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Amor Fati (VIII)

La voix de Yandé résonne, je la reconnais immédiatement. Même en enfer, entre les hurlements démentiels —ou heureux— des damnés, les orgasmes du Diable, les jolis pleurs de compassion des Anges en provenance du lointain paradis, et les rugissements des torrents de lave et les crépitements du grand brasier, parmi toute cette cacophonie, je la reconnaîtrais. Je ne sais d’ailleurs pas si c’est elle qui m’a réveillé, ou si je me suis réveillé alors qu’elle s’élevait depuis longtemps dans cet endroit. Où suis-je, d’ailleurs ? Je n’ose pas ouvrir les yeux. Je ne suis même pas certain de pouvoir. A vrai dire, je crois que chaque centimètre de mon corps est engourdi, même si je ne sens aucune douleur particulière ; j’ai juste la sensation qu’une pelleteuse m’est passée sur le corps, éteignant là toute forme de sensibilité. Elucubration de mon esprit, ou juste pressentiment, je suis convaincu pourtant que toute tentative de mouvement m’infligerait une affreuse douleur. Je ne bougerai pas. Rester ainsi, allongé, les yeux clos, le corps mort, immobile, cela me convient, tant que Yandé chante. Je ne me sens plus le devoir, ni le droit du reste, de plaindre les hémiplégiques.

 

Le lit est moelleux, c’est tout ce que je suis certain de sentir. Est-ce le mien ou celui d’un autre ? Je ne saurai l’affirmer avec certitude. Le mien est aussi confortable, mélange de cette fermeté qui soutient le corps et de cette délicatesse qui délasse les muscles. C’est peut-être celui d’un autre. Il me suffirait d’ouvrir les yeux pour savoir où je suis, mais je n’ose pas. En réalité, je ne suis même pas certain de le vouloir. Je me sens paradoxalement plutôt bien, comme si, aux extrémités de la douleur physique, au-delà de ces extrémités, il y avait une sorte d’apaisement obscur, d’étrange paix. C’est peut-être parce que j’ai le sentiment que mon esprit seul fonctionne, séparé de mon corps, ce corps qui l’alourdissait de sa bassesse, de ces désirs, de ses plates et médiocres exigences. J’ai l’impression de me sentir bien parce m’envahit celle de me résumer à mon seul esprit, à mes pensées, à mes souvenirs, aux appréciations que je fais de la voix de Yandé. Je me souviens des coups que j’ai reçus —tout à l’heure ? hier soir ? il y a deux jours ? combien de temps suis-je resté inconscient ? — et, dans mon seul esprit, sans le souvenir du corps, j’en ai perdu celui de leur douleur charnelle : ne subsiste que la spirituelle, celle-là, délicieuse, inoffensive et légère, que l’on reconstitue, que l’on embellit, que l’on enlaidit, que l’on héroïse. Les cris de Fati que l’on traînait sur le bitume ne me font plus mal : c’est que mon corps n’est plus là pour frissonner en les écoutant —et c’est bien cela, le frisson du corps qui entend les cris, qui est la douleur véritable. Il ne reste que le souvenir de mon esprit, fantasque et intenable, mouvant comme un nuage, imprimant sur ses plaques réfléchissantes autant de nuances de cris que le Diable imprime de ses formes sur l’imagination d’un malheureux ; alors les cris, dans mon souvenir, ne me sont pas douloureux mais étranges, ils semblent ne pas s’adresser à moi, et mon corps n’est plus là pour me faire sentir coupable ou concerné. Les odeurs sont toujours là, intactes et inchangées, elles, immuables –je prends un malin plaisir, j’en rends compte, à penser comme si j’étais Platon- ; mais cela est normal : je n’ai jamais senti que par l’esprit, mon corps n’était pour rien là-dedans.

 

Je me sens bien car je me résume à mon seul esprit. C’est léger. Mais est-ce seulement humain ? Tant d’apaisement a de quoi inquiéter. Nous ne sommes pas faits pour ça : il nous faut toujours un corps, pour souffrir ou rire, être coupable ou heureux, mais un corps pour éprouver la vérité. Pour faire l’amour en étant certain qu’on le fait. Il nous faut un corps pour redevenir humain. L’esprit seul est une incertitude permanente : je pense mais suis-je ? Qu’importe. En attendant, je profite de ce plaisir rassurant —vrai ou faux, je ne sais, mais rassurant, j’en suis sûr —  qu’offre l’esprit, et continue à écouter Yandé les yeux clos.

Il est drôle qu’il ne me traverse que maintenant l’esprit, cette idée, que je puisse être mort. C’est si drôle que l’envie me prend d’éclater d’un grand rire, mais mes dents refusent de se desserrer, et je crains les spasmes que l’hilarité pourrait envoyer sur mon corps : mes boyaux du reste ne supporteraient certainement pas toutes ces torsions et distorsions ; quant à mes côtes, le peu qu’il doit m’en rester d’intactes craqueraient. Alors je décide de ne pas rire, c’est-à-dire de ne rire que là-haut. Si j’ai pu rester toutes ces minutes à errer ainsi entre la voix de Yandé et celle de mon esprit, c’est que je ne suis évidemment pas mort. Qui, sans refuser qu’il n’est pas sérieux, imagine vraiment les morts faire ça ?

 

Je n’ai pas remarqué que la musique s’était arrêtée, que Yandé s’était tue. J’aimerais que ça recommence, mais personne n’est là. Je crois que je suis chez moi. Si je connaissais l’odeur de mes draps, je serais vite assuré, mais je me rends compte, avec honte, que je ne leur ai jamais prêté attention, alors même qu’ils ont toujours été là. Mais il y a Yandé… Qui d’autre que moi pourrait avoir chez lui ses disques et les écouter ? Cette pensée me conforte dans mes suppositions : c’est chez moi que je me trouve. J’essaie de prêter attention à la rue : la Médina a une rumeur particulière et très reconnaissable ; mais je n’entends rien. Il doit être midi, c’est l’heure où le quartier s’endort enfin, d’habitude. Mais midi de quel jour ? Je commence à prendre un certain plaisir à ce petit jeu de mon esprit qui enquête, tant et si bien qu’ouvrir mes yeux ne m’est même plus pensable. Je les garderai fermés jusqu’à être certain que je suis chez moi. Ensuite seulement, je les ouvrirai. J’essaierai de les ouvrir.

 

Fati… J’allais l’oublier. Où est-elle ? Que fait-elle ? Est-ce elle qui m’a ramené ? Comment a--t-elle réussi à me porter, si cela s’est bien passé ? Je le vois encore qui s’enfonçait dans la nuit en courant, alors que j’attaquais son agresseur. Eternelle ingratitude des putains. Pas un merci, pas un regard, pas même un petit geste d’encouragement : zou ! comme ça, dans la nuit, envolée ! Qu’elle m’ait ramené, si elle l’a fait, ne l’exonère pas. Je crois que je lui en veux sans savoir exactement pourquoi. Après tout, c’est bien pour la sauver et qu’elle s’en tire que j’ai attaqué, non ? Alors pourquoi lui reprocher d’être partie ? Cette fille commence à me rendre fou. Je veux toujours qu’elle reste à côté de moi, qu’elle ne parte pas, que je l’embrasse, et que son corps chaud exhale...  la fragrance de vin, que voici. Elle m’a envahi sans que je ne m’en rende compte. Là voici qui se glisse sous les draps, qu’elle en émane, qu’elle se suspend au-dessus de mon visage immobile, comme une nappe de brume au-dessus d’une ville, se délayant paresseusement, tournant sur elle-même. Est-elle là, à côté ? Sont-ce les draps qui libèrent ces essences ? Les draps ? Les miens, qui en auront gardé la mémoire ? Les siens ? Je ne sais pas. Je suis en vie, en tout cas.

 

Je perçois du fond de cet enivrement, malgré tout, le bruit d’une porte qui s’ouvre. L’odeur s’affirme.

 

—Fati ?

 

Je n’ai pas eu mal. Mes mâchoires se sont desserrées, et ma voix a fusé, claire, inquiète, fiévreuse. Tout cela, tout ce corps endolori, n’était peut-être qu’une énième construction que ma fantaisie a bâtie, ou une forme de rassurante paresse. Des pas se rapprochent du lit, charriant un puissant tanin.

 

—Fati, c’est toi ?

 

Elle s’assit sur le bord du lit.

 

—Qui veux-tu que ce soit d’autre ? Tu attendais de la visite ?

 

Sa voix est moqueuse, mais j’y surprends du soulagement. Toute la colère que je lui nourrissais quelques secondes auparavant s’est évanouie.

 

—Depuis combien de temps es-tu réveillé ?

 

—Je ne sais pas. Depuis combien de temps étais-je évanoui ?

 

—Endormi serait plus juste : ce sourire sur ton visage faisait penser que tu rêvais. Presque deux jours.

 

—Tant que ça ?

 

—Je pense que tu n’avais pas forcément envie de te réveiller de ton rêve.

 

—Est-ce que j’ai dit des choses ?

 

—Oh… Rien que j’aie vraiment saisi avec clarté. Quelques noms et puis…

 

—Lesquels ?

 

—Je ne m’en souviens pas.

 

Elle mentait. Je suis certain que j’avais dit son nom dans mon sommeil, que cela l’avait flattée, et qu’elle faisait la modeste afin de m’entendre lui dire moi-même que c’est d’elle que je rêvais. Je ne lui ferai évidemment pas ce plaisir.

 

—Et puis…

 

—Et puis quoi ?

 

—Tu viens de dire que j’avais dit quelques noms, et puis…

 

—Ah, oui : et puis tu as réclamé Yandé. J’ai été obligé d’aller en prendre des disques chez toi.

 

—Je ne suis donc pas chez moi ?

 

—Tu ne reconnais pas chez toi ? Tu as perdu la mémoire ?

 

—Je n’ai pas encore ouvert les yeux. Où suis-je ?

 

—Tu es chez moi.

 

Je ne répondis pas tout de suite. Tout à présent s’expliquait. Ce lit était douillet parce que c’était son lit, je me sentais bien parce que j’étais chez elle, et l’odeur du vin émanait de ces draps.

 

—Comment suis-je arrivé là ?

 

—Tu ne te souviens donc de rien ?

 

—Dis-moi simplement.

 

—Après la bagarre, tu te souviens au moins de la bagarre ? Tant mieux ; après la bagarre, donc, tu es resté étendu sans plus bouger un petit moment, au pied de Zale…

 

—Zale ?

 

—C’est le gars contre lequel tu t’es battu.

 

—Tu le connaissais ?

 

—C’était l’un de mes clients les plus réguliers. Mais, rajouta-t-elle après un petit silence, comme pour s’excuser et éteindre l’amertume et toute la douleur contenue dans ma question, c’était avant de te rencontrer.  

 

Je ne répondis pas. Je la haïssais. Non plus parce que j’étais jaloux et possessif, mais parce que je croyais ne pas mériter autant de crudité, de vérité, de si désinvolte cruauté. Elle aurait pu avoir la décence, la compassion, l’humanité de me mentir.

 

—Ecoute, Gorgui…

 

C’était bien la première fois qu’elle m’appelait par mon prénom : je n’avais jusque là été que tu

 

—Je suis désolée de ce qui est arrivé, je ne voulais pas te mêler à ça. Je croyais que tu ne viendrais plus, ce soir-là, c’est pourquoi je suis allée au bar. Je t’avais attendu longtemps…

 

Il est vrai que j’étais arrivé plus tard que d’habitude, ce soir-là. Mais cela ne justifiait toujours pas qu’elle ait voulu appartenir à un autre. Je l’ai entendue marchander.

 

—Je suis parti parce que je croyais que tu ne viendrais plus. C’est ensuite que j’ai rencontré Zale, au bar.

 

—Je vous ai entendus marchander.

 

Elle se tut. Elle savait que j’avais raison, et que ma colère et ma jalousie étaient justifiées. Je jubilai. C’était la même sensation que lorsque je surprenais toutes ces pauvres filles, et que je les humiliais avec mon intelligence.

 

—Je ne serais jamais partie avec lui si tu n’étais pas arrivé en retard.

 

—Pourquoi ?

 

—C’est bien ce que tu veux, non ? Que je ne parte avec personne et que je reste seule si tu n'es pas là ?

 

—Alors pourquoi t’apprêtais-tu à partir ?

 

—Parce que je dois vivre. Et que je suis seule. Et que je suis une prostituée. L’oublies-tu ? Y penses-tu seulement ? Non, tu n’y penses pas : tu es certain que tout est simple, que je t’appartiens, que je peux me permettre de faire la fine bouche. Ce n’est pas simple.

 

Sa voix était déchirée, comme si elle était sur le point de pleurer. Bien que tout cela me fît très mal, je me retins de répondre. Impossible d’ouvrir les yeux et de la regarder.

 

—Comment suis-je arrivé là ? me contentai-je de dire, pour changer de sujet.

 

—Zale m’a aidée à t’amener ici.

 

—Comment cela ?

 

—Après ton évanouissement, je suis revenu ?

 

—Tu n’étais pas partie ?

 

—Bien sûr que non. J’étais cachée derrière les buissons, à côté. J’ai tout vu.

 

Je l’aimais de nouveau. Je n’avais jamais cessé.

 

—Et après ? fis-je, faussement désinvolte.

 

—J’ai demandé à Zale de m’aider à te porter chez moi.

 

—Il ne t’a pas frappée ou insultée ? Il devait t’en vouloir.

 

—Il m’en voulait, mais je crois que tu l’as désespérée de moi. Il a dit qu’il n’avait plus envie de coucher avec une prostituée qui avait des garde-fous.

 

Elle éclata d’un petit rire qui contenait du paradis. Je sentis que je bandais. Mon corps renaissait. Je lui demandai de remettre un peu de musique. Yandé chanta de nouveau.

 

—Vous m’avez porté alors que j’étais inconscient ?

 

—Tu t’es réveillé pendant quelques minutes lors du trajet…

 

—Je ne m’en souviens plus. Qu’est-ce qui s’est passé ?

 

—Tu as juste dit « Salaud, laisse-la tranquille ou je te crève » en regardant Zale, puis tu m’as regardée, tu as souri, tu as dit « il ne te touchera plus, ne t'inquiète pas » et tu t’es évanoui de nouveau. Nous sommes arrivés et je t’ai mis dans le lit. Zale, avant de partir a dit qu’il t’admirait presque d’être aussi idiot.  

 

—Idiot ?

 

—Oui : idiot. Et il a raison. Qu’est-ce qui t’a poussé à te battre ainsi contre cette montagne de muscles ?

 

—Il ne me faisait pas peur.

 

—Ce n’est pas cela qui est en question ?

 

—Quoi alors ?

 

Elle soupira.

 

—Tous les héros sont de parfaits imbéciles.

 

Et avant que j’aie eu répliquer, elle m’embrassait légèrement sur mes lèvres certainement tuméfiées. Mon corps frémit et s’éveilla complètement.

 

—Je suppose que dans l’état où tu es, je n’ai d’autre choix que de te garder. Tu vas rester ici quelques jours, le temps de te remettre. Je vais m’occuper de toi.

 

Elle se leva et repartit vers la porte. Je la suivis des yeux. Je les avais ouverts sans m’en rendre compte et sans douleur. Le déhanché en valait la peine.

 

J’avais fait l’idiot, mais la réponse à sa question était simple : je m’étais battu pour elle. Evidemment. Je suis d’accord néanmoins avec elle que tout héroïsme est imbécile. Ce Zale cognait plutôt dur. 

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