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Vie et Geste extraordinaires du Bienheureux Mr G.

19 Janvier 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Déjections littéraires.

Note du scribe: Tout ce qui va suivre n’est pas le fruit de mon imagination, qui n’est pas si fertile. J’écris directement sous la dictée de celui a vécu cette histoire, qui est un être réel. Rien n’est modifié, rien n’est stylisé, rien n’est arrangé. All is true.  

 

 

Chant I : Où je me présente. Où je vous présente l’acolyte. Où nous faisons une terrible rencontre.

                                                                

 

Mon nom est G. Comme le point. Sauf que moi, je l’ai vraiment trouvé. Gräfenberg lui-même, quoiqu’il l’ait théoriquement découvert, perdait tous ses moyens quand il s’agissait de le trouver pratiquement. Il l’a cherché de A à Z. Cet homme n’était pas génial. Cet homme était con : il ne connaissait pas son alphabet. Moi, après avoir trouvé ce fameux point, que croyez-vous que j’ai fait ? Je lui ai mis une virgule. C’est mon côté fasciste littéraire. Je tiens à préciser que j’avais six ans.

 

J’en ai maintenant 25. Autant en centimètres entre les jambes, au repos. Dix fois plus en Q.I., les jours où je m’accorde le droit d’être bête.  

 

Je tiens, avant de poursuivre, à clarifier un point. Certains pourraient croire, en ce point du récit, que je suis un petit prétentieux.

 

C’est le cas, en effet.

 

Cette affaire réglée, il est temps d’en venir à celle qui nous importe : ma geste. J’évoquerai d’abord la mienne avec les femmes. A défaut de les connaître, je les ai pratiquées, sous toutes les coutures, sous tous les angles, sous toutes les perspectives. J’ai connu les plus hauts sommets, gravi les plus épiques, prestigieux et redoutés cols –j’ai eu une chute terrible lors de certaines montées du si fameux col de l’utérus ; j’ai bu sans renâcler aux fontaines les plus troubles, giclassent-elles tels de brûlants geysers. Je vous raconterai cela une autre fois. A côté de toutes ces gloires, cependant, j’ai traversé les moments les plus délicats. Certaines femmes sans pitié, comme Dieu le fit avec Satan, m’ont précipité sans me demander mon avis au fond du trou. Le leur. Là, bravement, j’ai creusé encore : il faut avoir du panache, dans le triomphe comme dans la chute. Le panache, je l’ai toujours eu. Je vais vous le prouver. Ecoutez cela.

 

C’était une nuit d’automne, Il pissait légèrement sur la ville, le pavé moqueur me déroulait son tapis d’airain de feuilles chues, mon équipe venait de perdre,  je chialais, j’étais prêt à provoquer Dieu en duel singulier, l’acolyte était là pour tenir mes armes. L’acolyte est ce qu’on appelle, pour être bref, un étrange type. Sa triste condition de nain me le rend néanmoins sympathique. L’on se sent grand et rassuré, à côté d’un homme qui fait en taille le triple de votre phallus au repos. Ce soir-là, donc, disais-je, l’acolyte et moi écumions la ville, à la recherche de quelque romanesque aventure.

 

Un dancing à l’allure plutôt alléchante s’offrit vite à notre quête. Des postérieurs sublimes y brillaient de mille promesses, une musique suggestive en sortait, le Diable habitait là. Je frémis. L’acolyte sautilla. Nous nous avançâmes vers l’endroit. A son entrée, se tenait une sorte de chose épouvantable, mi-homme mi-cheval. L’on a coutume d’appeler cela un videur. Le centaure nous considéra. Je ravalai mon mépris. Lui affichai ma mine la plus hypocrite. Négociai. Il ne comprit rien à mon charme.

 

-Pas femme, pas rentrer.

 

-Mais… Mais c'est injuste! J’ai une bite, et il en faut, dans cet endroit, Monsieur ! J'ai le droit! tentai-je, avec énergie.

 

-Non.

 

L’œil bête mais méchant de l’être me menacèrent, ses muscles achevèrent de me dissuader. Je battis en retraite. Derrière moi, l’acolyte n’avait pas dit mot. Ce nain est un traître.

 

Nous en étions à palabrer sur la bêtise du centaure lorsqu’une voix, de derrière nous, interrompit nos conciliabules.   

 

-Vous donc bien jeune, pour être père.

 

Je me retournai, avide : la douceur de la voix faisait espérer la splendeur du reste. Et là, je l’aperçus. Qui ? L.

 

Il faut en ce point s’arrêter. Je ne repense pas à cette vision sans émotion. Vous la rendre avec exactitude m’est une terrible épreuve. Entrevoyez la chose, si vous le pouvez.

 

L. était de la pire des espèces parmi les espèces de femmes : celles qui ne sont ni belles ni franchement laides. On l’embrasse du regard, puis toute la faculté de notre jugement semble inopérante. Elle est là, c’est tout. L. avait les cheveux blonds, et était robuste. Le bassin lourd et n’offrant aucun signe d’agilité, la cuisse forte, le sein indécis, l’on eût dit une caryatide. Son visage, quoique l’on devinât par endroits qu’il recelait encore les beautés d’une jeunesse qui résistait comme il pouvait à la fanaison, semblait masqué par quelque voile. Effet des volutes de fumée qu’elle envoyait de sa bouche en fumant. La chose s’approcha. A mon mollet, je sentis l’acolyte qui se cramponnait, dans un instinctif mouvement de crainte. Je détaillai mieux l’affaire. Elle avait le menton prononcé et méprisant, le sourire vague, le regard empli de vice. Je frémis.

 

-Comment, mademoiselle ?

 

-Je disais que vous sembliez bien jeune pour avoir un fils ? Pourquoi est-ce qu’il se cache, le petit minot ? Viens voir maman L. !

 

-Ce n’est pas mon fils, c’est mon acolyte.

 

-Ah mais, sa taille…

 

-Cela se nomme un nain.  

 

-Ah…

 

-Je m’appelle G. renchéris-je, ne lui laissant pas le temps de réfléchir à la condition de l’acolyte. Et vous ?

 

-L. J’ai cru comprendre que vous vouliez rentrer. J’ai suivi votre discussion. Il vous faut de la femme. Je suis de la femme.

 

-Vous êtes sûre, mademoiselle ? Je doute de tout !

 

Elle ne comprit pas la subtilité. Je passai.

 

-Peut-être pourrions-nous aller autre part ? Qu’en dites-vous ? Enfin, si la compagnie d’un nègre et demi ne vous effraie pas ?

 

-Je l’ai assez élastique. En poussant un peu… Et puis vous savez, je suis allé plusieurs fois en Afrique. Les plumes dans le derrière, les danses, tout ça, je connais.

 

-Ah…

 

Nous allâmes dans un autre lieu, où nous fîmes mine de danser. La raideur de son bassin s’y confirma, la profondeur de son gosier s’y révéla. Elle but trois bouteilles de bière. Son œil s’assombrit d’inavouables projets. Nous sortîmes, et nous en fûmes chez moi. Deux bouteilles divines plus tard, L. tenait toujours, et semblait plus en forme que jamais. L’acolyte, ivre –ces gens-là ne peuvent pas contenir beaucoup, hélas-, s’était mis à raconter des conneries. L. quant à elle semblait ne plus sentir quelque effet que ce fût. Elle en était à son septième verre lorsqu’elle lâcha ceci, après nous avoir tous deux regardé longuement :

 

-Vous savez, je vous regarde depuis tout à l’heure, et je vous trouve tous deux très beaux. Je ne sais pas

lequel choisir… Je vous veux tous les deux, mes pigeons ! Venez !

 

C’est là que le drame se produisit. En voulant me lever pour fuir cette furie, je glissai et basculai en avant, dans les bras de L. Son étreinte fût une prison.

 

-Ah ben, c’est toi que Dieu a choisi.

 

Dieu, finalement, avait remporté notre duel. Vieux tricheur.  

 

Désespéré, je jetai un regard derrière moi, pour quérir le secours de l’acolyte, les supplices les plus terribles s’adoucissent lorsqu’ils sont partagés. Mais je ne vis rien. L’acolyte était parti quand L. avait dit « venez ! ». Ces nains sont des traîtres.

 

Seul face à la bête, je fus désemparé. Elle remplissait le lit, affalée, baleine échouée sur une jetée de malheur. Je repris trois verres du céleste breuvage. L’Enfer, c’est la conscience du désastre. M’enivrer, m’abîmer dans l’inconscience, vite…    

 

-Est-ce que je peux dormir ici ?

 

Comme si elle me laissait le choix.

 

Elle ôta ses vêtements. Je rajoutai une couche aux miens. Deux minutes s’écoulèrent pendant lesquelles je résistai héroïquement. Mais que faire, face à quelqu’un de plus fort ? Je suis maigre, malingre, et sec. Elle était forte comme la mère Thénardier. Elle m’ordonna de me déshabiller. J’obtempérai. Le moment crucial approchait. Il fallait que je tentasse un dernier hoquet de défense. Ne jamais mourir sans avoir combattu.

 

-Je n’ai plus de capote.

 

-Tant que tu n’es pas malade.

 

-Je le suis.

 

-Qu’as-tu ?

 

-Le SIDA.

 

-Tu mens.

 

-Que puis-je faire d’autre ?

 

Le dialogue s’acheva là. Je n’avais plus de munitions. Essoufflé, j’éteignis la lumière, la queue basse. L’ombre massive de L. me recouvrit aussitôt.     

 

Je vous épargne les détails de la lutte.  

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Le Cri.

14 Février 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

Quinze mille tiges de roses se dressaient, éclatantes comme des lampadaires, à chaque coin de rue. Je recherchais dans la ville ces ombres qui, tant de fois déjà, m’avaient servi de refuge, je quémandais en vain une encoignure obscure où j’eusse eu le loisir de désespérer en paix. Mais non ! L’on me refusait tout, même ma mort. Cruel monde. Partout ce n’était que lumière rose. Le rose des fleurs, des bouches, des robes, des cœurs. Et ça marchait, bras dessus, bras dessous, vertu à la main et main sur la fesse complice! Et le soleil révélait tout ça ! Et ça s’unissait puissamment! Dans mon errance, ivre et étrange, je passais à côté de la statue de Jeanne d’Arc. La Pucelle d’Orléans d’habitude si fière et implacable et terrible, avait le regard langoureux. Que regardait-elle ? Une épée luisante, qui flottait dans l’air. Je l’entendis murmurer : « Ah, la lame qui se ficha dans mon cœur… ! » Son étendard se ternit, sa couronne de laurier se dessécha. Je m’en fus à ce moment là : rien n’est plus difficile à regarder qu’une légende qui déchoit… Fournier Sarlovèze, ayant entendu Jeanne d’Arc,  rougissait du haut de son buste, le sang lui fit une tâche rouge sur sa joue de pierre. Compiègne était un désastre. Je fendis la foule qui, occupée à miauler, ne me sentis pas la fendre avec peur…

Mes pas résonnaient avec fracas, je gagnais du terrain. J’allais bientôt être loin de cette mêlée. Il ne restait que quelques mètres. Mais là, formidable, puissante, gigantesque, surnaturelle, sortie des entrailles de la terre autant que du cœur de la masse à laquelle j’essayais d’échapper, une clameur me rattrapa, couvrit le bruit de mes pas, me broya :

 

« De l’Amour ! De l’Amour ! De l’Amour ! »

 

L’on n’échappe pas impunément au Jugement annuel. Le cri était beau, mais la lumière le rendait effroyable. Car en effet, que restait-il, alors, la nuit venue? Qu’importe. La nuit est fade. Des roses me furent décochées. « Ah, cette flèche qui se ficha dans mon cœur !… ». J’enlaçai le pavé, baisai le bitume, chevauchai la poussière, et le sang de mon cœur touché se mêla aux pétales de rose. Je mourais. A l’agonie, tout se mélangea. Dans mon délire, je vis soixante-neuf  ou soixante dix levrettes roses poursuivre un homme de Dieu. Celui-ci fuyait : il portait une grande soutane blanche qui lui battait les jambes. On eût dit un de ces missionnaires du temps colonial. J’eus un instant de lucidité. J’eus la sensation que la monstrueuse meute allait m’écraser du talon, moi qui tentais de faire manger à quelques uns le fruit de la nuit, et m’achever, lorsque, surgie de je ne savais où, une petite main me tira vers un paradis de seuls regards et d’intimité silencieuse. Je me consumai et revins au monde là.

 

La foule transie gueulait toujours joyeusement, comme un taureau que l’on pique aux flancs. Il ne faut pas toréer contre cette bête là. Elle vous taxera de triste avant de vous tuer à coups de cornes et de sabots. Et votre cervelle rose coulera, peut-être… 

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Fin de Partie.

29 Septembre 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

J’emprunte à Beckett un de ses magnifiques titres, si secs, si nus.

 

Je n’écrirai plus pendant longtemps. Du moins, je ne publierai plus ici. Je tais mes raisons, permettez-le moi. Les élans du cœur sont sacrés et innommables, ne leur sied parfois que le silence. Un blog n’est pas un confident, non plus que l’écriture une catharsis ou un salut. Je le conçois ainsi. Tout ceci, au fond, n’a bien souvent été qu’un jeu, qu’il est temps que j’arrête. Un temps.

 

Mon séjour au Sénégal fut une leçon. Ce furent joies et tristesses mêlées. Une longue et triste épreuve, dont je vous épargne le récit réel, m’a inspiré le texte qui va suivre. Il est long. Très long. Une nouvelle presque. Vous n’irez peut-être pas au bout. Ecrit en pleine tourmente. Il y a de l’amertume, certainement. De la colère, peut-être. De la hâte, peut-être. De la maladresse tant stylistique que fondamentale, peut-être. Il était plus violent, à l'origine. Un sursaut de lucidité ou de lâcheté, je ne sais vraiment, m’a fait recourir aux licences de la fiction pour en atténuer ou en accentuer certains traits. Mais enfin, ce fut un état d’âme. Qui m’habite encore. Certes, je l’analyse mieux maintenant. Mais c’est dans toute sa puissance, toute sa vérité que ce texte vit le jour. Voilà.

 

Merci, du fond du cœur, aux quelques lecteurs de ce blog, qui ne sera plus mis à jour pendant une durée que j’ignore. Ce fut un honneur et un plaisir.

 

Portez-vous bien.

 

Au revoir.  

 

Mohamed Mbougar Sarr.

 

 

 

 


La Forteresse.
 

Lorsque, en ce jour du 29 août 2…, Youssoupha K. franchit le portail de la forteresse, il quitta un enfer pour en plonger dans un autre, d’autant plus effroyable qu’il était méchant, silencieux, à l’éclat glabre et sinistre. Il n’en fut cependant guère étonné, ce n’était pas la première fois qu’il ressentait tout cela. Et quoiqu’il regrettât assez vite l’enfer de la rue battue par une chaleur surnaturelle, il avança dans celui de la forteresse que baignait au contraire une atmosphère glaciale.

Il y avait là, entre ces murs immaculés et ornés de somptueux tableaux, sur ce sol aux carreaux impeccables, dans l’air conditionné, dans le silence de cathédrale, quelque chose qui sentait le mépris. L’on eût dit que le luxe s’y affichait dans ce qu’il avait de plus dédaigneux et de plus vain, de plus condescendant, de plus humiliant. Les pauvres y entraient et devenaient misérables ; les ignares y pénétraient et se sentaient idiots dans l’âme; l’on s’y risquait courageux, l’on en ressortait brisé. Si cet édifice, situé en plein centre de la capitale, était appelé « la forteresse », ce n’était pas tant pour son allure lugubre, torve, et sa terrible porte de fer qui semblait ne jamais s’ouvrir, que pour sa propension à retenir en son sein quelque bout de l’âme de ceux qui avaient le malheur d’y rentrer. C’était une prison : laide à l’extérieur, avec ses geôliers, ses barreaux et ce charme hypnotique que la laideur confère toujours, et horrible à l’intérieur, avec ses condamnés qui criaient en silence, se lamentaient du regard. La géhenne qu’on leur y infligeait est la pire de toutes : on ne leur y fait rien, on les entasse comme des bêtes, on leur donne un numéro, on leur dit d’attendre, et on les observe. Et ils sont là. Hagards. Perdus. Tremblants. Guettant sur un panneau électronique qui ressemblait fort à un œil de verre le numéro au bout duquel pendaient lamentablement, prêtes à s’effriter, leurs illusions et leurs espoirs. Et ils sont là. Se serrant. Comme si leur proximité leur protégeait de leur nudité. Comme si la chaleur de leurs corps unis réchauffait leur cœur que la peur et l’anxiété ont éteint. Et ils attendent. Quoi ? Un numéro inscrit sur l’œil, une petite sonnerie, enfin, une voix. Elle venait de nulle part et de partout, emplissant l’espace et remuant les entrailles. Elle disait le numéro qui s’était affiché. Et du commun lot des condamnés, une ombre giclait comme une flèche, et s’en allait gauchement, la démarche lourde, vers un bureau qui était un pilori, un gibet, une potence, une place de Grève, un échafaud. Puis l’ombre s’enfonçait, la porte se refermait sur elle. Homme ou femme ? Jeune ? Vieux ? Bête ? Qu’importe, c’est pareil après tout : un condamné, une ombre, un numéro. C’était là la seule identité qu’ils pussent réclamer, la seule à laquelle ils eussent droit, la seule à laquelle ils fussent réduits. Réduits à des numéros. Comme dans l’armée, pour les recrues. Comme dans les prisons. Réduits à une suite de chiffres. Un code. Une matricule. Comme à Auschwitz. Réduits, parfaitement, comme des mouches. Par qui ? Diable. Par la forteresse.  Et les autres attendaient, les yeux fixés sur l’œil, les oreilles fixées à la voix, le cœur fixé sur la porte. Ils attendaient que l’ombre ressortît. Qu’elle jetât sur eux un regard vide dans lequel, tout à l’heure, avant qu’elle n’entre, un reste d’espoir tenace dansait encore, qui s’était maintenant complètement évanoui. Ils attendaient. Que l’ombre sortît et, prophète infaillible, leur annonçât leur sort par un geste de désespoir. Qu’elle sortît de l’enfer en trébuchant, morte déjà. Et l’on se détournait déjà de l’ombre qui était déjà loin, là-bas, dans l’abîme du désespoir ; là-bas, vers le suicide. Non pas que l’on n’éprouvât à son égard aucune compassion, mais bien parce qu’il fallait garder sa pitié et ses larmes pour soi-même. Quoique la cause de leur malheur fût commune, incarnée tout entière en cette forteresse, en cet œil, en cette voix, chaque malheur était singulier dans sa façon d’advenir, de frapper, de mordre et de briser les chairs et les cœurs humains. Tolstoï l’a dit, qui a rarement tort.

Puis l’œil crachait du rouge, des chiffres, un numéro, et la voix disait le numéro. Et une autre ombre se levait et allait à l’abattoir. Nue, comme les autres. La nudité était ce qu’il y avait de plus humiliant sans doute. L’on se sentait vu, impuissant, désemparé. Nu comme un ver et le sexe en l’air. Vous eussiez dit que l’atmosphère était celle de ces prisons bâties sur le modèle du panoptique, tel que l’ont pensé Bentham et Foucault : les prisonniers étaient exposés au regard moqueur, silencieux, dénudant et tortionnaire de leurs bourreaux, et ils perdaient leur liberté et leur âme par ce seul fait. La forteresse était ainsi faite. L’on y pénétrait homme, l’on en ressortait dépouille.

Pour que la ressemblance avec le monde des ombres fût parfaite, pour que ses bourreaux fussent complets dans leur passive ignominie, il eût sans doute fallu que la forteresse arborât à son frontispice cette sentence sans chaleur, dont Dante nous dit qu’elle zébrait la porte des Enfers, l’enluminant d’un terrible éclat :

« Lasciate Ogni Speranza ».

Mais cela eût-il d’ailleurs été utile ? Sans qu’on eût à le leur signifier par des mots, car la seule vue de cet endroit y suffisait, les personnes qui pénétraient dans la forteresse abandonnaient leur espoir à son entrée. Ou plutôt, leur espoir se dérobait sans qu’elles ne pussent rien y faire. Et sans qu’on leur eût encore fait quoi que ce fût. Le génie maléfique de cet édifice était là : dans son oppressante passivité, dans ses silences plus tranchants que des faux. Un œil, une voix, un numéro. Et l’espoir qui s’envole. Et un homme qui meurt. Et la forteresse qui se dresse debout, défiant le ciel, la terre et les hommes, imprenable, impitoyable.

Youssoupha K. entra donc et devint à son tour une ombre. Avant d’aller se perdre dans le tas de ses congénères, avant de devenir un numéro, avant de perdre son identité, avant de guetter l’œil, il resta un instant debout et considéra la multitude. Il sembla vouloir profiter de ses ultimes instants de liberté. Il regarda chacun. Scruta et détailla le visage de chacun. C’était bien inutile, ils se ressemblaient tous dans la misère, qui était la plus grande solidarité du monde entre les hommes. La seule chose qu’ils voulussent partager volontiers. La forteresse les y aidait. Elle faisait d’eux des misérables. Dans quelques minutes, Youssoupha K. irait les rejoindre et serait comme eux. Ainsi soit-il. C’est leur destin à tous.

« Qu’ils sont étranges, tous ces gens ! qu’ils semblent morts ! Cela en vaut-il vraiment la peine ? »

Il alla ensuite s’asseoir dans le tas en pensant que rien ne valait la peine de perdre son honneur, son espoir, sa dignité. Rien. Pas même ce que la forteresse leur faisait miroiter, et que lui-même était venu chercher. Mais lui, n’avait pas peur. Lorsque l’œil afficherait son numéro, il se lèverait dignement, et marcherait d’un pas calme. Ne sont ici des ombres que ceux qui ont encore de l’espoir, et qui ont au cœur cette peur de ne pas voir celui-ci se réaliser. D’espoir, lui, n’en avait plus depuis longtemps. Depuis la première fois qu’il était entré dans la forteresse, il y a quelques mois. Mais il revenait. Non par masochisme. Par amour. Il n’y avait que cela qui le mouvait, maintenant qu’il n’avait plus d’espoir.

Il regarda la personne à sa gauche. Une femme. Une femme avec des rides dans le visage, le front large, le cheveu rare et blanchi, les yeux caves, la petite bouche sèche, la dentition incertaine, le regard bête s’il réussissait à n’être plus hagard. Elle semblait cependant n’avoir pas encore quarante ans. Sa laideur avait quelque chose de surnaturel.

« Combien de fois a-t-elle été brisée par ce lieu pour être ainsi? Quinze, vingt fois ? Cette laideur et cette maigreur ne sont pas de celles que peut façonner la nature seule. Il y est mêlé ce je ne sais quoi de pitoyable, et  n’y a que cet édifice et ses choses qui fassent cela. »

Il détourna les yeux de répulsion. A sa droite, il n’y avait rien que le mur froid à vous tuer de désespoir tant sa blancheur était accablante et sa hauteur vertigineuse. Ainsi, coincé entre cette femme et un mur, entre une laideur et une glace, enfin, entre un abîme humain et un abîme de pierre, Youssoupha K. attendit que son tour vînt, qu’on l’appelât par son numéro. Il ne regarda pas l’œil qui vomissait ses chiffres comme la mer ses naufragés ; il avait trop l’habitude de ce spectacle pour le laisser lui voler le peu d’humanité qui lui restait. Il savait que la voix l’appellerait. Il retint juste son numéro, son identité, et attendit, laissant ses pensées errer.
Qui l’eût vu là l’eût pris en pitié. Il y avait dans sa tenue et dans son attitude quelque triste sérénité que l’effroyable ritournelle du malheur seule sait imprimer à l’âme d’un homme. L’habitude est une seconde nature ; mais pour ce qui est du malheur, elle se confond à la première, et le malheur, ne pouvant être chassé, est supporté, subi. Il finit par devenir naturel, on l’adopte et elle nous berce, on l’accepte et elle recueille nos confidences. Là se trouve le génie du cœur humain, dans cette impression qu’il donne de pouvoir tout supporter, même les indignités les plus extrêmes. Là aussi est son châtiment, dans sa propension naturelle à appeler humilité ce qui n’est que fatale résignation.

Youssoupha K. attendit donc avec les autres, comme les autres. La forteresse, qui est elle-même un bourreau, le principal sans doute, les torturait ainsi. En les faisant attendre. En les entassant et en les coinçant entre ses murs. En les poussant dans un petit coin alors que la salle est immense et pleine de vides. La géographie même du lieu était une douleur infligée à la dignité et à la pudeur.

Attendre. Des minutes, des minutes, des heures. Des heures, des heures, des jours. L’éternité, ce châtiment. Les ombres n’y connaissent plus le temps, il ne leur y sert plus à rien. Ils doivent simplement attendre. Il n’y a rien d’autre à faire. Discuter ? Avec qui ? Pourquoi ? Pour dire quoi ? A quoi bon, alors que leurs propres pensées suffiraient à remplir un livre ? Donc ils se taisaient. Ils produisaient un silence qui les déchirait et les enfonçait dans leur gouffre. L’horreur et la force du bourreau viennent de ce que la victime a fait la moitié de son travail quand elle l’entend gravir l’échafaud. 

Youssoupha K. attendait depuis six heures du matin devant la forteresse. Il n’avait pu rentrer qu’à dix  heures. Quatre heures donc à attendre que la porte enfin s’ouvrît. Rentrer. Puis attendre encore, comme en ce moment. Il regarda les autres. Depuis quand attendaient-ils, eux ?  Il se souvient de les avoir tous trouvés à l’entrée de la forteresse, quand il était arrivé, à six heures du matin. Cela ne l’avait pas étonné, il savait qu’il trouverait des gens. Même à cette heure. Ceux-là, depuis quand attendaient-ils ? Quatre heures du matin ? Certains n’avaient pas dû dormir. D’autres avaient dû dormir là, devant le portail de la forteresse. Ils avaient tous les traits tirés par la fatigue, le harassement, les tourments, la peur, l’attente. Il y avait cependant une différence singulière entre l’attente de l’extérieur et celle de l’intérieur. La première était revêtue du sceau de l’espoir s’accrochant aux derniers lambeaux de foi ; la seconde, celle qu’ils enduraient en cet instant, de celle de la foi se brisant sur les récifs de la désillusion. Youssoupha K. se permit de rajouter, avec un sourire amer, une autre réflexion sur les maléfices de la forteresse, à celles qu’il avait déjà eues : « l’on y rentre croyant, l’on en sort athée. » L’attente continuait toujours, longue, infinie, inexorable. Youssoupha K.  eut encore assez de courage pour regarder sa voisine une deuxième fois. Qui sait depuis quand elle attendait ? Et pour quelle obscure raison ?  En ce moment, comme si elle eût deviné les interrogations de son voisin, la femme se tourna vers lui son visage décharné, lui jeta un regard morne, et dit des mots que Youssoupha K. entendit mal, mais qui lui semblèrent faire quelque chose comme « avant-hier matin… ».

De temps à autre, l’un d’eux, l’un des bourreaux, daigne sortir des ténèbres et vient à passer. Les ombres le regardent avec une curiosité mêlée de crainte, que le sentiment d’être inférieur fait ressembler dans leurs yeux à quelque servilisme muet.  Mais lui, le bourreau, ne les regarde pas. Il passe, indifférent, les reléguant de son superbe dédain dans les bas-fonds des hiérarchies et considérations humaines, juste en-dessus du rang des bêtes. Et encore… Ils ne disent rien, on ne connaît leur voix que quand ils appellent un numéro. Ils ne regardent jamais. Les êtres prétendument supérieurs ne regardent jamais les bêtes dans les yeux. Il ne faut pas leur donner de l’espoir. Il ne faut surtout pas. Il faut mettre dans tout ceci beaucoup d’impersonnalité.
« Numéro 2314, salle quatre. Numéro 2314, s’il vous plaît. Salle quatre. »

Youssoupha K. vit un homme d’un certain âge se lever. Quoiqu’il parût avoir au moins soixante-dix ans, il y avait dans ses yeux une si grande vivacité qu’on eût dit de lui qu’il était dans la force de l’âge. Son visage, émacié et buriné, découvrait aux encoignures de son âme les secrets d’une existence marquée par les luttes, les défaites, quelques gloires, des enfers, des héroïsmes. Quelques femmes, peut-être. Ses mains calleuses exprimaient toujours une grande vigueur. Sa figure, malgré sa mise modeste, voire, rafistolée, gardait une certaine noblesse, que confère la dignité lorsque, fourbissant ses ultimes armes, jette ses forces désespérées contre l’indignité et l’infâmie.

L’homme entra d’un pas calme dans la salle numéro quatre. L’on attendit qu’il ressortît. Dans les cœurs, les paris allaient bon train sur la mine du pauvre hère lorsqu’il reviendrait. La pitié, le cynisme, la curiosité, la jalousie spéculaient. Ils disaient, dans cet ordre, et à tour de rôle : « Le pauvre homme ! Ah, la belle âme sacrifiée à sa vanité ! Peut-être s’en sortira-t-il ! Et s’il s’en sort et pas moi ? ». Il ne faut point s’en étonner. Ainsi va le monde. Chaque acte est jugé par le tribunal du cœur, celui des hommes, ô combien plus cruel que celui de Dieu.
Les condamnés attendaient. L’œil les regardait, et ils étaient chacun comme Caïn dans sa tombe, sauf que leur seul péché, à eux, est d’être entré dans la forteresse. Ils ne sont coupables que d’espérer.

On entendit des éclats de voix provenant de la salle 4. L’on s’y disputait vraisemblablement. Du moins, une voix en rabrouait une autre : 

« Vous ne me ferez jamais perdre ma dignité, orifice d’anus. Jamais de la vie. Je ne me prosternerai jamais devant vous, et je ne reviendrai jamais ici. Que votre édifice demeure là cent, mille ans. Il finira bien par tomber. Je n’ai plus besoin de votre aide, vous pouvez vous la mettre quelque part… Je ne suis pas un otage, mais un homme.»

Le vieillard ouvrit ensuite la porte à la volée. Ses yeux brillaient de colère et d’orgueil. Tout le monde le regardait. Il regardait tout le monde. Puis il dit :

« Il n’y a que nous pour nous faire traiter de la sorte et pour continuer à l’endurer. Regardez-vous… ! L’on dirait une armée de morts. Où est passée votre volonté ? Votre orgueil ? Vous l’avez laissée ? Nous autres, sommes si prompts à nous réclamer de la dignité, de l’honneur ! Mais au quotidien, nous ne sommes que des larves, des paillassons. Regardez-vous donc… Cela en vaut-il la peine ? J’ai fait mon choix. Dussé-je crever misérable, au moins je crèverai sans honte… »
Il s’arrêta un temps, puis reprit :

« Vous me dégouttez tous. Tous autant que vous êtes. Je vous tiens pour responsables de la perte progressive de notre dignité. Nous ne valons plus rien, plus personne ne nous respecte… nous sommes des numéros, enfin, vous l’êtes. Moi, je viens de refuser. Dieu n’a donné plus d’âme à aucun homme. Ce qui s’y trouve, c’est que l’on y met. Réveillez-vous donc et… »

Sa voix se brisa sous l’émotion. Il versa quelques larmes puis sortit de la salle avec la démarche la plus droite et la plus digne que vous eussiez jamais vue.

Youssoupha K. avait voulu lui crier : « Vous n’êtes pas seul ; moi aussi je veux partir d’ici, ne plus jamais revenir. Mais il y a l’amour, monsieur ! L’amour ! Savez-vous ce que c’est ? »
Au moment où l’homme avait parlé, l’on entendait dans les rangs des ombres s’animant, un murmure, une rumeur qui ponctuait chaque phrase d’un « c’est vrai ! », « vrai de vrai !». Mais quand l’homme, ému, partit, l’on retomba très vite en cet état lamentable d’apathie, on oublia très vite son discours. On le traita d’insensé, d’absurde. Le peuple déteste toujours ses héros.

« Que gagne-t-il à s’énerver contre la forteresse ?, avait dit une voix au premier rang. Le voilà maintenant qui a compromis toutes ses chances.

-Il n’a pas perdu son honneur, lui au moins, répliqua à la voix une autre, qui semblait provenir de derrière Youssoupha K.

-L’honneur… L’honneur ! Vain mot qui mena aux pires tragédies de l’humanité.

-Et dont le manque mène aux pires tragédies humaines particulières, comme celles que nous vivons.

-Et pourquoi donc n’en faites-vous pas preuve, mon ami ? Levez-vous, jetez tout à la face de ces êtres et de cet édifice, puis partez, Hé !

-Je l’aurais volontiers fait s’il me restait quelque honneur. Hélas, j’ai tout vendu au malheur… Je n’ai rien à perdre, donc je me tais.

Youssoupha K. écouta distraitement. Il avait bien envie, aujourd’hui, de faire comme le vieux, de se révolter, de cracher au visage de ces bourreaux toute sa haine. Il ne voulait plus revenir dans cet édifice. Mais il n’avait pas le choix, il y avait l’amour, qui est le plus puissant des motifs, la cause de tous les sacrifices qu’il faisait, la source de toutes les vertus. Il jeta un regard sur les salles. Elles étaient obscures, et semblaient s’ouvrir sur un autre monde. Alignées, complètement semblables, elles ne comportaient pour tout mobilier qu’une chaise –Youssoupha K. le savait pour y être déjà rentré plusieurs fois- et étaient très étroites. L’on s’y sent compressé. Et  de l’autre côté d’une grille, devant la chaise, un bourreau doit s’occuper de votre cas. L’on doit attendre qu’il parle pour parler, ravaler sa honte et subir les manières condescendantes de son geôlier. Dans la salle, on doit accepter que l’on n’est rien. Rien du tout.

Le ballet des ombres continuait à la cadence des crachats tyranniques de l’œil. La forteresse, par quelque procédé magique, semblait se nourrir de l’anxiété et de la peur que dégageait l’assemblée de condamnés. Elle paraissait s’élargir, ce qui leur laissait une impression de vertige et de déréliction ; rétrécir, ce qui les oppressait ; s’enténébrer, ce qui les plongeait dans l’obscurité. Elle les tuait, les ressuscitait, les tuait de nouveau.  

« Numéro 2328, salle 2 ! ». La femme à côté de Youssoupha K. se leva en chancelant, et s’avança comme sans âme vers sa salle, qui se referma sur elle, l’engloutit en quelque sorte, comme un grand squale déchiquète le plongeur hésitant. A la voir, l’on ne pouvait douter que la forteresse la briserait encore plus.
Elle sortit cinq minutes plus tard, en larmes. Elle se traina plus qu’elle ne marcha vers le portail. Pour elle, comme pour tant d’autres, c’en était fini. Les plus courageux reviendront à l’assaut de cette imprenable citadelle briseuse d’âmes. Les autres abandonneraient.

 Youssoupha K. attendit. Son tour devrait bientôt arriver. Il baissa ses yeux et se concentra sur la voix. Elle vint bientôt : « Numéro 2334, salle 3 s’il vous plaît. »

« Ils ont rajouté s’il vous plaît, ce doit être un mauvais augure… » pensa Youssoupha K en se dirigeant vers le box 3.

Il entra. Une femme l’attendait déjà. Elle avait de grosses lunettes, un front haut, de petits yeux secs qui lui donnaient un air de vautour. Son menton fuyait. Elle était assez laide.

« Elle m’a bien l’air d’une cocue, cette malheureuse... ». Il salua et, sans attendre une réponse qui n’allait de toutes les manières pas arriver, s’assit et attendit qu’on lui parlât. Après deux minutes d’un grand silence, la femme, sans détacher son regard de la chose qu’elle lisait, lui parla :

« Monsieur Youssoupha Lamine K. ?

Sa voix était affreuse.

« Oui, c’est bien moi.

-Vous aviez rendez-vous ?

-Oui.

-C’est bien pour une demande de visa ?

-Oui, je viens récupérer mon passeport. Je devais avoir une réponse aujourd’hui.

-Je suis désolée, Monsieur K. mais la réponse n’est toujours pas arrivée. Il faudra revenir dans deux semaines. En attendant, je vais relancer le dossier.

-C’est que l’on m’avait déjà dit il y a deux semaines. Je crois d’ailleurs que c’était vous. Qu’est-ce qui ne va pas avec mon dossier ? Il me semble complet. Quel est le problème exactement ?

-Je ne sais pas. Ce n’est pas moi qui le gère.

-C’est à vous que je l’ai transmis, vous devez le suivre.

-Oui, je comprends, mais ce n’est pas de ma faute si nous sommes débordés. Revenez dans deux semaines. Votre dossier est peut-être complet, mais il y a beaucoup de choses à vérifier.

-Mais, madame, ceci est inadmissible… ! Dites-moi oui ou non, accordez-moi le visa ou non, mais au moins, ayez du respect pour moi ! Cela fera un mois dans deux semaines, un mois que je n’ai aucune nouvelle.  

-Ce n’est pas de ma faute Monsieur, je ne suis que guichetière… Je vais vous prier de sortir. »

Youssoupha K. considéra la femme. Durant ce bref échange, elle n’avait pas levé les yeux. Elle n’avait même pas daigné. Ses yeux, derrière ses lunettes, étaient restés fixés sur un dossier. Youssoupha K. n’était rien pour elle. Rien, même pas un chien. C’était juste une inexistence, c’est-à-dire une ombre de plus, qu’il fallait torturer, dont il fallait briser l’espoir, qu’elle devait empêcher à tout prix de mettre les pieds dans son pays. Son pays ne voulait plus d’eux. Il ne le disait pas ouvertement, mais toutes ses actions, toutes ses mesures, le montraient. Il en est arrivé à mettre tous les immigrés ou ceux qui voulaient l’être dans un même sac : celui de la paresse, de la médiocrité, de la violence, de la bêtise, du vol, de l’opportunisme, de l’indiscipline. Pour cette dame, l’homme qui était devant elle n’était pas différent. Elle ne l’avait même pas regardé. A quoi bon ? Youssoupha K. se leva de sa chaise mais, au lieu de sortir, s’approcha du grillage qui la séparait de son interlocutrice. Celle-ci ne s’intéressait toujours pas à lui. C’est en tout cas ce qu’elle feignait. Youssoupha K. voyait bien qu’elle avait peur. Oui, elle avait peur de lui, comme son pays avait peur d’eux. Youssoupha K., cependant, ne fut pas assez bête pour rentrer dans une logique de victimisation, à laquelle ses compatriotes étaient si enclins. Il était allé là-bas, dans ce pays. C’est là qu’il avait fait ses études. Il avait obtenu sa maîtrise en droit dans la plus prestigieuse université de ce pays, qu’il aimait beaucoup pour sa langue magnifique, sa culture, son histoire. Puis il était revenu. Mais pendant son séjour là-bas, il avait vu. Il avait vu que ses frères n’avaient pas toujours le comportement le plus louable. Ils n’étaient pas exempts de tout reproche. Cela était une vérité. Mais il était vrai aussi, que l’on se trompait souvent de solution en stigmatisant. L’on se trompait même de combat. L’on combattait des hommes, alors que c’était un préjugé, une propension dangereuse à la création de types dans la psyché collective qu’il fallait détruire. De là, de cette incompréhension, naissent la peur, la défiance, puis, fatalement, les haines mutuelles, qui sont d’autant plus dangereuses qu’on ne les dit pas.

Youssoupha K. ne demandait pas à aller finir sa vie là-bas. Il ne voulait qu’un visa pour un court séjour. Mais on rechignait à le lui donner. On le faisait languir. Et en fin de compte, ils refuseraient peut-être. Sûrement.

« J’aimerais que vous me regardiez dans les yeux quand je vous parle, madame. Je ne suis pas un chien.

La femme leva des yeux apeurés vers lui, en plissant les lèvres. Il reprit :

« Savez-vous pourquoi je veux voyager, Madame ?

-Je n’en ai aucune idée. Mais encore une fois, je vous le répète, je ne suis que secrétaire. Tout cela ne dépend pas de moi.  Je ne sais pourquoi vous voulez y aller, et ne veux le savoir. Maintenant, Monsieur K., sortez ou j’appelle la sécurité. Il y en a des centaines comme vous qui attendent. Vous reviendrez dans quinze jours.
Youssoupha K. resta là de longues secondes. La femme la regardait dans l’attitude du maître qui a donné un ordre et qui attend que l’esclave exécute sous peine de punition. « Cela ne dépend pas de moi… » Cela ne dépend jamais de personne, ici. De qui cela dépendait-il alors ? De l’administration, disait-on. Mais qu’était-ce ? Qui sait exactement ce qu’est l’administration ? 

L’homme, en ce moment, avait pitié de cette femme qui ne ressentait pour ceux qui n’étaient pas comme elle que mépris. « Des centaines comme vous… » Cela voulait dire des centaines d’emmerdeurs. Elle était le symbole même de son pays qui, s’il continuait ainsi, déclinerait fatalement, lui qui a pourtant été l’un des phares du monde. D’un côté, ce pays disait être ouvert. Cela a pu être vrai, un temps. Aujourd’hui, il était permis d’en douter. Ils ne veulent plus de personne, mais ne le disent pas franchement. Et l’on renvoyait le problème. On trompait sa gêne par le silence et par le rejet. C’était un atermoiement indigne d’une si grande nation. Cette attitude n’était qu’un symptôme d’un mal plus grand encore, plus profond, le renfermement, dont les racines, depuis quelques années, sont en train de  s’enraciner dans l’âme même de ce pays, dans ses convictions, dans ses valeurs que, sinon il est en train de perdre, au moins qu’il est en train de travestir, ce qui est peut-être autrement plus dangereux.

« Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. »

« Deux agents de la sécurité, salle 3, s’il vous plaît.

Youssoupha K., sans se préoccuper aucunement des deux gorilles, des compatriotes, qui accoururent pour le déguerpir, se retourna et sortit. Dans la salle d’attente, la masse compacte des ombres avait grossi. D’autres étaient arrivées. On le regarda. Il ne regarda personne et sortit. Quand il fut à l’extérieur de la forteresse, le soleil lui tomba sur les épaules comme une pluie fraîche sur une terre craquelée. La mer, qui n’était pas loin, charia un vent frais et pur, dont Youssoupha s’emplit les poumons. Il se sentait libre, et préférait cet enfer-ci, où il jouissait au moins de son humanité, à celui qu’il venait de quitter, où elle lui était enlevée, volée.
Devant la forteresse, des centaines de personnes étaient là, massées sous le soleil, suant, avec dans les yeux cette même expression, où l’espoir se mêlait à la fatigue, où la foi fleurait bon l’opportunisme. Certains, excédés, pestaient contre la forteresse, contre le monde. D’autres, résignés, se taisaient et regardaient fixement la porte, comme si cela suffirait à l’ouvrir par miracle. L’œil exercé de Youssoupha K. put voir à travers chemises, boubous, pagnes, robes, costumes et camisoles, çà et là, des gris-gris, des amulettes. Certains s’étaient lavés dans des mixtures magiques, d’autres avaient ingurgité des litres de décoctions miraculeuses pour qu’on leur accordât un visa. Devant la forteresse, la mystique remplaçait Dieu chez certains. Youssoupha K. rajouta une nouvelle réflexion à son bréviaire des vérités cyniques: « Finalement, l’on est même animiste avant d’y entrer. » Mais la bâtisse, elle, semblait ignorer tout cela, et prenait quelque plaisir à se dresser, immuable, puissante.
Il sourit et s’en alla, laissant l’ambassade de … à son hermétisme. Il était  douze heures.

Quinze jours plus tard, comme prévu, on refusa le visa à Youssoupha K. On ne lui donna aucune justification qui pût expliquer ce non. « Les raisons du refus sont confidentielles, Monsieur. L’ambassade n’a pas à s’expliquer à ce sujet ». C’est ce que la guichetière lui avait dit en lui tendant son passeport, avec un visage rayonnant d’une jubilation à peine masquée.

Youssoupha K. prit son passeport, traita la dame de « cocue idiote », partit.

Et une semaine après ce refus, sa sœur l’appela: leur maman, qui était allée là-bas se soigner depuis trois années, et que l’envie de la revoir quelques jours avait poussé Youssoupha K. à demander ce visa, était morte subitement, en murmurant le nom de son fils.     
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Sonnet à ma Déesse.

11 Mai 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

Un soir qu’un éclat blanc chu de quelque haut astre

Fugace trait de lumière comme météorique

Illumina l’Attique et ses colonnes doriques

Un dieu laid fit pour Elle le nouveau Pilastre.

 

Ténébreuse Majesté qui sous d’immenses portiques

Sculpta deux ailes siennes : Science et Désastre,

Aux vains beaux Mortels sur cette terre sans cadastre

La pourchassant toujours, elle dit non- ascétique.

 

Amphore de volupté et de fracas mêlés,

Déesse, tu portes aux yeux d’olympiques charmes

Qu’altèrent à peine les flots cristallins de tes larmes

 

D’amour versées- Tes cheveux aux vents démêlés.

Athéna ! Athéna ! Vierge aux dieux Phantasme !

Ah ! Un baiser ! Sinon je meurs d’amoureux spasmes.

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Le Forcené.

4 Mai 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

Il fut une fois un forçat furieux qui,

Défiant ce firmament flétri mais frondeur,

Fit sa méfiance se fondre en un esclaffement fin

Qui fusa et se fracassa fort comme frêle faïence fendue

Face à l’Infini fait alors comme un fief s’effritant.

 

Fieffé fourbe effréné frénétique

Fis-je,

Que ce fou frappant  franc à la face

Cette foi fienteuse dans un futur par ses fers fermé,

Mais enfin fessé. 

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Le Condamné.

26 Mars 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

Au sommet du Caucase, il n’y avait rien.

Le silence absolu régnait. Le chaos et l’infini y étaient alliés. Tout le désordre du Monde naissait là. En ce lieu maudit, exclu de l’univers, oublié des dieux, hors du temps et de l’espace, le soleil ne se levait plus. Il s’était réfugié vers d’autres cieux, plus amènes, mais si éloignés de cette place, que sa lumière, tant bien que mal, y parvenait, mais diffuse, triste, sombre, morne, affadie ; inondant d’un pâle éclat cette terre desséchée, morte, nue, aussi blanche que la mort, aussi noire qu’une nuit éternelle.

Au sommet du Caucase, il n’y avait rien.

Il y avait seulement une ombre. Un supplicié. Une solitude.

Il y avait un rapace.

Il y avait une montagne minérale.

Il y avait des fers.

Il y avait un foie incessamment déchiqueté, et qui repoussait incessamment.

Et puis c’était tout.

Depuis longtemps, l’ombre s’était tue. Ses cris s’étaient fatalement perdus aux confins de cette immensité déserte. Ici, il l’avait compris, crier ne servait à rien : on ne souffre jamais mieux que lorsque l’on est seul. Et silencieux. Il avait décidé de participer à l’intelligence sordide de l’endroit. Il s’était tu. Le rapace dévorait, encore, toujours. Son orgueil l’avait contraint à ne plus déchirer le ciel de ses plaintes : il ne voulait plus donner à ces bourreaux ce plaisir là. Il avait déjà bu toute sa honte. Et au-delà de la honte, il ne restait que l’orgueil. Au-delà de l’orgueil, c’était le rien.  Il n’irait jamais jusque là.

En attendant que son foie repousse, en attendant que le rapace revienne, entre deux morts, le supplicié jeta un regard sans expression vers la terre et vers les hommes.

Que voyait-il ?

La Rage.

Le Bouillonnement.

La Guerre.

Le Sang.

Le Bruit.

La Fureur.

La Misère.

La Mort.

Le Mal.

Il détourna son regard. Ces êtres étaient faibles. Ils étaient méchants et ingrats. C’est à cause d’eux qu’il était là. C’est pour eux qu’il était  là. Il y a longtemps, envers et contre tous, il avait choisi son parti : le leur, celui des hommes. On l’a blâmé, on l’a conduit là. De ce promontoire infernal, du haut de cet échafaud où l’on ne mourrait jamais, mais où toute vie était inversement impossible, il payait doublement sa faute. Ses tortionnaires avaient assez de génie pour cela. La torture physique ne suffisait pas. Il fallait autre chose, pour que la géhenne fût entière. On ne chercha pas loin. On lui offrit une image de la condition humaine. Cela devait bien suffire.

On lui montra ce qu’il était advenu des hommes. On voulut lui faire comprendre que son sacrifice avait été inutile, qu’il n’avait mené à rien d’autre qu’à sa punition, que les hommes étaient misérables et vains. Tout cela était sans doute vrai. Et le supplicié le savait. De temps à autre, un rire méphistophélique retentissait d’on ne sait où. On se moquait de lui. 

Le rapace dévorait. Encore. Toujours.

Au sommet du Caucase, il n’y avait rien.

Il y avait pourtant une petite lumière. Un supplicié. Une solitude. Un homme-dieu. Une générosité. Un courage.

La tête appuyée contre sa montagne, souffrant mille morts, le martyr éternel était cependant heureux. En enfer, il avait le paradis dans le cœur. Mais cela, personne ne le savait. Personne n’était capable de le savoir : ni ses bourreaux, ni les hommes.

Il jeta encore une fois un regard vers la terre et vers les hommes. Qu’y vit-il, cette fois-ci ? 

 La Rage.

Le Bouillonnement.

La Guerre.

Le Sang.

Le Bruit.

La Fureur.

La Misère.

La Mort.

Le Mal.

Mais l’Amour.

Mais le Courage.

Mais le Soleil.

Mais l’Espoir.

Lui seul voyait tout cela. Et secrètement, il riait. Il était heureux. Son sacrifice avait bien servi à quelque chose. A partir de là, il ne regrettait rien. Et si c’était à refaire, il recommencerait sans hésiter. Ces hommes sont faibles, ingrats, vains, prétentieux, méchants. Certes. Mais ces hommes, il les chérissait pour cela. Il les portait dans son cœur, les enveloppait de sa bienveillance. Leur faiblesse les rendait supérieurs à tout.

Ces hommes là étaient capables de désespérer. C’est une force. Ces hommes là étaient capables de perdre courage. C’est une force. Ils se battent à la puissance de leurs bras et à la sueur de leur front. Ils sont capables de connaître. C’est une force.

Du haut de l’Olympe, se délectant de nectar et d’ambroisie, les Parfaits riaient. Ils ne désespéraient pas. Chez eux, le désespoir n’avait aucun sens. Ils savaient tout, et riaient de l’inculture de ces êtres méprisables. Qu’est-ce qui pourrait les tenter dans leur condition ? Rien qu’ils ne sachent ou ne puissent déjà. Alors, ils se gaussaient des hommes. Et alors, Ils se gaussaient du supplicié.

Celui-ci les entendait rire. Il ne les condamnait pas. Leur condition leur permettait de rire et de se moquer. Mais il avait compris quelque chose de fondamental, la seule chose que ces dieux ne comprendraient jamais. Il contempla une dernière fois les hommes, sourit, puis leva la tête, prêt à souffrir pour qu’ils vivent. Au loin, l’aigle revenait inlassablement vers le foie offert, battant de ses larges ailes l’air sec et chaud de cet enfer sans fin.

Voyant fondre sur lui cet animal au bec rougi par sa propre chair et par son propre sang, le supplicié, pour la première fois depuis qu’il était là, éclata d’un rire qui couvrit tout le reste.

L’oiseau dévorait. Le supplicié riait. Il avait gagné, il avait toujours gagné, et il gagnerait toujours.

Au rire cynique qui s’était évanoui, le torturé cria, avec force, mais sans haine :

« Sur une Terre d’Hommes, il ne sert à rien d’être un dieu! »

Puis le silence revint. Le chaos régna. Le désordre fut. Et le supplicié se tut de nouveau. Jamais plus, il ne parlerait. Jamais plus, il ne regarderait vers les hommes.

Au sommet du Caucase, il n’y avait rien.

Il y avait juste un héros, le plus généreux d’entre tous, qui fut un jour puni pour avoir chéri les Hommes. Il paraît qu’il se nommait Prométhée. 

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Inhumaines délectations.

29 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

**Un étudiant et une vieille femme vivaient côte à côte. L’étudiant habitait une petite chambre. La femme habitait la rue, sous la fenêtre de l’étudiant. 

L’étudiant, depuis lors, a déménagé. L’ayant « remplacé » dans cette chambre, j’ai trouvé ce texte en rangeant mon nouveau chez moi. Je crois qu’il a été écrit par l’étudiant. Je n’ai rien modifié.

    

     « Elle dépérit sous ma fenêtre. Quelquefois, lorsqu’elle bouge dans son sommeil, des relents d’alcool et de cigarette, mêlés à pestilentielles exhalaisons de chair en putréfaction me sautent à la gorge, et me plongent dans une nausée que seuls un effort psychique surhumain, ainsi que un ou deux cachets d’aspirine parviennent à dissiper. Elle a certainement une plaie, une de plus, où viendront se repaître de grasses mouches noires et velues.  Son visage hideux et déformé par mille et une boursoufflures, sa bouche édentée, son nez écrasé, son crâne où le cheveu s’est fait rare, découragent toute velléité de lui lancer un regard, fut-il celui de l’hypocrite émotion. Toute pitié s’efface devant la laideur humaine. Elle est vilaine, crasseuse, repoussante, dégueulasse. Je l’ai entendue, ce soir, produire des bruits incongrus. Elle a la diarrhée, sa septième du mois. Elle n’avait pas dû se rendre compte que le poisson que lui avait jeté le voisin était encore pourri. Un jour, elle mourra en geignant. Je serais alors le seul à l’entendre rendre l’âme dans un long râle. Je ne réagirais alors pas. C’est ainsi.

     Cette femme n’a ni nom ni âge, ni dignité ni âme. C’est un détritus humain. Toute son existence se résume à sa condition et sa vie, semble-t-il, n’a aucun sens. Elle n’a pas d’identité, elle la mendie perpétuellement. En vain. Pour la plupart, elle n’existe que pour manger les restes périmés du réfrigérateur. Voilà le triste rôle auquel se résume son être. Pour moi, elle est la pauvre, l’infortunée, celle qui dérange par sa présence, son odeur, son regard. Je lui donne une identité. La singularité de notre relation s’est construite au-delà du simple voisinage. Les  autres ne la regardent pas, c’est à peine s’ils prennent conscience du fait qu’elle soit là. Moi, je la regarde chaque jour. Chez eux, elle inspire la plus superbe indifférence ; chez moi, le plus profond mépris. J’estime franchement être meilleur que tous ces êtres qui ne sentent pas la présence de la misérable. Ils sont des monstres. J’ai au moins le mérite-oui, le mérite- de la mépriser et de lui cracher dessus. C’est méchant, certes, et je le reconnais. Mais c’est humain. Les autres n’ont pas de cœur ; moi, j’en ai un. Que quelqu’un me soutienne le contraire ! L’indifférence n’est pas humaine. Je suis meilleur qu’eux. Autrement, ce monde est absurde.

     Nous avons un point en commun : nous sommes tous deux, d’une certaine façon, dans une zone de périphérie. Elle, a été chassée de l’empire des hommes. Moi, souvent, je ne les supporte plus. La solitude qui nous est commune se matérialise sous la forme de lugubres et terribles commerces dont nous sommes à la fois les acteurs et les pitoyables spectateurs. Elle souffre, elle pleure, elle pète, elle grelotte, elle gémit. Moi, je ne fais rien, à part la mépriser, grogner et m’agacer. Voilà la charité humaine dans toute sa grandeur. Et la nuit, ce théâtre où se joue la tragédie de l’humanité continue : noire, dramatique, froide, épouvantablement calme. La vieille continuera à m’appeler. Je persisterai à lui répondre à ma façon. L’on prolongera cette dialectique jusqu’à l’aube. Dialogues de solitaires, dialogues d’exclus, dialogues sourds, humaines et petites relations. C’est ainsi.

     Je méprise cette femme. Cela ne veut pas dire que je ne l’aime pas. Au contraire. Je l’aime parce que je la méprise. Elle est l’Autre, « l’œil qui regarde Caïn ». Elle est celle qui m’effraie, car symbolisant d’une part la misère, mais symbolisant aussi, d’autre part, une splendeur cachée. Cette splendeur, c’est celle qu’imprime toute pauvreté dans l’âme, c’est cette abnégation et cette humilité qui habitent tous les infortunés, qui leur insufflent l’énergie pour se lever chaque matin, afin d’aller à la recherche de la pitance journalière. A trop vivre dans la misère, on s’y habitue. Mieux, on l’apprivoise. Elle devient l’instrument d’une certaine libération. C’est finalement peut-être cela, que le sens de sa vie, à cette femme. « Il faut imaginer Sisyphe heureux », disait Camus. J’ai enfin compris ce que cela signifie. Moi, j’imagine cette miséreuse heureuse. Je l’admire. Mais elle ne doit jamais le savoir, sinon le charme serait rompu. Il faut que je continue à la mépriser : c’est la condition de notre survie. Car je suis certain qu’elle aussi me regarde de haut. Je dois, au pire, lui sembler imbécile, artificiel, idiot ; au mieux, lui être complètement indifférent. Dans les deux cas, tant mieux. Entre cette oubliée et moi, l’humanité naît au détour d’une non-humanité provoquée.  

Il n’y a ici qu’une chose à espérer : rencontrer un malheureux. Ou comprendre. Quoi ? Tout, parbleu ! Demain, j’irai partager mon repas avec elle. »

 

*** Voilà. Le texte s’arrête là. Je ne sais ce que vous en penserez. En tout cas, j’occupe maintenant la chambre de l’étudiant. La vieille est toujours là, sous la fenêtre.

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La Rencontre et le Souvenir.

24 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

     Un soir de rude froid que je revenais presque ivre d’une soirée que j’avais préféré quitter tôt, de peur de faire scandale, déambulant telle une hallucination à travers les ruelles sombres et remplies de solitudes de Santi-Souli, cette ville que j’aime parce qu’elle pue le vice et sue la débauche, j’ai été abordé par une prostituée travailleuse du sexe qui me sembla très jeune et inexpérimentée, au vu de la timidité qui guida ses pas mal-assurés vers le buisson de fleurs à hauteur duquel je m’étais arrêté, et sur lequel je projetais, avec cette espèce de rage stupide qui remplit un homme au moment de se soulager d’un besoin pressant, de pisser puissamment. Ce qui finit de me convaincre qu’elle était nouvelle dans le milieu, c’est qu’elle eut la pudeur d’attendre que je finisse ma peu glorieuse besogne pour se m’interpeler franchement. Une ancienne aurait sauté sur l’occasion. Elle était très jeune : je le vis quand elle approcha, presque apeurée. Vingt ans, peut-être vingt et un. Pas plus. Elle parla, d’une voix fluette et légère, mais que le froid, ou la peur, je ne le savais, rendait chevrotante :

-Tu m’accompagnes, chéri ? Je te tiendrai au chaud. Je t’emmènerai au loin, là-bas, d’où l’on ne revient pas, sinon pour vouloir y remettre les pieds le plus vite possible.

     C’était une nouvelle, j’en étais maintenant certain. La demande était trop poétique. Une vraie fille de joie, une expérimentée, de celles-là qui vous mangent cru, m’aurait apostrophé, les mains sur les hanches, dans une attitude de défi,  avec cette langue affreuse de lupanar, assortie d’allusions terribles, que ma pudeur, parce que j’en ai, m’interdis de rapporter.

     Je la regardai un temps sans rien dire. Elle ne disait mot non plus, semblant attendre. Trente longues secondes s’égrenèrent. Elle réagit :

-Monsieur ?

     Que de respect pour un homme saoul, et qui va probablement vous salir ! L’alcool me monta d’un coup à la tête, et je ne la vis plus. C’est à ce moment que je me souvins. Sa voix m’avait fait l’effet d’une madeleine mélangée à du thé. A cet instant, je fus Proust, mais un Proust ivre comme un bateau. Oui, Rimbaud aussi m’est revenu.

     J’ai aimé une putain autrefois. Comment s’appelait-elle ? Que vous importe ? Quel âge avait-elle ? Dites-moi le vôtre d’abord. Etait-elle belle ? Cela n’existe que dans l’esprit. Appelez-la la putain. Elle m’était l’éternité, et dans mon esprit, elle était belle.  Elle n’avait pas d’âge. Prenez la beauté sauvage d’une fille de vingt-cinq ans, ajoutez-y la grâce, le raffinement d’une femme de cinquante printemps, et vous l’aurez sous vos yeux. Je ne peux rien dire de plus.

     Je devais avoir une vingtaine d’années à l’époque. A l’évidence, elle était plus âgée que moi. Elle fut une tutrice. Elle fit mon éducation. Sexuelle, naturellement. Tous les deux jours, je venais la voir, et elle  m’apprenait  à prendre du plaisir et à en donner. Bon professeur, elle me servit d’exemple et de partenaire. Bon élève, j’appris vite, et bien. Surtout bien. Je devins vite, par la nature des choses, ce qu’elles appelaient un étalon rouge, résistant, endurant, infatigable, performant autant dans la vitesse que dans le fond. Au début, tout cela fut strictement professionnel, du moins pour elle : elle gagnait de l’argent à faire strictement son métier, et rien d’autre. Moi, je crus que j’étais différent, je crus qu’elle m’avait pris sous sa cuisse son aile, et que j’étais un privilégié. C’était faux, mais je ne le savais pas. Les putains sont le mystère personnellement ; elle, l’était plus que les autres.

     Je ne sentis pas quand je tombai amoureux d’elle.

     Il me semble que ce fut une nuit particulièrement mémorable, au cours de laquelle, galvanisé par ce je ne sais quoi de fierté, je lui fis lâcher un souffle ; non, un cri ; non un râle, pour la première fois que nous nous fréquentions, c’est-à-dire depuis trois mois. Je n’en suis pas sûr, mais quand elle ferma les yeux et se raidit, plantant ses ongles dans ma chair, mon cœur battit à se rompre. Je fus au moins certain à ce moment là que je l’aimais.

     Mais hélas, mon éducation se termina bien trop vite. Elle n’avait plus rien à m’apprendre. Je maîtrisai tout, l’élève était en passe de dépasser la maîtresse. Lors de nos derniers ébats, elle criait sans retenue. Elle souriait, bavait. Elle me serrait. De plus en plus fort. Jusqu’au paroxysme ! Moi, j’étais de plus en plus amoureux. J’étais entre le plafond de l’amour qui s’effondrait sur ma tête et le plancher du plaisir sensuel qui se dérobait sous mes pieds. En elle, s’incarnait à la fois, et la maîtresse et la sœur, et la confidente et l’amie, et la putain et l’amour. Mais hélas, trois fois hélas, l’on ne tombe pas amoureux d’une putain impunément !

     Un jour, sans explication, alors que j’entrai dans sa loge, elle me dit d’une voix blanche :

-Ceci est notre dernière fois. Après, ne reviens jamais plus. Je ne veux plus te voir.

     Sa voix n’admettait aucune réplique.

     Vous pensez bien que je fus médiocre ce soir là. L’étalon rouge devint pâle. Je pleurais. Ma dernière nuit avec cette femme fut ma première peine de cœur. L’on ne tombe pas amoureuse d’une putain ! Ces femmes là ne sont pas des femmes ; elles sont beaucoup plus !

    Je revins plusieurs fois, évidemment. Elle m’ignora et m’éconduisit toujours. Je finis par abandonner sans pour autant l’oublier.

     Quelques jours plus tard, je reçus une lettre. Sur un papier jauni, mais de grande qualité, une écriture raffinée et élégante, penchée et espacée, avait couché ces quelques mots à l’encre noire:

« Je ne pouvais t’aimer. Tu le sais : une prostituée n’aime pas, sinon elle est morte. Je ne veux pas mourir maintenant. Il me reste trop de choses à faire vivre. Vous qui osez la mort, aimez ! Tu pourras revenir, mais ne me regarde plus jamais avec tes yeux remplis de cœur et d’amour. Efforce-toi  juste de faire ce qui t’amène à moi : le sexe. Tout le reste est faux. Je suis sur terre pour ça. Je ne suis pas un ange. Je ne suis pas le Diable. Je suis une putain. Et vous, toi et les autres, des clients. Qui est le plus blâmable ? Ce qui me lie à vous, c’est ce que nous avons entre les jambes. Rien de plus, rien de moins. Tu excuseras la crudité de mes mots. Tout le monde n’est pas poète. Au revoir

     Ce mot était magnifique. Bien évidemment, je ne l’en admirai que plus, mais je n’y suis jamais retourné. Je sais qu’au fond, je dois toujours l’aimer. Si j’y étais allé, je l’aurais regardé avec mon cœur. Je n’ai pas voulu lui faire ce mal là. Elle fut mon premier amour. Qu’est-elle devenue ? Elle est toujours une putain. Mais elle a vieilli. Je l’ai croisée il y a peu de temps. Elle ne m’a pas reconnu.

-Monsieur ?

     L’alcool commençait à faire des ravages. Je concentrai le maximum de lucidité qui me restait, et répondit à la fille, dont la voix, cela m’apparaissait clairement maintenant, était la même que celle de la femme que j’ai aimée, ce qui a occasionné cette réminiscence :

-Pas ce soir, chérie. Pas ce soir. Je réserve pour demain. Ce soir, je suis une bête. Demain, je serai un client. On m’a dit un jour que c’est ce qu’il fallait faire avec vous. Sartre a écrit La Putain respectueuse ; que quelqu’un s’inspire de moi pour écrire Le Client respectueux. La réservation est faite, petite. Vas.

     Je lui glissai un billet de 10.000 francs et, sans un regard vers elle, continuai mon chemin en titubant. Le prochain buisson que je rencontrerai allait regretter d’avoir poussé.

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Honorable échec que la poésie!

15 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

    L’Evangile de Jean a raison. Immanquablement. « Au commencement, était le Verbe. » Oui, mais ensuite ? Que fait-il des hommes ? Qu’advient-il d’eux ? Entre lui et les hommes,  il y a le silence. L’échec. Le Verbe est éternel, mais point encore humain. Les hommes n'ont que le mot, qui atteint vite ses limites. Devant l’impossibilité à se confronter pleinement au monde, devant l’impossibilité de le dire, il y a une solution : parler en peintre impressionniste, c’est-à-dire par touches fugitives, et pas d’un seul trait. Il faut se taire un peu. Ou sinon, on meurt en croyant dire, alors qu’en réalité, on n’a fait que parler. Il faut, comme Rimbaud, être « maître du silence. »

     Je tiens la poésie comme étant le fer de ce que je pourrais appeler la lance des possibilités du langage humain ; elle est la pointe, enduite de poison, celle qui, le plus, le mieux, peut transpercer les signes. Elle incarne, je crois, le point le plus proche de l’expression absolue, le genre sous lequel les mots sont chargés de tout leur sens, pour être capable de tout dire. Car, dans mon grand idéalisme, je ne crois ni à l’indicible ni à l’ineffable. Tout, sur cette terre, devrait pouvoir être dit. Il suffit de trouver la façon la plus juste. Je crois que silence, qui n’est pas l’ineffable ou l’indicible, mais une forme autre de langage, est une solution. Les écrivains en général, les poètes en particulier, sont des lutteurs. Ils se battent avec les mots, parfois contre les mots, pour que le silence parle.

     Hélas, l’inconvénient est qu’ils perdent souvent. Toujours. De toute façon, on ne peut que perdre.

    Toute pure création poétique est tragique. Le « dire » (plutôt que l’expression) du réel, du surréel, de l’irréel, des sentiments, ou de tout autre objet se heurte souvent à la finitude du mot et à la faiblesse des sens.

     Parler sans arriver à dire est un supplice. Mais il faut choisir : entre le supplice et le suicide, entre la tension permanente et le silence éternel ; entre la lassante sublimation et la fatale création.  Personnellement, je suis pour la mort.

     Rimbaud aussi. Il abandonna son projet littéraire à vingt ans. A la fleur de l’âge, ce génie précoce tira sa révérence après une œuvre aussi brève qu’éblouissante. Il préféra abandonner la poésie pour aller vendre des armes en Abyssinie (actuel nord de l'Ethiopie). A peine sorti de l’adolescence, il avait peut-être compris. Il avait compris la finitude du langage devant l’immensité de la création. L’échec était inévitable. La résistance, peut-être inutile. Il ne pouvait continuer. Ceci, je pense, le mena à refuser le combat de la littérature, traitant ensuite ses anciens écrits de « raclures ». Fuite impardonnable ou géniale lucidité?

     Tous les poètes meurent tristement de n’avoir pas réussi à écrire un seul vers beau et juste. « L’étude du beau est un duel où l’artiste crie de frayeur avant d’être vaincu », disait Baudelaire dans le Confiteor de l’artiste (Spleen de Paris.) Elle est recherche, et à la fois poison. Là est toute son ambiguïté. Là réside aussi son charme, m’a-t-on dit.

   « Au commencement, était le Verbe ». A la fin, sera toujours le Verbe, donc Dieu. Mais l’Homme? Le poète ? Ils s’abîment dans une obscurité qu’ils ont paradoxalement désirée. En fin de compte c’est peut-être même cela, la condition de l’écriture : ne rien voir, et chercher la lumière toujours. Mais il reste que tout langage me paraît être une finitude. Malheureusement. Mais, ô paradoxe, c’est cette finitude qui porte le langage et le pousse à se dépasser. Il reste également que je ne serai jamais poète. Heureusement. Au-delà de ma difficulté irréversible à écrire des vers, c’est surtout que poète, c’est trop dangereux, trop barbare. Il y a d’autres façons de mourir, plus douces. 

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Ce matin, dès l'Aube...

29 Décembre 2010 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Déjections littéraires.

     Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit. Je l'ai passée à essayer d'écrire quelque chose qui soit potable. En vain. Qui a dit que la nuit portait conseil? Finalement, pour me sauver, il a fallu que l'aube arrivât. L'aube, l'aurore, le petit matin... On l'appelle comme l'on veut. Il reste que c'est quelque chose. Cela vaut le détour, et je ne regrette pas cette nuit blanche. J'ai ouvert ma fenêtre, et je me suis assis devant elle. Le vent frais du petit matin, ma vue sur Compiègne émergeant des langueurs nocturnes et, évidemment, le café serré que je sirotais alors ont fait le reste. Même les ronflements ignobles de mes deux camarades de promo n'ont pas réussi me tirer de mon saisissement. 

     L’efflorescence d’une aube nouvelle est l’un des plus sublimes spectacles qu’il m’ait été donné l’occasion de d’observer. Et plus même qu’une simple observation, c’est bien d’une contemplation qu’il s’agit ici : l’on se perd dans l’objet contemplé, on se dilue en lui, on le sent autrement, on en épouse parfaitement les formes, on en devine les principes à travers un mode de connaissance hautement plus sacral. Sentir l’objet, ne plus seulement le voir ; faire corps avec lui, ne plus uniquement le souhaiter ; naître avec lui, ne plus simplement subir son événement : voilà l’extase.

     L’aurore est l’instant où l’intelligence est parfaite. La lune, après avoir irradié ce coin d’univers de son paisible éclat, s’en va trôner ailleurs, emportant à sa suite son étincelant cortège d’étoiles et de rêves. Au même instant, le soleil, sans être là, annonce son règne en laissant poindre quelques rayons dissimulés sous une fine nappe de brume et de nuages. Le bleu azur du ciel, que les souvenirs de la nuit s’estompant teignent encore d’un léger éclat de lapis-lazulis, se précise, nonchalant, à la limite de l’horizon, ou encore remonte de la vallée de l'Oise, seuls endroits que les fins nuages du matin semblent, par une sorte de respect pour leur beauté, ne pas recouvrir. Un astre se meurt, un autre naît, et avec lui, s’éveille le monde. Un moment, la nuit, s’en va. Un autre, le jour, advient. Entre eux, un instant hors du temps : l’aube. Car elle n’est plus simplement une transition, mais bien un rêve, une identité, un silence. Heureux soient ceux qui ont eu le privilège de la vivre.  La communion entre les créatures du monde n’a de chance d’exister qu’à ce moment précis, lorsque la difficulté à émerger de la torpeur ou de la fatigue livre les êtres à une symbiose aussi naturelle que nécessaire, se situant par-delà toute tentative de la saisir ou de la disloquer. C’est l’instant de l’osmose intégrale, où toutes les énergies latentes, celle des océans, celle des cieux, celle de la terre, celle des hommes, et toutes ces autres forces cachées de l’univers, inconnues, invisibles, insaisissables,  se regroupent, se correspondent, se répondent et se mélangent, avant d’éclater et d’inonder  le monde dans une joyeuse ondée de luminescences éparses. L’intelligence du monde se voit à son ordre naturel. Cet ordre, jailli puissamment de l’adjonction des éléments, ne se distingue qu’à l’aube. Il est l’aube.

     Le Fiat lux ne trouve jamais aussi bien sa signification qu’à l’orée du jour. Cet instant, en effet, est étonnamment propice à l’inspiration, et à la Création. Le silence. La paix. La lumière douce. Avant de le plonger dans les turpitudes de l’existence, Dieu accorde à l’Homme un moment de paix, d’ataraxie, de recueillement. Mais ce dernier, pressé, occupé, troublé, regarde d’un œil éloigné la magie de ces quelques bouts d’éternité, et se plonge sans rêves dans l’amer océan de ses malheurs et de ses petites jouissances.

    La nuit peut être belle. Une journée de printemps peut être belle. La vie même peut être belle (rarement, je vous l'accorde). L'aube, jamais. Car elle est toujours supérieure à la beauté. Et par-delà la beauté, il y a le sublime. "Sub limen": au-delà des limites. Kant même l'a dit.  

     Je compare l’aube à ces gracieuses femmes, lumières célestes, femmes légères aux yeux félins, dont l’éclat énigmatique est dégagé par le tracé discret d’un crayon noir sur le contour des paupières ; ces femmes dont la beauté est d’autant plus soulignée qu’elle est enveloppée dans un écrin de pudeur et d’innocence ; ces femmes aux corps aussi splendides qu’intouchables, qui incarnent la beauté dans tout ce qu’elle a de mystérieux et d’attrayant, ces femmes divines, que la seule contemplation de leurs mouvements suffit à vous remplir d’un ravissement pur. L’aube produit le même effet. Mais surtout, comme avec les femmes, ne cherchez pas à la toucher, à la comprendre : contentez-vous juste de savourer les plaisirs qu’elle vous procure. Perdez-vous dans la rêverie, mais n’allez point au-delà : vous la souilleriez. Le sublime de toute chose provient de la dimension d’inconnue qu’elle recèle. L’intellection salit, elle enlève la sacralité de l’entier ou, du moins la réduit. Gardez-vous donc de connaître.  Sentez. L’aube est une lucarne sur le paradis. Que l’on n’ouvre jamais. Hélas. 

 

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