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Pour une tradition de la modernité.

21 Août 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #De l'Afrique...

Je persiste à croire qu’Amadou Hampâté Bâ, que j’adore du reste –L’étrange destin de Wangrin, ce conte philosophique, fut parmi mes lectures de jeunesse l’une des plus prenantes-, a rendu un très mauvais service à l’Afrique en disant ceci : « Apprenez, honorable sénateur, que dans mon pays, à chaque fois qu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui a brûlé ». C’est cela, la citation originelle exacte, ou presque. Vous pouvez aller la lire ici, et voir dans quel contexte précis et en quelles circonstances elle a été dite par l’auteur d’Amcoolel. Deux remarques, avant de continuer. La première, que cette phrase, aujourd’hui canonisée, est extraite non de quelque œuvre, mais d’un discours improvisé que tint Hampâté Bâ à l’UNESCO. La seconde, qu’elle ne commence pas, comme on le dit aujourd’hui mécaniquement, par « en Afrique », mais par « (…) dans mon pays… ». Le Mali, donc. Et même s’il parlait alors « au nom de l’Afrique », même s’il fut peut-être « Africain plus que malien », il reste qu’Ahmadou Hampâté Bâ a vu ses propos étendus, déformés, disons-le, récupérés, par la postérité, qui a achevé d’en faire un propos sacro-saint, inscrit au fronton du palais de la défense de l’Afrique et de la promotion des valeurs africaines. Il faut dire que l’auteur ne s’est pas opposé à ces menues modifications formelles : le sens de son mot, son intention, ne devaient pas être si différents, dans leur dessein, de ce que la postérité en a fait. Passons.

 

J’ai dit que cette citation était un mauvais service rendu à l’Afrique. Je le maintiens. Mais quelques précisions s’imposent d’abord, avant que j’en décline les raisons.

 

Evidemment, cette citation fait l’apologie de l’oralité africaine, dont la figure tutélaire du vieillard, sage, est le gardien séculaire. Evidemment, elle déplore la perte considérable que la disparition qu’un de ces gardiens représente, disparition qui symbolise l’extinction d’un relais tant que d’une source de savoir et de connaissances. Evidemment encore, elle souligne la différence du mode de connaissance africain traditionnel, fondé sur la transmission orale, le schème discursif donc, d’avec le mode de connaissance occidental, fondé lui sur l’écriture. Hampâté Bâ avait dans l’idée de rappeler et défendre une singularité africaine revendiquée dans le mode traditionnel de connaissance. L’intention était légitime et correcte, servie par une métaphore et une analogie brillantes. Au fond, je ne reproche rien à Ahmadou Hampâté Bâ.

En vérité, ce que je reproche à cette citation, c’est d’avoir été, au fil du temps et sous l’impulsion de la postérité –ce fils souvent ingrat et traître du passé-, le lit d’une certaine sanctification de la tradition –symbolisée par le vieillard- en Afrique ; ce que je lui reproche, c’est d’avoir contribué à nourrir ce cliché d’une Afrique ancrée à son passé, et puisant en lui, systématiquement et toujours, ses forces morales ; ce que je lui reproche encore, c’est d’être implicitement, aujourd’hui, le symbole même d’une Afrique retardée, alourdie par un passé auquel elle se sent toujours obligée de se référer.

 

Cette citation en elle-même n’a rien de dangereux, loin de là. Mais c’est ce qu’elle est devenue qui inquiète. C’est ce qu’on en a fait qui est pernicieux. Comme souvent, l’usage que les hommes font des choses tend à les dénaturer, la plupart du temps en mal. Et l’usage que l’on fait aujourd’hui de ce mot de Hampâté Bâ, pour en arriver au cœur de mon sujet, porte en lui le germe d’un insidieux mal qui guette l’Afrique, que dis-je, l’atteint de plein fouet : que sa culture soit trop souvent sa tyrannie.

 

 

La Culture comme Tradition.      

 

Culture. Le mot est large, et peut recouvrir des acceptions aussi nombreuses que diverses. Aussi dois-je, d’abord, en affiner et en préciser le sens. J’entends ici culture dans son acception particulière de tradition ; ou, pour être plus précis et pédant, je l’entends dans l’acception qui fait d’elle l’équivalent, en termes de signification, de ce que l’on a coutume d’appeler réservoir culturel, pour désigner cet ensemble de valeurs et/ou de pratiques inscrites dans la tradition d’un peuple donné, dans sa psyché, en lesquelles ce peuple s’identifie, dans lesquelles il puise certaines de ses références, par lesquelles il affirme son histoire et réclame sa singularité, sa différence –par rapport à d’autres peuples- et à travers lesquelles il trouve une certaine légitimité historique. Je ne parle donc pas ici de la culture comme étant cet ensemble de connaissances généralement étendues sur quelque sujet, ni encore spécifiquement de la culture comme totalité des productions dites culturelles d’un pays, relatives par exemple à l’expression de son art et/ou de son artisanat –quoique que ce dernier sens soit très proche, à certains égards, de celui auquel je fais allusion. Je parle ici de la culture comme tradition, de la culture comme « us et coutumes », de la culture comme « ethos » d’un peuple-ensemble d’habitudes, de pratiques, de manières d’être d’un peuple qui s’enracinent dans une longue histoire passée- ; je parle ici, enfin, de la culture sinon comme autorité historique, au moins comme entité mémorielle auquel un peuple a recours pour s’affirmer dans son présent comme singularité et comme différence.

 

Il s’agit, pour clore cette précision terminologique avec un point de linguistique, de la culture comme ce que le Wolof nomme « Ada » : « partie de la tradition (…) qui continue à vivre à l’abri de toute influence (…) et qui n’est pas altérée par une contamination… », comme l’on peut le lire sur ce lien; et plus largement de la culture comme « Ciosaan », « autre notion qui dénote la culture dans sa genèse » et renvoie à «… une tradition passée qui manifeste des résistances devant la modernité (…) et qui s’ossifie (…) et se maintient par la force de l’habitude. » Quelles que soient leurs nuances, cependant, « Ada » et « Ciosaan » invoquent et « commandent certaines valeurs que véhiculent des codes comportementaux. » Cette notion de « valeur » est ici fondamentale, comme celles de « tradition » et de « résistance » à ce qui est étranger.

 

 

Les Usages de la Culture.

 

Je ne m’attarderai pas sur la nécessité pour un peuple d’avoir une culture, et de s’appuyer sur elle pour faire face aux défis et aux dangers de son présent. Je ne verserai pas dans les évidences les plus manifestes et les truismes les plus odieux en martelant pendant des paragraphes qu’un peuple sans culture est un peuple sans histoire, sans passé ni avenir, en trois mots, un peuple mort. Pour le reste, il y a Senghor.

 

Je ne m’attarderai pas sur les bienfaits qu’une culture peut receler et apporter. La tradition, il serait idiot de vouloir le nier, comporte un certain nombre de valeurs et véhicule des vertus honorables, utiles, parfois nécessaires, auxquelles il est bon de se référer. Ces valeurs, dont l’essence est souvent morale, peuvent être, entre autres, le sens de la fraternité, du courage et de l’humilité dans l’acquisition du savoir. Les rites initiatiques par exemple, accompagnant des cérémonies comme la circoncision, visaient à cela dans les sociétés traditionnelles, et sans cautionner le tour barbare que certains d’entre eux pouvaient prendre dans les temps reculés –le zizi que l’on taillade grossièrement au-dessus de quelque mortier, très peu pour moi-, j’en reconnais, pour les avoir vécus –le « ndoût » chez les sérères, l’utilité morale. Les valeurs qu’ils cherchent à faire naître ou à développer chez individus qui les passent sont souvent universelles, humanistes et louables. De la même manière, les tournois de lutte qui étaient organisés à la fin des récoltes chez ces mêmes sérères, et d’où sont nés les « mbapatt » et, plus tard, la lutte avec frappe et son lot actuel de connerie, n’avaient au départ aucune intention intéressée, ne visant qu’à consolider l’amitié entre village à travers ces joutes viriles, âprement disputées –l’honneur et la reconnaissance non d’un homme, mais d’un village constituaient quand même des enjeux de taille quoiqu’immatériels- mais dénuées de violences. Ces valeurs-là, contenues dans les cérémonies traditionnelles, appartenant à une certaine culture, peuvent, doivent être rappelées. Leur usage doit être perpétué, et leur apport moral invoqué, dans ce monde moderne en proie à l’anomie morale, où les valeurs, soit s’effritent, soit se renversent, ce qui signifie peut-être la même chose.

 

Cependant, la chose est plus complexe, et l’on pourra toujours, en fouillant, ressortir de certaines cérémonies traditionnelles, de la tradition en général, des aspects rétrogrades, barbares, inhumains, imbéciles. Il me semble même que la tradition en Afrique, telle qu’on l’évoque aujourd’hui comporte plus de maux et d’entraves à l’initiative et l’émancipation intellectuelles que de biens. Tout le problème est d’avoir, d’une part, l’intelligence et le sens critique pour identifier ces maux, et d’autre part, le courage, que dis-je, c’est moins que cela : le bon sens élémentaire de les refuser. La tradition n’est pas une tyrannie à l’égard du présent, elle ne doit pas l’être. Elle est toujours un ensemble de croyances et de pratiques qui ont servi de référents à une époque donnée, dans des circonstances précises, qui ont valu ce qu’elles ont valu, mais qui ne doivent jamais, jamais, valoir systématiquement pour la modernité. Les usages de la culture, quels qu’ils soient, doivent être conséquents à l’examen critique de cette culture, à sa déconstruction, à sa vérification. Toute autoritaire qu’elle soit, aucune tradition ne devrait être au-dessus de la raison et de l’intelligence, qui seules doivent l’examiner, la passer au crible du bon sens, afin de déterminer si elle est gage de progrès. La tradition, essentiellement, est fondée sur la transmission aveugle, à travers les âges, des valeurs du passé, qui ont fait loi jadis. Là est son drame et son danger pour nous : dans le fait que sa transmission doive se faire aveuglément, absolument, et continûment. Aucune tradition n’est légitime et autoritaire de son seul fait : refuser cela, c’est se mettre sous le joug d’un fatalisme et d’un obscurantisme dangereux. Tout ce que je dis là peut être résumé en quelques mots : la tradition n’est pas une fin ; elle est souvent obscure et peu éclairée, moyenâgeuse, rétrograde. La tradition n’est pas un décret de Dieu ou des ancêtres, elle n’est jamais qu’un legs, qu’il faut examiner avant d’utiliser et de transmettre, et qu’il faut tuer si elle est dangereuse et constitue une entrave à la liberté de l’esprit. Etre moderne, ce n’est rien d’autre que refuser, au nom de la liberté de l’esprit, que le passé commande tyranniquement le présent et l’avenir ; ce n’est rien d’autre que voir que si la tradition est un absolu, elle ne peut et ne doit qu’être absolu relatif; ce n’est rien d’autre, enfin, qu’accepter sans s’émouvoir ou périr de peur que la bibliothèque qui brûle peut emporter dans sa consumation de très mauvais livres.

 

Il ne s’agit même pas là d’un acte de subversion, de rébellion, à l’égard du passé. C’est, encore une fois, de bon sens élémentaire qu’il s’agit. Changer les mentalités, expression en vogue, commence d’abord par le fait de libérer les mentalités, et les libérer de la tyrannie de la tradition, pour qu’elles n’en aient plus peur, pour qu’elles sachent la refuser et la condamner si elle les oppresse, pour qu’elles soient autonomes et sachent penser par elles-mêmes.  L’apprentissage de la liberté, de la liberté de l’esprit, nécessaire à toute émancipation, commence par une démystification de tous les obscurantismes que la tradition porte, qu’ils soient religieux, mystiques, mentaux.

 

La seule tradition qu’il faut vouloir perpétuer à tout prix, c’est la tradition de la modernité. Mais la tradition de la modernité a pour condition une modernité de la tradition.  

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Il faut banaliser l'Afrique.

17 Août 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #De l'Afrique...

J’ai suivi la trajectoire classique d’un bon jeune grand ex-amoureux de l'Afrique. Cela ne signifie sans doute rien, dit ainsi. Aussi vais-je reformuler : je suis un africain, et je sais aujourd’hui que mon sang est rouge. Pas noir. Rouge. Un sang noir est signe de maladie, à ce qu’il paraît ; il faut souhaiter, même dans l’extase d’un élan poétique, même dans le feu d’un vers rempli d’amour, qu’il n’en coule pas dans vos veines. J’ai fait l’amour à l’Afrique, ma mère, longtemps –c’était si bon- et j’en suis revenu vivant : j’en tire gloriole, tout le monde ne survit pas à cet acte que je n’ose qualifier d’incestueux. Beaucoup y sont restés. En un mot, je suis un amoureux, que dis-je, un amant de l’Afrique en retraite anticipée. A mon âge de jeune étalon fougueux -22 ans- cela peut sembler précoce et humiliant. Mais que voulez-vous ?  La valeur n’attend point le nombre des années. La retraite non plus. Ne jugez pas, hâtives gens ! Ne jetez pas, panafricanistes dans le feu de l’amour, l’anathème sur mon frêle être, je vous en conjure ! J’ai été des vôtres. J’en suis encore. Enfin, d’une certaine façon. Ecoutez plutôt mon récit.

 

C’était il y a des siècles, lorsque j’avais 18, 19 ou 20 ans ; et, comme la majorité des jeunes hommes de mon âge, je croyais en l’Afrique, à son possible développement, à son redressement. Mieux : je croyais fermement que je devais être l’un des acteurs majeurs de cet essor. Je me sentais investi d’une mission : celle de mener mon pays, le Sénégal, et mon continent, l’Afrique, vers des lendemains meilleurs. Je rêvais d’un destin ; non d’une gloire, mais d’un destin. Je m’engageais. Je me voyais volontiers dans la peau d’un martyr, dont le nom serait gravé dans le marbre au frontispice du panthéon d’une génération qui se serait sacrifiée afin que le continent s’élève, et sorte d’une condition que je jugeais inadmissible et indigne. Je croyais en l’Afrique. Je le disais volontiers. J’avais la ferme conviction que je réussirai là où mes pères, parmi lesquels quelques illustres nom, avaient échoué, soient qu’on les combattît, soit qu’ils ne parvinssent simplement pas à faire mieux qu’ils n’avaient fait. Il n’y avait là rien de prétentieux ni de personnel : la passion, lorsqu’elle dévore l’âme et sert de nobles et grandes causes, excuse tous les élans, fussent-ils excessifs. Je mettais ces emportements sur le compte de l’âge : c’était, au mieux, du zèle. L’on voyait volontiers en moi un leader, un futur décideur, une future grande figure, qui aurait un rôle majeur à jouer dans le destin du pays et du continent. L’on me taillait un manteau de meneur, je l’endossais avec humilité mais conviction et lucidité ; l’on me prédisait un destin présidentiel : je m’y refusais. Peut-être par modestie –fausse, comme toute modestie. Il est vrai que sans être extrêmement brillant, j’étais plutôt intelligent, et savais agrémenter cette intelligence d’un ton, d’une attitude, d’une voix, d’un caractère, de pensées qui exsudaient la conviction, profonde, en l’Afrique. J’avais, pour ainsi dire, une stature d’amoureux de l’Afrique, que légitimaient quelques travaux que j’avais faits, apologie du continent, éloge de sa beauté, plaidoyer pour sa réhabilitation par ses fils, réquisitoire contre ceux qui n’aimaient pas l’Afrique. J’étais ainsi : tyrannique dans mon amour pour ce continent. A coups de sentences et de maximes, je prétendais révolutionner –quel beau mot, dans la bouche d’un jeune homme- les mentalités, bouleverser les pratiques, aider à faire souffler sur ce continent empoussiéré par des siècles d’obscurantisme, déchiré par quelques tragédies, relégué par l’Histoire au rang de victime éternelle, un vent nouveau. J’étais bouillant. Axelle Kabou subit mes foudres pour une question qu’elle avait osé poser. La lecture de Cheikh Anta Diop, de Mandela, de Césaire, de Senghor, de Cheik Hamidou Kane, Joseph Ki-Zerbo et d’autres, jointe à une certaine éloquence ainsi qu’à quelques facilités pour l’écriture me portèrent naturellement à produire de l’idée sur l’Afrique. Avec les convictions de mon âge, je mis ma plume au service de l’Afrique. Et j’écrivis. Ceci d’abord, cela ensuite. Et pour finir, ce texte, introduction à ce qui devait être un petit essai sur ma vision sur l’Afrique –prétentieuse formule, je l’admets. Je haïssais évidemment ceux qui ne croyaient pas en l’Afrique, ces lâches, ces cyniques qui se drapaient dans une forme d’indifférence ou d’égoïsme suprême, qu’ils appelaient réalisme ou lucidité, que j’appelais renoncement.   Je nourrissais l’espoir qu’un jour, bien des années après ma mort, le continent s’unît enfin.

 

J’aimais l’Afrique.

 

Pourquoi conjugué-je à l’imparfait ? J’aime toujours ce continent, pour un certain nombre de raisons, des plus évidentes et conventionnelles –l’attachement à la terre natale, un certain poids de l’Histoire, l’influence du continent dans la formation d’une part profonde de mon identité-  aux plus originales : la lascivité obsédante des femmes noires, la connerie inénarrable de certaines superstitions africaines, le paganisme.

 

Mais. Sauf que.

 

Mais l’amour lorsqu’on ne fait que le proclamer ne suffit jamais. Sauf que crier mon amour n’a jamais rien résolu ni prouvé qu’on aimait. Je me suis arrêté un jour, ai regardé autour de moi, ai vu que non seulement mes idées et mes ambitions n’avaient pas de traduction immédiate et concrète sur la réalité, mais encore, qu’armé de mon seul amour pour l’Afrique, je ne valais guère mieux que nombre de mes connaissances, qui, en façade, gueulaient volontiers leur amour pour l’Afrique, et leur volonté de changer ce continent, et qui ne se gênaient point, ensuite, pour participer à tout ce qui enchaîne le continent dans les abysses du sous-développement, de la misère –morale comme physique, à savoir, entre autres : le suivisme religieux, la bêtise, la haine des idées, la paresse, le fatalisme, le manque patent d’initiative, l’attente résignée d’une intervention transcendante, le goût du luxe facile. J’en oublie. Mais cela me suffit.

Je compris alors une chose fondamentale : que si l’Afrique devait un jour mourir de deux balles, l’une serait tirée par ceux qui disent l’aimer, parmi lesquels de nombreux « fils. » C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à me méfier de l’amour qui avait besoin d’être crié : il n’est souvent que la face visible d’une médaille, dont le revers est bien souvent une apathie détestable. Pour se rattraper en public d’être ce qu’ils n’arrivent à être en privé, ils brandissent leur amour, leur seul amour du continent, pour essayer de dissimuler aux autres, et peut-être à eux-mêmes leur propre misère. Il faut aimer l’Afrique et le dire. Et le crier. Cela arrache au soupçon. Cela contrebalance lorsque que derrière, l’on a des comportements peu louables eu égard aux revendications qu’on mène officiellement. Evidemment, ce n’est pas le cas de tous : il y a, du commun lot des thuriféraires inconditionnels du continent, quelques uns dont l’amour pour l’Afrique est si fort qu’il s’exprime pour ainsi dire naturellement, sans qu’ils aient besoin de le crier, à travers leurs accomplissements, leurs réalisations, leurs idées. Hélas, ceux-là sont bien trop rares.

 

J’ai également vu  dans le lot de ces amoureux inconditionnels du continent une frange assez spéciale, dont l’amour avait pour levier la haine. Haine de tout ce qui était non-africain en général, occidental en particulier. Cette posture, que des rappels d’épisodes tragiques de l’histoire africaine justifiaient souvent, me semblait alors atteindre très vite ses limites en cela qu’il sombrait dans une sorte d’anti-occidentalisme primaire et irréfléchi, extrémiste, parfois violent. Aucun amour véritable, me disais-je alors, ne peut raisonnablement germer sur un tel champ (de ruines) de colère, de rancœur, d’esprit de vengeance. L’Histoire de l’Afrique a été ce qu’elle a été : injuste souvent, tragique parfois ; il en a été ainsi, hélas : nul ne la refera, nul n’en a le pouvoir. Mais, au nom de leur amour pour l’Afrique, certains instruisent encore, avec une sorte de rage vengeresse, des procès anciens, dont la plupart ont déjà été faits, mais qu’ils éprouvent une sorte de plaisir à exhumer, soit pour justifier l’état actuel du continent, soit pour accuser d’autres d’avoir brisé l’élan du continent, et lui avoir fait accuser un retard sur l’Histoire et ses progrès. Au lieu d’être tourné vers le présent et le futur, au lieu d’être à leur service, l’amour de ces individus est tourné vers le passé. Cet amour cherche des coupables au lieu de chercher des solutions ; il est statique au lieu d’être dynamique ; il s’attarde au lieu de tenter d’avancer.

 

Je découvris en même temps les dangers auxquels l’amour aveugle peut mener, qui peut justifier certaines barbaries au nom du développement de l’Afrique, qui refuse de reconnaître les failles et les fautes inhérentes aux africains, qui est incapable de recevoir et encore moins de produire un regard critique sur le continent, et qui prône un retour à un certain âge d’or africain et à des valeurs traditionnelles pures et salutaires, qui est réticente à l’ouverture, qui est capable d’opposer Senghor à Césaire. Je découvris, en résumé, cet autre extrémisme qu’est l’idéalisation abusive, et qu’on appelle volontiers amour.

 

Je découvris tout ça, et décidai de taire mon amour, de le jeter dans les profondeurs de mon âme d’où je tirai tout ce que j’avais de lucidité, d’amertume et de conscience critique. Je rejoignis alors le rang de ceux qui considéraient que la meilleure façon d’aider ce continent était d’arrêter de lui crier son amour. Il n’a plus besoin de cela.    

 

Je ne suis aujourd’hui ni désespéré ni enthousiaste par rapport à l’Afrique. Ces catégories ne me semblent en réalité avoir aucun sens, appliquées à l’Afrique. J’en suis à une époque de mon expérience où je ne peux simplement plus me contenter d’espérer ou désespérer d’une situation. Je me limite  juste à en prendre acte et à l’affronter à bras le corps, sans autre ambition que d’y être heureux et de faire en sorte que les miens, ma famille, mes amis, y soient heureux. Je ne suis plus guidé par un quelconque tropisme de l’Afrique, ou un devoir de mémoire, ou un sacerdoce : je me contente simplement d’essayer d’être lucide, et de voir si une situation, au nom de l’humanisme/humanité est supportable. Il n’y a plus rien de dicté par la sommation d’aimer l’Afrique. Pour être clair, je me fiche désormais quelque peu de ce que l’Afrique peut signifier comme symbole universel de souffrance, de tragédie, de misère, de retard. Il y a une situation, et elle est insupportable. Elle doit être changée, au nom de l’humanité et de la justice les plus élémentaires et non d’un quelconque africanisme que je revendiquerais à hue et à dia.

 

L’humanité est ma seule cause. L’Afrique fait partie de l’humanité. Je vous laisse terminer le syllogisme. C’est aussi simple que ça.

 

Il est temps de banaliser l’Afrique. De la démystifier.       

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Le Silence des religieux.

21 Février 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #De l'Afrique...

     Je ne m’étonne hélas que très peu, en ces temps agités au Sénégal, qu’il n’y ait eu que quelques voix à oser s’élever contre cette forme d’absolution et de ménagement systématiques, légitimés par je ne sais quelle mystérieuse puissance, dont jouit le pouvoir dit « religieux » de ce pays.

     Une puissance ? Souffrez que j’use pour l’instant de ce trop vague et large mot. Car il est vrai que je ne puis dire, avec la certitude qu’exigerait la gravité du sujet, quelle est sa nature, ce qu’elle est, et surtout, ce qui la fonde. Mais je puis avec force, et sans craindre l’erreur, dire ce qu’elle n’est point et ce qui ne le motive pas: ni le respect dû à une supposée autorité morale ni l’attente résignée d’une sagesse qui délibère.

    

     Tous les sénégalais le savent. Aucune entité religieuse –et je n’exclus personne, ni les chrétiens ni les musulmans, avec toutes (je dis bien toutes, sans exception !) les confréries qui composent cette religion et disent la représenter au Sénégal- ne sortira clairement du silence dans lequel elle est confortablement murée depuis que ces événements ont éclaté, avec la violence et le macabre bilan que l’on sait. Se payer le luxe du silence alors que l’on pèse d’un tel poids est impardonnable. Il y a deux formes de silences : celui, d’une part, nécessaire à toute sagesse, qui analyse, réfléchit, précède la parole, la prépare, la construit avant de la livrer avec humilité mais conviction et profondeur ; et celui, d’autre part, qui advient par lâcheté, refus des responsabilités, incapacité à dire le vrai et le juste, complaisance à l’égard d’un tiers, commodité d’une situation que l’on sait risquée. Le premier d’entre ces deux silences est noble : on lui laisse le temps d’être, puisque de lui naîtra un discours, qui peut être discutable, mais qui n’est jamais infondé. Le second est odieux, et l’est d’autant plus encore lorsqu’il se couvre de l’argument de la supposée autorité et transcendance morales pour se justifier, ou pire, se légitimer.

    

     Le fait est que le pouvoir dit religieux du Sénégal a choisi son silence : le second, le plus facile pour lui en ces temps, certes. Mais ce silence est aussi, qu’on se le dise, celui qui l’honore le moins en ces temps ; celui surtout, qui est le plus moralement intenable en ces temps. Quelle ironie, n’est-ce pas, que le symbole séculaire de la morale en fasse défaut au moment crucial ! Qui l’eût cru ? La morale même a ses manquements. Le fait est encore, précisément, que ce pouvoir a failli. Son silence est la plus cinglante défaite qu’elle ait jamais connue de toute son histoire, et la pire qu’elle inflige à ce peuple, qui l’a toujours aveuglément investi d’une caution éthique, et lui a toujours témoigné une dévotion inconditionnelle et sans bornes, qu’elle ne lui rend pas aujourd’hui. Son silence est un aveu d’incapacité et de faiblesse. Son silence est une trahison. Le peuple d’ailleurs ne l’attend plus, qui se bat maintenant comme il peut, lassé d’espérer une parole, une prise de position, un mot qui ne viendront plus. Et qui ne peuvent et ne doivent plus venir. Car il est trop tard. Le pouvoir religieux sénégalais, quand tout ceci sera terminé, devra rendre ses comptes. Mais il devra seulement. C’est une exigence que notre complaisance enveloppera dans les limbes de l’oubli et de la peur, de l’irresponsabilité, de la soumission aveugle. Je ne me fais aucune illusion : il ne rendra aucun compte. Qui le lui demandera ? Qui osera le lui demander ?

   

  Le peuple n’attend plus de réaction religieuse. C’est qu’il est fatigué, et est arrivé à ce point où l’élémentaire conscience d’être homme, et de mériter la dignité, le rend aveugle et sourd à autre chose qu’à sa liberté. Mais cet état n’est pas éternel. Il dure le temps des batailles, le temps des révoltes. C’est une tempête exceptionnelle, qui se lève, enfle, tourne, souffle, s’abat et déracine avec fureur et dans le sang, avant de se rasseoir. Après tout ceci, -car ceci finira, d’une façon ou d’une autre- le peuple redeviendra ce qu’il a été : calme, obéissant, servile. Et alors, le pouvoir religieux reparlera, et donnera des leçons. Et la morale reviendra. Et le peuple acquiescera, s’agenouillera, s’excusera presque d’avoir agi seul et de s’être battu pour la liberté, oubliant qu’au moment où il avait le plus besoin d’elle, l’autorité morale s’était murée dans un abominable silence qui ne lui laissait d’autre choix que de se battre et de faire face dans la violence. Voici la destinée des peuples qui font de la foi un passeport, oubliant qu’elle est d’abord un certain rapport, intime et profond, à Dieu. Voilà la punition de ces peuples, qui croient que la religion est une délégation de sa responsabilité, de sa liberté, voire de sa conscience, oubliant qu’elle n’est jamais qu’une voie pour accéder à la plus forte des spiritualités : l’amour éthéré de Dieu et des Hommes dans tout ce qu’ils ont de différents. Voici la rançon d’un fanatisme qui, depuis quelques années, guettait le Sénégal, et que tout le monde a vu, et que chacun a tu.

 

     Quelques uns me diront que ce pouvoir a réagi. Qu’il a parlé. Certes. Il l’a fait, et l’a toujours fait à chaque fois que l’ombre de la violence a plané sur le Sénégal. Mais qu’il ait parlé est secondaire. L’important est de savoir ce qu’il a dit. Qu’a-t-il dit, qu’a-t-il toujours dit, depuis toutes ces années ? Ceci : « il faut en revenir à la paix, et éviter les affrontements. » Le message est beau. Jusque là, il avait été entendu. Aujourd’hui, il ne l’est plus. C’est qu’il ne suffit plus. La paix n’est pas un décret. Elle se construit, et elle se construit parfois dans la violence. Il ne faut surtout pas être veule au point de faire semblant de l’ignorer. Si prôner la paix avait suffit à l’installer, l’Histoire n’aurait qu’un sens, dans lequel tous les hommes auraient orienté leurs fauteuils. Et il n’y aurait eu ni tragédie ni sang. Ni Hitler ni Staline. Ni Auschwitz ni colonialisme. Ni traite négrière ni génocides. Si souhaiter la paix avait suffit à la faire advenir, les hommes seraient tous angéliques. Mais non. Pour construire la paix, et la maintenir ensuite, il faut se battre -dans la violence ou la résistance passive, aux armes ou aux cœurs, qu’importe, mais se battre. Le peuple sénégalais, dans sa légendaire capacité à obéir, a longtemps éludé la violence, a essayé la résistance passive. C’était en d’autres temps. Aujourd’hui, cela ne marche plus. Il a fallu rentrer dans la violence, car les autres solutions avaient montré leurs limites et leur inanité. Et qu’a dit le pouvoir religieux, devant cette nouvelle situation ? Ceci encore, dans un premier temps : « il faut éviter la violence, et garder la paix. » Qui peut être, dans l’idéal, contre ce discours ? Personne. Mais l’on ne parle plus d’idéal depuis longtemps déjà. Les faits nous accablent. Et les faits sont que la violence, aujourd’hui, dans cette situation, est inéluctable. Ceci, le pouvoir religieux le sait, et le voit. Mais il ne dit rien désormais. Il se retire dans un silence que ni l’amour de Dieu ni la sagesse ne peuvent légitimer.  Car l’amour de Dieu est d’abord l’amour des hommes, et la sagesse véritable est de ne pas trahir ses semblables. Je me rappelle, il y a quelques années, des interventions de deux guides religieux, sages mais intransigeants, remplis d’enseignements, apaisants. Cela manque aujourd’hui.

 

     Pourquoi se taisent-ils, alors ? Il se peut qu’ils prient. Cette idée est possible, mais elle m’est insupportable. Je préfèrerais encore qu’ils ne fassent rien plutôt que de prier pour une situation qu’ils ont tous contribué, par leur inaction, par leur prudence, par leur silence coupable, sinon a créer, au moins à accentuer la gravité.

 

     L’on pourra encore me répondre, pour justifier ce silence religieux (oh, oh…), que la religion n’a pas à se mêler de politique. Le républicain que je suis, ayant une foi affreuse dans la laïcité, recevrait volontiers cet argument, s’il n’était fallacieux, partiel, partial, sélectif, et d’une complète mauvaise foi. Dans une République démocratique et laïque idéale, cette séparation des pouvoirs temporel et spirituel devrait être absolue. C’eût été le cas au Sénégal que je n’eusse eu rien à y redire. Mais le Sénégal est loin d’être une République laïque idéale. L’histoire de ce pays est celle de cet enchevêtrement jamais démenti entre religion et politique. Les exemples abondent, je n’en citerai aucun. En soi, cela me gêne profondément : je suis idéaliste, c’est-à-dire désireux d’un certain absolu. Mais cela est une autre question, sur la laïcité (faut-il l’adapter aux mœurs de chaque pays ou la conserver comme horizon absolu et inaltérable, figurant cette scission politique et religieux, quel que soit le lieu ?) que je n’ai pas le loisir de traiter aujourd’hui.

 

     Il reste que dire, dans cette situation, pour expliquer le silence du religieux, qu’il n’a pas à se préoccuper de politique, serait commettre une double faute morale. La première serait qu’on ignorerait allègrement alors qu’il y a eu un avant à cette violence, et que dans cet avant, politique et religion s’acoquinaient, et même que la sphère religieuse favorisait l’intégration de celle politique dans ses activités. A partir de là, se mêler de politique quand le soleil brille, et vouloir s’en laver les mains quand le ciel s’obscurcit serait spirituellement et intellectuellement malhonnête. Il faut que le religieux assume son passé. La deuxième faute morale est celle-ci : dire que la religion ne doit se mêler de politique serait réduire la situation actuelle à sa stricte dimension politicienne, alors même qu’il y a un autre malaise, plus profond : le malaise social. Ces événements ne sont que l’aboutissement, dans un certain sens, d’une crise sociale de valeurs sociales, profonde, dont la violence politique est l’expression. Or, le social, c’est-à-dire les mœurs, les valeurs, n’est-il pas un des champs par excellence que la religion a à charge d’investir, de réfléchir et de (re) penser ?

 

Les autorités religieuses sénégalaises sont aujourd'hui indéfendables.

 

     Elles-mêmes ne peuvent plus se défendre sans perdre complètement la face devant un peuple qui ne l’écoute plus, pour l’instant. Le silence, finalement, est peut-être la seule chose qui lui reste à faire, au point où l’on en est. Cela est déjà insupportable. Mais ce qui l’est plus encore, c’est l’autre silence, celui qui naît du silence des religions : le silence du peuple, de la presse, des commentateurs de tous horizons. L’on laisse tout passer à la religion, même ses lâchetés. Mêmes ces silencieuses impuissances. L’on n’ose critiquer son guide religieux, son autorité morale. L’on préfère s’abattre sur d’autres cibles, plus faciles, plus consensuelles : la presse et les politiques. Ces derniers ont leur responsabilité, qu’on s’empresse de situer. Mais la religion aussi, censée être le garant d’une forme de stabilité sociale, a la sienne, aussi grande. Il faut la souligner, et avoir le courage de la critiquer sans ménagements.

 

     Je regrette moi-même de ne le faire que maintenant. Cela pourrait passer pour de l’opportunisme. La vérité est que, comme nombre de mes compatriotes, j’ai toujours été assez prudent –lâche ?- à l’égard de la sacro-sainte religion. Mais il est un temps où cette lâcheté est insupportable. Cet article n’est pas un rachat. Je garderai jusqu’à ma mort cette tâche, de n’avoir pas à l’avance dénoncé les dérives d’un pouvoir religieux qui n'a que trop rarement affirmé avec force son indépendance. Mais aujourd’hui, l’exigence d’être lucide et juste commande de ne plus se voiler la face.

 

     Une mystérieuse puissance ? Je sais ce que c’est. Cela tient en un simple mot : l’hypocrisie. Savoir la vérité et ne point la dire par peur ou par intérêt. Il n’y a que cela qui fait que la religion est exemptée de tout regard critique.

 

     Une dernière chose : il se pourrait, sait-on jamais, qu’à la lecture de cet article, certains me taxent d’hérétique, de mécréant, d’athée. Je me réjouis en me disant que quand bien même je le serais, ils ne le seraient pas moins que moi. Plus sérieusement, je ne prendrai pas la peine de leur répondre : rater l’essentiel de mon propos ne leur aura pas suffit, il aura en plus fallu qu’ils ouvrissent la bouche, laissant ainsi leur bêtise les confondre.      

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L'autre victime de l'Affaire Dias.

24 Décembre 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #De l'Afrique...

     L’événement Barthélémy Dias divise. Il y a, depuis la fusillade (à sens unique, du reste), deux grands camps, comme souvent dans ce type d’histoires. D’une part, il y a ceux qui trouvent que l’acte était nécessaire, salvateur, qu’il était le seul qui fût possible et souhaitable : ce sont les tenants de la fameuse légitime défense. De l’autre, il y a ceux qui trouvent la chose inappropriée, démesurée, conne, incroyable dans ce pays, et qui s’indignent de ce qu’un des trois nervis touchés ait rendu l’âme (j’adore cette expression, rendre l’âme. Très poétique.).

 

Bref, il y a ceux qui légitiment l’acte par sa nécessité.

 

Et il y a ceux qui le condamnent pour ses conséquences.

    

     Je ne vais pas faire comme tous ceux-là qui, essayant de faire un arrangement maladroit entre ces deux extrêmes, tombent dans une déplorable vacuité. Dire : « c’était un acte nécessaire, mais là, Barthélémy a exagéré… » ou encore : « la légitime défense, je la lui reconnais, mais quand même, ce n’est pas bien… », cela revient à ne rien dire du tout. Nous ne sommes pas dans une dissertation, ce modèle dialectique de la pensée, modèle con car corseté, répétitif, figé, où le schéma ternaire est l’indépassable loi : « thèse, antithèse, synthèse/foutaise. » Ces deux opinions sont inconciliables par nature. Il faut prendre position.   

Alors ?

 

Alors je les rejette toutes deux.

    

     Le manichéisme qu’on veut apposer à l’acte est réducteur, comme tout manichéisme, d’ailleurs. Voici pourquoi.

    

     La première posture, celle de la légitime défense, se défend jusqu’à un certain point. S’il n’y avait eu que défense, il n’y aurait pas eu débat. Mais les limites d’une telle idée apparaissent dès lors que la légitime défense est devenue, semble-t-il, (il)légitime attaque. Personne ne niera avoir vu le "pistolero" avancer ou, pour employer le vocabulaire si en vogue de la lutte sénégalaise, marcher sur ses adversaires, les fameux nervis, alors que ceux-ci fuyaient déjà. Et puis ce gros mastodonte imbécile en tenue de combat qui pousse presque brutalement le jeune maire en le haranguant : « Awancel, awancel (avance, avance… !). Ces images parlent d’elles-mêmes : de légitime défense, l’acte est presque devenu une chasse. A la vérité, je crois qu’imperceptiblement, les rôles ont été inversés : de victime, Barthélémy Dias est devenu, peut-être même pour quelques secondes, prédateur. C’est là le vrai problème, et c’est un problème tant juridique que moral : la légitime défense autorise-t-elle tout ? Où commence-t-elle ? Où doit-elle s’arrêter ? Cette expression est trop floue, trop lâche : elle pourrait justifier tout et n’importe quoi, voire cacher une violence dont, en plus, est coutumier le mis en cause. L’argument de la légitime défense est trop facile en cela qu’il ne veut voir que la dimension victimaire, victime-maire (facile, le calembour, mais bon…) de M. Dias.

    

     Quant à la seconde posture, elle est la plus difficile à tenir, car elle flirte mortellement avec l’idéalisme dans ce qu’il a de dangereux : la niaiserie. Ce que je lui reproche, c’est de se laisser emporter par le caractère spectaculaire de l’événement, de se laisser avoir par les coups de feu, le côté « Far-west », de traiter cet acte d’inadmissible juste parce que des coups de feu ont été tirés, et qu’il y a eu mort. Je suis certain que si la mort de cet homme était advenue dans la mêlée, dans les corps-à-corps, elle aurait moins émue. Ce sont les coups de feu, et le désordre de la situation qui choquent : les sénégalais n’ont pas l’habitude des fusillades. Et j’avoue moi-même qu’aux premières heures des événements, c’était cela qui me choquait le plus : que l’on puisse, au Sénégal, en pleine rue, donner des coups de feu ainsi. Mais il suffit de prendre un peu de recul pour voir que l’acte, en lui-même, ne devrait pas choquer. Il ne faut jamais oublier que le Sénégal n’est pas une exception, ni en démocratie, ni en paix (la récente mort des soldats en Casamance le prouve encore). Vouloir justifier son caractère abominable par une tradition de paix, c’est être dans l’émotion pure, c’est surtout oublier que d’autres morts ont eu lieu dans le cadre d’actions politiques, de façon moins spectaculaire, il est vrai. Bien sûr, un homme est mort. C’est désolant. Mais s’arrêter à cela pour proférer un jugement de valeur sur l’acte, c’est se cacher son principe. C’est être aveugle à la réalité qu’il cache.

    

    Je ne peux souscrire à aucune de ces deux positions. Toutes deux sont exclusives et, partant, partielles : la première est simpliste, n’ayant pas une lecture surplombante et totale des faits, s’agrippant à une notion pour expliquer une situation plus complexe et ambiguë qu’elle n’en a l’air ; la seconde est, au contraire, par trop aérienne : s’appuyant sur une situation pour dégager ou invoquer de grands principes généraux (non-violence, paix, démocratie), elle méconnaît la réalité, qui est précisément que la violence a répondu à la violence, tout simplement.

    

     Et c’est cela, le vrai drame qui sourd dans cette histoire: que la violence, verbale comme physique, se normalise.  

    

     C’est cela qui me choque véritablement, indépendamment même de la fusillade : que la violence soit devenue dans ce pays non l’exception, mais la règle. Et c’est une violence d’autant plus choquante que c’est une violence politique, perpétrée par des politiques. Au fond, cet événement n’est, et c’est cela qui est lamentable, qu’un épiphénomène. Il est la manifestation particulière d’une tendance beaucoup plus grande, qui se développe, et qui tend aujourd’hui à faire de la violence un moyen d’expression politique. Le combat des idées est mort, et cela pour deux raisons au moins : d’une part, les partis n’ont plus la force qu’ils étaient supposés avoir sur le terrain des idées ; d’autre part, les quelques idées lancées sont elles-mêmes si indigentes qu’elles n’arrivent pas à faire débat. L’heure est aux attaques ad hominem, puisque la politique sénégalaise, aujourd’hui, se réduit à des hommes, à des figures. Quant aux idées, elles sont au second plan, si même elles existent. Sous ce rapport, il n’est que très peu étonnant que l’on en arrive, hélas, à l’intimidation physique comme argument politique. Fautes d’idées, de projets, il ne reste que les hommes. A insulter. A attaquer sur un terrain autre que celui des idées. A abattre.

    

     La violence, la violence strictement politique j’entends, est un aveu de faiblesse intellectuelle. Et qu’on ne se méprenne pas : je ne défends pas la non-violence : l’histoire m’a appris qu’elle était impossible. La violence est inévitable. Malheureuse parfois (toujours ?), certes, mais inévitable. Cependant, quand elle devient une issue politique érigée en norme, quand elle est parce qu’on ne peut faire autrement pour s’adresser à un adversaire politique, quand elle devient une règle politique, bref, lorsqu’elle perd son caractère exceptionnel, elle scelle l’échec non seulement de la démocratie, mais encore, de toute une idée : celle de la République.

    

     Il m’importe très peu de savoir ce qu’allaient faire les fameux nervis envoyés. Leur présence était déjà le signe manifeste d’une volonté d’intimidation physique. A partir de là, sans être justifiable, l’acte de Dias s’inscrit dans une logique : celle de la violence, indéfendable, mais malheureusement cohérente avec l’air du temps. C’est le fonctionnement actuel de tout un système qu’il faut voir là. Système politique de violence dont Barthélémy Dias est, il est vrai -et c’est son malheur dans cette histoire- l’une des figures de proue. A violent, violent et demi. A con, con et demi. La vraie misère de cet événement est là.

    

     Un dernier mot, justement, sur les nervis : il paraît que c’étaient des lutteurs, pour la plupart. Si cela s’avère vrai, nous serons assez renseignés sur le danger que ce sport, dans son engouement, dans sa dimension actuelle, représente désormais. Que les lutteurs soient aujourd’hui les instruments de la politique montre deux choses. Premièrement, que la politique est tombée bien bas. Et deuxièmement, que les lutteurs sénégalais sont cons. Le pléonasme est assumé.  

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Une exception sénégalaise...

27 Juin 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #De l'Afrique...

      Je fais une légère entorse à ma retraite de ces lieux, juste le temps d’évoquer l’actualité brûlante du Sénégal. Je disparaîtrai après, au moins jusqu’à la rentrée. Promis.  

 

    L’on a tout dit ou presque sur la journée du 23 juin 2011 au Sénégal. J’aurais tout entendu : des commentaires les plus idiotement euphoriques et enthousiasmés aux prédictions les plus imbéciles ; j’aurais tout lu, tout vu : des analyses d’une mièvrerie et d’une vacuité d’autant plus accentuées qu’elles n’analysaient justement rien, se contentant de relater des faits sans en tirer des leçons, aux élans soudainement patriotiques, fulgurances d’un jour, énièmes hypocrisies sociales, donc. Allez faire un tour sur cette tribune de la honte qu’est Séneweb, et vous verrez.  Et l’instinct grégaire existe : beaucoup d’hommes ne trouvent leur courage que dans la masse indistincte. J’ai entendu parler de révolution. Connerie, évidemment. Ce mot est trop à la mode, il faut s’en méfier comme de la peste. Mais j’ai également lu des regards pertinents, mesurés, lucides –surtout lucides- et très aigus dans l’analyse. Séneweb n’est pertinent que lorsqu’il « importe » ses posts, ou quand de généreux donateurs daignent rehausser la qualité de ses articles. Je n’ai également pas manqué de rire. Ah, Farba, Maître El Hadj Diouf… Le 23 juin 2011, donc, fut une date historique de l’histoire du Sénégal. Je suis d’accord, mais pas toujours pour les mêmes raisons que celles, généralement banales et d’une déplorable platitude, que l’on a invoquées. Ah oui, j’oubliais : le 23 juin 2011, Zidane fêtait ses 39 ans. 39 ans de malédiction s’abattront sur vous si vous jugez cet événement mineur.

      Alors, qu’ai-je pensé, moi qui suis si prompt aux contre-réactions, de cette journée ? Justement, et là est le problème : pas grand-chose. Elle a juste eu, chez moi, le mérite de montrer concrètement une chose que je pense depuis longtemps.   

     En toute honnêteté, ayant vécu l’événement d’assez loin, je ne puis me permettre d’émettre quelque commentaire que ce soit sur la seule chose, finalement, qui vaille la peine d’être commentée : l’abnégation du peuple, celui-là même qui est sorti dans la rue. Le 23 juin 2011, je n’y étais pas. Quel qu’ait pu être mon bonheur, ce jour-là, de voir ce peuple historiquement pusillanime enfin esquisser, tout entier, un mouvement de refus, quelque noble et fort et vrai qu’ait pu être, ce jour-là, mon désir d’être dans la rue, quelque folle que fut mon envie d’être là-bas, quelle qu’ait pu être l’étendue de l’élan patriotique qui, ce jour-là, m’habita (et encore…), j’ai le sentiment qu’ils furent tous illégitimes. C’est moi-même qui étais illégitime à me fendre de démonstrations démesurées de joie. Je refuse d’être opportuniste. La solidarité d’intention, la solidarité d’esprit, même réelles, ne valent rien. Je ne crois pas à la compassion quand elle se pique d’embrasser le malheur des hommes, qui est toujours singulier, unique. Lisez les deux premières phrases d’Anna Karénine, remplacez « familles » par « hommes », n’oubliez pas de corriger les accords, et vous saurez ce que j’entends. Que l’on aille m’expliquer comment j’aurais pu « comprendre » cet homme qui a reçu des coups de matraque alors qu’au même moment, j’étais sur Facebook, occupé à chercher une sentence révoltée à mettre en statut sur mon profil (je ne l’ai pas fait, finalement, par manque d’inspiration, certainement, et par une inconsciente pudeur, peut-être, Dieu merci). La solidarité de douleur, cela n’existe pas. La solidarité de cœur, cela ne suffit pas. Cela ne suffit jamais. Chez d’autres, oui ; chez moi, non. Il eût fallu que j’y sois. Je ne crois qu’en cela : à la présence. Or, le 23 juin 2011, je n’y étais pas. Etais-je fier d’être sénégalais ce jour-là ? Je réponds clairement non. Je n’en avais ni le droit, ni même le sentiment. Je n’ai rien fait. Quant à ceux qui ont manifesté, je ne sais pas s’ils avaient à être fiers. De quoi pourraient-ils être fiers ? D’avoir dit non ? Etre fier quand on est obligé de se battre pour rester dans son bon droit, être obligé de prendre des coups pour qu’une loi si imbécile ne soit pas votée, sont des signes de défaillances antérieures, nées de ce que l’on a trop laissé faire, de ce que l’on a été pusillanime lorsqu’il ne fallait pas, de ce que l’on a fait d’ahurissantes concessions, qui confinent à une bêtise à laquelle seule la servilité et le fatalisme peuvent mener. Il ne fallait tout simplement pas en arriver là. En dix années, j’ai vu mon peuple supporter l’insupportable, soutenir l’insoutenable. J’ai d’abord cru que c’était par un respect fort des institutions, par une souscription aux principes de la démocratie. Il a fallu que ceux-ci soient foulés aux pieds, sans que mon peuple ne réagisse, sans même qu’il semble s’indigner, pour que je me rende compte de sa paresse intellectuelle, de son apathie, de son goût pour le discours et de sa peur des actions. Le 23 juin, j’étais soulagé. Mais pas fier, l’épithète est trop grande. Juste soulagé. Car ce peuple n’était pas mort. Il lui restait une once de cette valeur qu’il a souvent voulue incarner, que ses rhapsodes ont chantée à travers les siècles, mais que je n’ai vue que trop rarement : l’honneur. Comme quoi, même la faiblesse a ses limites. Comme quoi, il est un point où l’élémentaire conscience de son statut d’être humain (et non de mouton) resurgit, et dit non. Comme quoi, et ce que je vais dire est grave, j’espère que vous vous en rendez compte, mais c’est la triste réalité, même les sénégalais savent riposter, dire non, se révolter, autrement que par des palabres à l’ombre de quelque ‘’niim’’, autour du thé. Etais-je heureux ? A peine. Et d’un bonheur différent.

     Un bonheur différent donc. Il est né de ce que cette journée a battu en brèche un certain nombre de mythologies quant au statut du Sénégal en Afrique. Je m’arrache les cheveux à chaque fois que j’entends (de la bouche de mes compatriotes, surtout) parler « d’exception sénégalaise. » « Exception sénégalaise. » La formule est osée. Elle suinte la prétention et la suffisance, dégouline de condescendance,  flirte dangereusement avec le mépris, sombre dans les abysses immondes de l’autoglorification. Pas de doutes : elle est bien sénégalaise. Il faut être sénégalais pour se percevoir comme étant une exception sans se sentir mal. Abdoulaye Wade et dix années de discours fats, de représentations ubuesques, de grotesques mises en scène d’une « exception » et d’une « différence », de slogans crétins, sont passées par là. La chose a fini par s’ancrer dans les esprits. Mais ne blâmons pas gratuitement l’homme, il n’a en réalité fait que dire tout haut ce que nombre de mes compatriotes pensent souvent tout bas, un sourire bête aux lèvres. Le peuple n’a que les dirigeants qu’il mérite : ceux qui sont à son image. Je rectifie : la chose était déjà ancrée dans les esprits. Wade n’a eu qu’à faire lever la pâte, en flattant les égos. Exception ? Dans quel domaine ? En démocratie ? Ne me faites pas rire. 2000 fut un éclair, une fulgurance. Maintenant, c’est un spectre. Modèle de paix ? Oublie-t-on que le conflit casamançais va bientôt être l’un des plus vieux de la sous-région ? Et qu’on ne me dise pas qu’il s’agit d’un long dialogue tranquille. Allez le dire aux familles de toutes les victimes, militaires, civiles, ou autres. Allez parler de paix à la famille de Malick Bâ. Exception dans la transparence et la probité morale ? Allez le dire à Alex Ségura. J’en passe.  

     La vérité est que « l’exception sénégalaise » est une mythologie. Et comme toute mythologie, elle a été construite au fil des décennies, pour être crédible. Moi-même n’y ai pas échappé, un temps. Je me suis longtemps cru intelligent parce que j’étais sénégalais. Un vocable vulgaire et honteux que je ne dirai pas ici, sous lequel on désigne d’habitude, au Sénégal, les « frères » des pays voisins, avait achevé de me convaincre de ma supériorité intellectuelle, moi, sénégalais, sur le reste des autres nationalités d’Afrique. J’admettais qu’un autre sénégalais fût plus intelligent que moi. Parce qu’il était sénégalais. Mais je ne pouvais concevoir qu’un camerounais, qu’un ivoirien, qu’un malien, qu’un congolais eût pu l’être. Ce n’était pas une forme détournée de racisme (le mot est fort, je le concède) ni de différentialisme (fort aussi) ; je ne savais d’ailleurs pas ce que c’était : je n’avais pas dix ans. C’était simplement une des conséquences de cette mythologie de l’exception, que la vie au Sénégal tend à inscrire dans notre psychologie, à travers quelques topoï cons, et qui vous rend fatalement, et pire, naturellement condescendant envers les autres, envers tout ce qui n’était pas sénégalais, exception faite du blanc, sans que ce soit méchant. Il a fallu que j’entre au prytanée, et que Coulibaly, mon promotionnaire ivoirien, nous coiffe tous au poteau et nous « taille bien bon », en sixième, pour que je sorte de la torpeur dans laquelle ce mensonge social m’avait plongé. C’est à partir de là que je me suis rendu compte de la sottise de la chose. C’est à partir de là que j’ai su que non seulement je n’étais pas une exception, mais encore, que d’exception sénégalaise, il n’y en avait point. J’ai au moins été assez intelligent pour n’être pas bête.

     La vérité, c’est aussi que la croyance dans « l’exception sénégalaise » a empêché un certain nombre de révoltes qui auraient pu être salutaires. En cela, elle a été une nauséabonde hypocrisie. Sous prétexte que le Sénégal avait toujours été un pays de paix, une exception dans le genre en Afrique, un phare, un modèle de stabilité, chaque début de révolte était noyé dans un flot de morale, de référence au passé, au statut du pays, à son exemplarité, etc. Il n’y a jamais eu de putsch au Sénégal. Dieu merci. Mais de là à vouloir refuser au peuple le droit de se lever quand son droit était en jeu, cela est inacceptable. Il faut toujours avoir la justice à l’esprit. Et si le prix de la justice est la violence, il ne faut pas être lâche, ou candide. Toute violence me semble détestable, et doit l’être en effet, mais la violence ne peut être toujours éludée. Hélas, au Sénégal, le refus de la violence a conduit à des silences coupables, à des concessions suicidaires dont les sénégalais, et eux seuls, ont payé, et paient encore, chaque jour, le prix. Il est parfois dur d’être « une exception. »   Cette mythologie a été le lit d’un certain moralisme, sirupeux, tiède, hypocrite, qui voulait préserver la paix à tout prix, sans se soucier des conséquences que son caractère artificiel, superficiel, engendrerait. Je le dis comme je le pense : certaines révoltes auraient été salutaires, je les aurais préférées aux simulacres de paix que le sentiment d’être uniques et exemplaires, chez les sénégalais, poussait à accepter. Il fallait se taire même le ventre vide, se taire alors qu’il n’y avait pas d’électricité, se taire, encore et toujours. L’ « exception sénégalaise », ce mensonge, n’a fait que repousser les problèmes, les dissimuler maladroitement. Que les sénégalais, s’ils ont cru être une exception pendant tout ce temps, se détrompent : ils ont juste été hypocrites, envers eux-mêmes, ce qui est plus grave. Ils ont été, longtemps, serviles. Mon avis est que la paix elle-même est un combat. Qui s’y refuse est volontairement aveugle et se condamne.

     Mais ce 23 juin a montré que le Sénégal n’était pas une exception, et ne l’a jamais été. Son peuple est comme tous les autres : il sait se battre, même s’il a fallu attendre longtemps avant qu’il ne le fasse. C’est surtout cela qui m’a ravi, et c’est ce que j’en retiens. Il faut refuser d’être une exception. Car c’est un piège. La violence n’est pas un péché. La révolte n’est pas une barbarie. Toutes deux ont quelque chose de noble lorsqu’elles sont sollicitées par le peuple, au nom de la justice, par un élémentaire souci de ne pas se laisser écraser. Les Sénégalais, je suis enfin ravi que tout le monde le sache maintenant, ne sont ni des d’angéliques hypocrites ni de bêtes moutons, mêmes si j’ai longtemps eu peur qu’ils ne le fussent définitivement, à force d’agir comme tels. Ce sont des hommes. Ou, du moins, ils ont montré qu’ils pouvaient l’être. Il ne reste plus qu’à espérer que ce ne fut juste pas un éclair. Il reste encore des batailles à mener. J’espère en faire partie, si elles ont lieu. Je pourrais enfin être légitime pour parler de courage.  

     Et maintenant, pour sûr, bonnes vacances.

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Sur la Révolution. (Partie I)

23 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #De l'Afrique...

     Ce qui est en train de se jouer en Tunisie, et qu’on appelle volontiers une Révolution (je proposerai dans un prochain billet une réflexion sur ce mot, sur sa réalité et sa teneur) m’a ouvert les yeux sur certaines choses que, par ailleurs, je pensais, mais que je n’osais dire, les considérant trop abstraites, voire fausses. Je ne prétends pas qu’elles soient vraies, mais je pense qu’elles se peuvent maintenant défendre mieux. La Révolution tunisienne a donc eu lieu, et continue d’ailleurs. Tout a été dit, disséqué, analysé par ceux qui en ont la compétence. On en a défini les enjeux, évalué les perspectives, prévu les risques. J’ai donc choisi de parler d’une autre chose, intrinsèquement liée à l’âme de la révolution : du peuple. En effet, au-delà de la joie qu’elle (la révolution) me procure, du fait du départ de Ben Ali (faut-il toujours dire « Président », au fait ?), et indépendamment de l’amusement désabusé que provoque chez moi le retournement de veste aussi prompt qu’habile de l’Occident, qui ne perd décidemment jamais, vis-à-vis de ce pays, j’ai surtout retenu deux choses, contradictoires, peut-être, réelles néanmoins, je le crois.  

     La première, c’est que tout peuple, aussi fort qu’il soit en ce qui concerne ses bras, aussi rayonnant qu’il soit sur le plan de ses idées est fatalement pusillanime face au régime qui l’asservit et le maintient dans une tyrannie que cette forme d’indolence même, et rien d’autre, nourrit. En d’autres termes, une tyrannie, une dictature, un despotisme, bref, tout régime où un homme ou un appareil étatique exerce sur le peuple quelque coercition pouvant empêcher ses libertés, tire son pouvoir tant des moyens (armées, milices, propagande, intimidation, surveillance…) qu’il emploie pour se conserver  dans sa situation que de l’apathie du peuple, qui ne fait rien, ou pas grand-chose, pour se sortir de la sienne. Accepter, ne serait-ce qu’un temps, d’être asservi, sans essayer de se sortir de la sujétion : voilà la vraie tyrannie, qui est d’abord, vous le comprenez dès lors, tyrannie contre soi. La force et la pérennité de toute dictature viennent de la peur qu’elle provoque chez le peuple. Cela est évident. Mais avant que de susciter la peur, la dictature est engendrée par elle. Elle s’en nourrit. Elle profite de la brèche ouverte dans les cœurs humains par la peur pour s’y engouffrer, et, une fois dedans, l’élargir, afin que d’autres peurs s’y aventurent, et qu’aucun courage n’ait la place de s’y enraciner. Il n’y a de dictature que celle des peurs : peur qui donne naissance à la dictature ; dictature qui maintient (et se maintient donc par) le règne de la peur. Cela me pousse à penser que les dictateurs ne pourrissent au pouvoir que parce que les peuples qu’ils tyrannisent les y laissent, moins par volonté que par crainte de défier ce pouvoir qu’ils voient comme immense et inébranlable. Simplement, cette crainte naît de l’absence de la conscience de peuple. Qu’est-ce que la conscience de peuple ? Ce que cela dit. C’est-à-dire le sentiment qui pousse un homme à vouloir être le maillon d’une chaîne, d’une force agissante, d’une entité capable de se battre pour reconquérir sa liberté confisquée: le peuple. Dans une dictature, je pense que tout homme croit vivre sa misère de façon si individuelle qu’il en oublie que ceux qui l’entourent sont dans la même situation. Et ils réfléchissent tous de la même manière, étant atteints du même syndrome. La peur individuelle devient alors peur individuelle de masse, ce qui ne peut, par conséquent, mener à aucune forme de révolution. La conclusion de cette première remarque, et que la Tunisie illustre parfaitement, est donc celle-ci : les dictateurs ne sont pas aussi forts qu’ils peuvent le laisser croire ; il suffit souvent que le tout le peuple prenne conscience qu’il éprouve une peur et une indignation similaires, celles des victimes innocentes, et qu’il décide ensemble de surmonter cette crainte, pour que leurs bourreaux soient défaits. Car un tortionnaire ne peut rien contre un supplicié qui ne cédera plus face à la géhenne, dût-il en périr.

     Cette Révolution m’a montré une autre faiblesse des peuples tyrannisés : celle de ne pouvoir se mettre en branle eux-mêmes, et de toujours avoir besoin de motifs autres que l'indignation liée à leur condition pour trouver une justification à leur action révolutionnaire. L’homme qui s’est immolé par le feu en Tunisie, par contestation, mais aussi, surtout de désespoir, est bien mort, et cela, je le déplore. Ce n’est pas la Révolution qui le ramènera à la vie, et ce n’est pas lui qui doit justifier le lancement de cette révolution. Je suis contre cette idée, qui veut qu’il faille toujours une goutte d’eau pour faire déborder le vase des colères et des rancoeurs, surtout si cette goutte d’eau doit être un homme qui se sacrifie pour que l’on puisse par la suite justifier le reste en invoquant son « courage ». Que cet homme se soit sacrifié pour protester à titre individuel, cela est recevable ; que l’on veuille faire de lui un martyr, un point de départ et le symbole de cette révolution, cela, je ne le comprends pas, et ne l’accepte pas. Que le peuple ne s’est-il érigé de lui-même, sans attendre que du sang coulât ? Soyons clairs, cependant : je ne refuse ni l’authenticité de l’indignation et de la souffrance du peuple tunisien (et des peuples qui ont été sous dictature en général), ni la révolution sanglante (Y eut-il d’ailleurs jamais une révolution sans mort ?). Il ne faut pas mêler trop de morale à ceci. Je ne condamne pas cette révolution là; d'une certaine façon, il fallait qu'elle ait lieu. Ce que je déplore, c’est la lenteur avec laquelle cette indignation s’est traduite dans les rues. Se serait-elle en effet manifestée plus tôt qu’un homme serait peut-être encore en vie. Ben Ali serait-il encore là à jouer avec diriger le pays si cet homme ne s’était suicidé ? Nul ne le sait.  

     Je me méfie des révolutions tardives ; oui, tardives, puisqu’il est déjà très tard quand un homme, un seul, meurt de désespoir, alors que les autres désespérés attendent qu’un congénère trépasse du mal commun pour se convaincre qu’ils en sont vraiment atteints, et qu’ils doivent le combattre. Ces révolutions me montrent encore l’apathie morale des peuples assujettis. Et cela, même s’ils mènent et réussissent, en aval, leur révolution. Mais pour combien de temps ? Combien de temps avant qu’un autre dictateur ne revienne, et que l’histoire se rejoue, avec les mêmes acteurs et les mêmes actes ? Telle est la question. Beaucoup de peuples, dont les régimes dérivent de plus en plus vers une évidente dictature, devraient se la poser.

   Finalement, ces deux sentiments que m’inspire la situation en Tunisie, que je disais contradictoires, se rejoignent en cela qu’ils portent tous deux sur les faiblesses des peuples révolutionnaires. D’une part, c’est là l’objet de la première remarque, ils ne prennent pas conscience que c’est de leur peur et de leur apathie que les dictateurs tirent une part substantielle de leur ignominieuse puissance: ils sont donc sous les dictatures croisées de leur propre esprit et de leur bourreau ; d’autre part, c’est ce que j’ai exprimé à travers la seconde analyse, les peuples révolutionnaires ne sont souvent pas indépendants et spontanés dans leur réaction, ce qui implique une certaine hésitation, et, finalement, une certaine peur, qui peuvent avoir un prix d’autant plus désolant qu’il me semble inutile : les "martyrs-déclencheurs-de-révolutions". Dans les deux situations, il demeure à mon sens que c’est une certaine faille dans le cœur du peuple même qui le mène à sa propre perte ou, du moins, à une perte qu’elle aurait pu éviter.

     J’espère que la Tunisie arrivera à retrouver la voie de la démocratie, et que les libertés fondamentales seront à nouveau exercées, sans une goutte de sang en plus. Mais je ne serai pas trop surpris si, d’ici quelques années, l’on retombait dans un régime proche, de celui qu’avait instauré Ben Ali, voire pire que lui. Le peuple tunisien, comme tous les peuples ayant accompli une révolution, a été courageux à un moment donné de son histoire, à ce point où l’exaspération ne peut déboucher sur autre chose que la révolution. Mais le véritable courage est de rester courageux et révolté, en tout temps, à n’importe quel point de l’histoire. Agir lorsque l’on est excédé et révolté est brave. Etre toujours révolté, c’est-à-dire être dans une réaction permanente contre toute forme de sujétion, l’est encore plus. Dans le premier cas de figure, il n’y a que des révolutions, au sens de réaction historique déterminée. Dans le second, il n’y a même plus de révolution, puisque l’esprit qui l’anime est perpétuel (la révolution devenant inexistante quand elle est menée en permanence, de façon ininterrompue) : il ne reste plus alors, pour un homme, que la réaction la plus naturelle et la plus humaine qui soit : le refus de tout ce qui le nie. 

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Politique et Jeunesse.

4 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #De l'Afrique...

A l'avance, veuillez pardonner la longueur de cet article. Je sais la difficulté qu’il y a à lire sur un écran. Pour ma défense, j’en appelle au savoureux mot de Pascal, qu'il écrit à la fin de la Seizième Lettre, particulièrement longue, de ses Provinciales : « Je n’ai pas eu le loisir de faire plus court… »

 

     Je m’étais promis, il y a de cela quelques temps, de ne jamais parler de sujets ayant quelque trait à la politique. Puis ce texte est arrivé. Il s’est imposé à mon esprit. Je l’ai donc écrit. Et d’une certaine manière, il parle de politique. Mais d’une certaine manière seulement. Il est possible que j’aie manqué à ma parole, que je me sois trahi. Cela est possible, en effet. Mais je pense pour ma part être resté fidèle à mes principes : l’article qui va suivre parle moins d’une certaine idée de la politique que, dans mes colères et mes craintes, et à la faveur d’un réflexe de pensée qui se généralise –malheureusement ?-, je m’étais faite de la chose, que d’une simple réflexion sur le sens que cette chose -la politique, donc, revêt aujourd’hui. Je vais m’expliquer. Mais avant, trois petites précisions. La première, c’est que bien qu’il puisse concerner, et qu’il concerne d’ailleurs beaucoup de personnes, d’horizons et d’âges divers, ce propos, je le perçois ainsi en tout cas, s’adresse particulièrement à la jeunesse. Et pas n’importe laquelle : la jeunesse africaine.  La seconde précision, qui n’est en fait qu’une justification de la première, est celle-ci : le choix de la jeunesse africaine en particulier n’est pas anodin ; il est plutôt dicté par l’exigence. Ce choix procède, effectivement, de deux raisons : que, d’une part, je fasse partie de cette jeunesse, et que je la connaisse donc mieux, et, que d’autre part, il soit indéniable que cette jeunesse là est, de toutes celles du monde, celle qui doit, le plus, parler de politique. C’est surtout à cette jeunesse là qu’il faut parler de politique. Mais encore faut-il qu’elle soit prête à écouter, qu’elle ait le courage d’écouter. Ce n’est malheureusement pas le cas. Et là surgit le problème. Entre la majorité des jeunes africains et la chose politique, il n’y a qu’un seul rapport, celui de la méfiance. Je n’ai point dit méconnaissance, mais méfiance. Et il faut dire qu’elle est souvent justifiée. Mais est-ce là raison à demeurer constamment dans ce rapport là, avec cette nature là, de façon statique ? Ne me sentant nullement capable de répondre, ne le voulant d’ailleurs pas, j’ai décidé de procéder autrement. Par l’analyse. Par l’exposé pur et simple des termes de l’équation. A la fin, j’ai eu un avis sur la question. Mais un avis n’est jamais une réponse, ce n’est qu’un avis. Le vôtre, en tout cas, quel qu’il soit, est le bienvenu. Dernière remarque : je ne m’intéresse pas aux mœurs et aux cultures. Je considère que cela n’a rien à voir. L’on ne peut, sans se mettre dans certaines difficultés liées à l’histoire, soutenir qu’un peuple, par culture, peut ne pas être politique. Il y aurait alors contradiction dans les termes. Je crois qu’un peuple est toujours politique, peut-être même avant que d’être culturel. J’y reviendrai. Maintenant, allons-y.

     Disons tout de suite les choses telles qu’elles sont : il n’y a pas si longtemps que cela, je me méfiais de la politique. J’en avais même presque peur. Et, chose grave mais pas réellement surprenante, à vrai dire,  je suis loin d’être le seul. Récemment, je me suis amusé à demander à plusieurs personnes de mon entourage, des jeunes essentiellement, s’ils souhaitaient un jour s’engager en politique. J’ai eu, à 90%, deux types de réponses : « Non, pas du tout. Dieu me garde de cette saleté ! » et « pour l’instant, non, je n’en ai pas l’intention du tout ; tant que ce sera ça, je ne suis pas intéressé(e)… On verra plus tard, si ça change. » J’exclus bien entendu de mon sondage, à l’argument que ce n’était pas là la question, les réponses telles que : «Je ne sais pas. Si Dieu le veut. »

   Je caricature à peine. Une portion minime des interrogés, et là encore, c’était au terme d’une gymnastique interminable, a admis avoir vraiment des ambitions politiques. C’est tout à leur honneur. J’avoue moi-même avoir longtemps fait partie du lot de la première réponse. Celle-ci et la deuxième ont ceci en commun que, indépendamment du fait que l’une (la première), catégorique, soit le prolongement de l’autre, hésitante, elles conçoivent toutes deux pareillement, en ce moment même, à l’heure présente, une vision très négative, voire laide de la politique. Ces personnes là ne veulent pas s’engager. Ce n’est pas qu’elles n’en ont pas les capacités, loin de là, c’est tout simplement qu’elles ne le veulent pas, ou qu’elles ne le veulent plus. Cette catégorie là est celle des dégoûtés, et c’est celle de la majorité des jeunes africains. Ces gens-là ne croient plus en ça. Leur argument est le suivant : « je ne veux pas m’engager en politique parce que je vois ce qu’elle est devenue. Je vois ce qu’elle fait des hommes. Et je vois ce que les hommes font d’elles. C’est un bourbier duquel on ne sort pas indemne. Même les plus vertueux s’y brûlent les ailes, et mentent, et trichent, et manipulent, et tuent pour arriver à leurs fins. La politique est un monde bien sordide. Celui de l’argent, du pouvoir, de la tyrannie, de la prétention et, surtout, de l’oubli. Elle change les hommes en des bêtes, des despotes assoiffés de pouvoir, qui ne reculent devant aucun moyen, fût-il le plus ignoble et le plus vil, pour satisfaire leur intérêt. C’est devenu une grande mascarade. Vu que je ne veux pas être comme cet homme politique là, vu que je ne veux ni voler ni mentir, eh bien, je refuse de m’engager. Le pouvoir n’en vaut pas la peine. » Le raisonnement me semble logique. Mais dans les faits ? Force est de reconnaître qu’il y est tout aussi logique. Il suffit de voir certains dirigeants de pays africains, et la manière dont ils gèrent leur -pays ? bien ? jouet ? terres ? pour s’en rendre compte. Univers du népotisme, des coups bas, de la déloyauté, de l’immoralisme, la politique n’a aujourd’hui rien de reluisant. Il faut l’admettre. Les hommes politiques, parfois à tort, sont mis dans le même sac : celui des menteurs, des tricheurs, des voleurs et des démagogues. En Afrique, continent où les populations ont depuis longtemps fraternisé avec la pauvreté, la faim, la misère et l’injustice, le constat se justifie d’autant plus. Il est amer et implacable. Il est résigné. Il est désespéré. Il ne croit plus en l’avenir, en raison d’un passé qui n’a été que déception. Parce que chaque élection est la promesse d’une situation qui ne changera pas à long terme, parce que chaque espoir qu’il place en un homme se transforme rapidement en désespoir, puis, tout aussi rapidement, en haine vis-à-vis de cet homme, parce que cette haine retombe vite, et devient pour lui résignation, et surtout parce qu’il a l’impression de n’être condamné qu’à vivre les mêmes cauchemars, dans une nuit qui s’étire et n’en finit pas, le jeune africain ne croit pas à la chose politique. Il ne veut plus y croire. Mieux vaut cesser soi-même d’y croire que de toujours se faire ôter l’espoir par des charognes sans foi ni loi. Plutôt se faire hara-kiri que de se faire abattre lâchement, d’une balle dans le dos. Pour lui, il n’y plus d’issue ouverte, ni de chance possible : la politique est ce qu’elle est : un chapelet de mots vides sans teneur, des mensonges ; et les hommes politiques sont ce qu’ils sont : des menteurs sans honneur. Epargnez-moi, je vous prie, le calvaire d’une exemplification au cas par cas. Je ne veux dresser le tableau des pays africains où règnent, larvées ou ostensibles, la mal gouvernance, la corruption, la monarchie. Je n’en finirai pas de la soirée. Et puis tel n’est pas le but de cet article.

     Si encore on en était à la théorie de Machiavel, qui posait que la « virtù », c’est-à-dire le génie politique, n’est pas contraire à la morale, aussi longtemps que la morale n’irait pas contre les intérêts de l’homme politique, tout ceci, sans être justifiable (je ne défends pas le Prince de Machiavel, loin de là !), pourrait néanmoins être compris. Car, et on l’oublie souvent, le prince de Machiavel n’est pas définitivement, pour l’éternité, immoral. Il n’est pas condamné de Dieu. Il n’est pas dépourvu de morale. Ce prince est simplement amoral, c’est-à-dire qu’il peut faire valoir une morale jusqu’à un certain point, dans certaines situations où sa pérennité au pouvoir n’est pas mise en danger. Ce qui, pour peu que l’on fasse preuve, de réalisme (et c’est justement cela que postule cet ouvrage), est dans l’ordre naturel des choses si l’on se place dans la perspective du penseur florentin. Car il faut que le prince reste au pouvoir pour développer sa patrie. Ce que l’on comprend, c’est que l’amoralisme du prince machiavélien est un amoralisme de situation, qui ne prévaut qu’aux confins de lutte pour la préservation du pouvoir, là où toute forme de morale, sous peine de rejeter le pouvoir, devient impossible à tenir. Or, la majorité des politiques africains, ceux-là même qui ont désespéré les jeunes de croire en la politique, ont dépassé le prince de Machiavel. C’est cela qui est terrible. Comment ? En cela que leur réalisme politique s’est métamorphosé, tel Gregor Samsa dans La Métamorphose de Kafka, en un insecte hideux : une dictature, d’autant plus dangereuse qu’elle brandit de façon éhontée la bannière de la justice et du souci du peuple. Ils ne se contentent plus de s’accrocher lamentablement au pouvoir ; ils veulent en plus réduire le peuple qui les a élus à une forme de sujétion. En cela aussi que leur amoralisme de situation est devenu amoralisme chronique, valant pour toutes les situations. Il a ainsi infailliblement dérivé vers les rivages de l’immoralité. Que l’on ne nous dise donc pas que c’est parce qu’ils ont Le Prince comme livre de chevet que la majorité des hommes politiques manquent si peu d’honneur aujourd’hui, au point de n’inspirer que dégoût. Au point où l’on en est, ce n’est plus du réalisme politique, mais une mixture dégueulasse : de l’incompétence mêlée à un despotisme insidieux, à laquelle on ajoute une once de condescendance et une livrée de mépris. Le résultat est une toxine pestilentielle, dont le peuple, et lui seulement, pâtit. Machiavel lui-même pourrait être horrifié.

     Le refus de l’engagement politique est donc largement justifiable. Mais il est impossible. On peut le justifier dans des principes, mais ce refus, dans la réalité, est impossible à tenir, et encore moins à justifier. Tout un chacun, d’une certaine manière, et qu’il le sache ou non, fait de la politique. Cela, je pense, pour deux raisons au moins : l’une, tenant de la philosophie politique ; l’autre, de l’Histoire. Je m’explique.

     Commençons par l’argument philosophique. Il est d’abord nécessaire, pour l’établir, d’en revenir à une distinction fondamentale, que pose la philosophie politique. Cette distinction, c’est celle qui place, d’une part, la politique, et d’autre part, le politique. Définissons.

Le politique, stricto sensu, se définit comme l’espace permettant la mise en place d’une organisation nécessaire à la garantie de l’harmonie du Tout, et assurant la cohésion interindividuelle. En d’autres termes, il y a du politique dès lors qu’il y a pluralité d’hommes. Le politique apparaît alors comme l’instrument de la vie en commun, c’st-à-dire au fond, comme la relation qui unit un homme à l’autre. Le politique, fondamentalement, est ce qui permet le rapport à l’autre, quel que soit la nature du rapport.   Ainsi, il y a du politique quand il y a deux hommes. Il y a aussi du politique quand on rit avec l’autre. Il y a une dimension politique quand un homme et une femme s’aiment. Il y en a encore quand on se bat avec l’autre. Le politique, c’est la relation première, c’est ce qui permet de se rapporter à l’autre, de vivre avec lui, non pas forcément dans une relation d’amitié, de paix  ou d’amour, mais également de guerre ou de haine. Car la guerre elle-même n’est finalement qu’une forme de relation. Vu sous cet angle, l’on comprend que le politique n’est rien d’autre que ce que désignait Aristote lorsqu’il parlait du « zôôn politikon », l’animal politique. Tout homme est un animal politique. Tout peuple est donc nécessairement politique. Ce postulat peut être pris comme point de départ. Avant la culture, avant les mœurs, il y a le politique. Un peuple est d’abord une entité politique. Vivre, déjà, est une aventure politique, dans ce sens précis où toute vie se définit par rapport au monde. Rien ne sert donc de refuser l’engagement politique. On fait du politique comme Monsieur Jourdain faisait de la prose : sans le savoir. Bien entendu, tout le monde n’est pas capable de diriger un pays. C’est là qu’entre en jeu la politique, second élément de la distinction. La politique, définition minimale, mais suffisante en ce qui nous concerne,  est le champ d’affrontement des acteurs sociaux en vue de la gestion du pouvoir. Tout simplement. Le politique crée une relation entre les hommes ; la politique cherche à déterminer l’orientation à donner au rapport qui s’est ainsi créé. Tout le monde ne fait pas de la politique. Mais tout un chacun fait nécessairement, par le fait même qu’il est Homme, du politique, parce qu’il est engagé dans un corps politique, en compagnie d’Hommes. Mais ce qui est important, c’est de retenir que le politique est le fondement et la condition sine qua non de l’émergence de la politique.

     L’argument philosophique établi, reste à déterminer celui qui procède de l’Histoire. Il est simple, et beaucoup moins abstrait. L’on ne peut, mais surtout, l’on ne doit refuser de s’engager en politique pour la bonne raison que dans l’Histoire, il n’existe, ou n’a existé, aucun peuple, aucune communauté que la seule affirmation de sa culture a suffit à émanciper. Il a toujours fallu que la politique s’en mêlât. La communauté noire américaine réclamant la suppression des lois ségrégationnistes dans l’Amérique des années 1960 n’aurait jamais obtenu gain de cause sans l’action politique de Malcom X et de Martin Luther King. D’une manière similaire, la négritude n’aurait jamais eu le retentissement qui fut le sien si ses deux leaders principaux, Césaire et Senghor, n’avaient été, en plus de leur qualité de poètes, des hommes politiques redoutables, rompus aux joutes de cet univers aux arcanes sinueuses. On peut aussi, pour remonter un peu plus loin dans le temps citer Soundjata Kéïta, dont la victoire décisive sur Soumaoro Kanté et ses armées à la bataille de Kirina, en 1235, n’aurait été possible sans l’alliance militaire qu’il avait scellée avec des généraux de divers clans du pays, dans la fameuse plaine de Sibi. Mais cette alliance militaire était aussi et surtout une unification politique, puisqu’après la victoire, se sont ces différents généraux, de Tabön Wana à Kamajan Kamara, en passant par Faoni Kondé ou Tiramaghan Traoré, qui devinrent ses ministres, et formèrent, avec d’autres lettrés noirs, le gouvernement du puissant Empire du Mali naissant. Là encore, la politique s’est révélée indispensable. Inutile de citer Mandela et l’Apartheid. Les exemples ne manquent pas, et on pourrait ainsi les multiplier à loisir. Ecrire des livres, faire de la sculpture, de la peinture, de la chanson, revendiquer une justice perdue, et que sais-je d’autre, tout cela est bien, car tout cela affirme une culture, exprime une révolte, conteste. Mais l’affirmation simple d’une culture ne fait pas tout. Une contestation nue est un cri esseulé dans un désert. Marteler que l’Afrique a une culture, faire la propagande de cette culture, réclamer sa reconnaissance, tout ceci est honorable. Mais ce n’est pas cela qui va nourrir le pauvre enfant qui meurt de faim dans une ruelle de Soweto ou de Kinshasa. Il lui faut autre chose. Il n’y a pas de développement sans politique.  Il n’y a pas d’émancipation hors de la politique. Aimé Césaire, qui a été un exemple canonique de cet enchevêtrement nécessaire entre culture et politique, insistait déjà sur l’importance de ce couple, où chaque partie est essentielle. Il le dit, dans un entretien intitulé « Césaire on culture », paru dans la revue West Africa du 4 avril 1970 : « la politique est simplement une des manifestations de la culture avec laquelle elle a un rapport dialectique : la synthèse de l’histoire. » C’est clair. Pour le nègre fondamental, poétique (donc culture) et politique font l’histoire.

     En ce qui concerne l’Afrique, l’irruption de la politique apparaît comme une exigence, plus que nulle part ailleurs. De nombreux pays sont dans une crise de valeurs, et dans une crise politique. Les nations où les principes de la démocratie sont foulés au pied se multiplient dangereusement. « Il faut donc agir, il faut donc agir », affirme-t-on. Certes. Mais comment ? Il n’y a qu’une seule façon, je crois, de changer les choses en profondeur : c’est sinon de faire de la politique, au moins de croire en elle. Les jeunes ont cet avantage qu’étant spectateurs, et même victimes des politiques purement politiciennes, despotiques, ils peuvent, s’ils le veulent vraiment, faire émerger un nouveau type de militantisme, fondé uniquement sur le fait moral. Ce  n’est pas un idéalisme. Pour peu que l’on ait du cœur, et pour peu que l’on ne veuille pas briser les rêves des générations à venir, les jeunes d’aujourd’hui, s’ils s’engagent, doivent nécessairement faire valoir le fait moral, au détriment du fait politique s’il le faut. Car oui : je ne crois pas qu’en politique, morale et réalisme soient opposés. Ne me demandez pas de le prouver, je ne le peux. Je crois juste que l’on peut être une bête politique, être rusé, faire face à des adversaires politiques en étant aussi moral. C’est justement cela, la démocratie. C’est le régime qui, sachant que les hommes politiques divergent sur la forme (les moyens, et parfois même, et surtout, sur  l’idéologie) à donner au développement de leur pays (le fond étant rigoureusement le même, ou devant l’être par essence), a mis en place deux juges suprêmes : le peuple et le débat. Que je sache, ces deux entités n’empêchent pas la morale d’exister. Si la démocratie échoue dans tant de pays, ce n’est tout simplement que parce qu’elle est mise à l’épreuve des intérêts individuels des dirigeants. Il y a une autre hypothèse, que j’entends parfois, qui veut que ce soient les certains peuples qui ne soient pas mentalement armés pour la démocratie. C’est possible, mais je ne m’aventurerai pas sur ce terrain. Ne froissons personne tant qu’on le peut. Retenons donc le premier fléau sus-évoqué. Face à lui, il n’y a pas de solution miracle. L’être humain est ce qu’il est : peu de chose. Mais il peut s’armer d’une éthique de la responsabilité. A tout un chacun de forger la sienne. C’est le combat de toute une vie. C’est la difficulté d’être homme : avoir sans cesse à choisir entre l’intérêt personnel et l’intérêt collectif. Un homme politique, lui, n’a pas le choix. Il n’est pas comme les autres. Il est condamné, condamné à ne mettre en avant que les intérêts du peuple qui l’a élu. Il est seul, et doit accepter cette solitude. Il est Sisyphe. Il est au service du peuple : c’est la fonction la plus belle du monde. La plus ingrate également. Car le peuple des hommes est égoïste et toujours ingrat. Mais l’homme politique doit l’accepter. Il est Prométhée. Les Hommes politiques sont des héros maudits modernes. Et tout leur courage se résume à l’assumer et même à le réclamer. C’est ainsi que je le vois. Si bon nombre d’hommes politiques ne comprennent pas cela, c’est qu’ils n’ont pas compris ce qu’est la politique. C’est qu’ils ont failli à leur mission. C’est qu’ils sont immoraux. C’est qu’ils doivent partir, avec le peu de dignité humaine qui peut leur rester.

     Vous, jeunes, n’êtes pas ces hommes là. Vous avez le pouvoir et le devoir de ne pas être comme eux. Vous avez la liberté de faire autre chose. 

     Que l’on se comprenne bien : je ne suis pas en train d’inciter la jeunesse à l’engagement politique. Ce serait très prétentieux et très irrespectueux. Et d’ailleurs, je ne crois moi-même pas être encore disposé à m’engager en politique. Ce que je veux, c’est inciter cette jeunesse à ne pas avoir peur de l’éventualité de cet engagement. A n’en plus avoir peur. La méfiance doit devenir courage, réaction, contestation positive. Il le faut, pour l’Afrique. Avoir peur de la politique, c’est donner raison à ceux qui la dénaturent. Perdre courage et espoir, c’est encore leur donner raison, c’est nier un avenir. Ne leur donnons pas ce plaisir là. La politique est fondée sur l’espoir. Comme la vie, comme toute action. Je le crois.

     L’on peut très bien ne pas vouloir être un politique. Cela se justifie et se comprend. Mais il n’y a pas de justification au fait de tourner le dos, définitivement, à la politique. L’apolitisme ne devrait pas être africain, dans la mesure où il peut toujours y avoir des hommes et des femmes qui sont prêts à s’engager, mais que le jugement péjoratif que l’on porte sur la politique décourage. L’apolitisme ne devrait pas être africain, car il est une manifestation de l’indifférence, l’un des pires maux humains à mon avis. On peut critiquer les hommes politiques, les détester si l’on veut. Mais la politique n’est pas les hommes politiques. Elle ne se résume pas à ceux qui la pratiquent. Faire ce raccourci serait très arbitraire ; il n’y pas de lien de causalité. Dois-je rappeler qu’à ses fondements, au Vème siècle av. J-C. à Athènes, la politique est la plus noble des activités, devant même la philosophie et les mathématiques ?

     Ceux fustigent tous azimuts la politique, je pense, ont tort. Mais ceux qui lui vouent un culte aveugle et passionné ont également tort. Ils se trompent tous sur le même point : ils considèrent la politique comme une fin, alors qu’elle est un moyen, un moyen au service des hommes. Il ne faut pas l’oublier. C’est fondamental.

     La politique est une contradiction. D’une part, ceux qui la pratiquent aujourd’hui en donnent souvent une mauvaise image, au point de dissuader la jeunesse de s’y lancer, et d’autre part, elle est le moyen sans lequel aucun développement à long terme n’est envisageable. Contradiction terrible, s’il en est. Mais il faut choisir. Il faut toujours choisir. Moi j’ai choisi mon camp : celui qui veut encore faire confiance à la politique, et qui persiste à espérer en des hommes et des femmes, des jeunes, des amis que je vois çà et là, que j’admire en cachette, que je suis de loin, et qui sont prêts à essayer, je dis bien essayer, de développer l’Afrique.

    Je ne sais pas si je ferai un jour de la politique, mais je ne la condamnerai également plus jamais. Cela, j’en suis certain. C’est toute une histoire, toute une œuvre (celle de héros et d’hommes politiques africains qui se sont battus) qui est en jeu. 

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