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Le Courage d'être africain: appel à l'espoir.

Nous parlons d’un certain continent et de son peuple. Nous parlons d’un certain continent, de son passé et de sa condition. Nous parlons d’un certain continent, de son avenir et de ses espérances. Nous parlons ici d’une mère et de ses enfants. Nous ne voulons, ne pouvons et ne devons l’abandonner. Nous ne le ferons d’ailleurs pas. Et si c’est la mort qui est au bout du chemin, nous l’affronterons pour que notre mère esquisse un sourire, pour qu’elle soit fière de ses enfants, pour que ses rayons diaprent le ciel chaud et pur, pour qu’elle resplendisse encore de son éclatante lumière. Lumière multicolore. Lumière solaire. Lumière des terres éburnées, des forêts tropicales et des déserts du septentrion. Lumière d’espoir. Les combats se gagnent ou se perdent. Mais encore faut-il les mener. Les mener sans peur. Impérativement.  Sinon à quoi bon vivre ici, maintenant, dans cette condition, en ce temps? Les combats, il faut les aborder de front, ne pas se défiler à leur choc. Périrons-nous ? Nous n’en savons rien. Est-ce d’ailleurs si important, au fond ? L’essentiel est ailleurs. La volonté et la croyance engagées constituent déjà, en effet, une victoire. Grande, irremplaçable, supérieure est la victoire des cœurs, la victoire des âmes. Le bonheur d’un seul cœur qui espère, le triomphe d’une seule âme qui revit, cela suffit. Et voici le peuple qui se dresse uni et fier ! Rouge ! Noir ! Blanc ! Peuple ! « Un homme, ça peut être détruit, mais pas vaincu. » Un peuple, ça peut être brisé, mais jamais désespéré!

 

Nous parlons de l’Afrique. Et, même si c’est à sa jeunesse qu’il s’adresse particulièrement, notre appel, nous l’espérons, aura des échos dans les cœurs de tous les fils de mère Afrique, qui qu’ils soient, où qu’ils soient.

Nous croyons qu’il n’y a sur cette terre qu’une seule manière véritable de crier son humanité, de coïncider avec son essence : c’est de faire l’Histoire.

 

Nous pensons qu’il n’est pour un Peuple, quel qu’il soit, qu’une seule façon de s’affirmer en tant que qu’identité, dignité, force: c’est de prendre en charge la construction de son Histoire.

 

Nous considérons qu’il n’y a pour des hommes qu’une unique aventure qui réclamât réellement d’eux un authentique courage : celle qui veut, encore une fois, qu’ils fassent leur Histoire.

 

 Il n’y a maintenant pour ces hommes, pour ce peuple, qu’un seul état qui soit au-dessus de leur exigence morale, ontologique de faire l’Histoire ; état qui est, par son importance même, la condition de possibilité de cette exigence: c’est d’être libre.  Etre libre pour faire son histoire, être libre pour vouloir d’abord la faire, être libre pour en définir les principes et les objectifs, et, enfin, être  libre pour savoir comment la faire, en tenant compte de la réalité. Il n’y a finalement, pour un peuple et les hommes qui le forment, qu’un seul défi qui vaille la peine d’être relevé, qu’un seul pari qui mérite d’être tenté, qu’un seul enjeu qui soit indépassable : sa liberté. Cette liberté est au-dessus et donc au fondement de toute action. Elle n’est point tyrannique, elle est juste nécessaire. Elle est condition. Il s’agit là d’une liberté métaphysique. Il s’agit là d’une liberté qui est abstraction. Mais il s’agit aussi et surtout là, d’une abstraction sans laquelle aucune forme de réalisation n’est possible. En ce sens, cette liberté est motrice. En cela, cette liberté est le principe d’une action qu’elle fonde. Et l’effectivité de cette action ne sera que le prolongement, la ramification du mouvement premier qui l’a produit. La liberté dont nous parlons ici est celle de l’esprit, de la pensée. Faire son histoire, l’écrire, c’est d’abord avoir le courage, et, au-delà, la liberté de la penser, de faire se confronter les idées qui doivent la supporter. Une pensée n’est vraiment légitime que parce qu’elle est libre. Inversement, la première liberté est celle de l’esprit. Autant la pensée n’a de sens et de valeur que par sa liberté, de la même manière la liberté fondamentale est celle de la pensée. Celle-ci n’est que quand elle se confond à celle-là. Celle-là trouve son essence dans celle-ci. Cette interpénétration est ce qui fait la force des grands hommes, et donc des grands peuples. Elle est essentielle. 

 

La liberté première, donc, est celle de l’esprit. L’erreur serait de croire que, parce qu’elle est première, elle ne fait que dicter l’action. Car autant il est vrai qu’elle en définit les modalités, autant il est indéniable, peut-être même de façon plus forte, que l’esprit, donc la liberté nécessaire à son exercice, est au service de l’action. Ou du moins, elle se doit de l’être. Loin d’être un idéal, cette maxime nous apparaît plutôt comme un impératif moral. La valeur d’une pensée libre tient tant à l’autorité qu’elle a vis-à-vis du dessein qu’elle vise à édifier qu’à l’humilité qu’elle requiert pour être au service de ce même dessein. Que cela veut-il dire, plus clairement ? Rien d’autre que ceci : la liberté de penser est essentielle à la construction de l’histoire d’un peuple, puisqu’elle a cette double fonction de la mener et de la servir, d’en être à la fois le dieu et le fidèle. Cela veut encore dire ceci : nécessairement, par essence, une révolution naît de la conjonction d’idées et d’une action. Elle est le fruit d’une solidarité historique entre des intellectuels et le peuple. Entre ces deux entités, aucune forme de hiérarchisation n’est souhaitable. Parlons-en d’ailleurs, de ce couple historique.

 

 Le temps où les intellectuels, du haut de ce piédestal sur lequel leur supériorité intellectuelle les avait placés, dominaient le peuple, pensaient pour lui, le temps où ils étaient maîtres du savoir et directeur de consciences, le temps où ils dictaient le sens ; eh bien ce temps est révolu. Une révolution au sein de laquelle intellectuels et hommes du peuple sont séparés est une révolution vouée à l’échec. Nous ne sommes plus au XVIIIème siècle, à l’époque de la Révolution Française. L’heure est venue où les intellectuels, pour le développement de l’Afrique, doivent  être au cœur d’une évolution de leur statut : ils ne doivent plus penser pour le peuple, ils doivent penser avec lui, c’est-à-dire l’accompagner, être au fait de ses aspirations et de ses espoirs : l’aider, tout simplement. Ils doivent être au niveau du peuple, voire en dessous de lui. Car entre le peuple et eux, qui est réellement au service de l’autre, pour la réussite de la révolution ? S’il y a une séparation inévitable, sinon de classe, au moins de culture entre les intellectuels et les hommes du peuple, il ne saurait en tout cas pas y avoir de hiérarchisation. Et si, quand même, il faut qu’il y ait hiérarchisation, ce qui, qu’on le redise, n’est pas souhaitable, c’est le peuple qui serait  supérieur, puisque la révolution se fait d’abord en leur nom. Le peuple et les intellectuels doivent impérativement constituer une seule force, un seul poing, pour se donner une chance. Ce sont deux forces essentielles à l’équilibre et à la réussite de l’émancipation. Si les intellectuels sont la tête pensante ‘d’une révolution, le peuple en est le cœur. Ensemble, ils forment un homme qui marche. Être la tête ne fait pas des penseurs des tyrans. Au contraire, les véritables servants, c’est eux. Et la vérité est même qu’ils trouvent là l’essence de leur fonction d’intellectuel, leur raison de vivre : de nos jours, il n’y a pas d’intellectuels engagés, ou s’il y en a qui s’en réclament, c’est qu’ils n’ont pas encore compris ce qui est fondamental dans la transformation de leur statut. Il n’y a en vérité que des intellectuels naturellement placés aux côtés du peuple, contre toutes les formes d’oppression. Cette position est consubstantielle à leur essence d’intellectuel, et l’occuper est leur première exigence déontologique. Albert Camus, lors de son discours de réception du Prix Nobel en 1957 à Stockholm, parlait déjà de l’écrivain, et donc de l’intellectuel, en ces termes : « Le rôle de l’écrivain […] ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. » C’est-à-dire au service de ceux qui essaient de faire l’histoire, pour ne plus la subir. Ce combat est donc éternel, puisqu’il y a toujours de l’injustice quelque part. Tout intellectuel est « engagé », pour ainsi dire, naturellement, et à vie. Être aux côtés du peuple pour son émancipation, le prévenir de sombrer dans une dictature de l’Histoire (ne pas la faire subir à d’autres) une fois sa révolution faite et son émancipation acquise : voilà le rôle des intellectuels africains.

 

Faire son histoire, pour un peuple, c’est avoir le courage d’être libre de la penser, et c’est surtout avoir le cœur d’être prêt à la construire de ses propres mains.

 

Ce texte n’a la prétention d’avoir ni la rigueur conceptuelle et intellectuelle d’un essai, ni encore la puissance critique d’une thèse de philosophie ou d’histoire. Il se défend d’être politique. Il se refuse à toute interprétation idéologique. Enfin, il n’est pas un pamphlet, n’énonce aucune théorie, et son auteur n’est point polémiste. Ce texte récuse tout cela. A la vérité, tels ne sont pas ses buts. Il ne vous apprendra sans doute rien que vous ne sachiez déjà. Comprenez qu’il a été écrit par le cœur. Il ne vise aucune fin didactique. A cet égard, l’auteur fait appel à votre indulgence. Sa seule ambition est, à l’endroit des uns, de tenter de rappeler des vertus et des possibilités qu’un afro-pessimisme ambiant et généralisé, ainsi qu’un obscur fatalisme cachent; à l’intention d’autres, d’espérer produire un éveil des consciences assoupies, hésitantes ou sceptiques quant à l’avenir du continent africain.

 

Car nous voulons encore croire que ce continent n’est pas perdu, qu’il est juste en perdition. Nous voulons encore croire à la force d’un soleil, que l’on devine parfois, de façon brève mais réelle, derrière le temps gris, mais qui n’a juste pas assez de bras pour le dégager de la grisaille et le porter haut dans le ciel, ni assez d’esprits pour croire en lui. Des sommets des montagnes d’Alger aux bidonvilles de Freetown, du fond des quartiers inondés de Dakar aux habitations délabrées d’Asmara, nous voulons croire qu’il y a encore des hommes et des femmes anonymes, qui ne veulent pas désespérer de l’Afrique malgré la misère et l’injustice qu’ils vivent. L’avenir est assombri, certes. Ce serait pure utopie que de le nier. Mais refuser la possibilité même d’un avenir autre que celui des ténèbres n’est point inscrit dans le cœur humain. L’espoir tue quand il est devient illusion perdue. Mais sans espoir, que serait un Homme? Un cadavre vivant. Ou un Dieu. Or, sur une terre d’Hommes, il ne sert à rien d’être Dieu. Il ne le faut pas.

 

Nous entendons d’ici les grondements de la tempête. Nous les voyons déjà venir de toutes parts, d’ici et de là, les critiques, les moqueries, la vindicte : « quel manque de réalisme ! » diront-ceux-ci, « quelle insipide et nauséabonde ingénuité ! » affirmeront ceux-là, « quel idéalisme niais et obscur ! », asséneront encore ceux là-bas. D’autres seront plus violents, plus cyniques, plus ironiques. Nous voyons tout cela d’ici. Et nous l’acceptons. Tout est une affaire de parti. Ceux qui nous raillerons auront pris le leur. Nous avons choisi le nôtre. Pour qui nous prenons-nous ? Pour personne. Simplement pour de jeunes africains. Il se peut en effet que nous soyons niais, idéalistes, ingénus. Cela se peut. Mais dans cette histoire, nous avons choisi le camp du devoir, celui de l’espoir incessamment postulé comme horizon. Cela veut-il dire que nous soyons dépourvus de raison critique et de puissance de jugement ? D’autres choisiront le camp de la critique, le camp de ce qu’ils appelleront « le réalisme. » A ceux-là, dont nous respectons les positions sans les partager, nous voulons dire ceci : nous ne croyons pas au réalisme qui n’est qu’inaction et immobilisme. Le réalisme est aujourd’hui un veau d’or. Cela, en soi, a peut-être toujours été ainsi. Mais quand il devient cynisme systématique, quand il est statique, lorsqu’il n’accepte aucune autre posture, sous couvert que celle-ci est un idéalisme fat, ce réalisme là se perd dans une négation et un nihilisme dangereux. Nous ne croyons pas au réalisme qui inhibe l’espoir. Nous ne voulons pas du réalisme qui réfléchit, infléchit, analyse, conjecture, critique à outrance, indéfiniment. Ce type de réalisme interdit le progrès qu’il croit instaurer. Il est précisément ce pessimisme dont il dit se démarquer. Il faut de la circonspection. Mais la circonspection négative, c’est-à-dire celle qui ne pose rien, dégénère vite en attentisme ; et l’attentisme, souvent, en peur. Or, l’heure n’est plus aux peurs. L’idéalisme, poussé jusqu’à un certain point, est une dangereuse dérive. Un certain réalisme l’est également. Il faut croire cela, mais il faut aussi savoir une chose : le réalisme n’empêche pas l’idéal, quand l’idéal se nourrit d’un espoir pur. Là, ils ne sont pas opposés ; ils se confondent même. Nous n’idéalisons pas à proprement parler : nous espérons. Nous ne faisons pas que rêver ou souhaiter : nous voulons, et sommes prêts à nous battre pour notre foi. Que l’on n’aille surtout pas penser que nous érigeons l’espoir en religion. L’espoir n’est pas la religion de l’humanité, elle est sa morale. Et s’il fallait encore distinguer le réalisme de notre idéal et de notre espoir, nous disons que le seul réalisme auquel nous adhérons est celui qui ne croit pas au miracle, mais qui ne s’interdit pas de croire que l’Afrique puisse un jour se relever à la force de ses fils. Le réalisme que nous voulons, c’est celui qui assure la convergence de la générosité et du courage : générosité de penser à ses frères africains, de vouloir les accompagner vers la lumière ; courage de regarder en face et surtout de combattre les difficultés de l’Afrique, sans céder au désespoir. Il n’y a de réalisme que l’Humanité, c’est-à-dire le refus de s’avouer vaincu par la vie et ses épreuves ou par la marche de l’Histoire, de se croire maudit de Dieu, ou de se penser par nature inférieur à un autre Homme.

 

Eclaircissons un dernier point : nous ne sommes pas sous le joug d’une tyrannie de la cause absolue. En d’autres termes, nous ne sommes pas fascinés par les combats idéologiques des temps passés et/ou présents. Nous ne sommes pas comme ces romantiques qui rêvent d’espace, d’infini, de luttes passionnées pour des causes qui les dépassent. Nous n’avons aucun Himalaya à soulever, aucune Carthage à détruire, et nous ne mourrions sans doute pas de chagrin ou de désœuvrement si l’Afrique venait un jour à retrouver un éclat. Il n’y a pas de combat, il n’y a qu’une situation qu’il faut changer. Nous vous entendons toujours penser : « Ah ! Le noble cœur ! Ah ! La belle âme ! Ô les paroles belles ! Mais dites-nous donc pourquoi nous ? Pourquoi nous-revient-il de la changer ? Ce n’est pas nous qui l’avons créée, et encore moins voulue, n’est-il pas ? Alors pourquoi ? » La réponse nous semble simple : parce que cette situation, ce n’est certes pas nous qui l’avons créée, mais c’est bien nous qui la vivons. Personne ne la vivra pour nous. Personne ne viendra la changer pour nous. Qui, d’ailleurs, hormis nous-mêmes qui sommes nés dans ses tourbillons, pourrait être tenté par notre condition ? La vérité, c’est que notre cri vient moins d’une volonté aveuglée d’engagement que d’un engagement inné, que nous ne contrôlons pas. Nous ne nous engageons pas, nous sommes engagés, c’est-à-dire simplement vivants. Pris dans un certain sens, ce mot, engagement, nous fait peur. Nous réfutons en effet toute valeur qui serait supérieure à cette vie, la nôtre, celle des hommes, et au nom de laquelle ces derniers devraient se battre dans l’espoir d’un futur qui fuit et monte vers le ciel silencieux. Il faut vivre là, avec les choses qui sont là, changer pour et avec les hommes qui sont là, rendre à l’existence l’authenticité des jours présents, immédiats. C’est pour aujourd’hui, l’aujourd’hui, que nous voulons agir. C’est pour la vie et la passion nécessaire de l’homme et, surtout, de l’Afrique. Demain, d’autres vivrons leur temps. Demain, nous n’en savons rien. Regardons là, à nos pieds, sous nos nez. Rien n’est au-dessus de la vie, de ses vicissitudes et du bonheur qui la font. Il n’y a que cela. Au-delà, rien n’est humain. Nous sommes seulement vivants. Ici et maintenant. Et notre situation est injuste et incompréhensible. Nous voulons simplement être heureux et libres. Car nous sommes des hommes. Enlisés jusqu’au cou dans l’humanité. Mais cet enlisement ne nuit point à notre liberté, il ne conduit point au désespoir, puisque la liberté véritable, finalement, n’est-elle pas l’effort que nous déployons pour sortir du bourbier, dissiper la nuit, et croire au jour qui se lève? Nous ne nous jetons pas dans cette aventure pour que l’on nous voie, pour proférer de belles paroles, ou pour la gloire. Et d’ailleurs, quelle gloire espérer, quand on se bat pour que son continent sorte de la pauvreté ? Rien d’autre qu’une gloire sordide et inessentielle. Si nous voulons lutter pour l’Afrique et espérer en son avenir en transformant son présent, c’est parce que le sentiment de révolte qui habite nos cœurs nous devient insupportable. Il faut qu’il sorte de quelque manière que ce soit. Mais si nous sommes engagés –pour la vie et uniquement pour elle, c’est surtout, et c’est même seulement, parce que nous sommes africains. Cela est déjà suffisant à nous condamner à une lutte épique, et peut-être perdue à l’avance, contre l’injustice, la misère, le sous-développement, et surtout contre le désespoir. Notre condition d’africain nous place dans une disposition que nous n’avons pas choisie, mais que nous avons l’exigence morale d’essayer d’améliorer. Nous avons bien sûr eu le choix : nous aurions pu choisir de ne pas accepter cette situation. Nous aurions pu aller ailleurs. Ce ne serait pas d’une fuite forcée qu’il s’agirait, mais bien d’un choix. Nous aurions pu nous dégager de toute responsabilité. Nous aurions pu réclamer des comptes à nos pères, puis les accuser d’avoir laissé sombrer l’Afrique. Nous aurions pu, au nom de la liberté, et sans que quiconque nous en eût fait le reproche, refuser de nous occuper de notre terre, refuser cet héritage que nous n’avons pas voulu, ignorer ce fardeau. Oui, nous aurions pu faire tout cela. D’autres l’ont fait. Mais où irions-nous donc, le cas échéant? Où trouverions-nous la paix alors, si nous le faisions ? Où ? Il n’est pas jusqu’au fond d’un igloo du pôle nord où l’image de l’Afrique à genoux ne nous pût cesser de nous torturer la conscience. Par quel miracle pourrions-nous nous glorifier de notre africanité, dès lors qu’on l’aura reniée ? Et surtout, que dirions nous à nos fils lorsqu’ils nous demanderons – car, soyons en certains, ils le feront un jour- : « Qu’avez-vous fait ? » Que répondrons-nous ? Plutôt perdre la face que de rester muet face à la question. Il faudra répondre. Mais répondre quoi ? Dire : « Rien, je n’ai rien fait »? Cela est impossible même au plus lâche des lâches, car il est de ces hontes qui ne peuvent être bues. Plutôt trépasser que de vivre avec cette honte, et voir nos fils, à leur tour, refuser leur combat, comme nous l’avons fait. Il faut bien que des gens acceptent le leur, si nous ne voulons pas que l’Afrique disparaisse. Il faut bien que des gens se sacrifient, ne serait-ce que pour jeter les bases d’un envol. Autant que ce soit nous. Mais soyons clairs : notre génération n’assistera pas au renouveau de l’Afrique. Ceci est la tâche dévolue nos fils. Mais notre génération peut jeter les bases de cette reconstruction. Elle le doit. Faire l’Histoire de l’Afrique, fondamentalement, est bien plus qu’un choix : c’est une exigence éthique liée à notre conscience, un devoir moral qu’on ne peut refuser impunément. Ceux qui le rejettent ne sont pas des lâches, ils auront juste choisi une voie différente. Ils sont libres de le faire. Mais leur conscience est-elle aussi tranquille qu’ils le veulent laisser paraître ? Peut-être que oui, et tant mieux pour eux. Mais peut-être aussi que non ; et dans ce cas, le remords qui les ronge n’a pas de remède, si ce n’est le retour en terre natale. Et qu’en est-il de notre conscience, à nous ? La réponse est simple, et ne souffre aucun débat : elle est torturée, hantée par l’image de « ce dos tremblant à zébrures rouges/ qui dit oui au fouet sur les routes de midi. » Mais cette torture là n’est pas celle du remords, c’est celle de la peur. Oui, peur. Peur de voir ce dos se raidir, être ensuite saisi de violentes convulsions, puis s’affaisser dans un grand fracas, dans un nuage de poussière rouge, sous le poids des injustices et du désespoir, pour ne jamais plus se relever, livrant ainsi, enfin et entièrement, sa carcasse décharnée à ces vautours et autres hyènes sans décence, sans pudeur, sans honneur et sans âme, qui lui tournaient autour depuis tant de siècles.

 

Nous ne regrettons pas d’être nés africains. Aurions-nous, dans une autre vie, à choisir que nous choisirions encore de naître en Afrique. Car cela est une chance. C’est l’assurance d’une vie menée pour les autres : contre l’oppression, pour la liberté ; contre tout ce qui écrase l’Homme, pour la justice –non pas nécessairement sociale, mais simplement humaine. Choses, parmi d’autres, qui donnent un sens à une existence.

Ce texte est à la fois un plaidoyer et un réquisitoire : plaidoyer pour l’Afrique, réquisitoire contre cette même Afrique qui se laisse mourir. C’est un hymne. Un long discours. Un cri dans la nuit. Il sera sans violence, mais sera rempli de douleur. Son principe est de raviver l’espoir dans les cœurs.

 

Nous ne croyons pas à l’amour qui est crié sur tous les toits, à l’amour publicitaire. L’amour est intime, son mode d’expression le plus haut est le silence, sa preuve la plus concrète, l’acte discret. Nous aimons notre continent. Et si nous dérogeons aujourd’hui à cette foi indéfectible en cet amour qui se veut essentiellement silence, ce n’est que pour inviter d’autres hommes à rallier notre cause. Ceux qui espèrent sont encore trop peu nombreux. Et l’espoir à besoins de bras. Et l’Afrique a besoin de ses fils.

 

Lorsque ce texte aura vu le jour, nous aurons fini de parler, nous aurons fini d’appeler. Nous ne parlerons ni ne répondrons plus. Puissions-nous d’ailleurs demeurer dans l’anonymat. Il sera l’heure alors d’aimer l’Afrique et d’agir pour elle, sans artifice, sans tapage médiatique, sans bruit. Rien que par la force de nos convictions. Nous aurions presque regretté la production de ce texte si nous ne nourrissions le mince espoir qu’il puisse, maintenant ou dans le futur, aider ne serait-ce qu’un tout petit peu. S’il se révèle utile à une seule personne, c’est-à-dire s’il arrive à rallumer une étincelle d’espérance dans le cœur de cette personne, notre objectif aura été atteint.

 

En partie seulement.

Août 2010. Compiègne.

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