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Sur la lecture

Rédigé par Mbougar

Texte pour le Forum « Réussir par la lecture », organisé la Direction de la Francophonie à l’occasion de la FILDAK, octobre 2015.

Mesdames et Messieurs,

Je ne vais pas essayer ici de prouver que la lecture est l’une des plus belles activités humaines qui soient. Je crois en effet qu’il y aurait quelque chose d’absurde et de proprement dramatique à essayer de démontrer, en 2015, ici, l’importance de la lecture ; et si une personne dans cette salle n’est pas convaincu que lire est fondamental à l’existence d’un homme, si une personne dans cette salle attend que je lui explique pourquoi il faudrait qu’elle lise, alors qu’elle sorte tout de suite car je ne peux rien pour elle. Je ne suis là que pour dire pourquoi moi, je lis, pourquoi moi, je ne puis me passer de lecture dans ma vie. En plus, il faut dire d’emblée que nous ne lisons pas tous de la même manière : l’expérience de la lecture est différemment vécue selon les individus. A cause de cela, je trouve vain d’avoir l’ambition de parler d’une autre expérience que la mienne.

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J’avais 17 ans en 2007. Et c’est cette année-là que j’ai pleuré pour la première fois à la lecture d’un livre qu’aujourd’hui encore, je ne peux relire sans verser quelques larmes lorsque j’arrive aux dernières pages. Avant de vous dire de quel livre il s’agit, j’aimerais d’abord m’arrêter un peu sur le fait qu’un livre puisse faire pleurer, car je crois que ce n’est pas un fait ordinaire. L’on peut évidemment pleurer devant une œuvre d’art. Chacun de nous ici a sans doute déjà pleuré devant un film particulièrement émouvant, ou en écoutant une musique qui l’a touché ; mais je crois qu’il est plus rare d’être bouleversé jusqu’aux larmes par un livre : la raison en est simple : là où l’image ne requiert de nous qu’un regard pour qu’elle nous émeuve, là où la musique agit sur nous, nous inonde, l’écriture exige que nous imaginions, que nous fassions l’effort d’aller au fond des émotions qu’une phrase cherche à créer en nous. Voir un homme mourir dans un film, avec une larmoyante musique en fond sonore, émeut plus simplement, par exemple, que lire ces phrases décrivant avec une déchirante simplicité la mort de Charles Bovary (« Et croyant qu’il voulait jouer, elle le poussa doucement. Il tomba par terre. Il était mort. ») ou celle de Gertrude dans La Symphonie pastorale: (« Hélas ! Je ne devais plus la revoir qu’endormie. C’est ce matin, au lever du jour, qu’elle est morte après une nuit de délire et d’accablement. »). Et c’est cela qui m’intéresse d’abord dans l’acte de lire : l’émotion de la lecture me semble plus profonde, moins immédiate, plus complexe, moins superficielle, plus riche, moins artificielle, plus authentique, moins rapide que l’émotion que produisent certains autres arts —le cinéma en particulier. La lecture requiert une participation du lecteur à l’élaboration de la vérité tapie au fond des phrases. Lorsque vous lisez, vous ne subissez pas l’émotion (comme c’est souvent le cas dans la musique ou le cinéma), vous contribuez à la découvrir. Vous l’éprouvez. Vous en faites l’expérience. Je crois que c’est d’abord la raison pour laquelle je lis : pour chercher et trouver au fond de moi-même, à travers les livres, quelque chose que l’écrivain essaie de me montrer.

En 2007, à 17 ans, vous imaginez bien que j’avais déjà vu des gens mourir autour de moi, des gens qui m’étaient parfois très proches et chers, de la famille, des amis. Pourtant, je dois avouer que c’est dans un livre que j’ai réellement compris la tragédie qu’est la mort d’un être aimé, la mort d’un Homme tout simplement. C’est en refermant ce livre que la mort, dans toute sa puissance, toute sa fatalité, sa tristesse, s’est révélée à moi ; j’ai compris dans les dernières pages de ce roman la portée métaphysique de la disparition d’un être humain. Je savais évidemment que la mort était triste, mais cette tristesse m’est apparue dans toute son épouvantable nudité par la lecture. Ce livre, c’était Le Père Goriot, et j’ai pleuré lorsque Balzac a fait mourir le héros éponyme du roman dans les bras de Rastignac, au terme de la plus belle et la plus triste agonie de toute la Littérature (devant la « Mort d’Ivan Illitch » de Tolstoï). De la même manière, c’est dans deux livres que j’ai découvert, vu le désir charnel des femmes : le premier, en lisant l’épisode du fiacre dans Madame Bovary ; le second, en plongeant dans les pages les plus sensuelles de La Collégienne de Marouba Fall, celles où le corps d’Oulimata m’est décrit, ce corps que j’ai imaginé, fixé dans mon esprit ; ce corps dont aucune des lignes de la voluptueuse silhouette ne m’est inconnue, puisque j’ai contribué à le façonner. Comprendre la mort ou le désir dans un roman. Vous conviendrez que la chose n’est pas banale, mais Proust l’explique très bien lorsqu’il écrit qu’ « en réalité, chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage d’un écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que sans le livre il n’eût peut-être pas vu en soi-même. » Pourquoi est-ce que je lis ? Première réponse : pour mieux comprendre ce que c’est qu’un Homme, et, par conséquent, mieux comprendre ce que je suis.

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Beaucoup d’élèves me demandent quelle est la meilleure préparation pour le Concours Général Sénégalais. Ils s’imaginent sans doute que parce que j’ai reçu quelques distinctions à ce concours, j’ai une recette infaillible. Ma réponse, évidemment, les déçoit toujours. Je n’ai pas eu de préparation spécifique au Concours Général Sénégalais. J’ai seulement lu, beaucoup lu. Je savais que les cours que j’avais, en Histoire, Littérature, Philosophie, Géographie, étaient les mêmes qu’on donnait aux autres candidats. Si je voulais, par conséquent, avoir un léger avantage, il fallait que je lise des choses qui n’étaient pas au programme, des choses qui n’étaient pas de mon âge ; tout bonnement, il fallait que je sois curieux. Une espèce de boulimie de la lecture s’est emparée de moi, et je me suis mis à lire des auteurs réputés difficiles. Je ne comprenais pas toujours, c’était ardu, parfois obscur voire incompréhensible, mais je faisais l’effort de donner du temps à la lecture. Et la lecture est belle d’abord pour cette raison aussi : parce que c’est l’une des rares activités qui nous obligent à avoir la charité de donner du temps à d’autres personnes, qu’on ne connaît pas toujours, qui sont mortes depuis longtemps parfois, mais dont les voix nous parviennent à travers les siècles, et augmentent notre savoir et notre sensibilité, notre intelligence et notre entendement.

A une époque de vitesse incessante, où le savoir se consulte sur Wikipédia au lieu de s’acquérir, où l’on copie et on colle au lieu de chercher véritablement, où le bruit et la fureur des clics l’emporte sur le silence de la réflexion, la lecture est un éloge de la lenteur, de la patience, de l’écoute, du silence. Des hommes autrement plus brillants et sages que nous ne le sommes et ne pourrons jamais l’être ont consacré toute leur vie à essayer d’écrire ce qu’ils avaient de meilleur en eux, à tenter de dire la vérité de leur temps, à essayer de dissiper le mystère de l’homme ; et je crois qu’il faut avoir la générosité de leur accorder, non pas une vie, mais quelques heures de notre misérable existence pour converser avec eux, entre deux posts sur Facebook, un selfie et un tour sur Snapchat. Je n’échappe pas aux modes de mon temps : aux réseaux sociaux, aux écrans, à internet, mais je veille, chaque jour, aussi occupé que je puisse être, à faire en sorte d’ouvrir un livre et d’y passer un peu de temps, même celui que peut durer une phrase. Me déconnecter des réseaux sociaux, des flux numériques, pour me reconnecter à l’Esprit des grands écrivains. J’aime cette idée que la lecture est un dialogue par-delà les siècles. Qu’elle est une abolition du temps et de l’espace. Qu’elle est l’expérience de la solitude et à la fois celle de la compagnie des écrivains. Qu’elle est un « colloque singulier », pour reprendre la belle expression de Danièle Sallenave. Qu’elle est une conversation dont on ressort toujours grandi. En 2008 et 2009, au moment de commencer les épreuves du Concours Général, j’étais prêt. Je n’avais rien préparé en particulier, je n’avais aucun axe précis, mais j’avais tellement lu, avec tant d’appétit, de curiosité, de désir, de « libido sciendi » comme disaient les Anciens, que j’étais certain que quels que fussent les sujets, j’aurais eu quelque chose d’intéressant à en dire et à en penser, parce que j’avais passé la plupart de mes soirées, les mois précédant l’épreuve, en compagnie de grands esprits, philosophes, poètes, écrivains, savants. En sortant des épreuves, je savais au moins que ce que j’avais dit était le fruit de lectures solides, qui étaient à la fois mes armes et mes protections. J’avais reçu un don : celui que m’avaient légué les grands Maîtres qui avaient pensé le monde avant moi. La lecture, pour reprendre le titre de Danièle Sallenave que je citais tout à l’heure, est « le don des morts ». Pourquoi est-ce que je lis ? Deuxième réponse : pour me coucher chaque jour un peu plus humain et un peu moins humain. Pour le plaisir de ces longues heures de discussions avec tous ces grands auteurs. Ils m’ont ouvert l’esprit, initié à la liberté de la pensée, appris la vie.

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Oui, je dis bien appris la vie. Car la lecture, Mesdames et Messieurs, n’est pas séparée de la vie ; elle est en son cœur même. Personne, point même le grand Umberto Eco dans Lector in fabula, ne me fera croire que ce sont deux moments distincts et qu’au moment de la lecture, l’on serait dans une sorte de parenthèse qui nous isolerait de l’existence quotidienne. Je crois profondément que j’existe pleinement lorsque je lis, et que dans ma lecture, il y a une forme de ma vie qui est engagée. Une façon de lire est toujours une manière d’être, et d’être dans le monde, me dit Marielle Macé. Ce que je lis influence toujours les gestes que j’effectue dans la vie, et je cherche dans la lecture le sens profond de ce que j’ai vécu. Qu’on me permette de citer encore Marcel Proust : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature ». Je crois que ce qui se passe et se joue en nous lorsqu’on lit est une preuve qu’on est le foyer d’une vie intérieure qui peut être intense, si tant est qu’on le veuille. Souvent, les tracas du quotidien, le rapport avec les autres, le travail, les contraintes sociales, les conventions, les exigences matérielles, tout cela nous fait oublier qu’il y a en nous-mêmes une autre forme de vie qui se déroule silencieusement, à laquelle on ne prête pas assez attention, mais qui est pourtant essentielle à notre survie. C’est la vie de la pensée, des idées, des émotions, de ce qui nous façonne intimement, et fait le lit de nos multiples identités. Je lis pour me sentir vivre, pour me souvenir que l’expérience intérieure est aussi importante, voire plus essentielle que l’expérience.

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Je suis aujourd’hui, à mon corps défendant, de plus en plus présenté comme écrivain. Ce n’est pas par coquetterie ou simple modestie —fausse, comme toutes les modesties— que je dis « à mon corps défendant ». La vérité est que j’eusse de loin préféré qu’on me présentât d’abord comme lecteur. Car c’est ce que je suis fondamentalement. Et je me reconnais pleinement dans ces deux vers que Borges, le grand Jorge Luis Borges, a commis dans le poème « Un lecteur » : « Que d’autres se flattent des livres qu’ils ont écrits/ Moi, je suis fier de ceux que j’ai lus. » Il y a évidemment beaucoup d’humilité dans ce propos, l’humilité d’être un simple lecteur ; mais je serais étonné —en réalité, c’est ce que je pense— qu’il ne se trouvât pas dans ces vers, en plus, cette fine et malicieuse ironie dont Borges avait le secret ; une ironie qui dirait ceci : la lecture n’est pas seulement supérieure à l’écriture, elle en est la forme fondamentale. Je fais partie de ceux qui croient qu’on ne peut non seulement écrire sans avoir lu, mais encore, qu’on ne devrait écrire qu’après qu’on a lu, parce qu’on a lu. Si je suis arrivé à l’écriture, c’est d’abord parce que j’ai lu. C’est tout simple. Je suis plus heureux lorsque je lis que quand j’écris ; et c’est dans la lecture que je puise le désir d’écrire. Une phrase écrite n’est que le résidu de milliers d’autres lues et méditées.

J’aime être entouré de livres ; cela me rassure. Et comme Borges, j’ai toujours imaginé le paradis, non pas comme un endroit baigné de soleil, rempli de jardins luxuriants, traversé par des lacs tranquilles, peuplé de belles femmes (même si j’espère qu’il y en aura), mais « comme une sorte de bibliothèque » dont Dieu serait le bibliothécaire érudit et lumineux, me prêtant des livres, me donnant des conseils de lecture, échangeant avec moi sur tel écrivain. Lorsque je mourrai, j’aimerais que l’on m’enterre avec quelques livres. Et sur ma tombe, que l’on inscrivît cette épitaphe : « il a lu ce qu’il a pu ».

Je vous remercie de votre attention.

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