme, la dégaine, l’aura, la verve. Voici, pour aider, un florilège de mots que vous pourrez lancer avant de crever :

 

*Prenez soin des choux.

 

*J’avoue : c’est moi qui ai volé le poulet du voisin.  

 

*Et je vous emmerde.

 

*Je vous ai laissé un trésor, il est… Ah ! (Et crever.)

 

*Charlie Hebdo !

 

*(En imitant la voix de Buzz l’éclair) : Vers l’infini et l’au-delà !

 

*J’espère qu’ils ont Facebook, là haut, que je puisse prévenir.

 

*Merde.

 

*Pourvu que je meure mieux que Marion Cotillard.

 

*Séchez ces larmes que je ne saurais voir.

 

*J’ai envie d’un KFC.

 

*C’est quoi, cette chose jaune sur ta tête ? Une crête ? Pendez-moi ça !

 

*Je vous attends là haut, venez vite !

 

*Di na ma joie.

 

*Ah… Je me meurs ! Vite, un pet.

 

*Une dernière gâterie, chérie ? Allez, quoi ! Fais pas ta meuf ! Les enfants, dehors !

 

*Je ne meurs pas ; je péris.

 

* "Il haïssait les épitaphes." Mettez-ça, en italique, police Gungsuh, interligne 2.

 

*Je suis sublime.

 

*Dites au cul-de-jatte du coin que c’est moi qui volais ses béquilles, et sans rancune.

 

*Ai-je droit à un PV : « post-vivendum », docteur ?

 

*Je vous maudis jusqu’à la troisième génération.

 

*Argh !

 

*Cui-cui.

 

*L’on veut tous la paix. Je vous la fous ; foutez-la-moi.

 

*Le Real Madrid a gagné ?

 

Et je rajoute ceux-ci, qui m’ont été suggérés par un ami, humoriste à ses heures perdus, et descendant capillaire de Kocc Barma :

 

*Une bière pour la route, s’il te plaît.

 

*Qui a allumé la lumière?

 

*Qui m’aime me suive. [Un temps] Salauds !

 

*Je ne vous salue pas, Messieurs.

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Question d'orgueil

31 Mai 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Errances philosophiques.

     Rien ne me fascine tant que les coquetteries de l’esprit : la révolte, qui donne à l’homme le sentiment d’être libre parce qu’il dit non à l’ordre du monde ; la jalousie, ce miroir de sa propre médiocrité que l’on couvre délibérément du voile noir de la frustration et de la haine de l’autre, par exemple. Il y en a d’autres. L’amour, cette flatulence de l’esprit exhalant la douce fragrance de l’égoïsme lassé de lui-même… L’espoir, cette prison où l’on jette le réel dès qu’il tourne en horreur… Le cynisme, ce désabusement déguisé de soi… Etc... Je pourrais continuer ainsi longtemps.

     L’esprit humain est une putain, bien entendu. Il prend les sentiments que la faiblesse et la porosité du cœur ont laissés inachevés, inaccomplis, et leur donne leur forme finale. Une putain au grand cœur, qui éduque, fait l’amour à l’âme, la dépouille de ses aspérités sauvages et lui donne une face plus acceptable. Ce que le cœur livre sauvage, brut, inhumain, l’esprit l’adoucit, l’ennoblit parfois, l’humanise toujours. Là est son élégance : de savoir nuancer sans être hypocrite. Les sentiments de l’homme l’auraient tué si son esprit n’avait été leur tamis.

     Mais de toutes ses subtilités, il y en a une dont la logique, si tant est qu’il y en ait, m’échappe : l’orgueil. Je ne comprends pas cette chose que j’ai pourtant souvent croisée en moi. Son ambiguïté la soustrait à toute caractérisation. Tantôt péché capital, tantôt bouclier de l’âme, ici poison du cœur, là ultime rempart de l’homme lorsque tout le reste s’est effrité, valeur aujourd’hui, impertinence demain, l’orgueil déroute. Il y a dans cette chose (je n’ose dire « sentiment ») autant d’égoïsme que de courage, autant de noblesse que de mépris, autant d’honneur que de prétention. Nulle part ailleurs en l’homme je ne trouve caractère si ancré dans la vertu et si enraciné dans le vice. Il appartient aux deux à la fois, et n’appartient à aucun, donc. Il y a dans l’orgueil de l‘humanité entière et sans fard. Il écartèle. L’amour lui-même, qui a dupe le monde depuis des siècles, n’est pas si insaisissable : on l’a compris, le truc de l’amour, on le laisse faire par masochisme ou bêtise. Au choix. Je vote bêtise. Par orgueil…

     L’orgueil est le mur indestructible des principes. Lorsque l’on a foi en des choses, il faut plus que du courage pour les assumer : il faut leur donner la force d’affronter la moquerie et la vindicte, il faut de l’orgueil. Nécessairement. Sinon, les convictions sont piétinées ou étaient sans fondements. La grandeur d’un Homme ne vient pas de ce qu’il a des principes. Des principes, tout le monde en a, mêmes les cons. Surtout eux. La grandeur vient de ce que ces principes demeurent inchangés quelle que soit la situation. Le Mal lui-même a eu ses Christs, comme la connerie en a eus. Quant à la valeur du principe, elle relève déjà du jugement moral, qui ne m’intéresse pas. Je suis dans l’esthétique de l’orgueil. Tout ce qui touche à l’éthique m’est d’un si insupportable ennui, ces derniers temps… ! Et surtout, ne me dites pas, surtout pas, que « seuls les imbéciles ne changent pas. » En plus de perdre mon estime, vous seriez encore plus bâté que l’âne qui a commis cette formule. L’orgueil admet la nuance, mais pas la compromission, qui est une lâcheté que l’on couvre de l’habit de la vertu. Mais la vertu connaît les siens, on ne la force pas.  

     Les lâches fuient, les hypocrites font littéralement la mue, les traîtres n’ont jamais tort, puisqu’ils ne prennent jamais partie. Les orgueilleux, eux, sont têtus. Ils préfèrent se tromper sans renier leurs principes que d’avoir raison en les travestissant. Ils ont le repentir aussi solitaire que la larme. Ils se taisent : l’orgueil véritable n’a de force que le silence qu’il revêt. Silence du respect. Silence du mépris. Ils provoquent : leur arrogance envers les Hommes est leur armure la plus impénétrable contre eux. Pudiques obsessionnels, ils ne livrent leurs sentiments qu’au compte-gouttes ou pas du tout. Ils n’aiment que deux fois : la première d’un amour qui tue momentanément leur orgueil, ce qui les mène au désastre ; la seconde, d’un amour que leur orgueil, qu’ils auront appris à garder même amoureux, leur interdit de dire. Ils suggèrent : tout orgueil est un symbolisme. D’ailleurs, ils ne s’aiment et ne se comprennent souvent qu’entre eux.

     L’orgueil s’oppose à la modestie. C’est que cette dernière est une hypocrisie. C’est elle que les Hommes authentiquement orgueilleux combattent par leur trait de caractère si singulier. Mais s’il vomit la modestie, l’orgueil ouvre les bras à l’humilité. Mais les orgueilleux ne le diront jamais : ils sont trop humbles pour cela. Modestie et humilité. Inutile que je marque la nuance, elle se dessine d’elle-même. Elle est du même ordre que celle qui fait que la vanité n‘est pas l’orgueil.

     Je vous laisse : j’ai un orgueil à aiguiser. Il y a du travail.  

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L'idéalisme est un humanisme.

27 Février 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Errances philosophiques.

     J’ai toujours cru à l’abstraction. Je ne peux plus le nier, et cela serait d’ailleurs inutile : on n’échappe pas à soi-même. Je m’en accommode donc. Oui, je crois en l’Amour, en l’existence du Bien et du Mal (même s’ils sont aussi banals l’un que l’autre, à mon avis), en l’Homme, à la grandeur humaine, à la générosité, etc. Peut-être viendra-t-il un temps où tout cela m’apparaîtra comme une formidable imbécillité. Mais ce temps n’est pas encore arrivé. Il fut une époque, pas si lointaine que cela, où une forme de désenchantement du monde me poussait à le regarder avec des yeux que je voulais lucides, mais qui n’étaient en réalité que désabusés, désespérés, et, à la longue, méchants. La lucidité n’est pas la noirceur, et il ne faut point l’alimenter, ou pire, la confondre avec le cynisme. Le faisant, on pense mal, car on pense contre soi. On fait preuve de mauvaise foi. Or, je pense que la valeur d’un homme se juge à la cohérence qu’il a avec lui-même. « Ruser avec ses principes » est le début du malheur.

     Que l’on me comprenne : je ne dis pas que le cynisme n’est pas humain. Il l’est parfaitement, chez certains. A ceux-là, que bien leur prenne de voir le monde ainsi, de traiter les hommes ainsi. C’est leur manière d’être eux-mêmes, d’exister ; cela, nul ne saurait leur en faire le reproche. Ce que je dis, c’est qu’il ne faut pas, dans un mécanisme de pensée que je rencontre hélas de plus en plus souvent, croire que la seule façon de vivre bien est d’être cynique envers la vie. L’essentiel ici est de vivre juste, c’est-à-dire en accord avec soi-même, suivant les idées qu’on aura pensées soi-même. L’essentiel ici est d’être vrai envers soi.

     Il y a dans nos sociétés des vagues, des tendances. Il est très drôle de voir que les hommes croient y être indépendants, alors qu’ils sont de plain-pied dans les effets de masse. L’on croit être libre. L’on est qu’un chaînon. Une forme de « massification des individus », et il n’y a au fond pas vraiment de contradiction dans l’expression, produit des « types ». Il faut être « ainsi », ou vivre dans la marge. Et dire que nous sommes censés être à l’ère de la liberté… Pâle liberté, illusoire liberté donc, que celle-ci. Nous ne sommes plus loin de l’obscurantisme. Il faudrait peut-être de nouvelles Lumières, et un rappel de l’injonction kantienne du « penser par soi-même. »

     Je me suis un peu éloigné de mon problème initial. C’est qu’il fallait que je montre ce qui me semble en être le levier principal.

     Je vis dans une époque où il ne fait pas bon croire aux idées. L’on est vite taxé de rêveur. « Idéaliste » est devenu une insulte. Cela est synonyme souvent de niais, de candide, d’utopiste, de con. Mais tout cela est faux, et l’amalgame est injuste. Croire aux idées n’exclut pas l’immersion totale dans le monde et dans la réalité. Simplement, la nécessité de changer certaines choses impose que l’on pense, que l’on veuille encore faire confiance à la raison (malgré les dérives auxquelles elle a mené l’humanité), et aux idées qu’elle produit. Nous n’avons que la raison, et elle produit des idées qu’il nous revient de juger, et de mettre ou non en pratique. Le hiatus qui a longtemps prévalu, et qui prévaut encore, entre l’idéalisme et le matérialisme me semble absurde. Les idées sont au service du réel. L’action sur le réel est le prolongement d’une idée. Cela s’arrête là.

     Je l’ai déjà dit ici, je ne crois pas que l’optimisme ou le pessimisme aient tous deux quelque sens, à l’échelle humaine. La complexité de l’Homme interdit toute adhésion à ces façons prédéfinies de le penser. Ce qui est décisif, par contre, c’est d’être capable de replacer l’Homme, et la raison humaine, au cœur des événements de leur temps. Ce recentrage ne signifie pas que l’homme soit « maître et possesseur de la nature », ou qu’il soit guide absolu. On sait les monumentales erreurs auxquelles nous a conduits l’anthropocentrisme au cours des siècles, et « l’Homme n’est pas un empire dans un empire », comme le disait Spinoza. Ce recentrage signifie juste que l’Homme est responsable, car libre et doté d’une raison dont il doit user pour améliorer son sort, et celui du monde.

    Il faut prendre parti, et ne pas simplement se contenter, dans cette manière de penser qui nie la capacité des hommes à pouvoir incarner le progrès, de tout détruire, en prétendant être détaché des choses et des problèmes de ce monde. L’indifférence est impossible ici. Il est très facile d’être cynique. Mais il est lâche de demeurer dans le cynisme par crainte d’être impuissant face à la vie et ses obstacles et ses horreurs, par peur, surtout, d’être victime du cynisme moqueur des autres. Il faut oser penser, ce qui implique que l’on puisse se tromper, et oser mettre cette pensée au service d’un agir. Les combats se gagnent ou se perdent, mais encore faut-il les mener. Et face aux idées, la seule posture valable est l’attitude critique, non le cynisme qui, exacerbé, vire au nihilisme ; c’est la déconstruction, non la destruction pure et simple.

     J’entends d’ici la tempête. Mais non : l’affaire n’est pas de se chercher des combats, de s’en inventer, d’être à la recherche de cavalcades glorieuses et chevaleresques. Ce serait absurde et risible. L’affaire est d’être prêt à penser les problèmes qui se posent à nous chaque jour, au quotidien, de ne pas les fuir. Toute l’affaire de cette existence, tout son enjeu, toute sa difficulté, c’est d’être heureux dignement. 

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Ecce Homo.

4 Février 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Errances philosophiques.

     L’idée même que quelqu’un veuille vraiment en savoir plus sur moi commence à me sembler impossible. Aussi suis-je toujours assez gêné lorsqu'une personne me demande de parler de moi. Parler de moi : le mur infranchissable, la paralysie du langage. Parler de soi : l’impossibilité ultime, l’ignoble châtiment humain, l’infernale question, la peine capitale. La mort.

   Parler de soi. L’expression porte en elle la plus violente des contradictions ; tout homme capable de dire un mot, fût-il faux, sur lui-même, hic et nunc, devrait être pendu pour mensonge à l’humanité. L’Homme n’est rien. Ou plutôt, c’est un rien. Je crois que parvenir à parler de soi, c’est-déjà émettre un jugement de valeur. Mais que vaut un homme, dites-moi ? Que valez-vous, par exemple ? Comment savoir ce que l’on vaut, sur l’échelle des valeurs humaines? Une âme humaine me semble si insondable si complexe, si fuyante, que dire « je suis… » et y rajouter autre chose que « un homme » est faux. Je suis un homme. C’est une phrase ronde. Tout le reste est spéculation. Vous demanderais-je qui êtes-vous, que naturellement vous me répondriez « Untel. » Oui, mais ensuite ? Déjà que vous n’êtes pas Untel, un nom ne se confondant pas à l’essence, mais que pourrez vous rajouter ensuite qui fasse fondamentalement sens quant à la constitution de votre être?     

    L’on ne devrait jamais parler de qui l’on est, mais de ce que l’on fait de ce que l’on est, c’est-à-dire de ce que l’on devient. A l’être, je crois qu’il faudrait substituer l’agir ; à l’ontologie définie, le devenir ; au fini, la perspective, à la nature, la liberté. Il y a dans le livre d’Alain Finkielkraut, Nous autres, modernes une phrase qui résume assez bien cet état de fait : « L’Homme est l’être dont l’agir ne découle pas de l’être, mais dont l’être découle de l’agir. » La dernière seconde d’une existence humaine, celle-là où l’on râle, délire, agonise, essayant de retenir ce souffle qui s’échappe inexorablement, est sans doute la plus riche de toutes. C’est là que la lutte entre vie et mort est enfin juste et totalement équitable. Mais on ne la racontera jamais. Toutes les autobiographies sont, par nécessité, ontologiquement inachevées, sinon elles sont menteuses.  Heureusement d’ailleurs, car toute autre possibilité aurait été une catastrophe.

    Et puis il y a ce qu’on appelle une « identité ». Je dois avouer que je ne sais pas encore exactement ce que c’est. Une prison, l’énième, que le langage invente à l’homme, sans doute. Personnellement, je crois ne pas en posséder, ou alors, elle m’est encore infiniment obscure. Je suis noir, africain, sénégalais, Ancien Enfant de Troupe, aîné, sérère, musulman. Est- ce cela, l’identité ? Une de ces choses ? Le mélange du tout ? Autre ? Bien sûr, ils ont parlé d’identité nationale pendant longtemps. J’avais espéré comprendre, pour définir la mienne, d’identité. Ils ont débattu, beaucoup, longtemps, très longtemps, mais je n’ai jamais rien compris au fond de ce débat, je ne comprends toujours pas.

    En attendant, si l’on me demandait mon identité, ou si l’on me demandait de parler de moi, de me décrire ( ?) en quelques mots, d’étaler mes défauts et mes qualités, je cafouillerais, déglutirais confusément des bribes de mots, penserais à donner une qualité (la conscience du monde) et un défaut (la conscience du monde), puis ne répondrais rien en fin de compte. Le silence.

     Là est ma réponse, et je la considère comme la meilleure qui soit. Inutile de préciser que je vais rater tous mes entretiens d’embauche.

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La Semaine.

30 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Errances philosophiques.

Le lundi, désespéré, il en eut assez, et décida de se tuer au cours de la semaine.

Le mardi, d’aplomb, il fit ses préparatifs, acheta une corde et une chaise.

Le mercredi, inspiré, il écrit une belle lettre d’adieu à ses proches.

Le jeudi, mélancolique, il alla se promener une dernière fois dans ses endroits favoris.

Le vendredi, serein, il médita et pria Dieu, auquel il n’avait plus cru depuis longtemps.

Le samedi, troublé, il commença à douter : et si l’enfer existait vraiment? 

Le dimanche, honteux, le courage et le désespoir lui manquèrent pour se pendre.

Le lundi, plus accablé que jamais, l’homme se leva et décida de continuer à survivre.

     Il avait compris qu’il faisait partie de ces Hommes, nombreux, que leur désespoir maintenait en vie.

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Nuance capitale...et (anti)capitaliste?

12 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Errances philosophiques.

     La phrase exacte du rêve et du projet n'est désormais plus "si j'étais plus riche, je ferais etc...", mais bien "si j'étais moins pauvre, je ferais etc..." 

     Mon époque est formidable. 

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