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Articles avec #ecrits de jeunesse. tag

Prolégomènes au "Mundus Muliebris" Texte III: Après la douche

24 Avril 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Ecrits de jeunesse.

(Extrait de la nouvelle L'Etreinte)

Peu de spectacles sur cette terre sont plus grandioses que celui d’une belle femme qui s’apprête. Il faut l’entrevoir -et l’entrevoir seulement, car le voyeurisme a ses innocences- à la sortie de son bain, recouvrir son corps encore ruisselant de fines gouttes d’eau d’une petite serviette, toujours trop courte, à peine assez grande pour faire semblant de cacher ses attributs, et qu’elle noue nonchalamment dans son dos. Il faut voir sa poitrine haletante essayer de s’échapper de ce linge complice. Il faut voir ses tétons que le froid de l’air fait pointer se dessiner à travers la serviette, et former de petites bosses mignonnes qui feraient frémir d’émerveillement n’importe quel mâle ayant un minimum de soif de beautés. La serviette, définitivement, est en ces moments le plus grand allié de l’homme esthète : elle s’arrête aux cuisses de la femme, et il faut apprécier leur fermeté, deviner les courbures célestes des hanches qui s’annoncent, saisir en pensée ce creux divin, celui des reins, de la taille, imaginer la souplesse du bassin, ce bonheur en mouvement, deuxième cœur de la femme. Un léger sentiment de gêne, marque tant de la pudeur, que du désir de ne pas aller plus profondément dans la recherche de ce qui est caché, doit en ce point vous saisir, et il faut alors quitter ces parties sublimes, en ayant au préalable jeté un furtif et agréable regard sur les jambes, puisse Dieu faire qu’elles ne soient pas cagneuses et qu’elles soient épilées. Remontez votre regard, lecteur, et voyez cette femme, ses épaules nues, son cou gracile et gracieux, le grain de sa peau luisante. Sentez son odeur, laissez-vous transporter par ces effluves dont le sillage émeut, respirez l’insolente beauté de ce corps qui marche dans sa chambre comme une chatte en cage. Soyez patients, laissez là jouir mignonnement des caprices de l’ornement. Souffrez qu’elle fasse mille va-et-vient entre sa salle de bain et sa chambre. Souffrez qu’elle se mire mille et deux fois. Souffrez qu’elle se trouve laide alors qu’elle sait mieux que vous qu’elle est belle. Laissez-la s’énerver avec joliesse de quelques petites imperfections que son œil seul peut voir. Cela vaut le coup d’attendre, c’est féminin, et c’est beau. Puis, sublime moment, il faut la voir approcher du bord du lit, en face de la coiffeuse, défaire sa serviette, et s’asseoir. Il ne faut voir quand elle délie sa serviette que le dos, cette partie du corps est faite pour la nudité. En ce moment, regardez ses cheveux –le Seigneur fasse qu’elle en ait. Regardez-les onduler ou s’aplatir sur son exquise nuque. Souriez, vous êtes au paradis. Il faut ensuite la regarder pénétrer dans son élément, le « mundus muliebris », et s’y mouvoir avec la grâce d’un ange. Aimez les ornements de la femme autant que la femme elle-même. Admirez la femme autant que son maquillage. Ne séparez pas la beauté de la femme de la beauté ses habits, de la magnificence ses atours, de l’éclat de ses artifices. Un grand esprit l’a dit. La femme naturelle est belle ; mais la femme parée est sublime. Faites-vôtre cette vérité, homme de goût. Votre sacerdoce est de vous émouvoir des secrets féminins. Il n’y a pour l’homme qu’un devoir : celui de célébrer la beauté des femmes qui se font belles. Car après tout, pour qui se font-elles belles ? Elles vous répondront : « pour moi-même ! ». Elles vous asséneront : « par amour et respect de mon propre corps ! ». Elles vous crieront : « pour la beauté seule ! ». Mais tout ceci ne suffit pas, lecteur mâle. Leur coquetterie vous est destinée ; chercher à vous charmer, même inconsciemment, est leur raison de se faire si belle.

Mais revenons à notre femme à la sortie de son bain. Voici qu’elle se maquille, qu’elle se parfume, qu’elle fait mille et une petites choses que vous jugerez inutiles, mais qui sont la quintessence de la coquetterie. Lorsqu’elle se fait belle, rien de ce que fait une femme n’est inutile. Elle sait ce qu’elle fait, la beauté est son monde. Ne vous plaignez pas lorsqu’elle entame sa gymnastique pour choisir son vêtement. L’habit fait la femme. Regardez. Contemplez. Vivez l’instant. Ne mourrez pas encore d’extase, ce serait précoce, vous manqueriez le sublime. Et tandis qu’elle se déshabille et se rhabille au gré de ses humeurs et de ses caprices, regardez son corps. Sa lingerie. Ses mains. Sa gestuelle. L’harmonie de ses mouvements. Là voilà presque prête. Un dernier pli arrangé, une étoffe lâchement, indolemment jetée sur ses épaules, un mouchoir de tête ou un chapeau faussement négligé posé, achèvent de la parfaire dans sa beauté. Là voici attifée comme une reine. Regardez-la. Elle vous éblouit. Détournez les yeux, puis crevez. Vous ressusciterez à sa prochaine toilette.

Tout le reste est par trop humain.

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Le Diable en Sept- Roman d'un drôle de Voyage- Partie 8

15 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Ecrits de jeunesse.

Chapitre VII : Où s’engage une philosophique discussion sur la nature humaine.

 

« Eh ! bien, qui l’eût imaginé ? Voilà un récit fort poignant, narré avec talent, qui semble avoir touché les cœurs. J’espère juste, messieurs dames les juges, que vous avez fait le bon choix : c'est-à-dire que vous avez haï cette chère Isseu. Car laissez-moi vous dire une chose: celui d’entre vous qui aura commis l’imprudence d’avoir de la compassion pour l’un ou l’autre de ses pairs n’aura aucune chance de vivre, et aura fait preuve, au mieux, d’ingénuité, au pire, d’imbécilité : deux attitudes qui, en ces circonstances, ne pardonneront pas, et le mèneront à la mort. Aucun optimisme en la condition humaine ou en la bonté du cœur humain ne saurait ici prévaloir. Nous sommes, tous ici, des bêtes, des criminels. Mais ce n’est même pas cela qui nous poussera à nous entre-dévorer, dans une espèce de cannibalisme secret, donnant ainsi raison à Hobbes. Ce n’est pas notre passé de criminel, ou notre âme de pécheur repentant qui nous fera calculer. Nous nous haïrons parce que nous sommes des Hommes. C’est aussi simple que cela. La nature humaine suffit à justifier le recours à la haine et à l’hypocrisie pour le salut. Hé ! Mes amis, ne vous faites point de grandes illusions. Vous voulez sauver vos vies, chacun veut sauver la sienne : hélas nous ne pouvons tous être sauvés. Cependant, la solution de sécurité consiste ici à faire ce qui dépend de nous pour être sauvés. Et ce qui dépend de nous, c’est faire en sorte qu’aucun des autres ne puisse bénéficier de notre compassion. Il n’est point besoin d’être un grand mathématicien pour le savoir : le calcul des probabilités est ici simple : il faut condamner tous les autres, juger sévèrement tous les récits, détester leurs auteurs, et espérer, que son récit propre bénéficie de la clémence d’un cœur faible. Il faut haïr les autres tout en espérant que l’un d’eux ne vous haïsse pas. Et si tout se passe comme je le prévois, si, derrière les signes apparents de commisération, de soutien, de pitié, d’empathie, si derrière cette hypocrisie plaisante et stratégique, il ne se cache en réalité qu’un jeu féroce de calcul d’intérêt, nous devrions en arriver, à la fin de toutes nos histoires, à cette cocasse situation où tout le monde ayant haï tout le monde pour sauver sa vie, aucun de nous n’aura bénéficié de la grâce. Que se passera-t-il alors ? Mourrons-nous tous ? C’est la grande question, la seule valable.

-Vous parlez comme si vous étiez omniscient, comme si vous étiez Dieu, répliqua avec dégoût Gabriel à Mohamed.

-Dieu me garde d’être Dieu. Par contre, c’est mon grand Ami. Et je suis certain qu’il me parle plus qu’à notre cher ami au chapelet, qui se tue à le chercher dans des choses aussi difficiles et obscures que la religion, alors qu’il suffit de le chercher dans les choses les plus simples et les plus subtiles : les femmes, le vin, l’Art. »

Le vieillard ne répondit pas à cette énième provocation du dandy.

« Mais, à supposer que votre pessimiste théorie soit vraie…

-Elle l’est, n’ayez aucun doute là-dessus, mon jeune ami. Je connais les Hommes.

-Comme vous voudrez, reprit Daouda. Si elle s’avère vraie, donc, cela voudra dire que nous sommes tous ici en mesure de contrôler les élans et les inclinations de nos cœurs. C’est ce que vous semblez penser. Cela me semble difficile.

-Déduction exacte. C’est ce que je pense. C’est un leurre de penser que nous puissions être seulement spectateurs de nos émotions. La raison en l’Homme l’emporte sur son cœur lorsqu’il s’agit de ruser et de calculer pour sauver sa vie. Il n’y a dans cette assemblée, malgré toutes les apparences, toutes les larmes, toutes les feintes d’une émotion du cœur, que des raisons, des cerveaux aiguisés, calculant, aux aguets et prêts à exploiter la moindre faille pour se sauver. Gageons que des deux histoires qui viennent d’être racontées, aucune n’a eu une voix de pitié et de compassion. Je le sais : toutes deux n’ont reçu pour jugement qu’une haine finement contrôlée, qu’un dégoût dirigé, hélas. Et ce sort qui attend tous les autres récits. Ne sous-estimez pas la puissance de la volonté humaine, qui est capable de régner sur l’âme, et d’en dicter tyranniquement les élans. En temps normal, l’on ne contrôle pas toujours nos émotions. Mais nous ne sommes pas en temps normal. Laisser au hasard le soin de décider, c’est mourir sans avoir combattu. Ce qu’aucun de nous ne fera ici. Ne prenez pas, je vous prie, cette mine outrée, chère grosse madame, ce que je dis vous est connu : ce n’est que le réalisme dans tout ce qu’il a de plus banal.

-Cela voudrait donc dire, monsieur, que toutes ces histoires n’ont aucun intérêt, que le jeu est joué d’avance, que les dés sont truqués, que la configuration finale est déjà établie ? demanda avec une certaine ironie Gabriel.

-C’est exactement cela, mon ami. Cependant, je ne suis pas d’accord quand vous dites que nos histoires n’ont aucun intérêt. J’en vois un.

-Et lequel ?

-Celui d’être racontées.

-Je pense, Monsieur, que vous êtes bête.

-Vous êtes en droit de le penser, mais sachez que je n’en pense pas moins de vous. Ni plus, d'ailleurs.

-Sous vos airs pessimistes, vous avez tout simplement peur. Comme tout le monde ici. Mais n’osant vous l’avouer, vous faites le pitre, et tentez de désespérer les autres. C’est proprement ridicule.

-Ah ! La belle théorie. Mais si vous y tenez, je me tais. Cela ne changera rien à l’affaire. Bercez-vous de vos illusions.

-Je vais vous dire, à vous tous, ma foi profonde, et sincère, reprit Gabriel avec une certaine solennité : je crois en la nature humaine, et à sa capacité à s’émouvoir spontanément devant le malheur des autres hommes. Je suis convaincu, contrairement à ce que vient d’expliquer cet homme, que tous les récits ici susciteront la pitié et l’empathie, car ils sont vrais, et parlent au cœur, et non à la raison. Je ne sais ce qui se passera à la fin de ce voyage, mais j’ai l’espoir que tous les récits reçoivent de l’empathie, même de votre part, Monsieur.

-N’y comptez pas. Je vous hais et je calcule, moi. Je veux sauver ma vie.

-Je ne vous crois pas : haïr n’est pas humain.

-Il n’y a d’humain qu’haïr et couvrir cette haine d’un manteau d’amour. Ne soyez pas trop chrétien, mon cher ami. L’on sait où cela a mené Jésus.

-Je vous interdis de parler ainsi du Sauveur ! avait rugi Madeleine, dont la voix était remplie de sanglots.

-Quelle lionne féroce! Je me tais, définitivement. Je vous laisse à vos espoirs. Pauvres esprits, pauvres cœurs, pauvres âmes. La déception sera votre lot. Aimez-vous les uns les autres, si vous le pouvez. Moi, je vous détesterai. N’attendez rien de moi.

-Ne cédez pas à la colère, ma sœur, dit Gabriel en se tournant vers Madeleine. Cet homme est égaré, ou fait semblant de l’être, pour on ne sait quelle raison. Mes amis, mes frères et sœurs, j’ai espoir, et quoiqu’il arrive ce soir, nous aurons gagné contre le Diable. Il a voulu nous opposer, nous lui montrerons que l’Amour humain est une possibilité. Je crois aux Hommes, je crois en Dieu. J’ai confiance : ce soir, même si nous mourrons, nous ne perdrons pas.

-Je ne veux pas mourir. C’est tout ce dont je suis sûr, fit l’enfant de troupe. Je crois en Dieu, un peu moins aux Hommes. Peut-être que ce que vous dites sur l’Amour est vrai, mais si l’Amour ne nous sauve pas, je ne vois pas à quoi il sert. Je ne sais pas si je peux contrôler mes sentiments, je ne sais pas exactement ce que j’ai ressenti en entendant les deux récits précédents, mais je sais juste que je ne veux pas crever. Si nous mourrons, nous aurons perdu. Ce n’est pas l’Amour ou autre chose qui y changera quelque chose. Je ne crois pas être mauvais, mais s’il faut que je vous haïsse pour ne pas mourir, je vous haïrai sans remords, même après avoir eu pitié de vous. Aucun de nous ici ne veut mourir, et je ne crois pas Isseu lorsqu’elle dit le vouloir. Ce n’est pas humain, et…

-Mais fais silence ! Qui es-tu donc, toi, jeune prétentieux qui ne sait encore rien de cette vie, pour savoir qui veut mourir ou non ? Qu’en sais-tu ? Silence !

-Arrêtez d’abord de gesticuler, Madame ! Vous m’écrasez les pieds de votre quintal.

-Tu es odieux, en plus, gueula encore Absa. Tais-toi ! Taisez-vous tous et prions ! Il n’y a que cela qui nous sauvera, si nous devons être sauvés. Je remets ma vie et mon destin entre les mains de Dieu.

-Mais Madame, n’est-ce pas vous qui agressiez tout à l’heure le vieillard qui vous parlait de Dieu ? demanda Daouda, amusé, à la grosse dame. Vous êtes tous témoin, non ? Voilà encore l’hypocrisie dans toute sa force. Comment faire confiance, dites-moi, Gabriel, à quelqu’un comme ça, qui croit en Dieu lorsque cela l’arrange ? Quelqu’un qui peut faire cela n’hésitera pas à sacrifier un Homme pour se sauver. Je ne sais pas si Mohamed a raison, mais il n’a pas totalement tort.

-Laissez-moi en dehors de cela, mon jeune ami, menez votre débat seul, et agissez comme bon vous semble. J’ai été censuré, je suis vexé. Et je pense.

-Quand je disais avoir foi dans les Hommes, mon jeune frère, je ne pensais pas à une sorte de contrat entre nous pour nous sauver. Je ne crois pas que nous puissions contrôler et dicter nos émotions, mais je crois profondément à la bonté de l’âme, et je crois que devant le malheur humain, devant le drame humain, l’homme s’émeut et prend en pitié. Nous nous unirons naturellement, spontanément. Ce sera une union des cœurs. Si l’on parle de contrat, ce ne pourra être qu’un contrat naturel, un contrat des cœurs, que la volonté ne décidera pas. Comprenez bien cela, Daouda.

-Je le comprends parfaitement. Je ne suis pas certain que la grosse dame à vos côtés l’entende ainsi.

-Je pourrai être ta mère, petit impoli ! Mal éduqué ! Qui est ton père ?

-Calmez-vous, Absa, ce n’est pas le moment. Tout le monde est un peu tendu en ce moment, c’est normal. Pardonnez-lui, et calmez-vous.

-Bâtard, je t’aurais battu à mort si je t’avais en face de moi. Petit imbécile.

-Apprenez d’abord à respirer, madame. Vous vous essoufflez en m’insultant.

-Calmez-vous, l’on va continuer, dit Gabriel, qui avait haussé le ton. Mais d’abord, j’aimerais savoir si les autres ont un avis sur la question. Mon père, que pensez-vous de cette histoire ? »

Le vieillard sursauta lorsque Gabriel lui toucha l’épaule. Il semblait n’avoir même pas entendu tout ce qui venait d’être dit. Il mit quelques secondes à se rendre compte qu’on l’écoutait, et finit par soupirer, avent de parler :

« Il faut croire en Dieu. Notre Seigneur, Subhana hu Wa Tala, peut tout, et éprouve ses fidèles. Il faut maintenir notre foi en Lui, et Il nous sauvera. »

Il se tut ensuite, et plongea de nouveau dans ses méditations.

« Et vous, chauffeur, vous voulez dire quelque chose ?

-Non. »

La réponse fut si immédiate, si sèche et si tranquille que Gabriel n’insista pas. Il demanda ensuite à Isseu et Madeleine, qui ne purent répondre parce qu’elles s’étaient remises à pleurer. Gabriel essaya de les calmer, avant de reprendre la parole.

« Eh bien, nous allons continuer. Qui veut raconter son histoire ? 

-Moi, je veux bien. Comme cela, ce sera fait.

-Très bien, l’on vous écoute alors, Madame. »

Reprenant péniblement son souffle, Absa commença à parler de sa voix d’autant plus étrange qu’elle haletait, sous les ricanements moqueurs de Daouda. 

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Le Diable en Sept- Roman d'un drôle de Voyage- Partie 7 (2)

10 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Ecrits de jeunesse.

"Le mariage fut donc célébré avec la même sobriété que le mien. Je ne pus dire avec exactitude si Lamine était heureux ou non. Mais il me sembla que son visage, depuis bien longtemps, goûtait de nouveau aux saveurs aigres-douces de l’espoir. Khady vint habiter chez nous dès le lendemain. Elle occupa l’une des chambres, j’occupai l’autre, et la troisième fut celle de Lamine. Notre ménage à trois voyait le jour. Au départ, nous sentions, Khady et moi, que Lamine était inquiet à l’idée d’une cohabitation entre deux épouses. Aussi décidâmes-nous, par notre comportement, notre dévotion, notre amitié, de lui prouver qu’il n’avait aucun souci à se faire, et que ses deux femmes se respectaient et s’aimaient comme des sœurs, et n’avaient en vue que son bonheur. Je ne vous cacherai pas que ce fut, pour toutes les deux, difficile, car l’amour d’une femme est toujours possessif, dans son origine. On l’accommode, le tempère, l’éduque, le discipline, l’adapte selon les circonstances, mais cette vérité est éternelle, qu’aucune femme amoureuse ne peut partager un homme sans ressentir au cœur un pincement. Cela valait pour moi. Et cela valait aussi pour Khady, qui aimait Lamine d’un amour véritable. Cependant, notre désir de rendre notre mari heureux était une idée supérieure à notre intérêt personnel, et nous prîmes sur nous. Lamine était intelligent : il avait compris tout cela, mais que pouvait-il faire ? Rien, sinon essayer de nous témoigner son amour. Il fit du mieux qu’il put. Et si je reconnais que je gardais ses faveurs, malgré tous ses efforts pour tendre vers une égalité parfaite entre nous, je voyais bien qu’il avait une grande tendresse pour Khady. Lorsque nous dormions ensemble, il me demandait toujours s’il était un homme bon, si je lui pardonnais, si je l’aimais encore. Je répondais oui à toutes ces questions, et il pleurait en disant qu’il avait honte. Je sentais en effet qu’il avait honte, que ce fut devant moi comme devant Khady. Il avait l’impression de me trahir et celle d’utiliser Khady. Il me fit de la peine, un certain temps, et à Khady aussi, sans doute. Toutefois, peu à peu, à force de soutien, d’entente, d’efforts conjugués, Khady et moi parvînmes à dissiper cette gêne. Lamine retrouva peu à peu le sourire et la sérénité. Et il s’investit comme jamais auparavant afin que nous fussions comblées. De mon côté, je recommençais aussi à sourire sans feinte et sans amertume. Mon mari était de nouveau heureux : cela me suffisait. Khady aussi était heureuse : pour son mari, et pour moi. Nous fûmes dans la maison comme nous l’avions promis : des amies et des sœurs. Cette période de bonheur naissant fut ponctuée d’une heureuse nouvelle : Khady, quelques mois après son arrivée à la maison, était tombée enceinte. En l’apprenant, Lamine eut sur le visage la même expression de joie que lorsque, quelques années auparavant, je lui annonçai ma première et unique grossesse. Ce fut non sans une légère amertume que je m’évertuai de chasser au plus vite que je le vis étreindre Khady et rire. Je les voyais être heureux, et ce bonheur me touchait, en mal comme en bien. Je m’attendais à cela, et c’est pourquoi, dans les mois qui suivirent, je me battis contre mon passé, contre ma peine, contre mon amertume, contre ma tristesse, contre ma jalousie. Je n’avais le droit de n’être pas heureuse pour ces deux êtres que j’avais réunis. Je me battis contre moi-même, et gagnai finalement. Je fus le premier soutien de Khady, dont c’était la première grossesse. Lamine n’eut pas, comme il le fit pour moi, à revenir plus tôt de son travail : je lui promis de m’occuper de tout. J’avais l’expérience, et la mit à contribution pour que la grossesse de ma coépouse se passa bien. Lamine était heureux de cette situation, et à chaque fois qu’il me regardait, je voyais dans ses yeux le bonheur, l’amour, une profonde gratitude. Les jours où il le pouvait, il était d’une attention infinie pour Khady, qu’il avait appris, au fil du temps, à aimer. Je crois qu’il se rendit compte que le cœur d’un homme pouvait bien aimer deux femmes, et qu’il n’y avait peut-être que la préférence qui les différenciait. Qui préférait-il, alors ? Je crois, malgré tout, que c’était moi. Il me le disait, et Khady elle-même me le disait. Toujours est-il que la perspective d’un agrandissement de notre petit ménage le remplit d’une certaine effervescence. Lamine et moi décidâmes de rouvrir une petite pièce, dans la cour de la maison, que nous avions fait bâtir exclusivement pour y ranger certaines affaires encombrantes. Et ces affaires n’étaient rien d’autre qu’un berceau, des valises entières de vêtements, ainsi que deux cartons de jouets. Nous les avions achetés lors de ma première grossesse, pour notre enfant qui ne vit jamais le jour. Je n’eus pas le courage de m’en débarrasser ; Lamine n’eut pas le cœur de les jeter ou les offrir à un autre : nous décidâmes de les garder, dans l’espoir qu’ils serviraient à notre prochain enfant. Hélas… Lamine rouvrit donc cette pièce remplie de douloureux souvenirs. L’on ressortit tout, et ce qui devait appartenir à mon enfant alla à celui de Khady. Lamine pensait que c’était là tout symbole : celui de notre renaissance, de notre victoire face à la douleur. Une fois de plus, je dus faire face à mes démons, desquels, une fois de plus, je triomphais.

Khady accoucha quelques semaines plus tard d’un magnifique petit bébé : une fille. Elle avait les yeux de sa mère et le nez de son père. J’étais là lorsqu’elle naquit. Elle ne mourut pas, elle fut plus chanceuse que ma petite fille. Comme un symbole, je fus la première à la prendre dans mes bras, après l’infirmière, et après que l’on eût coupé le cordon ombilical. Je m’étais presque jetée sur elle. Je la tins avant sa propre mère, et la regardai, alors qu’elle était toute fripée, respirant à grandes bouffées l’air de cette vie à laquelle elle s’était accrochée comme un laminaire à son rocher. Je ne sus ce que je ressentis à cet instant là : un mélange d’envie, de jalousie, de joie et de tristesse. Je réalisais le bonheur que cela pouvait être de donner la vie, et le malheur qui était le mien de ne jamais plus pouvoir ressentir pleinement ce bonheur. Khady, encore fatiguée par les souffrances de l’enfantement, me regardait étrangement, comme pour réclamer son enfant. Je le lui donnai, et assistai, le cœur tiraillé, à une scène d’amour, de bonheur, de profonde tendresse entre une mère et son enfant. Ce tableau me devint vite insupportable, et je sortis sans que l’on ne me remarquât de la salle d’accouchement. Dans ma hâte, j’avais même oublié que Lamine était dans le couloir, anxieux, inquiet, incapable de s’asseoir. C’est donc moi qu’il vit en premier. Il accourut à moi, le visage éperdu, et perdu entre la peur et l’espoir. Il me questionna des yeux. Et à ce moment, je fus tenté de lui mentir, de lui dire que l’enfant, comme le nôtre, était mort-né. Je fus tenté de lui faire mal, sans pouvoir m’expliquer pour quelle raison. Ah ! Seigneur, peut-être devenais-je folle ! Quelques secondes s’écoulèrent, au fil desquelles le visage de Lamine, redoutant une mauvaise nouvelle derrière ce silence mien, avait commençait à se tordre dans une grimace de douleur.

« C’est une fille, avais-je répondu. Elle a ton nez, je l’ai tout de suite reconnu. Elle est vivante, et Khady se porte bien. Félicitations à l’heureux père.

-Oh Isseu, avait-il juste dit… »

« Puis il m’avait étreint, et il avait pleuré. Ces larmes disaient tout ce qu’il ne pouvait dire, toutes ces émotions du moment : son bonheur d’être père, sa tristesse de me voir là, accouchant son enfant d’une autre, sa douleur née du souvenir de la perte de notre enfant. Je ne vous demande pas d’imaginer mes émotions en ces moments-là : vous ne le pourriez.

-Quelle histoire horrible, dit la grosse dame.  Je ne sais pas comment vous avez fait, Isseu.

-Je ne sais moi-même comment j’ai fait, madame. Mais cette histoire n’est pas finie. La suite est plus horrible encore. Khady et sa fille sortirent de l’hôpital, et revinrent à la maison. Dans la chambre de Khady, Lamine et moi avions déjà tout préparé : le berceau, les habits, les jouets du bébé. Lamine était heureux : cela se voyait. Il riait, chantait, sifflait. Comment pouvais-je, en le voyant ainsi, faire étalage de ma propre amertume, née de ce que j’offrais ce qui était à mon enfant à une autre. Le bonheur de Lamine prévalait, c’est pour lui que j’avais fait tout cela : ce n’était là, alors que ce bonheur pointait enfin, qu’il fallait que je m’effondre. Je supportai donc. Le baptême eut lieu, selon la coutume, une semaine après l’accouchement, en présence de l’Imam du quartier, de quelques dignitaires religieux, de mes parents, des parents de Khady et de quelques amis de Lamine. L’enfant fut nommé Mariama. Je m’évanouis lorsqu’on nous l’annonça. Le nom de mon enfant… Nul ne comprit pourquoi je m’étais évanouie, pas même Lamine, que son bonheur aveuglait. Je prétextais la fatigue des derniers jours. Khady me choisit pour être la marraine de sa fille, en guise de notre amitié. Lamine trouva que c’était une excellente idée. J’acceptai, et Mariama grandit dans cette maison, avec un père et deux mères. Elle était joyeuse, belle, mignonne, attachante. Elle était, comme l’espérait Lamine, le rayon de soleil qui illuminait nos jours. Lamine, à cette époque, écrivit d’ailleurs un long poème, « L’illumination », pour sa fille, et en hommage à Rimbaud, un poète qu’il aimait beaucoup. Mariama… Que vous dire sur notre relation ? Je l’aimais comme j’eusse pu aimer ma propre fille. Pour ne pas la détester, je la couvrais d’un amour fou, dont se réjouissaient Lamine et Khady. Sa propre mère elle-même me taquinait en me disant que j’aimais sa fille plus qu’elle. La petite devint ma grande amie. Je la choyais, la défendais contre un de ces parents si elle faisait une bêtise, lui apprenais à lire. Lamine me mit en garde et me demanda de ne pas trop l’habituer à la facilité, mais rien n’y fit : je donnais à Mariama tout l’amour maternel que je n’avais pu donner, et elle me le rendait bien. Khady ne prit nullement ombrage de notre relation fusionnelle : elle savait qu’elle restait sa mère, et ce privilège la situait au-dessus de toute autre forme de relation. Le lien qu’elle avait avec sa fille allait au-delà de la simple fusion : c’était une relation mystique, qui n’avait rien d’explicable. Elle était heureuse de nous voir ainsi, de me voir ainsi, surtout. Elle avait la sensation d’avoir enfanté pour moi aussi. Lamine n’était pas en reste, dans cette vague d’amour dont Mariama fut couverte. Il l’aima de toutes ses forces, essaya d’être le meilleur des pères : tendre et doux la plupart du temps, sévère lorsqu’il le fallait, enfin, jamais méchant, jamais absent. Il sortait souvent, les week-ends, seul avec sa fille, et ils allaient l’on ne sait où, et Mariama, au retour, arborait un grand sourire d’enfant heureux, mais refusait de dire ce qu’ils avaient fait, car c’était « leur secret avec papa ». Mariama fut donc aimé d’un amour rare par trois êtres dont elle était le bonheur. Et d’une certaine façon, chacun de nous l’aimait d’un amour spécial, qu’il voulait singulier, différent, unique. C’est du moins ce que je voulais, moi.

Plusieurs années s’écoulèrent, et Mariama eut sept ans. Le jour de son anniversaire, je lui offris une magnifique robe de barège mauve que ceignaient à la taille de longs rubans blancs et bleus qui virevoltaient lorsqu’elle courait, avec des souliers assortis et un grand chapeau blanc à fleurs, avec un col à rabats blancs très élégants. Elle alla immédiatement les essayer, et revint me montrer le résultat. Elle était ravissante. Elle se jeta dans mes bras, refusa d’en sortir. Cette étreinte, par laquelle elle me signifiait son amour et sa gratitude, me toucha beaucoup. Je me mis à lui caresser le dos, assise sur mon lit. Nous étions seules dans ma chambre. C’est en ce moment-là que l’inexplicable se produisit. Alors que je la caressais, j’eus soudain une vision : je me vis en train de caresser une fille que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais vue, mais qui ne m’était pas étrangère. Je la connaissais sans la connaître. Je ne voyais pas son visage, car elle me tournait le dos. Je le caressais toujours, et, sous l’effet de mes caresses insistantes, elle se retourna. Elle me ressemblait, avait mes traits lorsque j’avais dix-sept ans, l’âge auquel j’avais rencontré Lamine. Hormis son nez, qui était celui de Lamine, elle me ressemblait en tous points. Ses grands yeux étaient les miens. Ils étaient beaux, d’un marron clair qui donnait l’impression qu’elle portait des lentilles. L’apparition s’éloigna, et la vision se brouilla dans un éclair aveuglant de lumière qui me fit mal aux yeux. Je repoussai alors violemment Mariama qui était toujours blottie contre moi. Elle tomba du lit. Je me levai alors, la dominant de ma taille et… »

« Isseu s’arrêta, étranglée par l’émotion.

« Et ? fit une voix.

-Et je la maudis. Je lui criai qu’elle m’avait volé ma fille, qu’elle ne serait jamais ma fille, que je souhaitais qu’elle mourût, qu’elle ne vît jamais le jour. Je l’accusai d’être une sorcière à la solde du Diable, que l’on devait brûler. 

-Oh Mon Dieu…

-Oui, je l’ai maudite. J’ai souhaité sa mort. Cette vision que j’eus avait réveillé tous ces démons que j’avais employé tant d’énergie à combattre, et que je croyais avoir tués. Mais ils resurgissaient, plus forts, plus dévorants que jamais. Je revois encore Mariama, dans sa belle robe, à terre, le visage défiguré par l’incompréhension, trop traumatisée par ma violence pour pleurer. Je la revois encore me fixant avec toute son innocence, et je m’entends encore, grisée par cette innocence et cette faiblesse, ivre de folie, de jalousie, de douleur, la recouvrir d’insultes et de malédictions. »

Isseu s’arrêta de nouveau, et de nouvelles larmes sortirent de ces yeux cachés par ses lunettes. Tout le monde se tut, et retint son souffle. Isseu, comme incapable de s’arrêter dans la confession d’un secret qu’elle avait trop longtemps garda, reprit, comme soulagée de pouvoir avouer son acte.

« Je ne sais ce qui arriva ensuite. Je sais juste que mes cris étaient si forts qu’ils alertèrent Lamine et Khady, qui étaient alors dans le salon, et j’entendis leurs pas et leurs voix inquiètes qui disaient mon nom et celui de Mariama. Je m’évanouis ensuite. Je ne me réveillais que cinq jours plus tard. J’étais tombée dans le coma. Et il paraît que lors de ce sommeil, je ne cessais de répéter « Pardon, Mariama… » Je n’en ai personnellement aucun souvenir. C’est Lamine, qui m’a veillée pendant tous ces cinq jours, qui me l’a dit. Je me réveillais cinq jours après cet incident, donc. Mais à mon réveil, quelque chose avait changé : je ne voyais plus rien, j’étais devenue aveugle. Les spécialistes expliquèrent ma cécité par une commotion brutale que je dus avoir avant de sombrer dans le coma. Ils n’avaient pas tort. Cette commotion m’était encore très présente à l’esprit, je m’en souvenais clairement : c’était la lumière dans laquelle ma fille avait disparu. Elle m’avait aveuglée C’est ainsi que j’ai perdu l’usage de mes yeux. La dernière image qu’ils virent fut donc Mariama, terrorisée, à mes pieds, et cette image, aujourd’hui encore, me hante. A mon retour à la maison, quelque chose avait changé : la fillette me fuyait, elle refusait de m’approcher, et cela malgré mes supplications et mes ruses. Je l’avais traumatisée. Je crois que c’est cela qui me causa le plus de peine. Quant à Khady et Lamine, ils firent tout pour me soutenir, mais je sentais bien qu’il y avait dans leur soutien de la retenue, de la distance. Je compris que Mariama avait dû leur rapporter la scène, ainsi que mes paroles. Lamine, qui, malgré tout, m’aimait encore, ne me parlait plus beaucoup, quoique je ne manquasse de rien. Lui aussi, me fuyait. Me voyait-il comme une femme maudite, qui ne sème que malheur où elle passait ? Je ne savais. Je ne voyais plus rien. Khady, elle, ne cacha pas sa froideur. Ce que j’avais fait endurer à sa fille lui fut insupportable, et je sentais sa douleur, sa peine, sa haine. Plusieurs fois, en larmes, je lui demandai pardon ; autant de fois, elle ne me répondit pas, préférant s’éloigner. J’étais seule. Présente parmi les autres mais absente malgré tout. Je me sentais étrangère à ce monde que je ne voyais plus, étrangère à ces êtres que je chérissais pourtant. Ce fut le début d’une longue et pénible solitude. Je me réfugiais dans mes souvenirs, où douleur et bonheur perdu se mêlaient. Je me revoyais lors de ma première rencontre avec Lamine, je me souvenais de notre fou rire, de nos discussions, de notre mariage, de notre première nuit d’amour, de notre enfant perdu. Puis je revoyais notre enfant, notre Mariama, telle que je l’avais vue dans ma vision : belle, jeune, fraîche. Mes souvenirs devinrent les compagnes de ma solitude, les instruments de mon malheur et, en même temps, les seules choses qui me permettaient encore de me sentir vivante. Mes parents, qui avaient vieilli, ne se déplaçaient plus, et lorsque j’allais les voir, les larmes de ma mère et les silences de mon père, expressions de leur tristesse partagée de voir leur unique fille chérie ainsi, accablée par un destin impitoyable, alourdissaient l’atmosphère de douleur. Je ne leur rendis presque plus visite. A la maison, j’étais toujours seule. Mariama, depuis que j’étais revenue, ne m’avait jamais reparlée, malgré les faibles reproches de son père qui ne me parlait guère beaucoup plus, et sous le silence absolu, approbateur presque, de Khady, qui eût sans doute voulu que je disparusse de leur existence. Et Lamine… Mon cher Lamine que j’avais tant aimé et que j’aimais encore tant... Je l’imaginais triste, las, toujours torturé par ce sentiment d’injustice dont il était victime. Je devinai que Khady devait faire pression sur lui afin que je fusse éloignée de la petite –qui sait, je pourrais très bien sombrer de nouveau dans la folie et lui faire plus de mal que la première fois. Et pourtant, je n’en voulais pas à Khady : elle aussi, n’agissait que par amour. Tout, tout était de ma faute. Je me suis cru plus fort que l’Amour, au point de consentir de grands sacrifices en son nom ; l’Amour m’a montré qu’il était absolu, indépassable, et qu’un cœur qui aime ne saurait consentir au sacrifice sublime du renoncement sans en être profondément blessé. J’étais seule. Peu à peu, pourtant, l’on me pardonna, et l’on oublia. Mariama, qui avait neuf ans maintenant, était revenue vers moi, sous le contrôle de sa mère, qui avait fait des efforts. Deux fois par jour, en effet, la fillette venait me saluer, et discuter un peu avec moi. Elle fut craintive au début, comme je fus honteuse. Mais nous recommençâmes à nous apprivoiser, et si je ne pouvais plus espérer la complicité d’il y a quelques années, je pouvais au moins espérer une amitié respectueuse. Cette deuxième chance qui me fut accordée me galvanisa : je fis des efforts, essayai de sortir du dépérissement dans lequel ma solitude et ma cécité m’avaient peu à peu reléguée, m’intéressai de nouveau aux choses. Khady, même si elle maintenant une certaine distance, fut plus agréable, et plus loquace, plus présente. Lamine seul semblait avoir plus de mal, quoiqu’il fût toujours aussi doux. Il me semblait que quelque chose s’était cassé entre nous, et je ne savais quoi. Quelques mois s’écoulèrent encore ainsi, alors que je cherchais une rédemption que l’on m’accordait au compte-gouttes, certes, mais que l’on m’accordait néanmoins. Un jour, au début de l’hivernage, Mariama rentra à la maison trempée, la pluie l’avait surprise alors qu’elle rentrait de l’école. Une superstition, à laquelle je n’ai jamais cru, veut que les premières pluies d’un hivernage soient particulièrement néfastes pour la santé de quiconque y est exposé. Hasard ou Nécessité, toujours est-il que Mariama tomba malade, elle fut atteinte d’une grave fièvre. L’on pensa tous qu’elle passerait au bout de quelques jours et de remèdes adéquats. Et nous pensâmes avoir eu raison lorsque, au bout du troisième jour de maladie, Mariama parut se sentir mieux. Cela nous rassura, et tout le monde se coucha dans l’espoir que le lendemain, ses bavardages joyeux égaieraient de nouveau la maison. Elle mourut pendant la nuit.

-La Ilaha Ilala, fit la grosse dame (qui, rappelons-le, avait attaqué violemment le pauvre vieillard qui lui servait des paroles religieuses, qu’elle considérait comme des gros mots) tandis que Madeleine fondait en larmes.

-Une rechute violente, fulgurante l’avait saisie, et elle était morte dans son sommeil. Ce fut sa mère qui découvrit la chose, et le cri qu’elle poussa alors fut si déchirant que l’on se réveilla tous. « Elle est morte, elle est morte » criait Khady d’une voix folle. J’entendis le corps de Lamine, derrière moi, s’écrouler, et je me retrouvai au milieu de cette famille frappée d’un nouveau malheur, entre une mère en larmes et folle de douleur, serrant sa fille morte, et un père, mon mari, l’homme que j’ai toujours aimé, évanoui, peut-être mort de douleur. Incapable de bouger, je restai là, sans rien faire. Je n’osais dire un mot, je ne savais d’ailleurs quoi dire, car que dire à une mère, dans ces cas là ? J’avais déjà connu cette situation : il n’y a rien que l’on puisse dire à une mère qui a perdu son enfant qui ait de sens. Ce fut plutôt Khady qui me parla, au milieu de ses larmes, d’une voix toujours aussi démente, emplie de tristesse et de rage :

« C’est toi qui l’as tuée, sorcière ! Elle est morte par ta faute ! Crois-tu qu’on ne sache pas ce que tu lui as dit, le jour où tu es tombée dans ton coma ? On t’a entendue du salon ! On t’a entendue maudire notre fille, vouloir sa mort ! Tu es une sorcière, tu es le Diable ! Je te maudis, je te hais, que Dieu te punisse et te brûle ! Rends moi ma fille, maudite diablesse, maudit démon… Rends-moi ma fille que tu as mangée, rends-la moi, je t’en conjure… »

« Sa voix se brisa et elle pleura longtemps. Moi, je ne bougeais toujours pas, et mes forces finirent par me trahir : je m’effondrais sur le pas de la porte, seulement évanouie, hélas. Car j’eusse voulu mourir : si une lame s’était trouvée à ma portée à ce moment-là, je me serais tranchée le poignet sans hésiter. Je me réveillai quelques heures plus tard. Tout était silencieux. Je mis quelques minutes à comprendre que j’étais dans ma chambre. Je me sentais faible, vidée, la tête. Les événements de la journée me revinrent en mémoire : la mort de Mariama, les paroles de Khady, Lamine évanoui. Des larmes me montèrent aux yeux, et je pleurai encore, beaucoup, longtemps, jusqu’à ce qu’un lourd sommeil me reprit. Ce furent des voix qui me réveillèrent. Je reconnus celle de Lamine, étrange, comme sans force, comme désespérée. Je reconnus aussi la voix de mon père, celle de ma mère, et celle des parents de Khady. J’allais me lever et sortir lorsque la porte de ma chambre s’ouvrit. C’était Lamine, je reconnus tout de suite son parfum.

« Lamine, je… Je suis désolée, ô si tu savais…

-Tu n’as pas à t’excuser, Isseu, rien n’est de ta faute.

-Si c’est de ma faute. »

Ma tête tournait toujours, et je me rassis malgré moi sur le lit.

« Pardonne-moi, Lamine, réussis-je enfin à dire, alors que nous nous étions tus.

-Tu n’as rien à te faire pardonner, Isseu. C’est plutôt à moi de m’excuser. Je t’aime, et j’ai besoin de toi, en ce moment. Repose-toi. Tes parents vont partir, ils reviendront te voir demain pour les funérailles de…»

Sa voix mourut en étouffant un sanglot.

Il ouvrit la porte, s’apprêtant sans doute à sortir. Je l’arrêtai.

« Et Khady ?

-Khady… A mon réveil, elle baignait dans une mare de sang, à côté du corps sans vie de Mariama. Elle a fait une tentative de suicide. Elle est entre la vie et la mort, à l’hôpital. J’en reviens. Je ne sais pas si elle va s’en sortir, elle a perdu beaucoup de sang. »

Il avait parlé calmement, avec une sorte de résignation et de fatalité dans le ton. J’aurais voulu lui parler, le serrer dans mes bras, lui dire que j’étais là, et qu’il devait être fort, malgré tous ces malheurs. J’aurais voulu soulager la détresse de cet homme rare par son esprit et son cœur, mais que le destin punissait pour on ne sait quelle faute. J’aurais voulu lui dire que je l’aimais, lui l’homme qui avait perdu deux enfants, qui était en passe de perdre une de ses femmes, et dont l’autre femme était maudite des dieux. J’aurais voulu lui dire tout cela. Mais tout ce que je réussis à faire, c’est me coucher et m’endormir aussitôt. Ma tête me faisait trop mal. Cette nuit-là, je rêvai de la scène où je maudissais Mariama, dans sa belle robe. Oui, je le crois : c’est moi qui l’ai tuée. »

Elle se tut. Les voyageurs, émus par l’histoire qu’ils venaient d’entendre, ne disaient non plus mot. Madeleine pleurait, la main toujours posée sur l’épaule d’Isseu, dont le visage, désormais, était étrangement calme et serein. Sa confession était achevée. Elle avait révélé ce qu’elle croyait être son crime. Son histoire était terminée, et son récit l’avait libérée. Elle inspira profondément, cependant que dans les esprits et les cœurs de ses compagnons d’infortune, les jugements s’abattaient sur cette femme qui avait maudit une enfant dans un accès de jalousie, de rage, de douleur. Isseu, après quelques secondes au cours desquelles son sort fut scellé, reprit, de sa voix douce :

« Aujourd’hui, Khady est toujours vivante, mais internée à l’asile psychiatrique. Elle ne reconnaît plus personne, et à déjà essayé de se tuer deux autres fois, depuis sa première tentative. Je vis seul avec Lamine, dans cette villa que hantent tant de présences, tant d’absences, tant de vies et de morts, tant de souvenirs. Je passe mes journées à souhaiter ma propre mort ; Lamine passe les siennes à écrire. Il publiera bientôt un nouveau recueil : Les Floraisons du Malheur. Je ne le lirai pas. Car ce recueil, c’est moi qui en suis le vrai auteur : j’en connais tous les funestes vers. »

Ces paroles, vraies, belles tristes, tragiques, bouleversèrent l’auditoire.

« Voilà mon histoire, dit Isseu. »   

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Le Diable en Sept- Roman d'un drôle de Voyage- Partie 7 (1)

10 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Ecrits de jeunesse.

Chapitre VII : Isseu.

 

« Je m’appelle Isseu, nom presque banal, j’en conviens, pour le crime que j’ai commis. Je ne sais plus mon âge : j’ai arrêté de compter après mon horreur, je n’en avais plus la force, pas plus que je n’en voyais le sens : je savais juste que je me rapprochais de l’Enfer, et avoir cela comme horizon certain suffit à vous désespérer de vivre, et ce même désespoir est celui qui motive à souhaiter sa propre mort. Combien de fois n’ai-je, du fond de mes interminables nuits, souillée et criminelle, souhaité ne point plus revoir le jour ? La plupart des gens désespérés songent à leur propre mort sans vraiment la souhaiter. Les plus courageux se suicident. Mais le suicide est une lâcheté. C’est mourir sans avoir souffert. C’est mourir sans avoir payé. C’est la solution de facilité, que je décidai donc de ne pas emprunter. J’ai souhaité périr, donc, de toutes mes forces, sincèrement, alors que je m’efforçais au quotidien, face au soleil et au bonheur, de ne mettre fin à mes jours. Faisant cela, j’avais le sentiment, faux peut-être, mais suffisant en ce qui me concernait, de payer, en attendant une mort qui, je ne le savais que trop bien, ne viendrait jamais. Car les châtiments moraux ont ceci de terrible qu’ils sont lents.

-Quel ramassis de clichés ! Allons donc. Allez au fait, vous ne maîtrisez pas l’art de la digression. »

Hormis le dandy, tous les autres passagers semblaient tétanisés, soit que les premiers mots de cette dame les eussent apeurés, soit que la perspective de l’horreur à venir leur ôtât la chaleur de leur sang ainsi que la parole. Isseu, comme si elle méprisait les remarques de Mohamed, continua sans leur prêter attention.

« Longtemps, j’ai attendu la mort, dans l’espoir qu’elle me frappât, dans le désespoir de vivre. Elle vient à moi aujourd’hui, après toutes ces années. Aussi espéré-je que vous me tuerez. Je dois être la seule personne de ce véhicule à vouloir mourir. Ce n’est point par coquetterie, par une tentative de vous émouvoir, par ce procédé si classique de noircir le tableau pour provoquer la commisération, que je vous dis cela. Je ne suis ni dans la rhétorique ni dans le calcul : je suis dans la vérité. J’espère vraiment mourir ce soir. C’est le plus grand des services, sans doute, que vous pourriez me rendre. »

Cette annonce, faite avec la tranquille froideur que certaines vérités revêtent parfois, mit les voyageurs dans une étrange disposition d’esprit et de cœur. Car quoiqu’ils parvinssent tous à garder une certaine impassibilité, l’on ne pouvait douter que certains d’entre eux, nul ne saurait dire lesquels, par horrible réflexe ou par un égoïste calcul, ce qui était peut-être la même chose en ces instants, n’avaient pas manqué de se dire : « Cela fait un de moins ! ». Mais Madeleine, qui ne fut sans doute pas de ces personnes-là, on peut du moins le présumer, serra sa main sur l’épaule de la femme, comme pour lui dire : « vous n’êtes pas la seule ici à mériter la mort, ni la seule à l’avoir souhaitée, et vous aussi, méritez de vivre. »

« Vous feriez mieux, ma fille, reprit Isseu à l’intention de Madeleine, de ne point me prendre en amitié. Attendez de m’avoir entendue, attendez de connaître ce que j’ai fait, ne vous éprenez pas d’un monstre. Et puis, rajouta-t-elle d’un ton d’autant plus inquiétant qu’il contrastait avec la douceur de sa voix, nous sommes ennemies ce soir : aucune alliance n’est possible. Vous m’êtes très sympathique, mais… »

Elle se tut. Madeleine serra encore son épaule, dans l’élan d’un indéfectible soutien. Elle reprit, visiblement touchée par cette inconditionnelle tendresse :

« Enfin, pour en revenir à mon âge, je crois avoir quarante ans. L’on m’en donne souvent plus. Il paraît que je donne l’image d’une femme très mûre, ayant plus de cinquante ans. La vérité est que les tourments vous empèsent l’âme et vous flétrissent le corps, vous blanchissent les cheveux et vous voûtent les épaules ; ils vous creusent les rides, vous assèchent le visage. Le crime vieillit de cent ans ! Maintenant, écoutez.     

Je me suis marié jeune, à l’époque où l’on s’unissait encore par amour. J’avais dix-huit ans, de l’intelligence, je venais d’obtenir mon Baccalauréat et je me fichais de tout. Inutile de préciser qu’en ce temps-là, j’avais encore l’usage de mes yeux ; et sans me vanter, je puis dire qu’ils étaient beaux : de grands yeux marrons, très clairs, qui donnaient le sentiment que je portais des lentilles –artifices qui n’étaient pas encore d’usage, évidemment. Ma mère, qui était superstitieuse, avait, à l’insu de mon père qui était au contraire un esprit cartésien pur, couru je ne sais combien de marabouts afin que les mauvaises langues ne m’attinssent pas. Elle ne cessait de me répéter « Thiat baxul », « Laalal bant », « del wax Kaar, Macha Allah », et autres expressions dont je ne me souviens même plus, censées toutes conjurer le mauvais sort que les flatteries abusives peuvent jeter sur une personne ayant quelque talent, don, succès ou beauté. Je dois dire que je ne croyais pas beaucoup à ces choses-là : non par un simple cartésianisme comme mon père, mais plutôt parce que je croyais profondément en la bonté de Dieu. Je me mettais sous Sa protection et cela me suffisait : Il était plus fort et plus bienveillant que toutes les mauvaises langues de la Terre, et me protégeait. J’allais dans la vie avec cette idée-là, naïve mais si pure dans son innocence. Saint-Louis, ville microcosme où tout se sait par tous, de Guet-Ndar à Ngallel, le temps d’une traversée du pont, ville dont le bavardage inutile et les suppositions infondées sont les activités favorites, ville ramassée sur elle-même quoique donnant l’impression d’être étendue, unie dans sa beauté, solidaire dans ses rumeurs, magique dans ses eaux qui charrient les paroles et les pensées, Saint-Louis donc, avait vite fait de me désigner comme l’un de ses charmes les plus exquis, et je fus vite connue de tous, contemplée par les plus esthètes, dévorée des yeux par les plus pervers, draguée par les plus zélés. La rumeur me consacra. Je sentais et entendais les murmures qui se faisaient sur mon passage. En tirais-je gloire ? Oui : je n’avais que dix-sept ans. A cet âge, la gloire se quête, et la vanité vous devient une habitude, puis une vertu. Cela me faisait plaisir, certes, mais, je le redis, je mettais tout cela entre les mains du Seigneur. Reine de beauté à dix-sept ans, je ne savais trop que faire de mon succès précoce. Je ne savais vraiment ce que l’on me trouvait de particulier. Je n’étais pas laide, certes, loin de là, mais il me semblait qu’il y avait, indolentes, paresseuses et superbes dans cette ville qui épousait leur caractère, d’autres filles, d’autres femmes dont la beauté surpassait largement la mienne. Que de beautés se côtoyaient dans cette petite ville ! Ainsi qu’on le faisait pour la Corse, il me semble que l’on pouvait, et l’on peut sans doute encore, appeler également Ndar « L’île de Beauté. » Le charme des Saint-Louisiennes n’est pas qu’une légende, je puis vous l’assurer. Inutile d’en faire une dissertation, il faut y aller pour le voir. Passons.

J’ai rencontré Lamine Sokhna un jour que, en classe de Première, notre Professeur de Français, M. Camara, avait décidé de nous emmener assister à un colloque littéraire sur l’Africanité de la Poésie de Césaire, au Centre Culturel Français. J’étais alors au Lycée De Gaulle. Quoique la poésie m’intéressât alors fortement, je n’aimais pas trop ces rencontres où, me semblait-il, l’exhibition de la pensée l’emportait sur sa profondeur. Et au bal pompeux et ridicule des intervenants, qui essayaient, chacun, pour impressionner leurs collègues, d’imprimer du rythme, de la profondeur, du mystère à leurs mots, ce qui avait pour effet de produire un comique inverse, répondait le défilé imbécile des élèves des différentes écoles présentes. Rivaux cherchant à se séduire, ces élèves, dans une compétition souvent vestimentaire et psychologique, rarement intellectuelle, s’affrontaient à coups de regards, de mépris, d’indifférence feinte dont on espérait l’exacte opposée, de moqueries mesquines. Il est vrai qu’il y avait une certaine rivalité entre les quelques grands lycées de Saint-Louis ; dont les enseignants comme les élèves étaient les protagonistes. J’avais toujours l’impression que l’on venait à ces rencontres moins pour se cultiver, découvrir d’autres horizons d’une œuvre, que pour étaler sa culture, montrer son intelligence en toute bêtise, se charmer, se draguer, se séduire. De Césaire, ce jour-là, il fut finalement peu question. Dans un coin, entourée de copines qui n’avaient d’yeux que pour les garçons présents dans la salle, dont elles essayaient d’attirer l’attention sans pour autant perdre de leur superbe et de leur inaccessibilité –fait difficile, gymnastique physique et spirituelle qui donnait lieu de cocasses scènes de drague imbécile- je regardais étrangement ce peuple supposé être intelligent. Il y avait les filles du Lycée Ameth Fall, en blouses roses, qui comportaient dans leurs rangs, en même temps que des beautés remarquables, des laideurs exceptionnelles, et qui semblaient toutes, enfin, aussi intéressées par Césaire que Césaire par leurs blouses. Il y avait aussi les élèves du Prytanée Militaire, hautains et méprisants dans leurs tenues kaki, vaniteux jusque dans la façon dont ils tenaient leurs bérets, orgueilleux, dragueurs et prétentieux, mais qui avaient l’excuse, pour beaucoup d’entre eux, de l’intelligence. Je n’aimais pas leur arrogance. J’en connaissais certains, qui avaient à maintes reprises tenté de me draguer. Je suppose que c’est leur école qui doit leur inculquer cela.

-L’intelligence, si elle est pure et lumineuse, peut excuser l’arrogance, madame. Et vous n’étiez pas très originale dans l’image que vous aviez du Prytanée, elle est encore très répandue, même aujourd’hui. »

Daouda n’avait pu se retenir : il avait coupé Isseu avec fougue et même colère.

« Tu dois être un enfant de troupe, je reconnais ce ton qui n’admet pas l’erreur. Ton emportement est normal : vous autres, ne supportez pas que l’on jette sur votre institution un regard autre que respectueux et admiratif. Cette fierté est votre force, mais aussi l’une de vos grandes faiblesses. Enfin, ce n’est pas mon propos. 

-Alors arrêtez de mêler le Prytanée à cela, et racontez-nous votre histoire horrible.

-Ha ha ! Vous êtes impétueux, jeune homme, lança le dandy. »

En ce moment, Madeleine, que la présence  de Daouda avait jusque là rassurée, lui décocha un de ces regards réprobateurs que les femmes seules savent lancer, et qui vous couvrent de remords. Elle ne supportait pas que l’on s’attaquât à Isseu. Daouda cependant ne s’excusa pas, et regarda Madeleine sans ciller, avec un air de défi, presque de mépris, et qui disait : « je défendrais mon école envers et contre tout et tous, même si pour cela tu dois me haïr. » Ils s’affrontèrent ainsi pendant quelques secondes, sous les rires étouffés de Mohamed, le dandy qui partageait le siège du fond du véhicule. Et leur histoire d’amour fut sur le point avant même d’avoir vu le jour.

« Il vous faut hélas ! faire une croix sur elle, mon cher ami : vous préférez l’honneur de votre école à ses faveurs ; elle, préfère l’affection d’Isseu à la vôtre. Ainsi va ce bas monde, qui n’est qu’une vulgaire affaire d’intérêts, de choix, de préférences individuelles. Vous voilà désormais ennemis ! C’est réglé. Mais dites donc, cher Isseu, continuez, les kilomètres défilent et notre mort approche. Ce serait con si nous mourrions tous sans nous être confessés. Vous parliez d’un certain Lamine Sokhna, si mes souvenirs sont bons. Dois-je comprendre que ce fut lui que vous épousâtes ? Poursuivez et ne prêtez pas attention aux caprices et jolis emportements de ces jeunes âmes.

-J’y venais, fit Isseu qui semblait pour une fois être reconnaissant à l’homme derrière lui d’être intervenu. Ce colloque, donc, me semblait des plus vains et des plus inintéressants jusqu’à ce Lamine Sokhna intervînt. On le présenta comme un jeune et brillant professeur de l’Université Gaston Berger, qui venait fraîchement, et avec brio, de réussir l’agrégation de Lettres Modernes. Le présentateur le couvrit d’éloges, en mentionnant la thèse qu’il avait faite sur la Poésie de Césaire, qui avait été récompensée du Prix Senghor de la meilleure Thèse sur la poésie et, surtout, en répétant à toute l’assistance que Lamine Sokhna était aussi, en plus d’un lecteur attentif et passionné de poésie, lui-même poète, qui avait publié un recueil salué par toute la critique et l’université sénégalaise, et qui était en lice pour le Prix littéraire du Président de la République, la plus prestigieuse des distinctions littéraires du pays. On l’applaudit chaleureusement, et Lamine Sokhna monta sur l’estrade, s’installa à la table des intervenants, et commença son discours. Pour la première fois depuis l’ouverture de ce colloque, toute l’assistance sembla captivée, attentive, emportée, intéressée. Cela prouvait bien qu’il y avait de l’intelligence là, qu’il suffisait juste de stimuler avec assez de talent pour qu’elle se manifestât. Du talent, Lamine Sohna en avait. Il parla de Césaire l’Africain avec passion, amour, mais aussi avec rigueur, étayant toutes ses thèses, révélant à l’auditoire des pans inconnus, obscurs ou mal compris de l’œuvre du poète martiniquais, osant des réflexions originales, différentes des soupes tièdes et convenues que l’on avait jusque là servies, et que tout le monde avait bues à la nausée, explicitant la Négritude de Césaire, ses nuances –et non ses divergences- d’avec celle de Senghor et de Damas, analysant la beauté et la complexité de la protéiforme œuvre de Césaire le polymorphe aux écrits polysémiques et polyphoniques. Il explora minutieusement les autres recueils du « nègre fondamental », expliqua pourquoi, plus peut-être que dans le Cahier, c’est là, dans les écrits postérieurs, que l’on pouvait trouver l’africanité de Césaire. En lui, l’on sentait, en même temps, le passionné enfiévré et le professeur rigoureux et méthodique ; l’admirateur et le théoricien ; le lecteur de cœur et le lecteur d’esprit. Il était éloquent sans être verbeux, orateur sans verser dans l’emphase d’apparat de la rhétorique, drôle, calme, mesuré, érudit, limpide, clair. Mais surtout, l’on sentait le poète parlant du Poète, le poète parlant de la Poésie. Il faisait montre d’une de ces sensibilités, que seuls les poètes peuvent avoir en parlant de leur Art. Son exposé, qui relevait de la démonstration et de l’exercice d’admiration, qui parlait de l’œuvre et de l’homme sans pathos, avait quelque chose de touchant, qui tenait le public en haleine. Il fallait entendre sa voix, douce mais déterminée ; il fallait le voir, retranché derrière d’épaisses lunettes, voir son front large et dégarni quoiqu’il dût avoir une trentaine d’années à peine, ses pommettes saillantes, son corps que l’on devinait vigoureux, sa peau claire, l’élégance de sa gestuelle. Il fallait le voir, tantôt, s’énerver parfois sous l’effet de la passion, et tantôt, timidement, comme s’il se fût excusé de cet écart, baisser la voix jusqu’au murmure. Lorsqu’il eût terminé, l’auditoire resta pétrifié, comme insensible à sa prestation puis, peu à peu, lentement et de façon disparate d’abord, de plus en plus vite et uniformément ensuite, la salle applaudit, et se leva. Comme tous, j’avais été charmée par l’érudition de Lamine Sokhna. Cela s’arrêta là. Mais ce qui nous lia véritablement n’advint que plus tard. Il y eut après le colloque un pot offert par le Centre Culturel, auquel toute l’assistance, élèves, intervenants, professeurs, participèrent. Là, à côté du spectacle navrant de la masse qui grouille devant une nourriture inespérée, se poursuivaient les dragues, les avances, les efforts pour impressionner. Autour de quelques perroquets qui faisaient leur roquet devant un auditoire aussi facilement influençable qu’ébahi, des élèves se regroupaient et buvaient les paroles vides de sens mais prophétiques. Tout cela, au bout de quelques minutes, me donna la nausée : je sortis avec une seule bouteille d’eau, et entreprit de prendre un taxi pour rentrer chez moi. C’est à la sortie du centre que, seul, fumant, les yeux levés au ciel, je trouvai Lamine Sokhna. Je fus surpris et, maladroitement, m’arrêtai brusquement, le regard interrogateur. Il avait pourtant bien le droit d’être là, de ne pas se mêler aux autres et de fumer. Mais il y avait quelque chose dans son attitude qui fascinait et faisait presque peur : il semblait absent, non pas d’une absence temporaire, que provoquerait quelque rêverie, mais une vraie absence, constante, infinie. Son corps lui-même semblait se défiler au monde : vous eussiez dit une de ces sculptures de Giacommetti, grandes, effilées, squelettiques et rêveuses, et qui semblaient s’évaporer vers le ciel. Il semblait étranger à tout. Je restai quelques secondes ainsi, à le regarder étrangement, moi-même perdue dans des pensées que je ne saurai rendre aujourd’hui. Aussi ne remarquai-je pas tout de suite qu’il m’avait vue, qu’il ne regardait plus le ciel mais me fixait derrière ces énormes lunettes d’un regard où jouait je ne savais quel sentiment. Je mis quelques secondes à émerger, puis, voyant qu’il ne disait rien, et continuait à me regarder, comme attendant une réponse, avec une espèce de grimace dans le visage, qui ressemblait vaguement à un sourire, je me rendis compte de la bizarrerie que je devais lui inspirer, et tentai alors de me ressaisir :

« Pardon ? Excusez-moi, j’étais perdue dans mes pensées…

-Je ne saurai vous reprocher cela, je suis moi-même souvent égaré dans les miennes. Je vous disais juste bonjour. »

Sa voix était douce, et maintenant qu’il n’y avait plus le micro pour l’altérer quelque peu, je remarquai l’élégance de sa diction, qu’il avait mesurée, respectueuse de la syntaxe, polie. Il souriait, j’en étais maintenant sûre.

« Ah… Excusez-moi, je n’avais pas entendue. Bonjour Monsieur Sokhna.

-Oh, vous avez retenu mon nom ? fit-il avec une réelle surprise teintée de joie.

-Oui, j’étais au colloque tout à l’heure, j’ai suivi votre intervention. »

Il me semblait que j’étais froide, et ma voix elle-même me paraissait changée, sèche, étouffée, comme si l’on m’étranglait.

« Ah ! Oui, oui… L’intervention… Je vous ai vue, oui. Vous étiez au fond de la salle, à l’extrême gauche. »

Je dus prendre à ce moment-là un air étrange, gêné ou réprobateur, car mon interlocuteur s’empressa, lui-même visiblement confus, de reprendre la parole.

« Ah, j’espère n’être pas malpoli, je ne voudrais pas que vous vous fassiez des idées, Mademoiselle… Excusez-moi, je suis tout confus… Je ne me serai jamais permis, croyez-le bien. C’est simplement… Ah, Désolé ! »

Il s’arrêta, et leva les yeux au ciel, comme s’il lui en voulait. Je ne savais que dire ou faire. J’étais gênée de l’avoir, sans vraiment le vouloir, plongé dans cet état, et en même temps, la scène avait pour moi quelque chose d’amusant. Je regardai cet homme à l’intelligence supérieure, ce poète, dont la maladresse d’adolescent le rendait si étrange et étranger. Je le fixai un instant, puis sourit. En hésitant, il risqua un regard vers moi, et voyant que je souriais, me regarda alors franchement, et sur son visage mangé par ses lunettes, se peignit la même grimace, faite de jovialité et de confusion mêlée.

« Je ne suis pas un voyeur, Mademoiselle, je vous le jure ! lâcha-t-il brusquement, en baissant la tête ! »

Ce mot fut si soudain, si inattendu, si incongru, si en décalage avec ce que je pensais à cet instant, que je ne pus m’empêcher d’éclater d’un rire qui devint vite fou, et que je lui transmis aussitôt. Nous passâmes quelques minutes ainsi à rire, franchement, doucement d’abord, puis de plus en plus bruyamment. Il avait un rire mécanique et drôle, comme s’il aspirait tout l’air qu’il pouvait avant de le transformer et d’en faire un esclaffement bref, répété. Cela rajouta à mon hilarité, et le fait également qu’il essaya de parler alors que des larmes lui coulaient des yeux et que ses côtes se convulsaient n’arrangea en rien la chose.

« Je vous… hou hou, hi hi, ha ha… Je vous prie mademoi… Ha ha, hou hou, hi hi… Je vous assure que je ne… Ho ho ho ho… Pas un voyeur… Ha ha ha ha… Vous jure… »

Racontant cela, la dame s’était elle-même mise à rire, comme le souvenir de cette scène l’y replongeait, avec les mêmes effets.

« Au bout d’un temps, je ne sais plus combien, nous réussîmes enfin, non sans de colossaux efforts, à nous arrêter. Je crois que nous n’avions tous deux pas ri ainsi depuis bien longtemps. »

« Je n’avais plus ri ainsi depuis des années, merci, mademoiselle, m’avait-il dit.

-Mais je vous en prie, répondis-je en étouffant un dernier hoquet. Je vous en prie, même si je vous signale que c’est vous qui m’avez fait rire. Je vous remercie alors à mon tour. 

-Nous voilà quitte, en ce cas ! »

Ma voix avait retrouvé son timbre naturel, et je paraissais plus détendue –l’effet du rire sans doute. Il me regarda puis, retrouvant un air totalement sérieux, m’expliqua qu’il aimait bien, alors qu’il donnait une conférence, lever les yeux vers la salle pour guetter ses réactions, particulièrement lorsqu’il énonçait une thèse inhabituelle. Il rajouta qu’aujourd’hui, j’avais été la seule à sembler réactive à ce qu’il disait, la seule qui n’était pas penchée sur son cahier pour noter, la seule personne de toute l’assemblée, enfin, à écouter, à froncer les sourcils, à n’être pas d’emblée d’accord. « Tous les autres buvaient religieusement mes paroles, et je n’aime pas ça. »

« Nous discutâmes longtemps encore. Il avait la discussion agréable, je lui posais quelques questions, lui signalait mes désaccords, mineurs mais réels, avec certaines de ses pensées ; ce qu’il admit volontiers. Il me félicita pour ma perspicacité, et me dit que j’étais l’une des rares personnes qui semblaient comprendre ce qu’il disait, sans le traiter de rêveur et de poète. Oui, je l’avoue, il me charma à ce moment-là. Son esprit me charma, et j’étais assoiffée d’esprit. La plupart de mes prétendants étaient bêtes. Lui, ne cherchait manifestement pas à me charmer, mais le fait est qu’il le faisait, ce qui est sans doute le plus efficace des tours de charme. Il arrivait, au cours de la discussion, que je le contredis juste pour le voir s’agacer de son imprécision, réexpliquer sa pensée, lever les yeux au ciel, être passionné, emporté. Il ressemblait dans ces moments-là à un ange. Je tombai sous son charme là, inutile de faire durer le suspense. A la fin de notre discussion, alors que les autres allaient sortir, il me remercia et me dit qu’il s’était beaucoup enrichi en me parlant, et qu’il n’arrivait pas à croire que je fusse seulement en classe de Première.

« Au revoir, Mademoiselle…

-Au revoir Monsieur Sokhna, ce fut un honneur, et un plaisir. »

Je me retournai, déçue, et m’éloignai. Mais au moment où je hélai un taxi, quelques minutes plus tard, j’entendis sa voix derrière moi. Il était essoufflé, et semblait avoir couru :

« Pardonnez le mufle que je suis. Vous connaissez mon nom ; je ne vous ai même pas demandé le vôtre. Mademoiselle… ?»

Je réussis à cacher l’éclair de joie qui zébra mon cœur, et avec cette sorte d’indifférence et d’impassibilité qu’une femme heureuse et charmée, mais fière, seule, peut imprimer à ses traits, je lui répondis :

« Fall. Isseu Fall.

-Vous déclinez votre identité comme James Bond la sienne, Mademoiselle Fall, me répondit-il en riant. Enchanté. Voudriez-vous que l’on se revoie ? J’aimerais beaucoup. »

Il avait parlé sans gêne, sans timidité, franchement, mais avec ce sourire, ce regard si énigmatique que protégeaient ses lunettes, cet air intelligent, bienveillant.

« Volontiers, Monsieur Sokhna, répondis-je, en cachant mal, cette fois-ci, ma joie et mon trouble. »

Il sourit, visiblement soulagé, sortit un papier sur lequel il griffonna quelque chose, et me le tendis, tandis que le chauffeur de mon taxi s’impatientait : « Miss, je n’ai pas que ça à faire, defal lu xess ! »

Je pris le papier à la hâte, ne le lut pas tout de suite, et dit au revoir.

« Me permettrez-vous de payer la course ?

-Hors de question, Monsieur Sokhna.

-Appelez-moi au moins Lamine, je vous prie.

-Si vous arrêtez de me vouvoyer, lançai-je à travers la vitre ouverte. »

Il n’eut pas le temps de répondre que le taxi était déjà parti, l’aspergeant d’un nuage de fumée noire. Entre Lamine et moi, ça a commencé ainsi. »

« Ndeïssane ! dit la grosse dame de sa voix si désagréable !

-Je ne comprends pas, madame, pourquoi vous nous avez raconté tout cela. Je ne vois pas de crime, ni d’horreur.

-Je vais y arriver, mon cher monsieur, un peu de patience, répondit Isseu à Gabriel, l’homme à lunettes à côté d’elle, qui avait été l’auteur de la remarque. Et si je vous ai raconté tout cela, c’est à dessein que vous compreniez mieux la suite. Je voulais vous décrire quel genre d’homme est Lamine…

-Est ? Il n’est donc pas mort ! Ce n’est donc point lui que vous avez tué ! Cela devient intéressant ! Continuez, Isseu, je vous le commande, je porte le nom de votre prophète, ce drôle ! »

A l’avant, le vieillard dit deux astafiroulah et trois subhanallah, cracha, serra son chapelet. Nul, hormis Macodou qui voyait tout, ne remarqua cela. Aussi le chauffeur sourit-il en voyant ce vieil homme que les provocations du dandy à l’arrière horripilaient, effrayaient sans qu’il ne pût rien y faire. Il se demanda ce que dévot cachait derrière sa piété, ses boubous, son masque de martyr de la religion. Macodou se tourna alors discrètement vers l’homme à ses côtés, qui s’appelait Cheikh Ahmadou, et le regarda pendant quelques instants, de biais. Dans la nuit de cette route que quelques lampadaires mourants éclairaient irrégulièrement, le chauffeur put voir le profil du vieil homme : c’était un profil tourmenté, torturé par des rides qui semblaient être chacune le siège, le sillon, le vallon, l’ornière, d’un remords, d’une faute, d’une expiation à faire. « En voilà un qui a grandement péché, et l’étendue de son péché se mesure à la grandeur de sa foi présente. Paradoxe des criminels qui se repentent ! » pensa Macodou, avant de se tourner et de fixer à nouveau la route. Il ne prêta dès lors plus attention au vieillard, d’autant plus qu’Isseu, au deuxième rang, avait recommencé à parler, de cette voix si suave dont se demandait comment elle pouvait appartenir à une criminelle.

« Lamine m’avait écrit son adresse sur ce fameux bout de papier. Il habitait seul, dans le Quartier Nord, sur l’île. Sa condition de jeune professeur lui assurait un certain aise, que l’on voyait à sa demeure. C’était une magnifique villa en briques rouges, qui avait gardé des vieilles bâtisses coloniales leur charme décati, leur majesté surannée. L’intérieur était sobre, décoré avec goût. Il y avait, en plus de la cuisine et d’une salle de bains, trois chambres meublées, spacieuses, toutes équipées de salles de bain intégrées ainsi qu’un magnifique salon dont une grande bibliothèque remplie d’ouvrages divers était le joyau. « Mon livre se vend plutôt bien » avait-il répondu à mon regard interrogateur et ébahi devant une telle aisance matérielle. J’allais le voir souvent. Les mercredis soirs d’abord, les mercredis et les samedis ensuite, puis, peu à peu, tous les jours. Il était très correct, et alors qu’il aurait, toutes ces fois, pu me demander de rester dormir –ce que je n’aurais à pas refusé, lui faisant entièrement confiance, il me demandait toujours de rentrer, pour ne pas inquiéter mes parents et ne pas leur mentir. Il était d’ailleurs très gêné que l’on se voie ainsi, en cachette, sans l’approbation de mes parents. Il est vrai que j’étais encore mineure, et lui, avait en réalité, malgré une calvitie fort précoce, vingt-sept ans. Dix ans d’écart d’âge : l’on a vu pire. Nous discutions littérature, c’est autour de ce centre commun d’intérêt que se noua notre étrange relation, qu’aucun de nous ne refusait. Naturellement, après deux mois d’une fréquentation amicale, puis ambiguë sans être toutefois malsaine ni déplacée, il m’avoua ces sentiments. Ce fut la première fois que nous nous embrassâmes. Le lendemain, je le présentai à mes parents. Ma mère, qui était dotée de cet instinct maternel qui fait qu’une mère sait détecter et reconnaître immédiatement le bon parti pour son enfant, fut tout de suite heureuse et enchantée. Mon père, qui était lui-même professeur de philosophie à l’Université, fut plus circonspect, quoiqu’il eût déjà entendu parler de ce collègue dont on disait dans les couloirs de Gaston Berger qu’il était un génie. Mais au cours de leurs discussions, il apprit à se détendre, à connaître Lamine, et à l’apprécier tant pour son esprit que pour ses convictions morales. Lamine ne se cacha pas plus longtemps : un mois après avoir rencontré mes parents, il leur demandait ma main. Mes parents le prièrent d’attendre que j’obtinsse mon BAC, ce à quoi convint Lamine, heureux. Je passe sur mon année de terminale, au bout de laquelle j’obtins mon BAC avec une mention Bien, faisant la fierté de mes parents et de Lamine. Le sujet de Littérature, cette année-là était tombé sur la Poésie…

Deux mois plus tard, pendant les grandes vacances, je me mariais à Lamine, avec l’accord de mes parents, lors d’une cérémonie, que Lamine et mon père voulurent sobre, au grand dam de ma mère, qui l’eût souhaité plus « inoubliable ». Quant à moi, je m’en fichais : tout ce que je désirais, c’était partir de chez moi, et m’installer chez mon mari. Ce fut chose faite dès le lendemain de notre union. Cette nuit là, notre mariage fut consommé, et je découvris les splendeurs de l’amour… »

Isseu marqua en ce point une petite pause, et parut se remémorer de délicieux souvenirs. Elle reprit après quelques temps.

« La plupart des mariages ne connaissent que quelques années, voire quelques mois de grâce, avant que l’affreuse routine ne s’en mêle, et que la force de l’habitude, l’épouvantable obligation d’aimer non parce qu’on le veut mais parce qu’on le doit, ne pénètrent dans le ménage, et ne le rongent insidieusement, sous les yeux des amants conscients de la situation mais n’osant, par peur, par convenance, le dire. Mais notre mariage, à Lamine et à moi, jamais ne sombra dans la routine. Nous savions nous aimer sans grandes idées, simplement, sans s’encombrer. Nous nous aimions librement. Je crois que cela nous a sauvés, et nous sauve encore, car aujourd’hui encore, je l’aime comme au premier jour, sauf qu’entre temps, j’ai été criminelle. Je lui ai cachée le bonheur… Je l’ai… Je l’ai… »

A ce moment, la voix d’Isseu, qui n’était plus devenue qu’un murmure, se mua en un sanglot que l’on respecta. La dame aveugle pleura quelques minutes, silencieusement mais chaudement, son corps se convulsait de spasmes violents que les larmes, abondantes, causaient. Le poids du souvenir qu’elle s’apprêtait à confesser à cette assemblée d’inconnus devait maintenant lui peser sur le cœur dans toute sa force. Et l’on ne pouvait douter, à la voir ainsi, que cette confession était la première qu’elle faisait de son malheur. A avoir trop longtemps été son propre confesseur, dans la solitude tourmentée de sa propre conscience, l’on en oublie la souffrance et l’horreur de ses fautes : le temps les ensable et les recouvre, notre cœur les enfouit et ne les oublie pas, les cache mais ne s’apaise pas, renvoie la douleur à l’horizon mais marche vers cet horizon, lentement mais inéluctablement. Et le jour où l’on atteint cet horizon, le jour où refait face au passé, deux solutions s’offrent : ou l’affronter et souffrir, ou le renvoyer encore à l’horizon, le cacher et avoir l’illusion de ne pas souffrir. Mais l’on souffre toujours plus un jour, le jour où l’on n’a plus d’autre choix que d’affronter le souvenir, de n’avoir pas voulu souffrir avant. Et ce jour était arrivé pour Isseu. Elle souffrait, et cela se voyait. La confession d’une faute est comme une parturition : il faut nécessairement, avant la libération et le bonheur d’être léger, délesté du poids qui sourd dans les entrailles, souffrir, traverser les douleurs de l’enfantement, exposer son corps déchiré à des matrones pour la mère ; son cœur torturé à des confesseurs pour le pécheur. Et Isseu souffrait.

Pendant les quelques minutes qu’elle pleura, personne n’avait osé un mot. Madeleine seule avait reposé sa main sur l’épaule d’Isseu, et pleurait avec elle. Tous les autres avaient eu l’intelligence de respecter la douleur humaine, qui est toujours sacrée lorsqu’elle prend racine dans la nudité blessée de l’âme. Et tous, en ce moment, pensaient à leurs propres crimes.

Isseu se calma peu à peu. Gabriel et Madeleine la réconfortèrent comme ils purent, la grosse dame, Absa, lança de temps à autre quelques Ndeïssane fort inutiles, et Mohamed le dandy se taisait. Quand elle en eut la force et le courage, la dame reprit son récit.

« J’ai tué mon mari. Pas physiquement, mais moralement. Je lui ai ôté toutes ses forces. Voici comment. Lamine et moi avions convenu de n’essayer de concevoir un enfant qu’après l’obtention de ma licence de Philosophie. Mon père, et Lamine avait été naturellement d’accord avec lui, avait souhaité que je poursuive mes études au moins jusqu’à l’acquisition  d’un premier diplôme, pour n’être pas comme toutes ces jeunes femmes dont la scolarité s’arrête à jamais du fait de la grossesse et de l’éducation de leur progéniture. Je ne voulais non plus être comme celles-là. Aussi attendîmes-nous, Lamine et moi, quoique nous eussions envie de fonder une famille. Les trois années qui me séparaient de la licence parurent des siècles, que nous traversâmes silencieusement, comptant les jours, souffrant, nous soutenant. A plusieurs reprises, nous faillîmes trahir la promesse que nous fîmes à mon père, et céder au désir de faire un enfant. Mais à chaque fois, au prix d’un effort surhumain, nous nous retenions, et nous disions que le moment où nous le ferions serait d’autant plus beau que nous l’aurions si ardemment désiré pendant tout ce temps. J’acquis ma licence après trois années de travail et de retenue ; le soir même, nous faisions l’amour avec une passion folle, sans contraception d’aucune sorte

-Yaap ak Yaap ! dit Mohamed avec un sérieux imperturbable, qui fit rire l’enfant de troupe. Continuez, continuez, rajouta-t-il ensuite.

-Quelques semaines plus tard, j’eus la confirmation que j’étais enceinte. Le jour où j’annonçai la nouvelle à mon mari fut sans doute le plus beau de notre mariage. J’avais suspendu mes études, et me consacrais totalement à mener à bien cette grossesse si désirée. Lamine multiplia les attentions, devint maniaque, me choya,  fut présent, partagea mes craintes, mes nausées, comme s’il portait lui-même en son sein un enfant. Ma grossesse, d’ailleurs, lui inspira un recueil de poésie à la gloire de la femme, et il avait dédié ce chef-d’œuvre « à la femme aimée, qui n’a jamais été tant belle que portant le fruit d’un si fol amour, et à  l’enfant qui arrivait, miracle, bonheur, soleil. »

-Médiocre dédicace, siffla le dandy.

-Allez-vous donc vous taire ! hurla Madeleine, que le personnage à ses côtés excédait de plus en plus. Vous n’avez donc aucun respect, vous êtes détestable, désagréable !

-En effet, mademoiselle. Merci de vos compliments, je n’en espérais pas tant de votre part. Et oui : je consens à me taire, que cette chère dame aveugle achève son histoire. Mais j’avais bien le droit de penser que la dédicace était médiocre. Je dis non à la censure, ma chère. Continuez, Isseu.

-Neuf mois s’écoulèrent sans problèmes majeurs. La grossesse, grâce à l’attention de mon mari et à mes propres efforts, s’était déroulée à merveille. Lamine avait tenu à ce que j’aille à l’hôpital dès que sentirai les premières contractions, même infimes. J’y allai donc, et attendis. Trois jours après mon entrée à la maternité, je perdis les eaux. Lamine avait tenu à ce qu’on le prévînt dès que cela se produirait. On le fit, il arriva devant les portes de la maternité une demi-heure plus tard. Il ne put me voir, car le travail avait commencé. Une demi-heure après son arrivée, une sage-femme sortit de la salle d’accouchement, et lui annonça avec une mine sombre la mauvaise nouvelle : l’enfant était mort-né.

« Et ma femme ? avait-il eu la force de demander.

-Elle est vivante, mais très fatiguée, et inconsolable, Monsieur Sokhna. Je suis désolé, je sais ce que cela peut être comme souffrance, etc. »

Il paraît que Lamine s’était retourné, avait marché quelques pas, comme une ombre, vers un mur, puis s’était mis à le cogner violemment de la tête, jusqu’au sang, en criant : « Pourquoi ? » Et avant qu’on eût pu le maîtriser, il s’était évanoui. Lamine me raconte aujourd’hui qu’il n’a aucun souvenir de ce qui s’est passé tout de suite après qu’on lui eût annoncé la nouvelle. »

A cet instant, Isseu se tut de nouveau, non pour pleurer, mais pour sombrer dans une de ces méditations qui doivent être plus horribles encore que les peines, où l’esprit plonge tourmenté et sort dans un état de désespérance qui ne doit être très loin de la folie. Elle reprit cependant.

« Oui, nous avons perdu notre premier enfant. C’était une fille. On l’aurait appelée Mariama, comme la maman de Lamine, qui était morte en lui donnant la vie. Pourquoi l’avions-nous perdue ? Je ne sais pas, et cette question m’a torturée des nuits entières. Les premiers mois qui suivirent cette épreuve furent douloureux, je n’ai ni la force ni les mots pour vous les décrire. Retenez tout simplement que n’eût été mon mari, j’eusse été folle. La tristesse me rongeait, la culpabilité me détruisait, la honte m’accablait, la haine envers Dieu, ou la Providence, me défigurait. Lamine fut exceptionnel, malgré sa propre douleur, qui devait être au moins aussi grande que la mienne. Il rêvait tant d’être père… Combien de fois n’avais-je pas, en pleine nuit, surpris ses sanglots silencieux et étouffés ? Combien de fois n’avais-je pas ramassé dans la poubelle de sa table de travail des papiers chiffonnés, qui contenait de longs, sombres, beaux mais douloureux poèmes où il déversait toute sa peine ? Je ne sais comment il arrivait à être fort pour nous deux, je ne sais. Mais il l’était. Encore une fois grâce à lui, nous traversâmes cette période, et peu à peu, même si nous n’oubliâmes jamais totalement, nous nous remîmes à reprendre goût à une vie qui nous avait infligé sa première grande épreuve. Hélas, il y eut d’autres. Nous réessayâmes naturellement, lorsque nous nous sentîmes mieux, de faire un enfant. Nous n’y arrivâmes plus jamais. Les plus grands experts du pays se penchèrent sur la question : tous parvinrent à une semblable conclusion, à laquelle ni Lamine, et encore moins moi, ne pouvions nous résoudre : le traumatisme de mon premier accouchement m’avait rendue stérile. L’on nous dit partout que je ne pourrai plus jamais avoir d’enfant. Cette perspective seule me rendait folle, et je dépérissais. Lamine, cette fois-ci, malgré tous ses efforts, sombra peu à peu avec moi dans une espèce de dépression dont nous ne sortîmes que grâce à mes parents qui, ayant appris la nouvelle, s’empressèrent de venir s’installer chez nous. La présence et l’énergie de ma mère, particulièrement, furent extraordinaires. Je sais, et vous savez tous, l’opprobre que la stérilité d’une fille peut dans notre pays abattre sur une famille. Ce n’est pas seulement la fille, mais l’honneur de la famille tout entière qui est entaché, souillé, moqué. La mère de la fille, l’on ne sait pour quelle imbécile raison, est accusée d’avoir enfanté une stérile, et raillée. Mais ma mère, à ma grande surprise, ne prêta nulle attention à ces quolibets et à cette malveillance. Elle me sauva. Me donna une nouvelle fois la vie. Hélas, Lamine, mon cher Lamine qui avait été si fort, s’effondra. Rien, ni la compagnie de mon père, ni les consolations de ma mère, ni mon amour redoublé ne le tirèrent d’une peine qu’il ne prenait plus la peine de masquer. Il restait des journées entières enfermé dans sa bibliothèque, écrivant et lisant, ne mangeant rien ou presque, enfin, plus étranger au monde que jamais. Il était en train de mourir, et l’idée que c’était par ma faute m’était insupportable. Et quoique je m’en cachasse, je souffrais chaque jour de cette pesante culpabilité. Je savais très bien qu’il ne m’en voulait pas, qu’il ne me tenait pas pour responsable de ce qui nous arrivait ; je savais que lui également, était rongé par le remords, car Lamine est un de ces êtres qui ont un grand sens de la responsabilité ; je savais qu’il m’aimait encore, car il me le répétait, et me le prouvait dans les rares instants où il arrivait à dominer son spleen. Simplement, il était triste : de ne pouvoir avoir d’enfant avec la femme qu’il aimait, de ne pouvoir être père. Il ne me le disait bien sûr pas, mais je sentais qu’il était déçu, de ces déceptions dont rien ne sauve. Je sentais surtout qu’il était rongé par un profond sentiment d’injustice, d’incompréhension, de sourde et impuissante colère. Il avait toujours rêvé d’être père, voici maintenant qu’il était condamné à ne l’être jamais, du moins, pas avec moi. Il publia un autre recueil de poésie, dont la tristesse et l’absence de désespoir furent horribles. Il l’intitula, en référence à l’un des recueils de Césaire, et à un vers d’Apollinaire « Adieu, Adieu, Mon Soleil cou-coupé ». La critique acclama « cette sublime plainte d’un cœur en ruines. » La situation me devint vite insupportable. Dans les faits, Lamine essayait d’être toujours aux petits soins, et de me prouver son amour. Mais quelque chose en lui avait changé ; une flamme en lui s’était éteinte qui ne se rallumait que de façon trop intermittente. Il me regardait encore avec amour, mais au fond de ses yeux, furtive, je pouvais voir la triste lueur de la déception, qui flamboyait, intensément, avant de disparaître. Lamine n’était plus totalement heureux, malgré tous ses efforts pour le cacher, et les miens pour lui rendre le bonheur.

Un jour, alors que nous étions au lit, je décidai de lui parler, car je ne pouvais me résoudre à voir dépérir l’homme que j’aimais. Il m’avait sauvé une fois, c’était à mon tour de le soulager. Il n’y avait dans notre situation qu’une seule solution pour que Lamine reprenne goût à la vie : qu’il devînt père. Et puisque je ne pouvais lui donner cet enfant, une autre le lui donnerait. Par amour, je lui proposai alors de prendre une deuxième femme, faisant ainsi ce que peu de femmes eussent eu le cœur, le courage, l’amour de faire. La perspective de partager mon homme me déchirait le cœur, mais celle de voir périr mon homme dans mes propres bras, par ma faute, et sans que je ne puisse rien faire pour le sauver de la mort m’était plus insupportable encore. Oui : je lui proposai de me prendre un coépouse, chose impensable en ce pays, où la polygamie est le pire châtiment qu’une femme puisse endurer. Nous avions déjà eu à discuter de la polygamie : il n’était pas forcément contre, car il y avait des circonstances, pensait-il, où la polygamie s’imposait, mais disait qu’il ne serait jamais polygame, pour l’élémentaire raison que son cœur jamais ne pourrait aimer deux femmes simultanément sinon à être hypocrite avec l’une, ce qu’il ne voulait pas ; quant à moi, j’abhorrais cette pratique, que je considérais comme une humiliation de la femme, réduite à partager son mari avec des inconnues, réduite à n’avoir son mari que pour quelques jours, quelques misérables jours la semaine pour lui prouver son amour, une ou deux nuits ; réduite, avec, contre ses coépouses, à se battre comme de vulgaires chiens se disputant un bout d’os ; bout d’os qui les dominait pourtant ; réduite, enfin, à n’être qu’une parmi tant d’autres, ce qui est sans doute la pire des choses qui puisse arriver à une femme qui aime : n’avoir plus de différence, n’avoir plus de singularité. Vous n’ignorez pas tous les scandales qui éclatent à cause de ces histoires de coépouse qui tournent mal : les coépouses qui se battent, qui se haïssent, qui cultivent la haine entre leurs enfants, qui en arrivent même à haïr l’homme qu’elles ont un jour aimé.

-Mais Sokhna si, que faites-vous de la religion. Notre prophète, Salalahu Aley hi Wa-Salam, était polygame. Si vous êtes une bonne croyante, vous n’avez pas le droit de…

-Vous me faites rire, vous autres, avec vos arguments religieux, coupa, dans un ricanement ironique, Isseu, que la saillie subite du vieillard à l’avant avait piquée au vif. Oui, vous me faites rire. La religion n’est plus en ce pays qu’une coquille vide dont on use pour justifier l’inavouable. Le fait est simple, Monsieur, et je vais vous le dire, quoique vous le sachiez peut-être déjà : la plupart des Hommes sénégalais ne cèdent à la polygamie que pour satisfaire une libido qu’une seule femme ne parvient plus –disent-ils, ces prétentieux éjaculateurs précoces qui s’enduisent de dégueulasses mixtures pour pouvoir ne serait-ce que bander- à satisfaire. D’amour, il n’est plus question : tout n’est que plaisir, égoïste plaisir. L’argument religieux est spécieux ; pire, il est caduc ; pire encore, il est hypocrite. C’est la triste réalité de ce temps. Les hommes de ce pays baisent, et baisent encore. Les enfants qui pourront naître de ces unions : il n’est jamais sûr qu’ils puissent les entretenir. Or, sur le plan de la religion, y a-t-il plus odieux crime que de donner la vie à un enfant qu’on ne saura ni aimer ni entretenir, et que l’on voue à la déchéance ? Alors non, ne me parlez pas de religion ! Vous n’y croyez plus. »

Au sermon qu’on lui destinait, Isseu avait répondu par un autre sermon, dont la violence surprit bien des membres de cet équipage maudit. Les termes avaient été crus, le ton dur, la douceur de la voix avait disparu, et l’amertume du cœur avait jailli. Madeleine elle-même s’effraya quelque peu, et retira sa main de l’épaule d’Isseu quelques instants, avant de l’y reposer.  Un long silence s’installa après cet échange qui, une fois de plus, avait fait taire le vieillard, avec une violence inexpliquée. Mohamed parla le premier :

« Ces prétentieux éjaculateurs précoces qui s’enduisent de dégueulasses mixtures pour pouvoir ne serait-ce que bander ! Admirable descriptif. Je ne l’eusse mieux dit !

-Veuillez tous m’excuser, je me suis laissé submerger par la colère. Excusez-moi, mon père, reprit Isseu, qui avait retrouvé son calme et sa douce tristesse, quoique sa respiration fût encore haletante.

-Oh mais, ne vous excusez pas, cela gâche tout votre panache ! Je commençais à bien vous aimer, moi ! fit encore le dandy. Décevant.

-Excusez-moi, tous, surtout vous, ma fille. Je n’ai jamais su accepter que la polygamie, dans son expression actuelle, puisse être justifiée par la religion. Je n’ai jamais su accepter la polygamie, tout simplement. C’est pourtant elle que j’ai proposée à Lamine. Si cela pouvait le rendre de nouveau heureux, j’étais prête à consentir à ce sacrifice.

-Votre geste a été magnifique, madame, dit Gabriel, l’homme qui était à ses côtés, avec une sorte d’admiration respectueuse dans la voix. Est-ce que votre mari a accepté ?

-Dans un premier temps, il refusa. Sa morale, son amour pour moi, son incapacité, croyait-il, à aimer une autre femme, constituèrent les premiers freins. Il s’en voulut d’être tout le temps triste et de me rendre triste, pleura au creux de mon épaule, me demanda pardon d’être si égoïste et promit qu’il ferait des efforts pour oublier. Il les fit. Pendant plusieurs semaines, je retrouvai le Lamine d’avant : joyeux, passionné, plus présent que jamais. Je me dis alors qu’il était guéri, et il m’arriva même, pendant cette période, de rire de la proposition que je lui avais faite. Je crus que tout allait redevenir normal. Mais c’était mal connaître la profondeur de la déception dans le cœur de mon mari. Il retomba progressivement dans la léthargie et la tristesse, malgré ses efforts. Cela le prenait violemment, et il ne pouvait alors lutter. Je ne pourrai vous expliquer l’étendue de la culpabilité qui me saisissait alors de nouveau, plus lancinante que jamais. Une deuxième fois, par désespoir, par amour, je lui suppliai de prendre une deuxième femme. Je pleurai, le priai, lui demandai de le faire pour moi, sinon par amour, au moins par pitié. Lamine, meurtri, refusa encore. Quelques mois s’écoulèrent au cours desquels rien n’alla mieux. Nous ne nous parlions presque plus, retranchés, enfermés, prostrés chacun dans une douleur dont l’autre était la cause et, peut-être, la solution. Mais nous ne parlions plus : nous souffrions en silence. La troisième fois que je lui proposais d’être polygame, il accepta, le visage baigné de larmes, presque honteux.

-Ndeïssane…

-Lamine épousa Khady, une de ses collègues avec qui il avait noué une amitié très forte. Khady venait souvent à la maison : nous nous connaissions bien, et nous respections. Nous n’étions peut-être pas des amies, mais nous nous appréciions assez pour être de bonnes copines. Elle était du même âge que Lamine, et était divorcée. Elle connaissait notre histoire, avec Lamine, car ce dernier en avait fait une confidente. Aussi, lorsque Lamine lui demanda sa main, elle accepta intelligemment, ayant compris tous les enjeux de cette union. Je souffris, et incapable de cacher une douleur à laquelle j’avais contribuée, que j’avais même créée, je pleurai des heures entières, enfermée dans ma chambre. Puis, me reprenant, je me dis que Lamine serait de nouveau heureux, qu’il serait père, que Khady lui donnerait un enfant, et cette idée me redonna des forces. Je mobilisai alors toute mon énergie pour le mariage, m’activai, m’occupai de tous les préparatifs, devint exemplaire dans mon rôle de première épouse.

-Awoo buru Kërëm !

-Comme vous le dites, Monsieur. Je devins comme une reine, qui préparait l’accession de sa fille, la princesse, au pouvoir. Je m’occupai de la future mariée, ma future coépouse, peut-être ma future rivale. Je lui trouvai des habits, des cadeaux de mariage, et toutes ces choses dont une femme avait besoin. Je fis autant que je peux bonne figure, quoique mon cœur fût partagé entre l’idée de perdre une part de Lamine, et celle d’en retrouver une autre part. J’avais choisi le sacrifice. Je devais l’assumer. Je vis peu Lamine pendant cette période : il était rarement à la maison et rentrait tard, et les rares soirs où nous discutions, je sentais dans son regard fuyant une sorte de honte et de gêne par rapport à ce qui se passait. Il me dit même un jour qu’il voulait tout arrêter, annuler le mariage et sa demande, revenir avec moi. Je refusai, même si mon cœur, ou mon esprit, je ne sais plus, me criait le contraire. Le mariage eut donc lieu. La veille, Khady vint me trouver dans ma chambre. Je l’accueillis comme une sœur. Elle me regarda longuement, et avec un sourire bienveillant, me parla :

« Tu sais, Isseu, que je t’apprécie beaucoup. Tu es comme ma petite sœur. Je connais ton histoire avec Lamine, et je voudrais te dire que tu es l’une des personnes les plus courageuses que je connaisse. Lamine ne me l’a pas dit, mais je l’ai deviné : c’est toi qui es derrière ce mariage. Je crois en savoir la raison : tu veux que Lamine ait un enfant, vu que tu ne peux le lui en donner. Ce geste te grandit, et ton renoncement est sublime. Ce que tu fais, peu de femmes l’auraient fait. Moi-même n’aurais jamais pu le faire. Tu en es d’autant plus admirable. Quant à moi, je ne me fais pas d’illusions : je sais que Lamine ne m’aime pas, ou du moins, il m’aime d’un autre amour. Tu es la seule femme à être dans son cœur, et cela, nul ne le changera, et certainement pas moi. Mais…

-Mais tu aimes Lamine, achevais-je…

-Oui, je l’aime et sincèrement, en secret, depuis des années. Lorsque j’ai divorcé, il y a quelques années, il a été d’une présence et d’une aide exceptionnelles. Il m’a soutenue, moralement, financièrement. Il a été comme un père, comme un frère, comme un mari. Je suis tombé amoureuse de lui comme cela. Je pensais d’abord qu’il ne s’agissait que d’un élan de faiblesse, mais même quand j’allais mieux, je me sentais toujours aussi attaché à lui. Oui, je l’aimais. Et je l’aime encore. Je n’ai jamais eu le courage de le lui avouer. Et c’est au moment où j’allais le faire que tu es entrée dans sa vie. Il m’a parlé de toi tout de suite, et parlait de toi tout le temps. Je feignais alors d’être heureuse pour lui, mais je te jalousais, au fond. J’étais même, finalement, contente pour lui, car ne m’importait que son bonheur, mais j’eusse préféré, souhaité, que ce bonheur fût partagé avec moi. Je te l’avoue, je t’ai haïe. J’ai pensé en secret, lors de longues nuits, que tu ne le méritais pas, jusqu’au jour où je t’ai rencontrée. Il a suffi que je te voie, que nous discutions, que je vous voie, dans votre amour, dans votre complicité, pour que toutes mes haines et toutes mes jalousies disparussent. Vous étiez faits l’un pour l’autre, c’était évident. Et je connais trop bien l’amour, il m’a trop fait souffrir, trop procuré de bonheur, pour que je puisse jalouser deux personnes qui s’aiment. Au pire, je vous enviais ; au mieux, vous admirais. J’ai toujours été, ne t’en indigne pas, la troisième composante votre couple. Lamine me confiait tout : son impatience d’avoir un enfant, son bonheur de te savoir enceinte, ses angoisses quand tu étais grosse, et sa douleur lorsque tu perdis votre enfant. Il me parlait de ton courage, de son amour pour toi malgré tout, et de tout le reste. Son chagrin lorsqu’il apprit que tu étais stérile fut incommensurable : je fus la spectatrice de sa chute, de votre chute. Et pourtant, il t’aimait à la folie. Mais, je le savais, il voulait un enfant. Cette contradiction, cette impossibilité, ont failli le rendre fou. Je ne savais que lui dire, je n’osais lui proposer la polygamie, sachant qu’il refuserait, par conviction, mais surtout par amour pour toi. Je me tus donc, et essayais de le soutenir comme il m’avait soutenue. Il me demanda un jour ce que j’aurais fait si l’on me suppliait, par amour, d’être égoïste, pour penser à son propre bonheur. Je compris tout de suite que tu lui avais demandé de prendre une seconde épouse. Je ne répondis pas à sa question, mais lui dis juste qu’en amour, le bonheur n’est jamais égoïste : celui de l’un est celui de l’autre. Oui, Isseu, je te comprenais, et t’admirais. Je savais que Lamine te chercherait bientôt une coépouse. Et je savais que ce serait moi. Je le souhaitais, du moins. Lamine n’aurait pas eu la force et le courage de chercher une femme qu’il ne connaissait pas. Et moi, j’étais après toi la femme qu’il connaissait le mieux. Il savait peut-être que j’avais des sentiments pour lui. Aussi ne fus-je pas surpris lorsque, au bord des larmes, il me demanda en mariage. Je dis tout de suite oui, en pensant à toi, et nous pleurâmes longtemps. Je ne serai pas ta rivale, mais ta sœur ; pas ta coépouse, mais d’abord une amie. Nous avons l’amour de Lamine en commun, nous voulons toutes deux son bonheur. Rendons le heureux, car de son bonheur dépend le nôtre. Rendons le heureux, Isseu. »

« Je n’eus la force que de dire un simple merci à Khady. Nous avons pleuré ce jour-là, dans les bras l’une de l’autre."

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Le Diable en sept (Roman d'un Drôle de voyage, partie 5)

4 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Ecrits de jeunesse.

Chapitre VI : Court intermède où l’on décida du prochain narrateur.

 

Le silence des voyageurs qui accueillit le récit de Macodou était assez éloquent de l’émotion dans laquelle sa chute les avait plongés. Le chauffeur, quant à lui, une fois sa narration terminée, reprit son air impénétrable, sans se soucier de l’effet que son histoire avait eue chez ses auditeurs, et juges d’un soir. Et pourtant, et Macodou le savait, son sort en cet instant était joué. Le Diable leur avait bien dit qu’il prendrait en compte le premier sentiment qu’éprouveraient les autres tout de suite après le récit. A cette pensée, il serra plus fort encore son volant, et attendit. Ce fut Gabriel, que l’on n’avait pas entendu pendant le récit, qui rompit le silence, de cette question d’un laconisme néanmoins pragmatique :

« A qui le tour ? »

La question sembla tirer les autres passagers de profondes méditations, et la voiture qu’écrasait le silence s’anima de quelques bruits : une posture que l’on arrange, un mouchoir que l’on refait, un soupir que l’on étouffe… Il y avait quelque chose de tragiquement cynique dans cette assemblée, condamnée et se sachant condamnée, obligée d’être solidaire jusqu’au bout, mais sachant en même temps qu’elle ne sera plus complète à son arrivée, et que des huit âmes qui la composaient, une seule survivrait, par la grâce et la faveur des autres. Ce qui pouvait se passer dans l’esprit de chacun, en ce moment précis, serait sans doute assez impossible à dire. Quel sentiment y régnait ? L’espoir, s’il y avait encore à espérer ? La peur ? Le désespoir ? L’indifférence ? Le remords ? Un mélange de tous ces états ? Nul ne saurait le dire. A la fois potentielle victime, potentiel bourreau et sauveur providentiel, chaque passager de ce véhicule avait la possibilité de mourir en damné ou en saint, en tuant ou en sauvant. Le calcul des intérêts affrontait la générosité des cœurs. C’était laid. Mais c’était sublime également. C’était la banalité des commerces humains élevée à la dimension de l’inéluctable tragédie de la mort.

« Puisque vous demandez, pourquoi ne commenceriez-vous pas ? demanda la grosse dame à Gabriel.

-Je préférais d’abord demander si quelqu’un se portait volontaire, sinon je me lance. Je ne vois pas l’utilité de dresser un ordre de passage, de toutes les manières. Ce n’est pas parce qu’on passe en dernier qu’on en sera forcément sauvé. Alors, quelqu’un veut passer ? »

Personne ne répondit. Le seul bruit que l’on entendait était celui du chapelet du vieux, qu’il continuait à égrener frénétiquement.

« Comme si cela pouvait vous sauver en cet instant », pensant l’enfant de troupe à l’arrière du véhicule.

Gabriel s’apprêtait à se proposer et à commencer lorsque la femme aveugle à côté de lui, de sa douce voix, dit de façon presque inaudible :

« Je veux bien parler. 

-L’aveugle ? Voyons voir quelle horreur vous hante ! lança le dandy en ricanant. Enfin, quand je dis « voyons voir », ne le prenez pas pour une provocation personnelle, je vous prie.

-Je suis la dernière personne à qui votre impolitesse…

-J’eusse préféré sarcasme ou ironie. Toujours allier la justesse du terme à l’élégance du registre.

-Laissez tomber. Ironie, sarcasme, dérision, cynisme, tout ce que vous voudrez. Après tout, cela m’est bien égal. Mais vous avez raison sur un point : mon crime me hante. Il ne se passe pas une nuit sans que j’y pense en pleurant. Mais je sais que le regret ne me sauvera pas, il ne sauve jamais…

-Assez de philosophie, chère madame. L’on attend votre horrible confession ! J’en frémis, l’horreur me fascine ! »

Madeleine, qu’une affection silencieuse et inexpliquée liait à la femme qui se préparait à raconter son histoire, posa sur son épaule une main bienveillante, qui l’encourageait. Cela redonna courage à la femme, qui baissa la tête, et inspira profondément, comme si elle s’apprêtait à livrer une bataille cruciale.

 

« Voilà mon histoire, finit-elle par dire enfin. » 

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Le Diable en sept (Roman d'un Drôle de voyage, partie 4)

21 Septembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Ecrits de jeunesse.

« C’était il y a deux ans, à la frontière guinéenne, en pleine forêt casamançaise. J’étais alors dans le maquis ; j’étais un indépendantiste convaincu en résolu, ou, pour utiliser un terme commode qui vous parlera peut-être plus, et que l’on emploie volontiers pour nous caractériser, j’étais un rebelle. »

 

Au même instant, à l’exception du dandy qui ne manifesta aucune émotion, tous les passagers frémirent et, chacun, dans un réflexe aussi imperceptible qu’inutile et absurde, se replia sur lui, pour s’éloigner, ne serait-ce que de quelques centimètres, de l’homme.

 

Macodou, dont l’œil semblait garder dans sa profondeur mystérieuse quelque trace des choses étranges qu’il a vues et l’éclat des épreuves qu’il a traversées, sentit plus qu’il ne vit ce mouvement de peur des passagers, et sourit discrètement, de ces sourires dont on ne sait s’ils expriment la tristesse d’être fui ou la fierté d’être craint.

 

« Rassurez-vous, Messieurs dames. Je sais bien que ce nom, rebelle, couvre pour vous autres, civils et citoyens ordinaires, un sens mystérieux, voire mystique. En y pensant, vous ne voyez pas l’homme mais le monstre, vous ne voyez pas le père mais le sorcier, vous ne voyez pas l’amant mais le barbare ; vous faites du rebelle un fantasme, une apparition, un fantôme aussi épouvantable que cruel ; vous ne pouvez vous figurer un instant qu’il ait une vie, qu’il ait des sentiments, qu’il ait des convictions, qu’il puisse défendre une cause qu’il juge juste, qu’il soit, en somme, humain. Le rebelle vous épouvante, c’est là sa première victoire. Mais rassurez-vous, cette époque de ma vie est derrière moi, et à jamais. Maintenant, je ne suis plus rien, je n’ai rien dans le cœur, je ne crois en rien, méprise tout, ne m’étonne plus. Je ne connais ni l’empathie ni l’amour, ni l’amitié ni la famille. Je suis désormais seul et souhaite le rester. Je parcours les routes car elles sont ma maison. Voilà ce que vous devez savoir de ma vie présente. Puisse cela vous mieux faire comprendre ma vie passée, que je vais vous raconter.

 

-Charmant, lança le dandy. » 

 

Macodou ne prit pas ombrage qu’on l’interrompit si inopinément, et après un moment de silence, reprit.

 

« Nous étions donc dans une petite unité d’une quarantaine d’hommes environ, de tous, âges, dont j’étais le chef. Nous n’étions pas, à proprement parler, basés à la frontière, mais les déplacements stratégiques qu’il faut opérer dans cette jungle, au milieu de cette guerre, nous avait menés là. Ce n’était cependant pas un hasard : nous maîtrisions le terrain ; sans doute même, je peux le dire sans prétention, mieux que nos valeureux adversaires. Cette année-là, particulièrement, les rebelles avaient pris un léger avantage sur l’armée sénégalaise, quoique l’année précédente, nous eussions perdu beaucoup de terrain. Mais nous le regagnions peu à peu, à force d’abnégation, de courage, de sacrifice et d’intelligence tactique. A la discipline stricte et à la lenteur de déplacement des troupes et des armements militaires, nous avions préféré la rapidité, la commodité, et l’imprévisibilité des petites factions comme celle que je dirigeais : peu nombreuse, légèrement mais efficacement armée, spécialisée dans les traquenards, les attaques-éclairs, les guets-apens et autres opérations vives. Nos actions ne duraient jamais plus de trois minutes. Comme l’aigle fond sur sa proie, la saisit et reprend immédiatement son vol, comme le cobra frappe et se relève, comme le scorpion pique et reprend sa garde, nous attaquions vite et avec précision: par surprise et non par lâcheté, par stratégie et non par peur. Et ces techniques étaient du plus dévastateur effet. Il est vrai que nous ressemblions quelque peu à des fantômes : insaisissables ou alors difficilement, hantant la forêt de nos présences indétectables, mais si sensibles. Le drame de l’Armée était qu’elle savait que nous procédions ainsi- nous avions en effet des centaines de détachements comme celui où j’officiais alors, répartis dans toute la forêt, agissant à peu près de la même manière quoique selon des techniques différents : certains étaient spécialisés dans le corps à corps, d’autres dans les fusillades, d’autres encore dans les pièges et les explosifs, mais tous enfin avions en partage le goût de la surprise- mais l’armée donc, disais-je, quoiqu’elle connût nos techniques, n’arrivait jamais à les prévoir. C’est bien là, me direz-vous, le propre de la surprise ! C’est que nous étions irréguliers. Il pouvait s’écouler des semaines, voire des mois, entre deux attaques. De la même façon que nous avions la rapidité de l’aigle, du cobra, du scorpion, nous possédions la patience imperturbable du crocodile tapi dans les eaux saumâtres, attendant que la meilleure occasion se présentât avant de se jeter sur sa proie. Et cette inactivité provisoire irritait nos adversaires autant qu’elle les endormait peu à peu. Et alors qu’ils somnolaient ou croyaient que nous n’étions plus dans la zone, nous les attaquions. Je vous ai dit que nous attaquions en trois minutes : ce n’est pas là un détail. Trois minutes pour attaquer, trois minutes pour se battre, trois minutes pour tuer. Cela vous offre, je peux vous l’assurer, les sensations les plus intenses, les plus puissantes, qu’un homme puisse éprouver sur cette terre d’Hommes : un mélange de peur, d’excitation, d’ivresse de puissance et de vie, de force, vous envahit, et vous êtes alors sur le toit du monde, soûl de courage, invincible comme un dieu. J’avais décidé de cette donnée, et je chronométrais minutieusement. Quand trois minutes exactement s’écoulaient, nous devions nous fondre dans la forêt aussi mystérieusement et vite que nous en étions sortis. Ceux-qui ne respectaient pas ce délai, par zèle ou goût du combat, y restaient fatalement. »

 

Il montra en ce moment, en présentant son poignet gauche à la vue de tous, une vieille montre électronique « Casio », qui était affreuse mais qui marchait encore.

 

« C’est le dernier objet qui me reste de mon ancienne vie. »

 

Tout le monde alors regarda avec une fascination mêlée d’horreur l’objet, dont la vue déclenchait en ce moment même chez chacun les imaginations les plus folles et les plus sanglantes, comme si la montre reflétait l’horreur des scènes dont elle fut plus que le témoin, dont elle fut l’arbitre et la mesure.

 

« J’étais un seigneur de guerre, et mon nom commençait à être connu partout à travers la jungle, que ce fut parmi les miens ou dans le rang des armées. J’étais admiré des premiers, redouté des seconds, craint par tous pour mon tempérament réputé imprévisible et impétueux. L’on m’appelait « l’apparition » ici, « la foudre » là, « le talisman des dieux » par ici, « le sorcier-minuteur » par là. Mon vrai nom n’était connu de personne, pas même de mes propres hommes. L’on vantait mes qualités de meneur d’hommes et de chef de guerre. L’on s’émouvait dans les deux camps de ma cruauté extrême, mais mon courage et mes talents de stratège fascinaient de part et d’autre. J’avais réussi là où les plus grands chefs rebelles d’alors avaient échoué, et vaincu des officiers de l’armée que tous les rebelles craignaient, fait gagner du terrain dans des zones que l’on disait perdues à jamais. L’on raconta alors mille et une histoires sur mon compte : on me fit fils de Démon, on me dit frère de Dieu (le vieux dévot à côté de Macodou produisit un bruit vague d’horreur auquel le chauffeur ne prêta aucune attention), on me fit sorcier, on me fit ange, l’on me fit tuer mon père et violer ma mère, on me dit damné, on fit de moi la réincarnation du grand Alexandre, de César, de Soundjata, de Chaka, de Tenguéla ou de Napoléon, l’on me dit invincible, l’on me fit intouchable, l’on me dit insensible au feu et au fer. L’on m’éleva à la légende, au mythe. Quant à moi, j’observais tout cela, amusé et avec un certain orgueil. Tout cela, à vrai dire, sans que j’en tirasse vanité, n’était pas au fond pour me déplaire, et c’est, ténébreux et mutique, que j’entretenais ma propre légende, que je participais à mon propre mystère en l’appesantissant d’un silence, d’une réserve et d’une discrétion absolus, qui n’infirmaient ni ne confirmaient rien, mais qui laissaient le champ ouvert à toutes les supputations, même aux plus folles. Les grands dignitaires rebelles eurent bientôt fait d’avoir vent de mes exploits, et tinrent à me rencontrer plusieurs fois, ce que je refusais toujours. Je ne voulais point d’honneurs ou de promotion. Mon arrogance et mon indiscipline leur déplurent, mais mon efficacité et ma garantie de succès leur empêchèrent d’agir à mon encontre. Ils me laissèrent tranquilles, en me traitant de fou, et durent sans doute se dire, «qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ». Je leur étais utile, cela leur suffisait. Et puis, qui sait, peut-être craignaient-ils que je me révoltasse, que je fisse une rébellion contre la rébellion, que je levasse une mutinerie, que de César, de devinsse Spartacus, que de Chaka, je muasse en Kunta Kinté. Je ne sais si c’eût été possible, mais je sais pour le moins que j’avais un grand charisme, qui m’assurait le respect et l’obéissance de maints hommes du maquis, mêmes ceux que je ne commandais pas. Il faut aussi dire, sans doute, que j’étais cruel : autant j’étais respectueux de mes hommes, n’exigeant d’eux qu’une stricte obéissance, autant je pouvais être féroce à leur endroit lorsqu’ils désobéissaient au point de compromettre une mission. Combien d’entre eux ai-je tués froidement sous les yeux de leurs camarades ? J’étais un homme de devoir, qui reléguait les sentiments au plus profond de mon âme lorsqu’il s’agissait des missions. Quant à nos adversaires, si d’aventure on en capturait un, je me chargeais personnellement de le supplicier, et je me souviens encore de ses cris fous de souffrance, ses hurlements de douleur, qui montaient dans la nuit et que j’écoutais avec un sentiment jubilatoire, espérant de tout cœur que ses camarades les entendent et s’en émeuvent.

 

-Mais quel monstre êtes-vous donc ? dit une voix. »

 

-Les belles âmes ne survivent pas à la guerre. Il ne s’y trouve de place ni pour l’amitié ni pour l’amour ni pour l’empathie. Qu’y a-t-il à comprendre, d’ailleurs, dans cet état où les hommes reviennent à leurs plus élémentaires et primaires instincts ? Rien, croyez-le. La situation exigeait que je fisse la guerre ; je l’ai faite, en accordant mon âme avec son esprit. Je ne regrette pas cela. »

 

Ces derniers mots glacèrent l’assistance.

 

« J’ai tué, supplicié, démembré. Pourquoi ? Parce que c’était la guerre : explication aussi absurde que simple, mais écrasante d’horrible vérité. Pourquoi j’ai fait la guerre ? Par vengeance. Ne nous éternisons pas sur le fait : ma famille entière a été massacrée par l’armée alors qu’elle n’avait eue que le malheur de se rendre dans un village situé à une quinzaine de kilomètres de Bignona, où résidait ma grand-mère. Hélas, il se trouve que ce village, d’après les renseignements qu’avait reçus l’armée, abritait également un homme fort du maquis. Une unité de cinquante hommes lourdement armés arrivèrent ce même jour où ma famille y était. Ils attaquèrent le village, brûlèrent, tuèrent, violèrent. La fureur et la jubilation absurde de la guerre saisissent les cœurs de tous les hommes qui la font, quel que soit leur camp. Ces hommes tuèrent ma famille, mon père, ma mère, mon grand-frère et mes deux petites sœurs jumelles. L’homme qu’ils étaient supposés chercher n’était pas sur les lieux. L’armée, évidemment, a nié ce crime, alléguant qu’il fut l’œuvre de bandes de mercenaires sans foi ni loi, n’appartenant ni à l’armée ni même aux rebelles, qui profiteraient du désordre et de la psychose de la guerre pour s’enrichir à travers des pillages. Il est vrai que les hommes qui ont attaqué n’avaient pas les tenues de combat habituelles des soldats, ont rapporté plusieurs témoins qui ont survécu au raid. Mais quelque chose au fond de moi me disait qu’ils étaient bien les auteurs de cette fatale méprise qui m’ôta ma famille. Ne méjugez pas la force de mon intuition : elle ne m’a jamais trahi. Et j’en suis d’autant plus certain que dès que j’appris cette nouvelle qui bouleversa ma vie et m’arracha le cœur, après avoir pleuré ma famille et enterré de mes propres mains ma mère, je me rendis au village où ils avaient trouvé la mort. Celui-ci était encore en ruines. Je cherchai un peu, et trouvai des douilles de balles que les criminels avaient utilisées. C’étaient des munitions de M 16, le fusil d’assaut de l’armée. Cela me suffit comme preuve. Je ne trouvai en outre aucune douille de Kalachnikov, qui est l’arme favorite des rebelles. Pour moi, c’était clair, et ce ne furent pas les arguments de l’armée, selon lesquels une de leurs garnisons avaient été victime d’une attaque la veille, et que les ravisseurs avaient emporté du matériel, qui me convainquirent. La colère, mes chers, aveugle autant qu’elle éclaire. Je décidai de me venger, et jurai sur les tombes de mes êtres aimés et perdus à jamais que ferai payer à l’armée son odieux crime, à mon échelle, comme je le pouvais. J’étais d’autant plus déterminé que je m’ne voulais de n’avoir pas été là avec eux, pour les défendre, pour mourir avec eux peut-être. J’eusse préféré cela que de devoir vivre avec leur absence. Mais je n’étais pas là. Au moment du drame, malgré les sollicitations de ma mère qui tenait à ce que je revoie ma grand-mère, j’avais préféré aller en mer, pour pêcher et ramener à la famille de beaux poissons. Noble intention qui m’ôta à la mort et lui livra seule ma famille ! Ce sentiment de culpabilité ne m’a jamais quitté, et au plus fort des batailles, parmi les balles, les cris, et les arbres qui s’éclaboussent d’horreur et de sang, il me hante et décuple ma rage de vaincre et ma soif de vengeance. »

 

En ce moment, Macodou se tut, comme si le souvenir de ce sentiment et de sa famille lui était trop douloureux pour qu’il continuât. Il resta silencieux de longues secondes, les yeux fixes et sans larmes, les mains crispées sur son volant. Personne n’osa rien dire, pas même le dandy. Il sembla même qu’à l’horreur que le chauffeur avait jusque là suscitée, succéda, même furtivement, une sorte de compassion et de sympathie secrète, que la tournure de son récit avait déclenchée. Les hommes s’indignent aussi vite qu’ils s’émeuvent, à tort ou à raison. C’est bien cela qui fait leur singularité.

 

« Gardez, je vous prie, votre pitié et votre commisération pour vous, ayez cette pudeur », dit Macodou d’une voix d’où ne perçait aucune émotion.

 

-Charmant, vraiment charmant monsieur. La suite, s’il vous plaît. Je sens un drame à venir !

« J’entrai donc dans le maquis, et y tint le rôle que vous savez désormais, pendant cinq années au cours desquelles j’ai ôté un nombre incalculable de vies. Pourquoi en suis-je sorti ? C’est cela, sans doute, qui m’a valu ma présence parmi vous, et non les autres crimes que j’ai commis lorsque j’étais seigneur de guerre. J’en ai commis, oui, un dernier, plus odieux.

 

-Cela est donc possible ? dit ingénument la grosse dame. Vous êtes… Vous êtes…

 

-Répugnant, acheva la femme aveugle de sa voix douce.

 

-Hé, Mesdames, attendez donc votre tour, nous verrons bien si vous l’êtes moins ! lança joyeusement le dandy du fond du véhicule. Reprenez, cher ami, si vous le voulez bien. »

 

L’homme reprit.

 

« Je vous ai dit que toute ma famille avait été tuée lors de cette fameuse attaque. Ce n’est pas complètement vrai. Au moment du drame, en effet, je n’étais pas le seul absent : il y avait aussi mon petit-frère, Salam, de huit mois mon cadet, qui était alors à Saint-Louis, où il menait ses études. De tous les membres de ma famille, c’est lui que je chérissais le plus et dont je me sentais le plus proche et le plus complice. Soit que la proximité de l’âge nous rapprochât naturellement, soit que ma condition d’aîné me poussât à nourrir envers lui un désir inexplicable de protection, d’autant plus qu’il était né prématuré et était de constitution quelque peu fragile, soit par une quelconque autre raison encore, et que j’ignore, ma relation avec lui dépassait parfois la puissance de la fraternité, pour toucher à la fusion la plus totale de nos êtres. Ce n’était même plus de la complicité, ni de l’amitié : c’était un sentiment plus fort encore, que serai bien en peine de vous restituer, mais qui m’unissait à lui dans un amour indéfectible et bienveillant. Nous grandîmes ensemble, traversèrent les épreuves de l’adolescence ensemble, jouèrent ensemble, entrèrent dans la case des hommes ensemble, nous battîmes côte à côte, nous battîmes l’un contre l’autre –et étrangement, malgré son physique malingre, nos bagarres étaient aussi violentes qu’équilibrées- et firent ensemble ces mille et unes petites choses qui tressent une fraternité d’exception. L’on s’aimait. En grandissant, aucune de ces rivalités qui finissent par éroder le lien fraternel ne nous opposât, qu’il s’agît des femmes ou des faveurs de nos parents. Je l’accompagnais et le conseillais dans ses premières conquêtes de jeune homme, il me défendait toujours devant mes parents. Notre seule différence résidait peut-être au niveau de l’intelligence : la sienne était très théorique, puisée dans les livres qu’il commença à empiler dans notre chambre vers ses quinze ans ; la mienne, pratique, forgée au contact de choses et des hommes, rôdée à tout commerce humain. Il connaissait les choses, moi, je les vivais au quotidien. Nous nous complétions ainsi, une fois de plus. Le peu de choses que je sais des concepts, théories et autres étrangetés que notre éducation familiale ne nous a pas donnés, je le sais de lui, des livres qu’il avait lus et dont il me parlait avec passion. Il découvrit la littérature européenne, s’enivra de Baudelaire. M’expliqua l’esthétique du dandy –voilà comment je vous connais, monsieur, fit-il à l’adresse du dandy qui s’était enthousiasmé au nom de Baudelaire- et me dit qu’il en était un. Nous grandîmes donc. J’arrêtai l’école  après mon Bac, et me consacrai à la pêche et aux autres travaux qui font vivre une maison. Notre père vieillissait, et avait besoin d’un soutien. Quant à Salam, ses dispositions pour les études le portèrent naturellement à continuer, après le Bac. Notre mère ne voulut pas qu’il s’en fût, mais je le défendis, et lui expliquai que mon frère deviendrait quelqu’un de très important, qui ferait régner la paix dans la région et nous aiderait. Ainsi Salam s’en fut-il à Saint-Louis, à l’université Gaston Berger, où il intégra la faculté de Lettres. Il revenait toutes les grandes vacances, et ramenait des cadeaux à la famille, qu’il avait pu acheter avec sa maigre bourse. Ces retrouvailles étaient l’occasion de remarquer qu’il mûrissait, qu’il changeait, qu’il devenait un vrai homme. Notre relation devint plus forte, quoique moins voyante. L’on se comprenait désormais parfaitement. Cinq années s’écoulèrent ainsi, jusqu’au drame où périt notre famille. C’était l’année où Salam était en deuxième année de Master. C’est moi qui l’informai du malheur, par téléphone. Le lendemain, il était à mes côtés. Nous pleurâmes silencieusement les nôtres, sans pudeur, sans retenue. Nous les pleurâmes. Nous les enterrâmes de nos propres mains, puis, pendant plusieurs jours encore, nous pleurâmes. »

 

« Puis un soir, alors que nous étions, silencieux, dans la cour d’une maison désertée par la chaleur des nôtres, il me demanda, calmement :

 

-Qui a fait cela, mon frère ? Dis-le-moi, tu le sais. » 

 

-Je ne sais pas, Salam, répondis-je.

 

-Macodou, dis-moi ce que tu sais. Ce sont les rebelles ? 

 

Je savais la haine que mon frère vouait depuis sa tendre enfance aux rebelles, ces sauvages, disait-il, qui ne connaissent rien à leur terre et qui se permettaient d’être fanatiques. Je savais qu’il les soupçonnait d’être derrière ce crime. Après tout, n’étaient-ils pas coutumiers des faits ? Je connaissais Salam, il portait en lui non une rage, mais une forme de mépris absolu pour les rebelles, et qui était plus forte sans doute que la haine. Je ne répondis pas à sa question.

 

-Macodou, réponds-moi. Est-ce que ce sont les rebelles qui ont tué notre famille ? 

 

Je n’avais pas encore entretenu Salam de mes convictions profondes sur le fait que les auteurs de ce crime étaient les soldats de l’armée, et non les rebelles, ni même des pillards mercenaires. Mon frère non plus ne croyait à cette théorie. Il n’y avait selon lui que deux coupables possibles : ou l’armée ou les rebelles, et sa détestation manifeste des rebelles l’inclinait à les accuser. Du moins, c’est ce que je pensais, à l’époque. Alors, par lâcheté ou par désir de le conforter dans ses convictions et de le rassurer, je ne sais, je répondis :

 

-Oui, ce sont eux. »

 

« Après cela, nous ne dîmes plus un mot de la soirée. Le lendemain, Salam devait repartir à Saint-Louis, pour y continuer son mémoire. Il voulait être professeur, et m’annonça qu’il ne reviendrait qu’avec ce titre, pour notre famille. Nos adieux furent de cette brièveté qui émeut, mais intenses. Quand nous reverrions-nous ? Dans deux, trois ans ? Nous ne le sûmes. Je n’en étais pas sûr à l’époque, mais il m’avait semblé qu’au moment de partir, il y avait quelque chose en mon frère qui avait changé : une lueur bestiale, sauvage, presque haineuse et méchante brillait au fond de ses yeux sans que j’en susse la raison. L’émotion de son départ me fit vite oublier ce détail, et nous nous partîmes. Lui, pour Saint-Louis, moi pour le maquis. Je rejoignis les rebelles dès le lendemain : ne me demandez pas comment : c’est eux qui me trouvèrent. »

« Trois ans s’écoulèrent sans qu’on ne se vît, mon frère et moi. L’on s’appelait cependant au moins deux fois par mois, longuement, et nous nous encouragions. Il me demandait si je m’en sortais avec la pêche, me taquinais sur la nécessité de prendre épouse, me demandait si j’avais besoin d’argent –ce dont je ne manquais du reste pas, avec les butins que nous récoltions dans l’unité que je dirigeais désormais. Et moi, je lui demandais s’il progressait dans ses études, s’il soutiendrait bientôt son mémoire. Et lui, me répondait inlassablement, « oui, très bientôt » et changeais vite de sujet. Je notai cet empressement évasif, mais le mis sur le compte de l’agacement ou de la nervosité. Je ressentais à chaque fois que nous nous appelions un pincement au cœur, à l’idée que je lui mentais, que je n’étais plus chez nous, que je m’étais engagé dans le maquis, que j’étais un seigneur de guerre, que j’avais rejoint les rangs des rebelles, qui, croyait-il, et je le lui avais dit, avaient tué notre famille. Je n’osai lui dire la vérité : il ne l’aurait pas souffert, et aurait pu en périr ou en devenir fou ! Et puis… »

 

En ce point, pour la première fois depuis qu’il parlait, la voix de Macodou se brisa sous le coup de l’émotion, et des larmes lui montèrent aux yeux.

 

« Et puis… ? demanda avec avidité la grosse dame.

 

-Et puis je l’aimais, acheva Macodou cependant qu’une larme perlait sur sa joue. Oui, je l’aimais. Assez pour ne pas lui dire que j’étais devenu un rebelle pour venger notre famille. Assez pour ne pas vouloir qu’il me détestât et ma haït, malgré la certitude de la vérité de ma cause. Assez pour lui épargner l’amère vérité qui l’eût conduit à me mépriser et m’accuser de trahison.

 

-C’est mignon ! C’est mignon ! C’est mignon !

 

Madeleine, au fond du véhicule, entre Daouda qui demeurait impassible et Mohamed qui continuait à dire que c’était mignon, pleurait doucement, sans que personne ne le remarquât.

 

« Je remettais chaque fois à plus tard, reprit le chauffeur qui essayait de contenir son émotion, le moment où je ferai la terrible révélation à mon frère ; je ne voulais pas le gêner dans ses études qui devaient l’occuper, et je décidai donc de continuer mes activités de rebelle à son insu, pour son bien. Ainsi continuai-je à tuer et me battre et venger ma famille. Un jour, il y a deux ans, nous préparions avec mes hommes une expédition contre une petite unité de militaires qui, depuis quelques semaines, progressaient courageusement à travers la forêt, gagnant du terrain, repoussant avec une facilité insolente les groupuscules rebelles qui tentaient de leur barrer la route. En plus d’être bien entraînés, l’on disait que les soldats de cette unité étaient aussi légèrement armés que nous, et connaissaient aussi bien le terrain. En peu de temps, ils devinrent dangereux, et l’on me chargea de les arrêter, ô moi qui n’avais jamais connu la déroute et qui avais toujours su infliger à l’adversaire de lourdes pertes. J’en fis une affaire personnelle, une affaire d’honneur, d’autant plus que cette fameuse unité, qui se nommait volontiers « Kangkurang », pénétrait dans la zone où je me trouvais avec mes hommes, à la frontière guinéenne, comme je vous l’ai dit. Je réunis mes hommes, leur tint un discours comme je ne leur en avais jamais tenu auparavant, flattai leur fierté, vantait leurs mérites, et leur dit que plus que toute autre expédition, celle-ci était cruciale à mener à bien. »

 

« Nous nous préparâmes, et le lendemain, à l’aube, choisîmes une zone propice à notre action, et attendîmes : les militaires étaient, me rapportèrent mes éclaireurs, à une demi journée de marche. Nous les attendions en milieu d’après-midi. Nous attendîmes longtemps, ils n’arrivèrent pas. J’envoyai un éclaireur, qui ne revint jamais. J’en étais à réfléchir à la marche à adopter lorsque, formidable dans le silence de la forêt, un cri s’éleva de derrière nous :

 

« Kangkurang ! »

 

« Ce qui suivit appartient à la légende et à l’horreur. Nos ennemis, par une admirable ruse tactique, nous avaient contournés et attaqués par derrière. Pris au piège, encerclés, surpris, nous n’eûmes d’autre alternative que de nous battre plus longuement que prévu. Je ne vous raconterai pas la violence du combat, le fracas des troupes : vous n’y entendrez rien. Retenez tout simplement que ce fut la plus sanglante bataille que cette guerre ait connue depuis qu’elle a éclatée. « C’est un bon jour pour mourir » criaient des hommes, les miens et ceux de l’armée. Les hommes se mêlèrent dans la folie sanglante. Je remarquai néanmoins, en pleine bataille, qu’un homme en particulier faisait plus de ravages dans mes rangs que les autres. C’était certainement le capitaine. Fou de rage, je fondis sur lui.

 

« Et nous nous battîmes. Ce fut le plus valeureux adversaire qu’il me fut donné d’affronter. Nous nous rendions coup pour coup, à mains nues, et étions de force égale, et tandis que la bataille faisait rage, notre combat singulier n’en était pas moins violent et enlevé. C’était sublime. Je parvins pourtant, je ne sais comment, à le terrasser et lui casser un bras. J’allais l’achever avec un couteau que je tirais de la ceinture d’un mort à côté de nous lorsque je sentis la lame froide d’une machette sur ma nuque, et la voix de Salam, mon frère, qui me disait :

 

« Tu le tues, je te tue, tu ne le tues pas, je te coupe seulement le bras. Choisis. »

 

« J’aurais reconnu sa voix entre mille. En ce moment, alors que les hommes criaient et mouraient, je me mis à pleurer, levai les bras au ciel, et priai pour que mon frère me tuât sans m’avoir vu. Il ne le fit pas, et m’obligea à me retourner. Lorsqu’il me vit, j’eus l’impression qu’il faillit mourir, ses jambes chancelèrent, ses yeux se convulsèrent. Mais il ne tomba pas. Dans un effort surhumain qu’il faisait pour ne pas s’évanouir, il réussit à parler :

 

« Macodou… Macodou c’est toi ? Que fais-tu là mon frère ? Que fais-tu ici, parmi les rebelles ?

 

-Tu ne comprendrais pas, tue-moi. Sinon c’est moi qui te tuerai. Dépêche-toi.

 

-Mon frère… Les rebelles… Ils ont tué…

 

-Tue-moi, et vite, répétai-je, tout en pleurant…

 

-Tuez-le bordel, caporal Coly ! hurla derrière moi le capitaine que j’avais affronté. Qu’est-ce que vous attendez, nom de Dieu, nom d’un cul ! Mais tuez-le ! »

 

« Salam ne bougeait pas. Dans ses yeux, je lus, en même temps que la surprise, la colère, l’incompréhension, l’amour, la haine, l’hésitation. C’était un de ses regards inhumains que seuls les hommes portés au summum de l’émotion peuvent jeter. Il demeura immobile, me suppliant presque de lui dire ce qu’il devait faire. »

 

« Mon frère, dit-il piteusement…

 

-Caporal Coly ! Mais butez-moi cet enfoiré, nom d’une pute ! »

 

Salam n’esquissait toujours aucun mouvement. Il semblait comme pétrifié.

 

« Caporal ! Débarrassez-nous de ce fils de pute !

 

-La ferme, Capitaine gueula mon frère. Et sauf votre respect, ma mère n’est pas une pute. »

 

« Et d’un geste aussi brusque que précis, il me contourna et enfonça jusqu’à sa garde la lame de sa machette dans la poitrine offerte du capitaine. Celui-ci mourut aussitôt, sans un cri, les yeux ouverts. Et moi, j’étais là, éberlué, aussi choqué que mon frère, incapable de sortir une seule phrase, les mains toujours machinalement suspendues en l’air. Autour de nous, la clameur du combat ne faiblissait pas, et le sang des hommes rougissait l’herbe mouillée. Mon frère me tournait désormais le dos, regardant sans la voir sans doute la dépouille de l’homme, son capitaine, qu’il venait d’achever. Je le regardai, et vit à quel point il avait physiquement changé : sa musculature était saillante, et ses épaules carrées soutenaient un cou massif et musclé, tandis que son dos large, donnait à son allure une stature fière et imposante. Je restai là, à le regarder bêtement, ne sachant que dire et essayant en vain de percer ses pensées. »

 

« Salam…

 

« Tais-toi, Macodou. L’on n’a rien à se dire désormais. Depuis que je t’ai quitté, je ne suis pas retourné à l’université. Je me suis engagé dans l’armée, et cela fait trois ans que je travaille d’arrache-pied. Je ne voulais t’en parler, pensant que tu n’aurais pas approuvé. Mais ainsi donc, nous nous mentions. C’est tragique et drôle, non, tu ne trouves pas ?

 

-Salam… »

 

Il me coupa de nouveau sèchement.

 

« Je suis rentré dans l’armée pour venger la mort de notre famille, que les rebelles ont massacrée. Pour je ne sais quelle raison, tu as rejoint le rang des rebelles. Nous sommes donc ennemis. Frères, mais ennemis. Je te laisse la vie sauve pour cette fois-ci. Mais je te traquerai, et la première fois qu’on se verra, je te tuerai. »

Il se tut un moment avant de rajouter doucement, comme pour lui-même : « je te tuerai. »

 

Puis, sans même se retourner, sans me regarder, sans m’avoir laissé lui dire un mot, il me dit, « Adieu » et s’enfonça dans la forêt en courant.

 

« A cet instant, sans savoir pourquoi, peut-être parce qu’il m’avait laissé la vie sauve, comme un misérable, je lui vouai une haine sans limite, et souhaitai de toute la force mon cœur qu’il mourût. Ce sentiment retomba aussi rapidement qu’il avait grandi dans mon cœur, mais je l’ai ressenti, oui. J’ai fortement voulu qu’il mourût. »

 

« Nous gagnâmes la bataille. Mes hommes avaient été exceptionnels de courage et d’abnégation. Ils tuèrent la majorité des hommes de l’unité, pourtant braves et bien entraînés, ne laissant s’échapper que quelques fuyards. »

 

« Le lendemain matin, alors que j’étais encore triste et choqué d’avoir revu mon frère dans ces conditions, et que je n’avais pu fermer les yeux de la nuit, un autre groupe de rebelles nous rejoignit, et nous dirent gaîment qu’ils avaient rencontré en patrouillant un groupe de soldats qui battaient en retraite, et qu’ils les avaient tous tués. »

 

« Tous ? avais-je demandé sans essayer de dissimuler l’angoisse contenue dans ma question.     

 

-Tous, mon frère ! me répondit le chef du groupe, un vieil homme édenté et à l’air bête. D’ailleurs, j’ai gardé en trophée ceci. C’est celle du gars qui a le mieux résisté, il s’est battu comme un lion.

 

Et il sortit d’un sac qu’il portait en bandoulière la tête de mon frère, et me la tendit en riant. » 

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Candeurs d'hier... (suite).

4 Février 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Ecrits de jeunesse.

PROFESSION DE FOI D’UN REBELLE DE SALON.

    

     En parcourant au hasard de mes clics quelques blogs d’apprentis littérateurs, je me suis rendu compte de la noirceur et du pessimisme de mes écrits. Certains des textes que j’ai lus sont beaux, parlant de fleurs, de caresses, de lumière et de soleil, découvrant un coin d’amour, de tendresse, de rêves et de poésies. Est-ce vraiment cela, qu’écrire ? Oui, sans doute.

 

     Alors je n’écris pas. Il ne sort de ma plume que des fers brûlants et rougis. Mes mots, eux, ne sont que des reflets de tristesse. Car je ne vois et ne vis que cela. Je ne vois que l’injustice, la misère, la méchanceté et les ombres. Il y a du beau en ce monde, mais pas assez encore pour faire disparaître la laideur qui y est aussi présente. Il y a de la lumière en cette existence, mais pas suffisamment encore pour en cacher la part d’ombre. La quiétude existe ici-bas, mais comment la savourer ou, pire, la décrire, à côté du « bruit et de la fureur » ? J’aimerais mettre mes mots au service de l’Immaculé, mais comment le faire sans me sentir sale, affreusement coupable ? Comment passer à côté de toute la misère de ce monde, dont les images terribles me hantent jusque dans mon sommeil ? Il ne sert à rien de fermer les yeux, ou de chercher un moment d’apaisement. La vérité, horrible, est implacable. Alors autant ouvrir ses yeux de chair et de sang, et faire face, avec autant de dignité que possible, à l’humanité. J’aimerais faire de la littérature, donner aux mots la suave saveur qu’ils méritent. Mais je ne le peux. Hélas, je ne le dois. « Tout homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition. » Tout homme porte en lui les stigmates de l’humanité, qu’il ne se doit jamais d’oublier. Lutter contre le malheur jusqu’au bout, s’engager contre le Mal dans un combat inégal, mais dont la tenue est nécessaire à la conscience d’être homme : voilà le châtiment. Il ne faut pas le refuser. Il faut même tendre l’autre joue. Affronter les ombres pour que les autres voient la lumière du jour. S’oublier dans l’effort et le désespoir pour un sourire. Là est le sens de l’humanité.  

 

     L’on me dira que certains combats sont menés au nom de la beauté, ce qui est louable. Moi, je préfère dire que je mène les miens contre les ténèbres. Je crois qu’il y a une nuance. Je ne célébrerais la beauté de ce monde qu’à la seule condition que tout ce qui fait sa hideur disparaisse. Autant donc dire jamais… C’est mon choix. Certains en ont faits d’autres, que je respecte et admire. Je n’ai aucun Himalaya à soulever, aucune revanche à prendre. Revanche sur qui, ou sur quoi, d’ailleurs ? Je ne prétends pas prendre en charge tout le malheur du monde. Si j’arrivais juste à atténuer celui de quelques personnes, qui me sont chères, je serais le plus heureux des hommes… C’est tout ce que je cherche. Je ne vais point chercher le malheur, le provoquer à tout prix. C’est plutôt lui qui s’impose à moi. Je ne suis pas esclave de la cause absolue. Je refuse la tyrannie du sens par la bataille forcée. Avoir impérativement besoin de se battre contre quelque chose pour se sentir exister est un non-sens. Mais ce que je dis là est d’un ordre différent : si l’on doit se battre, c’est moins pour soi que pour ceux qui comptent, les autres.  Il ne s’agit pas de se battre contre quelque chose, mais plutôt de se battre pour quelqu’un, ou quelque chose. Si je ne devais vivre que pour moi, seul, je me déroberais à toute lutte. Je vivrais. Mais je ne suis pas seul.

J’estime que tout homme est un Sisyphe en soi, sauf que la pierre qu’il roule, au-delà de la souffrance qu’il lui inflige, est le battement de cœur qui maintient en vie l’Autre.  A partir de là, aucune pause n’est permise. Etre dur envers soi, juste et bon envers les autres. C’est là l’utopie qu’il faut pourtant ne jamais s’arrêter d’essayer.

 

     Quand vous serez heureux, ne m’en veuillez point si je m’éclipse. Je ne veux juste pas déranger la symbiose. Vous m’aurez rendu heureux un instant, celui que je partage avec vous la légèreté d’un sourire. Croyez-le bien. Mais cet instant n’aura pas été assez long pour que j’en oublie ceux dont la condition ou les hommes ont effacé de leur mémoire jusqu’à l’idée du bonheur et de sa possibilité, jusqu’à la saveur du sourire. Tout bonheur devient éphémère à celui qui est torturé par la pensée du malheur. Surtout, ne m’accusez pas de prétention, parce que toute prétention s’efface devant la douleur humaine, parce qu’ « un homme qui crie n’est pas un ours qui danse. » Vous comprendrez, du moins je l’espère.                                                                                 

Compiègne, le 30 juin 2010.

 

 

 

 

 

 

CONSIDERATIONS ESTIVALES ET EPARSES.

 

     Je n’ai pratiquement rien écrit du mois de juillet. C’est moins par paresse que par choix, plus par nécessité que par manque d’inspiration. C’est qu’en effet, j’ai choisi de ne point écrire, d’abandonner la plume, pour quelques temps du temps du moins, et cette décision s’est imposée tout de suite comme nécessaire. Je me suis laissé entraîner vers d’autres cieux, vers d’autres rêves, vers d’autres états d’âme. Il eût fallu que l’été n’arrivât point. Mais il est arrivé. Lorsque l’on cherche à fuir la compagnie des hommes, Dieu vous l’impose en vous rappelant sa présence.

 

     J’ai vu le l’éclat du soleil, et toute solitude alors m’a paru grise. Les pensées les plus noires ont été dissipées par l’éclat de quelque lumière dorée qui diaprait la surface d’un étang, par le balancement gracieux d’une fleur saxiphrage brisant son rocher. J’ai redécouvert la simplicité et la beauté : celle d’un paysage, celle d’une femme aussi, celle d’une femme surtout. Une femme qui marche. Une femme qui danse. Le corps d’une femme est mer où toute intellection se perd, un désert où la curiosité nous pousse à nous aventurer, mais dont on ressort non pas apaisé, mais extasié. Il n’y a que le corps de la femme. Tout le reste est littérature, vent, sable, boue. Dieu, j’en ai de plus en plus la conviction, est un homme. Seul un homme est capable de mettre tant de perfection, de justesse et d’harmonie dans un corps, celui d’une femme. Si Dieu était une femme, la jalousie serait un commandement divin.  

 

     Ma famille me manque. Mon père se bat pour ses principes, comme d’habitude. Il mourra en se battant.  Une ride traverse déjà son front. C’est la ride des Justes. Il se bat pour moi, pour mes frères, pour ce qu’il aime, pour son village. Cet homme est un naïf, mais d’une naïveté héroïque, teintée d’une éthique têtue. Comment l’aider ? Ma mère est toujours aussi douce et magique. Elle a l’air d’être perdue dans ce monde. Cela ne m’étonnerait guère : sa place n’est pas ici, mais avec les anges. Mes petits-frères sont trop nombreux pour que je fasse un commentaire détaillé sur chacun d’eux. Ils me manquent tous, surtout les deux derniers, les petits jumeaux. Lorsque je rentrerai, ils ne me reconnaîtront pas. Je leur sourirai, ils pleureront. Le sourire de l’étranger est une grimace qui épouvante l’enfant. C’est comme cela. Exil du Diable.

 

     Je lis beaucoup ces temps-ci. Cela m’apaise.

    

     L’été bat donc son plein, avec son lot de lumière et sa part obscure. Un sourire fait au vent et au soleil n’empêche pas les larmes d’une âme tourmentée, en manque d’amour et d’affection, éloignée des siens. Je pleure et je ris. Je ris et je me souviens. Je me souviens et je suis triste. Je suis triste. Je suis triste et je pleure. Je pleure et je ris... Eternel retour. Valse des humeurs. Jeu de chaises musicales dont le coeur est le perdant et le vainqueur.  

 

 J’essaie de tuer le temps. C’est absurde. J’oublie qu’à l’instant où je pense le tuer, je suis déjà dans le cercueil qu’il a préparé à mon intention. Mais je m’obstine quand même. Entre moi, l’apprenti-meurtrier, et le temps, plus grand meurtrier du monde, la lutte est inégale, mais engagée. « Entre assassins, on est tout à fait à l’aise…» N’est-il-pas ?

 

    Je suis seul, avec un écran devant moi. La solitude est une bénédiction. Mais il n’y a pas plus belle solitude que celle que l’on partage. J’ai besoin d’un grand amour, aussi grand que celui que j’ai à donner. Je ne sais pourquoi, mais je me sens pousser de grandes ailes romantiques, ces derniers temps. Hugo, que je relis, n’y est pas étranger. Le soleil non plus. Mais bientôt, il va disparaître. Le froid, alors, reviendra. Alors mes ailes, je les couperai. Et mon cœur se glacera, et Hugo s’en ira, et Cioran me séduira, et mes pensées retrouveront leur couleur naturelle : le noir.

 

La couleur de ma peau est celle de mon âme. Elle est ma préférée.  N’en déplaise au beau soleil d’été.

 

                                                                                                                                         Orry-la-Ville-Coye, le 22 juillet 2010                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                             ELOGE DU DESORDRE

 

Je suis un Homme.

 

Autour de moi, l’intelligence du monde me révèle un ordre inconnu, supérieur. Je sens la lumière du soleil. Je vois le vent qui bat la grève. J’entends le silence déraisonnable de l’univers. Les gens intelligents qu’on appelle ces choses là des synesthésies. C’est trop compliqué pour moi. Ce que je veux dire, c’est qu’autour de moi, le monde s’étire comme un félin, se déroule. Tout cela est bien tranquille. La seule ombre, le seul bruit, le seul désordre, c’est moi. La raison en est simple, je l’ai dite: je suis un Homme.

Ce qui se passe autour de moi contraste avec mon état intérieur. Je suis un désordre. Les combats qui se livrent en moi sont multiples. Je veux être ceci et cela, être ici et là-bas, être une chose et son contraire ; je veux être rien et tout à la fois. J’ai plusieurs identités dont les puissances s’entrechoquent, se résorbent, renaissent, s’allient, s’annulent. Tout cela produit un vacarme assourdissant, dont les échos ne sont perceptibles hors de moi. Tout ceci est un mouvement perpétuel, puissamment, magistralement orchestré par mes envies, mes phantasmes, mes aspirations. Le monde est tranquille, et moi, je suis une tempête.

 

J’aimerais être Sartre et Foucault : existentialiste et structuraliste. Je rêve parfois d’être Kant et Hegel. Je désire être Comte et Husserl : positiviste et phénoménologue. Mais tout ceci est impossible. Je ne peux être deux choses à la fois, à plus forte raison si ces deux choses sont a priori opposées. Mais je le désire. Ardemment. C’est peut-être cela qui est plus important. C’est même fondamental. Car mon désordre fait mon ordre. Je suis un Homme : un désordre qui cherche sa loi. C’est cela qui fait ma force, qui me donne ma place dans ce monde, qui même fait que je la mérite, qui me fait indispensable parmi les autres. Le Désordre, c’est « l’Eloge du mouvement. » qu’a fait Georges Balandier. Mouvement essentiel, principe moteur, pulsion de vie, étincelle salvatrice : voilà la signification profonde de mon désordre intérieur. Il est mon espoir. Il est mon horizon. Ce désordre est ma lumière et mon feu. De ses entrailles, surgit une pensée. De son foisonnement, se dégage une liberté. Une révolution naît d’un mouvement, d’un chamboulement, d’une rupture. Un enfant naît au milieu des cris de sa mère. Les sacrifices sont censés donner vie par le détour de la mort. Positivité. Négativité. Vie. D’autres appellent cela dialectique. Ça aussi, c’est trop compliqué pour moi. Mon désordre est une chose toute simple.

 

Je suis un Homme : le cheminement d’une pensée. Je suis un Homme : un supplicié heureux. Je suis un Homme : une géhenne nécessaire.

 

Et un Homme, pour moi en tout cas, c’est d’abord ça : c’est d’abord la force solaire de vivre comme on est dans le monde qui nous est donné, c’est se rendre compte de ses contradictions internes, c’est les assumer ; c’est même les réclamer. J’appelle ça le courage. Le courage d’être désordre. 

 

Compiègne, le 04 Août 2010.

 

 

 

 

 

LE MUR HEROÏQUE.

 

En espérant que TU ne seras pas de mauvaise foi, et que tu sauras TE reconnaître…

 

     Un homme redoutait plus que tout au monde de tomber amoureux. Pour s’assurer que cela jamais n’arriverait, il dressa autour de son cœur un énorme mur, qui lui-même était surplombé d’un grillage électrifié. Ce mur, c’était celui de la lâcheté. Cet homme fuyait toute responsabilité vis-à-vis des femmes. L’amour l’effrayait, le terrorisait. Il utilisa son attachement à la liberté pour justifier son refus de l’amour. Il est bien connu que l’on utilise la liberté à toutes les fins aujourd’hui. Lui, l’utilisait pour masquer sa lâcheté. Personne ne le soupçonna. On crut véritablement qu’il était l’un de ces héros modernes, un de ces capitaines solitaires, un de ces indomptables endurcis qui symbolisaient la liberté et la puissance mâles, ceux-là mêmes qui, méprisant l’amour, lui préféraient les petites aventures sans lendemain, destinées uniquement aux plaisirs des sens. Tout le monde crut que c’est par volonté active qu’il se comportait ainsi vis-à-vis des femmes. Tout le monde, sauf votre humble serviteur, qui savait que l’homme agissait par volonté certes, mais par volonté contrainte, c’est-à-dire par peur. Peur de l’Amour. Cet homme, bref, était un lâche parfait. 

 

Il multiplia ainsi les conquêtes. De nature gaie et insouciante, il s’amusait, croquait la vie à pleines dents, fuyait toute relation. Il était libre. Complètement libre. Complètement libre et  lâche. Complètement libre et abominablement lâche. Les femmes se succédaient entre ses mains sans toutefois qu’aucune ne parvînt à pénétrer son cœur. Celles qui essayaient étaient promises à un échec certain : l’homme, sentant le « danger », mettait très vite un terme à la relation, et cherchait sur le champ une autre partenaire. Le mur était très haut, et était en béton armé. Le grillage était électrifié à plus de dix-mille volts. L’accès au cœur était quasiment impossible. Cet homme était très malin. Mais que voulez-vous ? La lâcheté et la peur, plus que toute autre chose,  stimulent l’ingéniosité nécessaire à’ la protection et / ou à la fuite. Pour que l’amour s’installât, il aurait fallu que l’homme brisât lui-même le mur. Mais cela, en bon lâche, il ne le ferait jamais. Plutôt périr ! Il fallait éviter l’amour à tous les prix. Lui, était prêt à mettre le prix qu’il faudrait.  Il continua ainsi, pendant très longtemps. Il faut dire qu’il aimait ce qu’il faisait.

 

Et puis un jour, votre serviteur se remémore encore avec un plaisir immense ce jour- qu’il soit béni entre les jours- ce fameux jour donc, une femme entra dans la vie de l’homme. Cette femme était belle, très belle. Splendide, gracieuse, élégante, intelligente, bien éduquée, calme, réfléchie, elle incarnait tout ce que notre homme craignait. Sentant l’imminence de la « menace », il chercha par tous les moyens à se débarrasser d’elle, ainsi qu’il l’avait fait pour les autres. Mais il n’y parvint pas. La femme était toujours là, dans sa tête, dans ses rêves, hantant son sommeil. Il ne dormit plus. Mais la femme était toujours là. Il perdit cinq kilos en trois semaines, à force de réfléchir à une solution pour éviter encore une fois l’amour. Mais cette fois-ci, la lutte semblait plus ardue. Votre serviteur a éprouvé un malsain plaisir à voir notre homme se débattre, tourner en rond, errer comme une bête blessée, prendre peur, agoniser. A l’évidence, il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, pour qu’il ne réussisse pas à se débarrasser de cette femme aussi facilement qu’il l’aurait voulu. Plusieurs fois, il prit la décision de rompre. Plusieurs fois, il n’y arriva pas. Il continuait à voir la femme. Sa présence, sans qu’il ne l’admît, le rassurait. Cela sentait l’Amour à plein nez. Notre lascar, notre lâche, était foutu, pris au piège, fait comme un rat dans des rets ! Son combat de toute une vie s’effondrait comme un château de cartes sous un typhon. Le mur, à plusieurs endroits, avait commencé à se fissurer. Bientôt, inéluctablement, il s’effondrerait. Votre serviteur se frottait les mains, et attendait le spectacle avec impatience.

 

Mais tragiquement, rien ne se passa comme prévu. Au moment où l’Amour s’apprêtait à faire sauter le mur autour du cœur de notre homme désemparé, un événement impromptu se produisit. La femme fut fauchée, emportée par une maladie, la maladie de l’amour. Dit moins poétiquement, elle tomba amoureuse d’un autre. Elle aimait notre homme, mais ce dernier, pensait-elle, ne l’aimait pas. Sinon, pourquoi attendait-il encore avant de lui déclarer sa flamme ? Lasse, ayant patientée plus que nécessaire, elle s’éloigna de notre lâche, et alla rejoindre un autre homme, qui lui prouvait son amour depuis longtemps. Bien entendu, elle ne savait pas que le mur était en passe de tomber. Quelques jours de plus auraient suffit ! Seulement quelques jours ! Peut-être même un de plus ! L’Amour, aux portes du cœur de notre homme, au dernier moment, rebroussa chemin, et s’en alla. Autour du cœur, le mur était dévasté, fissuré à plusieurs endroits. Un souffle aurait suffit à l’ébranler. Mais il résista. Il était encore debout. En lambeaux certes, lamentable certes, mais encore debout, héroïque.

 

Qu’est-il arrivé à notre homme ? La logique de cette histoire aurait voulu qu’il fût soulagé, et même très content que l’Amour n’ait pas réussi à atteindre son cœur. Oui, c’est ce que la logique aurait voulu. Mais l’homme ignorait que certaines choses ne connaissent aucune forme de logique. Que lui est-il arrivé par la suite ? Il fut malheureux. Il en chercha les raisons, mais ne comprit pas. Car après tout, il n’était pas tombé amoureux, n’est-ce-pas ? Pourquoi souffrait-il ainsi, alors ? Il ne comprit pas. Il n’a toujours pas compris. Aujourd’hui, il erre dans sa maison, tout seul, portant en lui une tristesse inconnue. Il voulut reprendre sa vie d’avant, mais n’y parvint pas. La blessure était profonde. Votre serviteur l’entend parfois crier dans son sommeil. A l’évidence, il n’avait toujours pas compris ce qui lui était arrivé. Il avait échappé à l’amour, mais sa fuite, loin de le soulager, l’avait mené vers une chose plus terrible encore que l’amour qu’il croyait fuir : le regret, c’est-à-dire au fond, l’Amour… Bref, vous comprenez aisément ce que votre humble serviteur peine à vous expliquer.

 

Notre homme est sur son lit de mort. Une maladie inconnue l’a frappée il y a de cela quelques jours. Ah ! Le voilà qui se meurt ! Il délire. Il a la fièvre. Son corps est brûlant. Il a des visions. Ses yeux sont déments, ils roulent dans leur orbite. Sa gueule est ouverte, sa langue, violette. Il râle. Sa poitrine se gonfle. Puis retombe. Il est mort. Le mur autour de son cœur, ou du moins ce qu’il en restait, s’effondra en même temps que son âme s’éteignit. Son cœur était prenable, enfin, après toutes ces années ! Mais que reste-t-il à prendre d’un cœur qui a cessé de battre ? Réponse : rien. Il ne restait rien à prendre. Hélas. Votre serviteur ne sait quel sentiment éprouver à l’égard de cet homme. Pitié ou haine ? Les deux à la fois. Comme ça, il n’y a pas de jaloux.

 

Lorsqu’il repense à cette histoire, votre fidèle serviteur se dit  quand même que cet homme a joué de malchance. Il lui a manqué un peu de temps, un tout petit peu de temps. A moins que ce ne soit son mur qui ait été trop solide. Bah ! Il réfléchira à deux fois avant d’en construire un autre, ou s’il le fait, il sera moins résistant. Mais ça, évidemment, ce sera dans une autre vie. Encore faut-il d’abord qu’il arrive à convaincre Dieu de le laisser tenter sa chance une seconde fois, après celle qu’il a si égoïstement et si lâchement gâchée… Autant dire tout de suite que persuader Dieu sera une autre paire de manches, ou si vous préférez, une véritable montagne à escalader, ou encore, un autre mur à franchir…

La morale de cette histoire, selon votre serviteur pas très instruit, et bien peu porté sur les choses de la morale, c’est que l’héroïsme n’est pas une affaire de mur.  Les autres morales (car il ne doit pas manquer d’y en avoir), celles qui sont plus intelligentes, plus profondes, plus philosophiques et plus sensées, vous appartiennent naturellement.

 

Votre petit serviteur vous remercie.

 

Compiègne, le 08 Août 2010.

 

    

 

 

SILENCE DU LANGAGE, LANGAGE DU SILENCE.

 

« Un Homme est plus un Homme par les choses qu’il tait que par celles qu’il dit. » Albert CAMUS.

 

Il m’est parfois arrivé de ne pouvoir, comme on dit, « mettre des mots sur des sentiments ». La première fois que cela m’est arrivé, je m’en souviens, j’ai été très heureux. N’est-il pas magnifique de ne pouvoir parfois dire ce que l’on ressent ? Non ? Je pense que si. Et je m’en vais vous écrire pourquoi.

Quand la parole se dérobera à votre émotion, lorsque celle-ci ne pourra plus être exprimée par celle-là, lorsque tout vous semblera ineffable, innommable, à tel point que les seules perspectives qui s'imposeront à votre esprit se révéleront être la froide solitude des tombeaux ou le chaos des gorges sans fond de l’Enfer, à ce moment là, eh bien, mourrez heureux, la larme à l’œil, la main sur le cœur, un sourire aux lèvres.  Car vous aurez entrevu le court instant d'un battement de cil une Vérité humaine fondamentale: le Silence. Le silence, ou quand les sensations tues deviennent langage du non-dit et de l’impensé. Le silence, ou la tentative de coïncidence sourde et bouleversante de la sensibilité du monde avec notre Être. Le silence, ou le fruit d’un dialogue impossible, mais dont la tenue est néanmoins postulée comme exigence, entre les cris des Hommes sans aucune certitude, sinon celle de la finitude de leur condition, et les mystères d’un monde qui ne répond jamais autrement qu’en renvoyant avec une amplitude et une violence doubles l’écho déchirant de l’appel humain. Et, enfin, surtout, le silence ou le seul langage qui soit universel. Lien entre choses du monde. Energie du monde.

 

Il n’est pas toujours besoin de dire pour exprimer un état d’âme. Le silence parfois suffit. Si la puissance que vous y avez mise est équivalente à celle du sentiment, l’autre l’entendra. Et comprendra. Et répondra. Par le silence, là aussi.

 

Je crois assez à la force de l’affection que j’éprouve pour certaines gens pour ne point avoir à le leur crier. Je préfère la suggestion subtile qu’offre le silence. Mais peut-être que je me trompe. Peut-être que je me rate. Peut-être que toutes ces personnes ne voient pas, et surtout, n’entendent pas mon silence et sa signification. Le cas échéant, je passe pour un ingrat, un orgueilleux, un insensible. Eh bien soit. J’assume. Il se peut que je sois tout cela, en effet. Mais pour rien au monde, du moins pour l’instant, je ne cesserai de parler de certaines choses en me taisant. Ces choses là, l’on n’en parle pas chaque jour. Ce sont celles qui sont profondes, vraies. Ce sont ces choses au-delà des apparences et par-delà les murs. Ce sont ces choses face auxquelles je ne puis plus tricher ou me dérober. Ce sont ces choses qui ne méritent que mon silence comme expression. Ne pas vouloir les dire, en être d’ailleurs parfaitement incapable: voilà l’affaire. Mon affaire, en tout cas. La vôtre, je ne sais pas. Peut-être... Je vous la souhaite et ne vous la souhaite pas. C’est dit.

 

On dit qu’il faut être clair, et dire les choses clairement. C’est vrai. C’est important. Moi, je crois que tout cela est quand même, à un certain point, un bien grand malheur. Car rien n’est plus beau que la nuance. Où est le sens d’une existence sans mystère, sans silence, où tout serait limpide et dit ? Je n’en vois pas. Il y en a, qu’on me dit. Je regarde mieux: il y en a, en effet. Alors, je fais volte-face, et je dis : « je ne veux pas de ce sens là. »

 

Jusque sur mon lit de mort, jusqu’au jour de mon enterrement, jusque dans la tombe (je m’arrête là, car à l’étape suivante, c’est-à-dire devant Dieu, ce sera impossible), j’espère parler sans parler, j’espère être lumière et  ombre. Désordre ordonné. Confusion et clarté. Mais silence et silence. Et silence, encore. Je réclame à cor et à cri un droit à l’ambiguïté. C’est cette inconnue constante qui fait la beauté des relations humaines.

 

Je ne regrette rien : ni tout ce que cette foi indéfectible au silence m’a fait perdre-et Dieu sait que j’ai perdu de ces choses, ni l’image qu’elle a pu laisser de moi à d’autres. Je ne regrette rien, car cette foi m’aura fait gagner, en contrepartie, beaucoup de merveilles qui valent, et de loin, tout le reste. Il faut choisir. J’ai choisi. 

 

Et ainsi qu’on me l’a appris à l’école primaire, j’écoute, mais aussi, mais surtout, je me tais.

 

PS : Avant qu’un brillant esprit parmi l’assemblée de brillants esprits que vous constituez ne m’accuse de contradiction (ce que, du reste, je ne refuserai pas, car si je le faisais, je serai là alors vraiment en contradiction avec moi-même), je tiens à préciser que tout ce que vous avez lu n’a pas été dit, mais écrit. Je reste donc fidèle au principe du silence. Voilà. C’est dit. Et fini.

 

                                                                                                                                                 Compiègne, le 29 août 2010.

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Candeurs d'hier...

4 Février 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Ecrits de jeunesse.

Voici quelques textes écrits entre le printemps et l’été 2010. Je venais d’arriver en France, jeune, pétri d’idéaux, très pédant, austère, veule, ingénu, voire niais, entrant maladroitement dans ce qui me conduirait quelques mois plus tard à ouvrir ce blog.

 

     Je les renie tous. Ce n’est pas de la malhonnêteté intellectuelle, bien au contraire. Car les renier, c’est reconnaître implicitement qu’ils font partie de la structure organique de tous ces écrits. Ils ont toujours leur place dans cet amas informe et désordonné de textes, dont ils constituent, à certains égards, la matrice, les balbutiements ; simplement, ils n’y ont plus la même importance. Certains ne sont pas totalement malheureux et méchants, j’ai même éprouvé quelque joie à les relire. D’autres, au contraire sont affreux et insupportables de didactique, de prétention moralisante, de sérieux, bref, de tout ce que je rejette désormais. Mais tous, enfin, ont le mérite de donner l’idée d’une évolution, entre ce qui fut et ce qui est.   

 

 

 

 

 

 

VIVRE DE DESESPOIR.

 

     Hormis ses semblables, je crois que le plus grand danger qui menace l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il tient paradoxalement pour l’un des principes moteurs de son existence : l’espoir. Ici-bas, avec les hommes, dans cette misérable condition qui est la nôtre, rien ne sert d’espérer. En effet, qu’espérer ?

 

     L’amour ? Je ne sais vraiment qu’attendre d’un sentiment dont la rapidité à habiter le cœur humain n’a d’égal que la vitesse à laquelle il se défait à la première épreuve venue. Le charme de l’amour, dit-on, réside dans sa fragilité, mais au cœur de celle-ci, dans l’intimité de cette fragilité, se love également sa plus grande faiblesse : la rudesse de la déception. Bien sûr, il s’agit d’un jeu. Mais je ne peux, je veux d’ailleurs avoir foi en une passion fondée sur le transitoire. L’homme est finitude ; il ne maîtrise point son destin, et encore moins le hasard. Je crois en la femme et a sa grâce ; en l’amour, un peu moins.

 

     Qu’espérer ? Le respect ? Je ne suis pas certain que hommes soient véritablement enclins à en faire montre à l’égard leurs congénères. Savent-ils d’ailleurs ce que c’est que le respect ? La seule manière qu’ils ont, et qu’ils connaissent, de se rapporter aux autres est le mépris. Et si je ne craignais de proférer des paroles blasphématoires, je dirais que la haine secrète d’autrui est le moteur de l’humanité. Rien de grand dans ce monde ne s’est fait sans passion, disait Hegel. Chez les hommes, cette passion n’est autre que celle de la violence. Le respect pour lui-même n’existe pas vraiment. Ou s’il est, je doute fort qu’il soit pur. Tout respect n’est-il pas sous-tendu par quelque autre élan ?

 

     Dites-moi donc sur quoi porter un espoir ? La gloire ? Que donc espérer d’une vanité ? Une imbécile vacuité, sans doute.

 

     Le bonheur ? Par le fait même de notre condition, il n’est pas de ce monde. Il n’y a de bonheur que dans l’Absolu et l’Infini. L’homme, lui, est Relativité et Finitude : il poursuit inlassablement son bonheur, comme frappé par une de ces malédictions, un de ces supplices qui astreignaient Tantale à une faim et une soif éternelles, ou Prométhée à crier sans fin la douleur que son foie incessamment déchiqueté lui causait. Le plaisir ? Il est comme l’amour : sa fugacité est son drame. Une fois assouvi, l’état dans lequel il plonge l’homme est lamentable. D’abord, il le réduit en un tas de chair informe et mou, sans forces, repu et répugnant. Ensuite, succède à cet état le désir brûlant d’assouvir un autre plaisir. Le plaisir a cela de malheureux qu’il est lié au désir, qui est lui-même caprice et, par nature, insatisfaction. Espérer un plaisir, pour un homme, c’est se livrer à un état en-deçà de toute humanité : la bestialité.

 

     Espérer la dignité ? C’est là un contresens, la dignité ne s’espérant pas, étant déjà consubstantiellement liée à notre être. Si vous en êtes à la souhaiter, c’est que vous êtes tout sauf humain. La sincérité ? Comment l’envisager sans n’être soi-même bien menteur ? Les êtres humains ne peuvent vivre sans mentir. Trop de vérité les tuerait. Qu’espérer donc ?

 

     Le Salut d’un au-delà ? Ce serait là de la lâcheté. Ce monde est misérable, mais puisque nous y sommes, autant essayer d’y vivre le mieux possible et de l’améliorer. Vivre en n’espérant qu’atteindre l’au-delà n’est point vivre. Tout au plus est-ce vivre égoïstement. Car le cas échéant, les hommes ne sont plus des fins en soi ; ils deviennent  de simples instruments destinés à remplir une fin. Cela est inhumain. Vivre, c’est d’abord vivre avec autrui, et peut-être même vivre pour autrui. Là est le sens de l’humanité.

 

     Je me refuse obstinément à l’espoir. Mon pessimisme me l’empêche. Pourtant, parfois, il m’arrive de rêver. Il m’arrive, dans des moments de faiblesse, d’espérer. Oui, j’espère trois choses, dont certaines relèvent peut-être de la chimère : la paix des miens, et qu’on me foute la paix. Le dernier espoir que je nourris est la Liberté. Oui, je rêve de la liberté, afin d’avoir la force de point plus espérer, et d’agir donc. Noble utopie, s’il en est.

Compiègne, le 8 juin 2010

 

 

 

COURT RECIT D’UN COUP DE CŒUR.

 

     Me voilà revenu de mon séjour à Berlin. Cette ville est magnifique. Elle porte en elle les plaies mal refermées, stigmates visibles, encore sanguinolentes d’une histoire marquée. Et pourtant…

Berlin. Passé et Présent. Le Mur. Ses restes. Brejnev embrassant Honaker.  “How’s God? She’s black »[1]La Spree. La Havel. La verdure. Le Reichstag. Hitler et les Nazis. La porte  de Brandebourg. Les bombes. La seconde guerre mondiale. Zone est, zone ouest. Division imbécile. Check-point Charlie. Les familles déchirées. “We are allone».[2] Kennedy est un berlinois. 1989. La chute du mur. 1990. La réunification. Les familles réunies. Les larmes succédant aux larmes. Berlin. « Ville balafrée », me disait si justement un ami. Ville-cicatrice. Ville-histoire. Et pourtant…

 

C’est une grande ville, calme et verte, traversée par deux rivières, abritant les restes d’un certain mur. Et survivante. C’est une ville qui a vu se développer une horreur. Qui a vu l’horreur s’éteindre. Qui s’est reconstruite. Qui a résisté. Qui est aujourd’hui la fierté d’un pays et d’un continent. C’est une ancienne ville crucifiée, déchirée. Coincée. Entre mémoire et essor. C’est une ville aux habitants amènes. Une ville qui déconstruit la réputation de rigorisme droit et inflexible, voire de froide raideur que l’on attribue à ses habitants. C’est une ville chaleureuse, humaine ; une ville grouillante, aux nuits chaudes, et où la bière coule à flots dans les tavernes populaires. Où les effluves piquantes des saucisses, mêlées aux aromes d’une pâtisserie fine, montent lentement et emplissent l’atmosphère et les narines d’essences aussi différentes que chatoyantes, d’un indescriptible attrait. Une ville où, parfois, des cris et des chants joyeux retentissent au cœur de la nuit, en provenance de quelque bourgade.   

 

C’est Berlin. Et cette cité m’a charmé. Je n’ai pu écrire mot durant ce séjour. Je n’en puis écrire bien d’avantage maintenant. J’ai des images dans ma tête, mais parce qu’elles se bousculent, elles annulent les mots qui doivent leur donner forme. Je ne peux, dans l’état actuel des choses, décrire avec exactitude ce que j’ai vu, découvert et ressenti. Et dire que je lisais Flaubert… Il me reste du chemin.

 

Berlin la belle m’a ensorcelé. Elle me prenait dans ses mains balsamiques, me berçant, me caressant. Je m’abandonnais à l’élévation propice à  l’égarement de l’esprit, au rêve. Toute résistance aurait été inutile. On ne peut que se laisser porter par la douceur enchantée de cette ville.

 

J’y retournerai. Et là, peut-être seulement, pourrais-je vraiment écrire quelque chose, et tenter de vous faire sentir la magie de cet endroit. Mais peut-être seulement. Car je ne promets rien. Toute magie n’opère parce que l’on y croit, et que l’on ne la comprend pas. Vous raconter Berlin la douce, ce serait la comprendre, et donc rompre l’enchantement et la force que la ville dégage. Je ne le veux pas. Je préfère encore ne rien dire.

 

De toute façon, on ne se délecte jamais mieux du plaisir de la découverte qu’en la faisant soi-même. C’est une affaire personnelle.

 

Berlin à prendre la nuit. En la regardant droit dans les yeux.

 

 


[1] Inscription gravée sur l’un des derniers pans encore debout du mur de Berlin, assortie d’un dessin de femme    noire et dénudée. (Si je peux croire que Dieu puisse être une femme, je doute par contre que l’on ait la même couleur de peau… Ce serait absurde, au vu de ce que l’Afrique subit… -A dév.)

[2] Inscription également gravée sur cette portion restante du mur, en dessous de la célèbre fresque représentant Brejnev et Honecker s’embrassant. Notez le subtil jeu de mots : We are allone, ainsi écrit, signifie we are alone (nous sommes seuls), mais aussi, we are all one (nous ne faisons qu’un). Quelque soit ce que l’on en comprend, l’ambivalence de ce message garde une étonnante pertinence, en particulier pour l’ex R.D.A.

 

 

Compiègne, le 26 mai 2010.                                                  

 

 

 

DEUX COMBATS POUR UNE VIE…

 

     Il y a, à mon sens, deux principales choses- il faut bien qu’il y en ait d’autres, évidemment- que tout homme se doit coûte que coûte de refuser toute sa vie : l’innocence et l’institution. Etre innocent et être une institution. Le premier fait est le signe d’une évidente lâcheté, le second, celui d’un orgueil vide.

 

      L’innocence ne sied qu’aux enfants. Dès lors que l’on quitte cet âge béni, et que le rapport aux autres se fait plus distinct, plus sensible, il n’est plus possible de se dire innocent. Pour peu que l’on soit honnête avec soi, pour peu que l’on bannisse toute idéalisation, l’on se rend vite à cette évidence : que l’humanité, c’est-à-dire au fond le rapport à autrui, est une purge de l’innocence.  L’on ne répétera jamais assez que vivre est une lutte perpétuelle, contre soi d’abord, contre les autres ensuite. Or, toute lutte exclut l’innocence. Certes, il y a des luttes justes. Certes, il est de ces combats louables menés au nom de d’idéaux grandioses tels que la liberté, la justice, l’égalité, et que sais-je d’autre ? Certes, oui. Mais ces luttes, parce qu’elles sont sous-tendues par quelque valeur, en sont-elles moins luttes ? La justice ou la liberté enlèvent-elles l’implication et l’engagement inhérents à toute lutte ? Certainement, non. Cet engagement et cette implication sont les vecteurs d’une culpabilité qu’il ne faut point refuser. Il y a des luttes justes, mais toutes les luttes sont engagées, sales, menées contre une certaine entité. En ce sens, elles sont violence faites contre le monde. En cela, elles rejettent toute forme d’innocence. Etre dans le monde, vivre pour les autres, vivre pour soi, se rapporter aux autres, de quelque manière que ce soit, c’est d’emblée n’être pas innocent. Vivre, c’est non seulement tourner le dos à toute innocence, mais c’est aussi, et surtout, la refuser perpétuellement. Tout homme qui se prétend innocent est soit un menteur, soit un lâche ; en un mot, rien de glorieux. Toute humanité est culpabilité. Que cela veut-il dire ? Simplement, que cette culpabilité n’est rien d’autre que l’apnée totale et sans concession dans le monde. Cette culpabilité est le symbole de la situation de l’homme au cœur des événements, son orientation, son choix, ses actes par rapport au monde, aux hommes, au surgissement ininterrompu de l’Evénement. Etre coupable, ce n’est ni plus ni moins qu’être là, simplement. Ce n’est rien d’autre que vivre, se battre, s’engager, avoir « les mains sales. » Tout homme, je le crois, n’est homme que parce qu’il est embourbé jusqu’au cou dans le marécage de l’existence. Mais surtout, il tire sa valeur de ce qu’il ne refuse point son enlisement, le provoquant même. A partir de là, être innocent, c’est ne point vivre, ou alors c’est vivre une existence sans valeur. L’innocence n’est point humaine. Il faut la refuser jusqu’au bout. Il faut même aller jusqu’à rechercher en permanence la culpabilité. C’est l’horizon indépassable de toute humanité. Les enfants, seuls innocents d’ici-bas, sont des anges. Ils commencent à devenir hommes, donc coupables, dès leur premier mensonge.

 

J’aurais aimé être à la place de Joseph K. : il est un homme. Le héros du livre de Kafka est intrigué, certes, mais il n’y a aucune curiosité à ce qui lui arrive. Du moins, je n’en trouve pas. Se voir intenter un procès simplement parce qu’on existe me semble être une perspective normale, voire heureuse. Car cette vie est un procès perpétuel dont est, à la fois, juge et partie. Joseph K. est un chanceux.

 

A côté de l’innocence, la seconde chose que doit refuser l’homme est, entre autres, le fait de se laisser transformer en institution.

 

     A la question de savoir pourquoi il refusait le prix Nobel de Littérature qu’on lui attribua en 1964 pourLes Mots, Jean-Paul Sartre répondit : « parce qu’aucun homme ne mérite d’être consacré de son vivant. » Refuser d’être une institution, c’est s’accorder le privilège d’être libre jusqu’au seuil de la mort. Un homme n’est rien sans sa liberté. Et la liberté n’est elle-même que le constant mouvement de son acquisition. Elle ne s’obtient jamais ; elle est toujours à faire et à prendre. Accepter lors de son existence d’être une institution, c’est approuver le fait de se laisser enfermer dans une personnalité, une image ; c’est encore se laisser mouler dans les schèmes de l’éternité, de l’atemporalité, de l’intemporalité. Or, toute projection vers le futur est en soi une lâcheté. Il faut vivre l’instant, se battre pour l’instant, dans l’instant, pour les oubliés, pour la justice. Il faut demander sa liberté dans l’instant. Les combats se gagnent ou se perdent dans le futur. Mais encore faut-il les mener dans le présent. L’on n’y perd rien et l’on y gagne tout : la liberté de les engager au nom d’une cause supérieure. Un homme, une existence, c’est une création permanente. Interrompre cette continuité, c’est se laisser enfermer dans un cercueil froid et humide, exigu et inconfortable : celui du juge. Entre les hommes, la notion fondamentale, essentielle à toute relation, est celle d’égalité, qui n’est elle-même que le prolongement et l’aboutissement de la liberté et de la justice. Entre des hommes, il faut qu’il y en ait qui guident, qui éclairent. Mais aucun ne doit surplomber le peuple. Cette place est celle de Dieu. Ne serait-ce donc que par respect pour ses semblables, par une profonde humilité ou encore, dans une moindre mesure, par égard à l’estime qu’il a de lui-même, aucun homme ne devrait accepter, de son vivant, d’être tenu pour une institution, une référence, un directeur de sens. Aider ne veut point dire  diriger. La solidarité n’est pas une tyrannie. Elle est au contraire le partage d’un cœur, d’une condition, d’une souffrance, la plongée dans un enfer où l’on est semblable jusqu’à la moelle aux condamnés.

 

Pour un homme, il n’est de plus cruel châtiment que sur cette terre que d’être momifié vivant. Car c’est bien de cela qu’il s’agit lorsque l’on érige un homme en institution : d’une momification dans le temps, le savoir et surtout la liberté. Bien accablé que cet individu emprisonné dans lui-même par les autres et incapable, ou par un imbécile orgueil, ou par une crétinisme douteux, d’en sortir. Un homme ne doit devenir institution qu’après sa mort, lorsque ses actes et ses œuvres auront formé une somme d’exception. Bien sûr, vous me direz que ce n’est pas lui qui décide de ce que les gens font de lui. Soit. Mais son attitude, son action, doivent constamment être des combats contre tout emprisonnement. L’on ne commande pas aux autres, mais on est responsable devant le tribunal de sa conscience. C’est là une forme de courage et, peut-être, d’humilité.

 

Refuser l’innocence parce qu’elle est négation de la vie, abandon de soi et des autres d’une part, bannir l’institution parce qu’elle a le malheur d’être prétention et asservissement d’autre part : tels sont là deux combats primordiaux. Les mener, c’est s’assurer l’heureux soleil d’une humanité pleine, humble et assumée sans esquive. Il reste ensuite le problème de la valeur de cette humanité. Mais ceci est déjà une autre histoire.

 

Compiègne, le 16 juin 2010.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 Mohamed écrit à Mbougar.

 

J’AI ENCORE GRANDI, HELAS…

Cher Mbougar,

 

     Je viens d’avoir vingt ans. « Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie ». Que Paul Nizan m’excuse d’utiliser ainsi les premiers mots de son Aden Arabie. C’est que dans un sens, je les trouve furieusement vrais. Vingt années. Deux décennies. 240 mois. 7304 jours. Je me dis peut-être que tout ce temps passé à errer sur Terre, parmi les hommes, sans Dieu mais avec l’espoir perpétuel de le trouver, n’est pas loin du gâchis. Quel bilan tirer  de cette misérable existence ? Quelques plaisirs furtifs, de rares moments d’apaisement et d’espoir, beaucoup d’instants de désespoir, de tourments et de pessimisme. Plus j’avance dans cette vie, plus je me frotte aux hommes, plus je constate ce dont ils sont capables, et moins je me fais d’illusions. Cette vie ne vaut pas la peine d’être vécue, mais comme disait l’autre, parce qu’elle est misérable, elle ne vaut pas non plus que l’on se donne la peine de la quitter. Puisque l’inconvénient d’être né est un fait sur lequel l’on n’a aucune emprise, aucun pouvoir, et puisque le suicide est d’une dégueulasse lâcheté –et même s’il ne l’était pas, il ne me dirait encore rien de très sérieux-, la seule perspective qui s’ouvre est celle qui veut que nous vivions sans espoir. Vivre sans rien espérer. Sans rien attendre en retour. Pour la seule nécessité d’être Homme. Et puis il y a quand même des gens qui m’aiment et que j’aime, qui m’apprécient et que j’apprécie, du moins je l’espère. Rien que pour eux, je veux bien faire un  effort.

 

L’adolescence est l’âge idiot de la révolte et des découvertes. Vingt ans est l’âge imbécile d’une autre découverte : celle de la désillusion. L’on a quitté l’adolescence, mais on n’est pas encore adultes. On commence à peine à sentir les relents fétides de la vraie existence. On apprend, on aiguise ses armes. Vivre dans cette zone grise, ce bourbier de l’anonymat où l’on s’enlise progressivement dans la saleté humaine est  très désagréable, si tu veux mon avis. J’aurais aimé rester propre, mais ce n’aurait pas été souhaitable. Il n’est pas possible d’être immaculé ici. Il ne le faut même pas. Tu me l’as souvent dit.

 

Je m’arrête là sur ces développements. Je ne suis pas masochiste au point de m’étaler en mots pour fêter le malheur de grandir.  Je ne vais pas donner à la vie ce plaisir là. Elle m’a déjà tant de fois meurtri ! Le peu de fierté et d’honneur qui me restent me l’interdisent. Je préfère encore me taire et me saouler à la lecture de Nietzsche. La Généalogie de la morale. Rien de mieux pour se plonger un peu plus dans le nihilisme ; un nihilisme constructif, bien évidemment et sans contradiction.

Joyeux anniversaire à moi-même, et à tous les autres miséreux qui grandissent.  Surtout, que l’on ne me dise pas que je crains la mort ; cela n’a rien à voir. Je vais quand même essayer de paraître heureux, au moins pour le jour de mon anniversaire. Essayer de paraître heureux. C’est bien ainsi que tout le monde fait, n’est-ce-pas ? Santé.

 

Tristement. Ta raison et ta lumière, Mohamed.

 

Compiègne, le 20 juin 2010.

 

 

 

Mbougar répond à Mohamed.

 

VIVRE, C’EST GRANDIR...

Cher Mohamed,

 

     C’est avec un étonnement mêlé d’une certaine gravité que j’ai lu ta lettre. Le peu de temps depuis lequel on se connaît ne m’a sans doute pas laissé le loisir, ne serait-ce que d’entr’apercevoir cette facette désabusée de ta personnalité. Mais au fond, me surprend-elle réellement ?  Ton regard perpétuellement assombri dit tout de l’état de ton âme. J’ai ressenti le besoin de te répondre, moins pour te faire changer un avis que, par ailleurs,  je partage à certains égards, que pour t’en donner une interprétation autre, différente, personnelle. Je vais tâcher d’être aussi bref que tu l’as été.

 

     Ceux qui vivent, dit-on, sont ceux qui luttent. Mais qu’est réellement cette lutte ? Elle tient en un mot, en un verbe : grandir. Je ne t’apprends sans doute rien. La manière dont tu parles de l’existence m’a aisément fait comprendre qu’au-delà de la difficulté de la lutte, c’est la possibilité de son absurdité que tu fustiges.  Voilà le premier point sur lequel je suis du même avis que toi, du moins en partie. Vivre est parfois une absurdité. Réfléchir sur la question d’un Sens mène très vite à ce type de conclusion. Tu as raison : ce n’est pas sur cette terre que l’on trouvera Dieu. Trop de choses nous en empêchent. Mais c’est sur cette Terre que l’on apprend à connaître Dieu. L’échec est assuré, mais point la grandeur de la leçon : celle de la spiritualité. La misère et la frivolité de ce monde sont essentielles. On les apprivoise, les dompte, les dépasse. Vivre, c’est lutter. Lutter, c’est se frotter et se piquer aux hommes. C’est vivre « sans rien attendre en retour ». C’est encore apprendre. Et qu’est ce donc qu’apprendre, sinon grandir ? Je comprends les contradictions dans lesquelles tu sembles pris. C’est les mêmes entre lesquelles beaucoup de personnes se débattent : d’une part, l’on se sent lamentable à vivre une existence petite, au milieu d’individus petits et d’autre part, l’on perçoit parfois, furtivement, une certaine puissance inconnue, qui témoigne de la grandeur humaine. L’on ne se bat ici-bas qu’avec trois armes absolues: l’amour, le désir de liberté, la soif de la  justice. Toutes les quelques autres petites vertus et vices qui restent ont été inventés par l’homme, et sont donc assez relatifs. Par contre, les trois premières choses que je t’ai citées sont universelles, primitives, inhérentes aux hommes, dons divins. Elles sont parfois perverties au cours de l’existence, mais sont bien là à la naissance de tout un chacun. Je le crois.

 

     Si vivre est absurde, ne point vivre l’est tout autant. « Etre ou ne pas être… Ni l’un ni l’autre » a dit Cioran. La contradiction est encore là. Mais puisque l’on y peut rien, puisque nous sommes- heureusement ou malheureusement- là, autant essayer de faire de ce dont on peut encore faire quelque chose une chose meilleure, en compagnie des Hommes. L’on vit, et c’est tout. L’on grandit, et c’est bien. A quoi bon être désespéré de la finitude ? Cette existence est trop misérable pour qu’on se donne un surplus de peine à la passer en désespérant. Elle est encore trop courte pour que l’on n’essaie pas de donner du bonheur à ceux qui nous aiment. Vivre, grandir, c’est avant tout pour les autres, ceux qui comptent. Je ne te dis point là de donner dans la morale du « Carpe diem ». Non, car il est parfois bon d’être seul, dans le silence et les tourments du cœur. Parfois seulement.

 

     Essayer de paraître heureux est un exercice auquel tout le monde se livre, c’est vrai. Mais seuls sont grands ceux qui passent de l’exercice à l’application, du plan au jeu. Le bonheur est bien de ce monde, comme le malheur l’est tout aussi bien. Il suffit juste de trouver le moment, la compagnie et la façon pour le vivre adéquatement.   Voilà, j’espère ne t’avoir pas trop ennuyé. Au fond, nous ne sommes pas différents.

 

Joyeux anniversaire. Profites-en bien. Tu as grandi, hélas. Mais tu as aussi grandi, Dieu merci.

 

Amicalement. Ton cœur et ton ombre, Mbougar.

 

Compiègne, le 22 juin 2010. 

 

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Le Diable en sept. (Roman d'un drôle de voyage). -suite.

12 Janvier 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Ecrits de jeunesse.

Chapitre II : La bordée (1).

 

Les monstrueux embouteillages de la banlieue de Dakar avaient considérablement retardé notre « sept places ». Les goulots d’étranglement que sont Pikine, dans la banlieue immédiate de Dakar, et, surtout, Rufisque, donnent lieu, chaque jour et depuis des décennies, au spectacle parfois surréaliste d’interminables files de voitures sur plusieurs kilomètres, avançant au centimètre ou n’avançant pas. Sans que l’on ne sache trop pourquoi, il n’y a, pour entrer dans Dakar, qu’une seule voie : Rufisque et l’étroitesse de sa route principale que des milliers de voitures empruntent pour se rendre dans la capitale ou en sortir. Les voitures y sont agglutinées, klaxonnant, enfumant, rampant telles des limaces. Cela dure des heures. Joindre ou quitter Dakar est un calvaire que tous les sénégalais ont vécu un jour, et que les passagers de notre « sept places », en habitués de la chose, semblaient supporter avec un calme et un silence qui ressemblaient fort, chez certains, à de la résignation, chez d’autres, aux effets d’une sourde colère. Un ou deux d’entre eux devaient être complètement indifférents à la chose.

 

La nuit déjà annonçait son empire par l’apparition de quelques étoiles lorsque le véhicule s’extirpa enfin de ce bourbier automobile, où il pataugea près de deux heures pour une quinzaine de kilomètres à peine. La suite fut plus rapide : Diamniadio la joyeuse, Thiès, capitale du rail et deuxième ville du pays puis Tivaouane, lieu de pèlerinage de la confrérie religieuse des Tidianes furent traversées en une heure et demie à peine. Saint-Louis était encore loin pour nos voyageurs, cependant. Ils n’y parviendraient qu’à la nuit noire, vu qu’il était déjà 21 heures un quart et qu’il leur restait près de cent cinquante kilomètres à parcourir.

 

« Tchip, je déteste vraiment Dakar et ses embouteillages. Voyez le temps que cela nous a fait perdre. Il est très mauvais de voyager de nuit, et c’est apparemment ce qui va se passer… Tchiiiiip… Tout ceci à cause de ces satanés embouteillages, à la médiocrité des policiers et à l’indiscipline des chauffeurs. Tchipp ! »

 

La voix disgracieuse qui venait de parler en ponctuant son discours de ces « tchiip » si caractéristiques du langage sénégalais, onomatopées nées de ce sifflement que produisent les lèvres que l’on pince, signifiant l’agacement ou le mépris, était celle d’une grosse dame au physique qui était tout autant disgracieux. A sa corpulence, comme si en cette créature tout était solidaire, venaient s’ajouter des traits grossiers, lourds, des yeux globuleux et remplis de ce regard à la fois hautain et suffisant que seuls les parvenus savent jeter, un nez aussi massif que le visage était gras, un front fier, haut et large. Une légende universelle veut qu’un grand front soit le signe d’une intelligence tout aussi étendue ; chez cette femme, il en était plutôt celui d’une pensée très peu éclairée, voire obscure et médiocre. Aucun reflet d’esprit ne balayait cette face pauvre en finesse et riche en chair. Son cou était si massif qu’un œil non exercé eût dit qu’elle avait le goitre. Cependant, quelque chose dans cette dame exsudait la mesquinerie, la sournoiserie, l’opportunisme, l’impitoyable perfidie. Elle ne semblait être douée d’intelligence que pour ces choses-là, cela se voyait à ses yeux. Son allure imposante était un atout, tant physique que moral, dans ce pays où les mœurs ont sacré les femmes rondes, matures, en chair et qui ne s’en cachent pas : les driankés. Mais son plus grand atout était sans conteste sa langue, qu’elle avait bien pendue et en fourche, aussi vénéneuse que celle des serpents, ce qui était une arme redoutable en cette contrée. Elle était richement parée avec ce qui semblait être de l’or brut, et ne se gênait d’ailleurs pas pour exhiber ses mains couvertes de maintes bagues. A voir cette créature humaine, une pensée vous venait à l’esprit quoique vous ne la connussiez pas : « En voilà une qui a deux passions dans la vie : l’argent et les commérages. » C’était vrai.

 

« C’est plutôt à l’incompétence de nos dirigeants qu’il faut s’en prendre, madame, si je peux me permettre. L’ancien parti au pouvoir, malgré ses quelques décennies à la tête du pays, a constaté le problème de ces embouteillages et n’a rien fait. Rien. Quant au nouveau parti, il ne fait guère mieux à force de dire que leurs prédécesseurs n’ont rien fait pour changer la situation. Au lieu de reconstruire, ils contemplent les ruines : c’est une forme de destruction, seulement qu’elle est passive. C’est peut-être la pire d’entre toutes. Je crois que beaucoup de sénégalais en ont assez de cette ville. Simplement, puisque tout y est concentré, que tous les centres de décision y sont agglutinés, que rien au Sénégal ne se règle sans Dakar, ils n’ont pas le choix. Le problème de cette ville est moins géographique qu’administratif. Ceux qui nous gouvernent ne s’intéressent pas au problème. Quoi de plus étonnant, d’ailleurs, puisqu’ils n’ont pas, comme nous autres, à poireauter des heures parmi les ferrailles, avec leurs cortèges et leurs motards… C’est révoltant… Vraiment révoltant… »

 

Cette analyse, dite d’une voix lente, douce mais résolue, était celle d’un homme d’une trentaine d’années environ. Assis à côté de la grosse dame sur la banquette intermédiaire du véhicule, il en était l’opposition parfaite, le contraire naturel, tant physique que spirituel. Jamais couple n’avait été si antithétique, jamais contraste n’avait été si flagrant ! Il était petit quoique ses bras qu’il avait agités en parlant semblassent musclés et puissants sous la chemise de lin. Sur son visage à l’ovalie nette, une paire de grosses lunettes cerclée d’écailles de serpents achevait de lui donner cet air bizarre que les grandes intelligences dégagent. Quoiqu’il fît assez sombre, l’on imaginait qu’il avait dans le visage ce feu, ce je ne sais quoi de passionné, d’emporté, de noble et de profond qui effraie et attire à la fois. A sa diction et à ses grands gestes vifs, l’on devina l’habitude du professeur, du maître, de l’enseignant, du conférencier, du syndicaliste, de l’orateur !

La grosse dame ne parut pas comprendre tout ce que l’homme à ses côtés venait de dire, mais elle opina vaguement de sa voix rauque :

 

« Oui… Oui… Il y a ça aussi, vous avez raison… 

 

-Evidemment, qu’il a raison. L’indiscipline des chauffeurs n’a rien à voir avec ce problème, ma sœur. Ce n’est pas de notre faute si la route est étroite… Nous essayons de mener les clients le plus vite possible vers leur destination, car vous autres, vous vous plaignez souvent de notre lenteur. Aucun passager sénégalais n’aime un chauffeur quand il est discipliné dans un embouteillage. Au contraire, on l’encourage d’un silence éloquent quand il prend des chemins de traverse et fait du « système D ». Et quand la police l’arrête, plus personne n’est là ! On le conspue ! Il faut savoir ce que vous voulez, à la fin…

 

-Eh ! Bien ! Ce n’est pas à toi particulièrement que je m’adressais en parlant d’indiscipline, chauffeur. Pourquoi te vexes-tu ?

 

-Je ne suis pas du tout vexé, répondit le conducteur avec tranquillité.

 

-Tu défends tes confrères alors… Mais tu n’y peux rien : ils sont indisciplinés, tout le monde le sait. La cause de tous ces accidents, c’est eux. Personne ne vous demande de rouler vite. On veut juste arriver en vie. Serais-tu indiscipliné sur la route, par hasard, pour prendre ma remarque tellement à cœur ? Mène-nous à bon port, surtout, c’est tout ce que l’on te demande acheva la dame en éclatant d’un rire affreux.

Le chauffeur, ne répondit pas.  

 

-Tu ne réponds pas ? Tu es fâché ? Ah, toi aussi ! Ne sois pas si susceptible… Je ne fais que te taquiner... Comment t’appelles-tu ?

 

-Madame, je vous en prie, et pour la grâce de Dieu, laissez cet homme conduire sereinement. Il n’est pas recommandé de parler au chauffeur quand il conduit. Ca le distrait. Vous lui parliez de nous mener à bon port : aidez-le à le faire, laissez-le se concentrer. Je m’excuse, je n’ai rien contre vous, je ne cherche que notre salut à tous, que Dieu fait passer entre les mains et les pieds de notre conducteur… Nous voulons tous arriver à Saint-Louis en paix, et inch’Allah nous y arriverons…

 

La voix était basse, presque murmurée, aussi polie que la demande. Elle appartenait à l’homme assis à l’avant, aux côtés du chauffeur. C’était une voix tremblotante, suppliante, avec des accents tragiques qui trahissaient une sincérité pathétique, pitoyable. L’homme était vieux, il était sans doute le plus âgé du véhicule. De profondes rides entaillaient son front, si proéminent que les orbites de ses yeux semblaient s’y encaisser. Son visage était mince, émacié, tourmenté par les affres d’une ferveur religieuse qui se voyait partout chez lui : du grand boubou immaculé dans lequel il était engoncé au chapelet qu’il égrenait fiévreusement depuis des heures ; de ses yeux larmoyants aux « Alhamdoulilah » qu’il ne cessait de répéter toutes les cinq minutes à voix basse depuis le départ. C’était un de ces hommes que la religion brise au lieu de les sauver, un de ceux-là que leur dévotion réduisait à la servitude dont on doute qu’elle soit volontaire. Homme de Dieu, il l’était peut-être, mais l’on doutait qu’il fût en paix en voyant un visage si marqué. Les soufis eux-mêmes avaient plus heureuse mine.

 

-Pardonnez-moi, mon oncle, mais vous n’avez pas à vous en mêler… Vous autres, êtes toujours comme ça : toujours à vous mêler de ce qui ne vous regarde pas en faisant valoir je ne sais quelle sagesse ou votre âge. L’on vous connaît tous, avec vos chapelets interminables et vos mines faussement vertueuses. Et c’est toi qui veux m’empêcher de parler ? Tchiip… Vous me dégoûtez-tous, à parler de Dieu alors que vous ne le connaissez pas. Vieillard diabolique ! Mêlez-vous de ce qui vous regarde, songez à votre mort et laissez-moi en paix. Je vous connais, j’ai eu à faire à nombre de ton espèce… Je vous connais ! Vous ne m’impressionnez pas ! Tchiim ! Niak diom ! Tchiip !

 

Toute l’ironie de cette cinglante réplique résidait dans le « pardonnez-moi, mon oncle… » que la grosse dame avait mis en tête. Elle s’était excusée avant de l’abreuver d’injures. La violence de sa diatribe, que rien, au fond, ne justifiait, laissa un moment « le sept places » abasourdi. Le vieillard qui reçut cette gifle verbale en pleine face dit « Subhanallah » et se retourna sans plus rien dire. Un temps s’écoula. Ce fut l’homme à lunettes qui réagit le premier :

 

-Calmez-vous, madame. Rien ne sert de vous donner en spectacle ainsi. Il voulait juste vous demander de parler moins au chauffeur pour notre sécurité, pas de vous taire… Calmez-vous, et montrez plus de respect pour ce vieil homme…

 

-Il n’avait qu’à en montrer à mon égard, cria la grosse dame, que cette occasion de parler et de crier, de relancer l’affaire, de se montrer, semblait réjouir  au plus haut point. C’est ce type d’individus qui gangrènent notre société. Toujours à traîner leurs guêtres dans les mosquées alors que Dieu seul sait ce qu’ils font derrière…

 

-Anhou zoubilahi mina sheytani radjim ! Subhanallah !

 

-Je l’ai dit et je le redis, ne me fatigue pas avec tes gros mots, gueula la mégère en se dressant et en battant des mains. Elle faisait rouler ses yeux dans leur orbite, ce qui, chez les femmes sénégalaises, est signe de défi ou de coquetterie, de  bravade ou de perfide séduction. Dans le cas présent, la nature de la chose allait de soi. La grosse dame s’excitait, et comme elle ne devait être loin de faire cent kilos, les effets de ses mouvements s’en ressentaient d’autant plus fortement. La banquette du milieu tanguait et grinçait…

Le vieillard, ébahi, regarda devant lui sans un mot. Il enfonça un peu plus son corps menu dans son boubou et se réfugia dans Dieu, dans la prière, la méditation. Peut-être le Seigneur le sauverait-elle de cette femme satanique. Il serra son chapelet et se mit à réciter sourdement la sourate  « Ayatoul Koursiyou. » Ce ne fut pas cela qui calma la dame, déchaînée :

 

-Qu’il parle, qu’il nie ! Il ne le fait pas, vous voyez ? Vous voyez ? Il ne dit rien ! Ils sont tous pareils, que je vous dis !

 

-Madame, calmez-vous… Il ne répond pas, cela n’est pas honorable de votre part de continuer à l’attaquer de la sorte. Alors arrêtez. L’on a commencé ce voyage dans la paix, terminons-le ainsi. Nous ne nous reverrons probablement pas après. Alors inutile de s’entretuer. Reprenez-votre calme.

Et son souffle. Après cet échange salé, la grosse dame respirait à pleins poumons, comme si elle eut manqué d’air. L’effort avait été considérable, à n’en point douter. Elle réussit pourtant, avant de s’effondrer de tout son poids sur la banquette dont elle occupait presque la moitié, et qui menaça de casser sous son faix, à lancer, dans un ultime hoquet de mépris : « Tchimm… ».

 

Elle ne sembla pas relever que l’homme à lunettes, de sa voix suave mais ferme, lui avait explicitement demandé, intimé même, de se taire, tandis que le pauvre vieillard qui avait subi ses foudres le lui avait simplement supplié. Mais que voulez-vous ? On a les victoires que l’on peut sur terre. La fragilité du vieillard en faisait une proie facile ; la carrure intellectuelle et l’assurance du monsieur à lunettes l’investissait d’une autorité naturelle. Cette image avait dû s’imprimer dans l’inconscient de la dame, qui s’adoucit aussitôt que l’homme à ses côtés le lui demanda. Dans ce pays, plus que dans tout autre, l’apparence était une arme, la première des armes. L’intellectuel et le vieux dévot. A l’un, l’on témoignait respect et admiration ; à l’autre, au mieux, indifférence, au pire mépris, dans les deux cas mésestime. Allez chercher la logique dans tout ceci, l’on ne vous suivra point dans ces architectures des mœurs sénégalaises, dignes du labyrinthe de Dédale. Cette confrontation tacite, dans l’esprit de la grosse dame vulgaire, entre l’homme d’esprit et l’homme de Dieu (non pas, loin de là, que l’homme de Dieu soit dépourvu d’esprit et l’homme d’esprit de religion), que le premier cité remporta, témoignait bien de l’image que renvoyait la religion dans ce pays. On aime Dieu, point ceux qui l’aiment plus que nous ou en semblent être les plus proches. La plus grande faiblesse de la foi, hormis qu’elle est intermittente et souvent intéressée, c’est qu’elle est jalouse. Là-même, sur ce terrain sacré où l’amour devrait être le plus désintéressé, le plus éthéré, l’on trouve encore des moyens de faire régner une compétition, de l’envie. La masse ne se soumet aux élus de Dieu qu’après des miracles. La foi et la science de ces élus, qu’ils ont inébranlable et fort étendue en ce qui concerne les choses sacrées, n’ont jamais été des preuves absolues, car le peuple n’accorde aucun crédit à la grandeur de la foi et la sainteté si elles restent immatérielles. Bête, terre-à-terre, simple, simpliste, simplet, assoiffé de mythes (est-ce blâmable, si l’on sait qu’ils fondent une civilisation et une culture ?), le peuple  ne croit qu’aux mystères, aux choses extraordinaires. Une minorité d’entre eux se dévoue sur le seul testament de la sagesse et de la vertu de certains hommes élus. Voyez les prophètes ! Les religieux célèbres ! Que de persécutions avant la reconnaissance ! Et que de miracles durent-ils accomplir avant qu’on ne les croie ! C’est leur passeport. Ils se démènent pour l’obtenir. Il y a au Sénégal plusieurs confréries religieuses. Demandez à un disciple d’une de ces confréries une prouesse du saint qui l’a fondée. Spontanément, la plupart de ce que vous interrogerez auront cette tendance à vous citer des miracles matériels, qui brillent par leur éclat visible, extraordinaire, palpable. Peu d’entre eux vous parleront des miracles spirituels, qui sont au fond les seuls vrais en religion. Certes, dans les actes extraordinaires, il y a indéniablement une part spirituelle forte, mais elle est cachée : elle est la face immergée de l’iceberg de la foi, dont la part manifeste est la matérialisation du miracle. L’on ne voit, hélas ! que trop souvent la part matérielle et trop peu ses fondements spirituels. D’ailleurs, ce qui impressionne ces hommes n’est pas tant le principe que la réalisation ; c’est moins le comment de la chose que son éclosion subite et fabuleuse sur la scène des merveilles inexplicables. Ils s’enivrent de l’émotion sans en chercher les principes générateurs.  Et pourtant, les plus grands miracles de ces saints sont dans leur dévotion, leur culte du travail, leur amour de Dieu et des hommes, leurs écrits aussi nombreux qu’ils sont profonds et empreints de spiritualité, leurs prières, leurs discours qui sont des enseignements. Mais cela, bien peu vous le diront. L’on exige du saint qu’il prouve sa sainteté sous peine de le taxer de charlatan, de faux vertueux, de vendeur de foi à deux sous. On en oublie Dieu, en empiristes de la foi, en Thomas. C’était d’une certaine façon ce qui venait de se passer entre cette femme et ce vieux. 

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Le Diable en sept. (Roman d'un drôle de voyage).

9 Janvier 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Ecrits de jeunesse.

     Ceci est un long et –peut-être - inutile bavardage, qui s’étalera sur des kilomètres. Passez votre chemin si la longueur, les digressions,  l’inutilité, la flânerie vous répugnent. C’est le roman d’un voyage. Et à être bien étrange, il n’en sera pas moins long.

 

 

Chapitre I : Le « Sept Places ».

 

L’effervescence inaltérable de la gare routière de « Pompiers », à Dakar, est un de ces indicateurs de la joyeuse frénésie qui s’empare la capitale sénégalaise dès l’aube pour ne la lâcher qu’à la nuit noire. Il était dix-huit heures passées de dix minutes. S’il vous arrivait de vous promener à peu près à ces instants dans cette gare, ce que vous y trouverez vous enchantera ou vous en dégoûtera à jamais.

 

Les puanteurs des ordures alentour, enchevêtrées à celles que dégagent des murs d’un jaune défraîchi qui menacent de tomber pourris à force qu’on leur ait pissé et/ou déféqué dessus, vous y agresseront les narines aussi fortement que vous les chatouilleront les effluves culinaires s’échappant de ces gargotes où l’on vous sert de tout à prix abordable, et qui font tout le charme de ces lieux publics. Ce mélange peu hygiénique, certes, mais que l’habitude finit par rendre plaisant, d’odeurs contradictoires, constitue la particularité olfactive de ce lieu, qui n’est qu’une part de son identité globale. L’autre part est sonore. Vous y entendrez les cris bêtes des apprentis bêtes, les vociférations des vendeurs d’articles aussi faux que les orgasmes des putains du Plateau, les klaxons des taxis, le tapage des disputes et des bagarres rangées entre cul-de-jatte et aveugles, les litanies sans âme de talibés harassés, les braillements d’un môme morveux qui chiale, les braiements d’un âne perdu au milieu (ne demandez pas comment, Dieu seul le sait) des voitures : autant de bruits dont l’adjonction donne lieu à un tumulte indistinct, pareil au bourdonnement d’un essaim d’abeilles, et qui, à force d’être persistant, finit par disparaître et se fondre dans cet univers, en en devenant, comme la rumeur des vagues se levant et s’écrasant sur la jetée l’est à la plage, le bruit de fond naturel. En ce lieu, vous l’aurez compris, l’harmonie est un désordre.

 

Cette gare, en somme, est un réduit social du pays : elle flaire bon  le petit peuple. Sa malpropreté a quelque chose de d’excitant, que les meurt-de-faim aiment. Elle figure les représentants lambdas, voire miséreux du Sénégal, c’est-à-dire l’écrasante majorité sociale, dans leur sympathique et niaise bonhommie, dans leurs extraordinaires tares. Le Sénégal est tout entier dans ses gares.

 

Au milieu de l’atmosphère délirante de cet endroit, décrite plus haut, coincé entre deux « Ndiaga Ndiaye » qui menaçaient de tomber en pièces s’ils se risquaient à rouler au-delà des cinquante (comme tous les « Ndiaga Ndiaye, du reste), un véhicule noir aux portières ouvertes attendait que son bord fût rempli pour partir vers une destination que nous découvrirons plus tard. C’était un « sept places ». En ce point, à dessein d’éclairer les lecteurs qui ne seraient pas sénégalais, ainsi que les sénégalais qui ne le seraient que de nom s’ils ignoraient de quoi il s’agit, il est peut-être nécessaire d’évoquer cette bizarrerie, ce désordre, ce malheur, cette difformité sur roues qu’est le « sept places ».  

 

Il est un certain nombre de similitudes frappantes entre un « sept places » sénégalais et un corbillard traditionnel. Pour sûr.

 

L’on vous passe leurs intrigantes ressemblances sur la forme : cette coupe sinistrement allongée, très basse sur le bitume à l’avant, quelque peu relevée à l’arrière ; cet aspect arrondi à la malle, qui leur donne une allure générale semblable à celle d’un batracien à la saison des amours ; enfin, cette étroitesse qui semble les compresser dans le sens de la largeur, et qui n’est que la conséquence de leur longueur. Le « sept places », dans sa forme, est un corbillard, sauf qu’il n’a pas cette lugubre élégance, ce charme classique qui font la singularité du véhicule funèbre.

 

Cependant, s’il ne s’agissait que de cela, que de pure ressemblance formelle, physique, il serait inutile d’en parler. Cela ne ferait partie que de ces innombrables curiosités disséminées dans la nature, dont on fait la  remarque un beau jour, plaisamment, l’air amusé, sans rien en tirer d’autre qu’une niaise joie à l’idée de la ressortir  dans quelque soirée future, snob, bête, vide, entre amis ou au milieu de dames que l’on cherchera à impressionner par l’étalage d’un savoir fin sans être pédant, remarquant des choses futiles mais agréables à l’esprit humain et à cette part de vanité qu’il recèle toujours. Ca ne sert à rien. Mais ça divertit.

 

Mais pour en revenir au « sept places » et au corbillard, puisque c’est d’eux que nous parlions avant de nous engager dans cette inutile quoique nécessaire digression (oui, inutile quoique nécessaire, c’est possible) il nous semble que leur ressemblance cruciale –et en cela d’autant plus étrange et inquiétante- réside dans leur fonction, qu’ils ont, malheur des malheurs, presque commune. Voici.

 

Le corbillard conduit au cimetière. Le « sept places » aussi, souvent, hélas. La preuve en est que c’est là (le cimetière) l’un des rares endroits où ses freins marchent. Le corbillard transporte un mort ; le « sept places » en porte sept probables. Non, pardon : huit, nous oubliions le chauffeur, qui est le premier des morts. Le corbillard roule vers le tombeau ; le « sept places », lui, roule à tombeau(x) ouvert(s). Et pas que les tombeaux, d’ailleurs, puisque ne sont non plus fermées quand il roule ses portières, heureusement maintenues à sa ferraille brinquebalante par une complexe et diablement ingénieuse architecture de fils de fer et de cordelettes douteuses. Les sénégalais n’ont du génie que pour cela : le rafistolage, le bricolage, les entreprises suicidaires, la malice parfois, la bêtise souvent. Le corbillard, enfin, appartient généralement aux Pompes Funèbres. Le « sept places » aussi. Car l’association de chauffeurs/chauffards –interchangeables sans conséquence grave, en ce qui les concerne- du coin est une succursale brillante des Pompes Funèbres, une assemblée de fossoyeurs qui ont plus affaire aux morts qu’ils tuent qu’aux vivants qu’ils vont tuer s’ils se risquent dans le « sept places ».   

 

Voilà pour la comparaison. Elle n’avait pour but que de montrer le caractère singulier des « sept places », infatigables et sinistres chevaliers portant en croupe la mort -« Post equitem sedet atra cura », disait ce bon Horace- sillonnant les routes sénégalaises, battant le bitume qui s’effrite, finissant souvent contre quelque arbre ou quelque autre « confrère », dans un duel où personne ne gagne, où tout le monde meurt. Pour vous épouvanter encore, tenez. Malgré tout ce que nous venons de dire pour vous ôter l’envie de grimper dans l’un deux, sachez que les « sept places » sont les moyens de transport en commun les plus sûrs du pays. Comparés aux « Ndiaga N’diaye », « karr rapitt », karrou Seugn-Bi », « wootirs » et autres « sarett », le « sept places » est un luxe. Le moins pire des moyens de mourir. Donc, si votre condition ne vous permet pas d’user d’un véhicule privé, que votre bourse ne vous laisse pas le loisir de louer un véhicule et un chauffeur sûrs, que votre condition physique et, surtout, votre santé mentale ne vous poussent pas à préférer le vélo ou la marche à pied plutôt qu’un transport en commun, alors choisissez le « sept places ».

 

Quant à sa configuration intérieure, vous vous la figurez sans grand peine. L’on va vous y aider, sinon. Imaginez trois rangées de sièges, une première à l’avant, où vous trouvez deux sièges, celui du conducteur et celui du passager ; derrière ceux-ci, mettez une banquette à peine assez large pour que trois personnes s’y tinssent en se serrant ; et enfin, derrière cette seconde banquette médiane, mettez-en une troisième au fond du véhicule, étroite, en hauteur par rapport aux autres et suivant la forme de la voiture, et vous aurez une représentation à peu près exacte de l’intérieur de ce véhicule. Cette dernière banquette que nous venons d’évoquer, celle du fond, est la plus inconfortable du « sept places ». Il y fait chaud, l’air n’y parvient que difficilement, et lorsqu’il y parvient, il y parvient vicié et désagréable. Trois malheureux doivent y être plus serrés que sardines en pots, et en ressortir avec toutes formes de courbatures. L’on ne sait point comment s’y tenir, car l’espace entre la banquette intermédiaire et celle-ci est parfois si mince qu’il n’y pas de place pour les jambes. Le passager infortuné de ces places du fond les garde souvent repliées, dans une posture semi-fœtale très peu commode. Et lorsque, par malheur, ce voyageur s’avère être très grand par la taille, le supplice est multiplié.  Si le « sept places » est en soi un échafaud, la rangée de places du fond en est le maître, c’est-à-dire le bourreau.

 

Le « sept places » dont il est ici question correspondait presque à toutes ces descriptions. Ses freins marchaient et ses portières fermaient. Il ne faut pas en demander plus.

 

A côté du véhicule, des hommes, regroupés conversaient politique. Comme d’habitude. Avec platitude, sans intelligence, sans débats d’idées, sans opinions réelles, en ressassant des sujets banals évoqués la veille, l’avant-veille, et qu’ils évoqueraient encore demain. Ils parleraient mais ne feraient rien. Se plaindraient puis iraient se coucher. Critiqueraient mais ne tenteraient de rien changer. Attendraient. Qui ? Dieu. Comme d’habitude. Aucun d’eux ne croyait à ce qu’il disait, cela se voyait dans la forme de leur tête. En assemblée publique, en palabres pures, c’était à qui serait l’orateur le plus brillant, entendez celui qui crierait le mieux. Mais en termes d’action, c’était à qui serait le plus inactif. Comme d’habitude. Après la politique, ce serait la lutte. Comme d’habitude.

 

La diversité de leur physionomie respective et de leur mise n’arrivait pas à dissimuler l’intérêt semblable de leur âme pour l’argent, et pour leur talent égal pour détecter à des lieues le voyageur en quête de véhicule. Celui-ci avait un nez telle une péninsule en dérade, celui-là une bouche aussi large qu’un océan, tel avait la tête si grosse qu’elle semblait alourdir le corps, tel autre avait le front si empesé qu’il lui semblait écraser le nez sur lequel il retombait en saillie, mais enfin, tous avaient les mêmes yeux d’aigles, qu’ils fussent cachés sous des lunettes noires ou rongés par la conjonctivite : des yeux avides, des yeux d’Harpagon, malicieux, à l’affût. L’on ne saurait vous dire exactement qui était qui dans ce lot : tout le monde était chauffeur, rabatteur, trésorier, contrôleur, mécanicien du véhicule. Tout le monde parlait.

 

« Combien de places reste-t-il encore ? »

-Plus qu’une seule, et ce sera plein. Tiens-toi prêt à partir à tout moment. Par ici ! Par ici ! Plus qu’une place ! »

 

Les deux hommes qui venaient d’échanger ce court dialogue semblaient être le chauffeur du véhicule et le contrôleur des finances, nommons le ainsi. Le premier était grand, d’un teint affreusement noir, et était habillé d’une chemise à carreaux simple à laquelle manquait un ou deux boutons et d’un pantalon de soie noir. Il semblait plutôt jeune, trente-cinq ans tout au plus, quoique son crâne commençât à se dégarnir par le front. Quant au second, il s’agissait d’un vieillard dont on se demandait comment il arrivait à être si agile malgré ses soixante dix ans au moins. Il avait un boubou ample, assorti d’un bonnet qu’il tenait négligemment posé sur sa tête blanche, mais qui ne tombait jamais malgré ses mouvements aussi brusques qu’incessants.

 

« Par ici ! Venez remplir celui-là. Plus qu’une place ! Une seule ! ». Il criait.

-Bonjour ! Excusez-moi, est-ce à cette voiture-ci qu’il ne reste qu’une place ? Un jeune homme de teint clair, avec des traits fins et harmonieux, vêtu d’un jean délavé et d’une chemise cintrée blanche, s’était approché du démarcheur.  

-Tu dois être aveugle, mon ami ! En vois-tu une autre ? Oui, c’est bien elle. Monte et c’est parti. Tu n’as pas de bagage ? Non… Alors on y va ! Chauffeur !

-Une minute. Vous ne savez même pas où je vais.

-Hé ! l’ami, tout le monde sait qu’ici, c’est la place réservée aux voitures en partance pour Saint-Louis. Et toi, tu y vas. Tu es saint-louisien ou au moins, tu y as vécu ou y vis encore. Vrai ou pas vrai ?

-Vrai, vrai, grand-père, dit l’interlocuteur du contrôleur des finances en affichant un sourire d’où suintait la fierté. A quoi le voyez-vous ?

 

Tout en parlant, le jeune homme avait remis au vieux le prix du billet. En habitué de ce trajet, il en connaissait le coût, et n’eut pas besoin de demander, même si avec les fréquentes augmentations, aussi subites qu’inexpliquées (la vie chère et le prix de l’essence deviennent des excuses un peu éculées), il eût été plus prudent de le faire. L’homme se saisit du billet de banque, le scruta afin de vérifier qu’il n’était pas issu de la contrebande devenue courante, puis sortit un gousset d’où il prit la monnaie qu’il devait et où il rangea le billet perçu. Ces gestes, exécutés avec la désinvolte maîtrise que confère l’habitude, ne l’empêchaient pas de continuer à converser gaiment :  

 

« Ah ça, petit, seules les personnes de mon âge savent encore le faire. Je l’entends d’abord, le vois ensuite. Je l’entends à ton accent, lent, régulier quoique traînant, rythmé, faussement noble, très lourd sur les « A » et raccourcissant les mots. Le wolof de Saint-Louis est si singulier, dans sa diction comme dans son vocabulaire, qu’il m’a suffit que tu me salues pour que je sache que tu as un lien avec la ville aux deux eaux. Et à quoi je le vois ? A quoi je le vois ? Ha ha ! Mais à tout ! Cela saute aux yeux : à ta démarche nonchalante, à tes gestes souples, à ton port de tête haut. Tout ça ! Vous ne changerez jamais, vous autres Ndar-Ndar : toujours à croire à la pureté de votre sang et à l’originalité de votre wolof ! Erreur ! Dakar a été et reste la matrice du wolof avec les Lébous. Vous, vous êtes nés du Fouta, dont vous vous êtes libérés par la suite. Mes ancêtres du Ndiambour vous ont ensuite fait. »

 

Le volubile énergumène vit avec un sourire narquois son interlocuteur esquisser un geste de protestation. Il reprit :

 

«J’ai bourlingué un peu partout, tu sais. J’ai été chauffeur de taxi un temps à Saint-Louis. Une charmante ville, avec de charmants habitants, ma foi. En termes de tranquillité et d’hospitalité, y a que Louga qui fait mieux. T’es de Guet-Ndar ?

-Non…

-De Pikine alors ? fit-le vieux qui ne laissa pas son jeune client en placer une.

-Non plus. De Bango.

-Bango ? Haha ! t’es loin toi du cœur de la ville, toi. Dakhar Bango, j’connais, j’connais ! Le camp, les militaires, le fleuve, le vieux ranch, les belles femmes peulhs du village. Pour sûr, ça me connaît ! Militaire ?

-Elève.

-A l’université ?

-Non, à l’école militaire de Bango…

-Ah, « La Birtannie militaire » ? Et t’habites Bango ? T’en as, de la veine ! Ah, ‘’la Brittanie…’’ J’y ai été ! Dans ma jeunesse, en 53. J’étais très intelligent ! Mais par la suite, je n’ai pas voulu continuer, car je voulais travailler très vite. Une grande école, très grande. » 

 

Le jeune homme regarda le vieux parler sans un mot. Il faisait en ce moment même appel à tout ce que sa volonté pût lui offrir de contenance pour ne point éclater de rire devant ce sympathique vieillard, qui mentait cependant. Les muscles de son visage se crispaient en de violentes contractions dues au fou rire qu’il réprimait depuis que le contrôleur avait parlé d’avoir été à « la Birtannie militaire. » Par respect pour son âge, l’enfant de troupe n’avait voulu signifier à son aîné qu’il ne disait pas vrai. L’année qu’il a donnée d’ailleurs, 1953, marque un petit événement dans l’histoire de l’école. C’est en 1953, en effet, que l’Ecole des Enfants de Troupe de Saint-Louis-du-Sénégal devint l’Ecole Militaire Préparatoire africaine. L’appellation de Prytanée Militaire ne surviendra que plus tard, après les Indépendances, en 1962. Quiconque a été au Prytanée le sait, c’est un détail que l’on n’oublie pas, un tournant décisif. Ce vieillard (savait-il qui était Charles N’tchoréré ?) faisait partie, sans doute, de ces centaines, de ces milliers de sénégalais qui n’avaient entendu parler du Prytanée Militaire de Saint-Louis qu’à travers la radio, la télé, ou par un lointain proche dont le fils passait ou réussissait le concours. Et comme tous ces sénégalais, désireux de s’attirer un pan des rayons de prestige qui irradiaient de cette école, ce vieillard s’était inventé un cursus imaginaire au sein celle-ci.  Etrangement, ceux qui le faisaient, et ils étaient nombreux –ce n’était par exemple pas le premier que le garçon croisait-, s’arrangeaient toujours pour faire remonter leur parcours à des périodes très éloignées dans le temps, en sorte, pensaient-ils certainement, que leurs dits soient invérifiables. L’erreur est aussi courante qu’elle est stupide, car au Prytanée, l’on n’apprend pas seulement aux élèves les rudiments d’une vie militaire, ni simplement les sciences, la littérature ou les langues : on leur apprend aussi l’histoire de leur institution. Ce vieux l’ignorait, et commettait ce gentil mensonge. Tout en se retenant de laissait paraître son amusement, le jeune homme pensa : ‘’ En Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle…’’ « Oui, bien sûr, se dit-il. Sauf que celle que j’ai devant moi brûlera avec quelques mensonges, malgré sa science. L’autodafé ne sera pas tout à fait malheureux. » 

 

« T’es en quelle classe ?

-En terminale, souffla le jeune homme avec une voix rauque, convulsive et remplie de rires.

-Le BAC hein ? Bonne chance alors ! Que Dieu te vienne en aide. Voilà ta monnaie ! En route !

-Merci, réussit à balbutier le jeune, les larmes aux yeux et la tête baissée. »

 

Il fut obligé, après s’être éloigné du vieux, de feindre un appel téléphonique pour pouvoir éclater à sa guise d’un rire nerveux et fou, sous les yeux étonnés du contrôleur qui n’avait rien compris à la ruse. Cela lui prit deux bonnes minutes avant de se calmer. Outre le mensonge, la remarque du vieux sur son port de tête haut l’avait amusé. « Ca, ça n’a rien à voir avec le fait que je sois Ndar-Ndar. Ce ne sont que les effets collatéraux des garde-à-vous répétés... » Il rentra ensuite dans la voiture dans laquelle six personnes l’attendaient déjà, lança un timide salut auquel quelques voix, deux ou trois, répondirent du bout des lèvres, puis prit place au fond du véhicule. Il savait qu’en arrivant le dernier, il ne pouvait qu’hériter d’une place au fond. Il s’y était résigné, et avait pris place, le visage encore rieur, au fond du véhicule, à l’extrême gauche, près d’une fenêtre qui n’ouvrait évidemment pas. A côté de lui, les deux personnes qui partageraient son calvaire semblaient déjà énervées, à en juger par leur mine semblablement contrite, et le regard peu avenant que lui lança la personne immédiatement à sa droite, qui ne répondit pas à son salut.

 

-Ces enfants alors… Chauffeur, par ici ! T’es plein ! Il est temps de partir ! Bon vent, mes amitiés à Koumba Bang ! Voiture suivante !

 

Le chauffeur, dont la peau semblait avoir brûlé tellement elle était noire, se leva avec lenteur de son banc. Lorsqu’il se dressa, sa grande taille se vit d’autant plus qu’il était mince. Il dégageait cette tranquillité des hommes qui ont vu bien des choses mystérieuses et que rien ne saurait effrayer. La blancheur extrême de ses yeux, contrastant avec les ténèbres de son visage, lui conférait une aura mystérieuse et terrible. S’asseyant à la place qui lui était réservée, il salua et, sans attendre une réponse que l’on ne lui aurait de toutes les manières pas donnée, commença à manœuvrer l’indémêlable réseau de fils qui servait d’allumage au moteur. De clé, point n’était besoin. Où allait-elle rentrer, vu qu’il n’y avait plus d’emplacement à son effet ? Après quelques manipulations douteuses, le chauffeur réussit à retrouver les deux bouts de deux fils électriques, qu’il frotta l’un contre l’autre. Des étincelles jaillirent. Le moteur ahana plus qu’il ne vrombit, protesta plus qu’il ne rugit. Une fumée noire s’échappa du pot d’échappement et enfuma toute la place alentour.

 

Le jour chutait quand le « sept places » s’ébranla clinquant de la ferraille.  

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