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Amor Fati (VII)

C’est directement vers elle que je me dirige encore ce soir, non pas que je le veuille, mais parce que je le dois : mes pas me portent avec une détermination furieuse, contre laquelle je en peux lutter, leur cadence est dictée par une impérieuse force qui me pousse vers Fati. J’aimerais ne pas la revoir, mais je ne m’en sens pas la force : mon corps la mendie, mon esprit la vénère, tout mon être est à ses pieds, et je suis un esclave sans rébellion. Je me hais, hais la faiblesse qui m’empêche de me révolter et d’oser rester seul, hais Fati qui ne fait évidemment rien pour arranger les choses. Ce matin, en partant, elle ne m’a, une nouvelle fois, jeté aucun regard. Comment dire non à cet appel ? Comment ne l’entendre pas ? J’avais pris l’avantage hier soir, mais en un non-regard, en une attitude, elle a tout réduit à néant, et il faut recommencer.

 

Je ne vois plus les autres, ne sens plus leur parfum, ou si je les sens, ne le fais que difficilement : elles semblent lointaines, effacées, spectrales, ma mémoire olfactive ne les retient plus, elles y sont comme moribondes. L’air est empli de vin, un vin rouge qui porte encore avec lui la force tannique de la terre qui donne vie ; je ne vois partout que des robes d’un pourpre sombre, qui tournoient tant que s’en échappent des traînées lacrymales, qui coulent lentement sur les parois de ce grand verre dans lequel nous nous trouvons tous. Au fur et à mesure que je me rapproche de Fati, je me convaincs que ce monde est un verre de vin que quelqu’un tournoie lentement sans le porter à ses lèvres et le déguster ; et nous, au fond du verre, sommes chamboulés, retournés, bouleversés, instables particules, tantôt déposés dans l’abîme, comme des sédiments au dans un obscur gouffre, tantôt remués dans ce breuvage qui ondoie, ondule, se mélange, offrant nos existences à un horrible hasard. Nous sommes liquides, nous sommes de l’eau, nous sommes du vin, nous sommes ici et là-bas, nous voyageons sans décider ni de notre destination ni de notre date de départ, à la merci des tempêtes et des zéphyrs. Cette vie n’est régie que par le hasard, la chance. C’est pourquoi il faut être ivre. De ce grand vin dans lequel l’on baigne, il faut s’abreuver à lampées animales, ouvrir la bouche et y laisser couler des rasades infinies. Beaucoup, encore, toujours, jusqu’à l’épuisement et le sommeil. Il faut être ivre de la vie pour vivre heureux, brûler la vie, ne pas tricher, la consommer, la consumer, lui rendre ses coups avant de s’effondrer, ivre mort. Lorsque le verre tourne, il faut tourner avec lui, et danser au son que le clapotis du vin valsant offre. C’est une musique céleste, c’est la musique de la vie, il faut danser dessus.

 

Fati est l’odeur du vin. Elle n’est plus loin, mon nez frétille. Je me hâte, j’arrive. Elle n’est pas là, et cependant, mon nez est toujours aussi énervé. Je demande, effrayé, effaré. L’une d’elles me dit qu’elle est rentrée dans le bar. J’y cours éperdu, tombe, me relève, y arrive enfin.   

 

L’endroit s’appelle « Le Porc qui tousse ». C’est un bar à putes, connu de tous les miséreux sexuels comme moi. Tout y est détestable : l’on y sert des mixtures terribles, et la propreté y est un péché. Tout y est malpropre : les verres comme les tables, le bar comme le plafond, le sol comme les humains. Une petite musique, de la salsa, me parvient. Je crache sur la porte puis la pousse. A l’intérieur, comme je m’y attendais, plusieurs loques, plusieurs porcs humains. Et ils toussent. Le mélange des volutes de fumées est à donner la malaria, les odeurs indistinctes et mêlées agressent les narines. Le nom de ce lieu est-il Hasard ou Nécessité ? Je ne sais pas. Il sent le vice dans tout ce qu’il a de plus vulgaire et d’épouvantable. Je regarde tous ces gens. Ils sont disséminés en petits groupes dans une salle en retonde mal éclairée par plusieurs néons qui pendent lamentablement au plafond. Le spectacle est plus rebutant encore que ce que j’avais cauchemardé. Jamais harmonie n’a été plus parfaite entre un édifice et ses occupants, Quasimodo lui-même n’avait pas si parfaite symbiose avec sa cathédrale. L’air y est lourd, rance, âpre. Je ne cherche pas d’abord Fati des yeux. Tout ce que je veux, c’est m’asseoir et me calmer, car je sens une nausée qui me monte à la gorge. Je regarde une place au fond de la salle, le plus loin possible du bar. J’y vois une table libre, mais à la saleté épique. Pourtant, je me dirige vers mon îlot esseulé et sauvage. La table est branlante, mais pas autant que la chaise, sur laquelle je trouve renversée une mixture qui ressemble fort à du vomi. Quelque pauvre hère a du cuver son vin par ici, confondant la chaise avec des latrines ou un buisson. De toutes les manières, dans l’état où il devait être, il ne devait pas faire trop de différence entre les deux. C’était peut-être hier ou avant-hier. Les mouches ont pris d’assaut la flaque et s’y ébattent. J’hésite. Je cherche des yeux une autre place. Il n’y en a pas : celles qui restent sont trop occupées ou trop exposées à la lumière. Je n’aime pas trop la lumière. J’hésite. Je regarde la table, puis la salle. Finalement je vais au bar. L’odeur ici est trop forte. Je m’assieds un peu l’écart de la brochette d’hommes ivres à ma gauche. Derrière moi, il y a une table peu bavarde où cinq hommes souls jusqu’aux fesses discutent à voix basse. Mais de quoi ?

 

Il y a beaucoup de femmes aussi. Des mendiantes, des mères de famille désemparées. Des vieilles peaux humaines. Des jeunes femmes désillusionnées. Déflorées à peine écloses. Trompées, trahies, jetées. Aujourd’hui rageuses et sournoises. Il y a des femmes cocues, sans doute, et d’autres mariées. Divorcées. Veuves. Enfin, ce soir, dans cet endroit, elles sont toutes les mêmes. Toutes putains. Je cherche enfin la mienne, maintenant que je suis installé et que la nausée redescend doucement. Je ne la vois pas d’abord, et pourtant je sais qu’elle est là. Je ne m’inquiète pas et bois tranquillement mon verre. Elle doit être dans l’arrière-salle, d’où la musique retentit, et où l’on danse. Je m’apaise et ne suis soudain plus inquiet. Je maîtrise mon sujet.

 

Les minutes s’écoulent, et des femmes se dandinent devant moi ; tout à l’heure l’une d’elles s’est collée à moi en me regardant droit dans les yeux avec un courage imbécile. J’ai soutenu son regard sans ciller, son corps sans bander. Quand elle a compris que je ne régirai pas, elle s’en est retournée et s’est fondue dans la masse grouillante et pustuleuse de l’endroit, sans rien dire, à la recherche d’une autre proie. Ces scènes surréalistes sont sans doute ce qu’il se trouve de plus plaisant dans ces endroits où l’on ne pénètre pas sans folie et sans un certain désespoir.

 

Je quitte enfin le bar, et me dirige vers l’arrière-salle. Plusieurs formes s’y meuvent au son d’une musique que je ne reconnais pas et que je trouve immonde. Ils s’agitent, se frottent, se collent, bavent. L’odeur des suées se mêle à celle des sucs, et la musique lie toutes ces gesticulations anonymes.

 

Je la repère immédiatement. Un petit cercle admiratif semble s’être formé autour d’elle, et bientôt, je ne la vois plus que seule au milieu de cette grande piste, et le kaléidoscope n’éclaire plus qu’elle.

 

Sait-on ce qu’est une belle femme qui danse ? C’est le Diable qui fraternise avec Dieu. Et c’est beau. Je la regarde faire, hypnotisé, comme bien d’autres. Puis le morceau s’arrête, et je me dirige vers elle en essayant de frayer un passage parmi ces ombres. Elles la cachent à mes yeux quelques secondes, je panique car il faut que je la regarde toujours pour qu’on ne me la prenne pas ; alors je me débats, je joue des coudes, je bouscule, l’on s’écarte. Lorsqu’enfin je la revois, un homme est avec elle et lui parle. Il est grand, a les épaules larges, le cou puissant. Ses cheveux sur sa tête forment une tignasse obscure, semblable à ce que les « Baye Fall » nomment « ndjañ ». Je ne vois pas son visage, mais ses vêtements, sales et déchirés par endroits, accusent une condition précaire : ce doit être un de ces apprentis de Dakar, qui cèdent au banditisme et à la débauche la nuit venue. Fati lui parle en souriant : je crois voir dans son regard qu’elle n’est pas très farouche à ce que l’autre semble lui dire. Cela me fait mal, mais ce qui me blesse encore plus, c’est qu’elle ne me regarde pas, qu’elle ne me cherche pas des yeux. Ne suis-je donc rien pour elle ? Elle semblait si heureuse, hier soir ! Et voici que maintenant, elle ne cherche pas à savoir où je suis, je ne suis même pas certain qu’elle se souvienne de mon nom. Je sens des larmes me monter aux yeux : ce spectacle m’est insupportable. J’avance vers eux. Arrivant à leur hauteur, et avant qu’ils ne me remarquent, je perçois quelques mots de la conversation :

 

-Alors, ça te dit ? Je n’habite pas très loin d’ici, on pourrait passer un bon moment.

 

-Pourquoi pas ? Mais je t’ai dit mon prix. Si tu ne l’as pas, tu ne m’intéresses pas.

 

Cela m’énerve plus encore, je deviens furieux, m’interpose entre l’homme et Fati. Il est extraordinairement laid : son nez camard écrase un visage que le Seigneur semble avoir conçu un jour de colère, ses grosses lèvres sont ainsi que deux infernales margelles d’un insondable puits, et ses yeux, deux petites fentes de bêtise… Je profite du moment de surprise pour le pousser. Il recule de quelques pas, je me tourne vers la petite, elle a la main sur la bouche, toute étonnée. Je lui souris, je me sens fort, je veux qu’elle sache que je la protège. Autour de nous, une petite clameur monte, l’on cherche à savoir ce qui se passe. Je me retourne vers l’autre, il s’est remis de sa surprise et reviens vers moi l’air mauvais.

 

-Bâtard, je vais te baiser !

 

Il arrive, me dominant des épaules ; je frappe vers le visage en fermant les yeux. Mon poing ne rencontre rien que le vent, et simultanément, je sens au ventre une douleur atroce, son genou de fer m’a peut-être au passage fracassé une côté. Je me plie en deux en gémissant, et pourtant, je ne tombe pas encore.

 

-Salaud ! parviens-je même à crier.

 

Derrière moi, je sens toujours Fati, et j’entends des cris. L’autre ricane, puis me frappe encore à la tête. Cela m’abat, je tombe dans la saleté et les sueurs. Je crois que je saigne. Dans une semi inconscience, je crois comprendre que les videurs arrivent pour nous dégager.

 

-Viens, poulette, laisse ce minable enragé ici.

 

-Non ! Vas-t-en et laisse nous ! Vas-t-en !

 

Ces mots me redonnent des forces. Je me sens Antée, Gaïa, c’est ce sol. J’essaie de me relever, trébuche, réessaie encore.

 

-Salaud ! que je lui hurle encore.

 

De mon front, perle un mince filet de sang qui me tombe dans les yeux et m’aveugle à moitié. J’attaque encore, et parviens à le toucher au visage, cela le pique aux flancs, et le taureau s’énerve, il m’administre une gifle monumentale qui me fait rouler à des mètres.

 

-Viens ! Laisse cet ivrogne là.

 

Et le voilà qui tire de force ma Fati vers la sortie. Elle essaie de me chercher du regard, en criant mon nom. Autour de nous, personne ne bouge : ces scènes de bagarres doivent être si familières que plus personne ne s’en émeut. Les videurs ne sont pas venus. Je n’ai plus de forces, mais il faut que j’y aille. Fati n’a pas voulu me laisser. Je ne la laisserai pas. Je me relève, et titube vers la sortie.

 

Je sors. Un léger friselis froid me balaie la face et me mord dans ma plaie, au front. Je respire mal, mais ne tiens pas à me reposer. Il ne faut pas que je tombe. Je cherche des yeux Fati et le salaud. Ils sont plus loin. Il la tire toujours de force, et la pauvre se débat en vain, piégée dans ces deux tenailles en fer. Elle me voit et crie mon nom. Je cours vers elle. L’autre entend mes pas, se retourne, lâche Fati qui s’enfuit vers je ne sais où. J’arrive à lui, lancé comme un boulet, sans idée de ce que je vais faire. Je veux juste lui faire mal. C’est lui qui m’accueille : il se baisse un peu, me ceinture par les reins, et me soulève d’autant plus facilement que mon élan est une propulsion qui ne me donne plus beaucoup de poids. Je sens mes pieds qui se détachent de terre, et ma tête qui tourne. Puis je me sens violemment projeté à terre, comme une vulgaire motte de terre qui se brise. Ma tête heurte le bitume, et je ne peux plus bouger, même si je ne suis pas évanoui.

 

-Tu vas me laisser tranquille, oui, chien ! me gueule-t-il. Garde-là, ta pute, si c’est elle que tu veux tellement. Elle ne vaut rien, si elle veut rester avec un raté comme toi.

 

Je l’entends qui s’éloigne. Je ne veux pas le laisser partir ainsi, en insultant Fati. Mon œil droit est enflé, et ne je ne vois plus par là ; quant au gauche, il est empli de sang. Je sens une douleur au coude gauche, peut-être qu’il est cassé. Je me relève pourtant et me traîne à sa suite.

 

-Attends, salaud, attends que je te frappe !

 

-Mais tu n’en as pas encore assez, dit-il en se retournant, dans une espèce de petit rire qui semble être l’effet de l’amusement et d’une certaine surprise devant ma résistance absurde.

 

Il me regarde arriver, je ne vois plus que sa silhouette diffuse se découpant dans les ténèbres. Ma tête tourne. J’arrive à lui, il ne bouge pas. Je lève ma main pour le frapper. Cet effort fut celui de trop. Je tombe à la renverse, et mes yeux se voilent.  

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