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Amor Fati (VI)

Elle dort, la tête au creux de mon épaule.

 

J’ai tellement envie de la regarder, de tourner mon visage vers le sien, pour la regarder dormir… Mais j’ai peur, en bougeant, de la réveiller, ce qui serait impardonnable. Alors je me retiens, car le plaisir n’est jamais que dans la délicieuse résistance à la tentation à laquelle l’on pourrait facilement céder. Je me retiens de bouger, de la regarder. Je me refuse même à respirer trop brusquement.

 

Une femme qui dort, c’est sacré ; il faut pendre par les bourses tous ces hommes malotrus et rustres qui réveillent les femmes par maladresse et manque de goût. Alors je l’imagine. J’imagine ses paupières closes ourlées de rangées de cils, à l’ombre desquelles sont regard s’est assoupi. Je l’imagine endormie, belle et nue comme une île déserte ; un rayon de lumière, je l’espère, diapre son front tranquille. Sa bouche légèrement entrouverte est un piège à baisers. Elle est couchée sur la côté : même la plus laide femme du monde semble une déesse dans cette position, la nuit. Son corps ondule, elle a le bras droit sur ma poitrine. C’est beau, une femme qui dort. Que les artistes n’ont-ils jamais célébré ça ? L’on ne  mesure jamais la différence entre le sommeil d’une femme et celui d’un homme. Ces derniers ont le sommeil foutraque, indiscipliné, absurde, complet, vulgaire : ils écartent les bras et gigotent des jambes, grognent, râlent, se tournent et se retournent, se réveillent, se rendorment, bavent, rotent, pètent et se pourlèchent les babines comme des ruminants. Mais une femme qui dort ! Ca semble mort. Mort d’une céleste mort, mort d’une une mort bénie de Dieu, mort d’une mort majestueuse et tranquille. Crevé comme s’éteint une étoile à la pointe du jour. 

 

Je sens que je bande, il faut que j’arrête de l’imaginer.

 

La Médina ne dort vraiment jamais. J’entends encore la rue qui s’amuse et bavarde. Il doit pourtant être une heure du matin.

 

J’ai envie que ce moment ne passe jamais. Il ne manque Yandé. J’hésite à me lever pour mettre son disque. Elle ne se réveillera peut-être pas. Je baisserai le son. Et puis je suis certain qu’elle comprendra, si jamais elle se réveille. Des instants pareils, il ne faut pas les gâcher ; il faut les vivre totalement, et  les assaisonner du mieux que l’on peut. Le mieux que je pouvais, c’était Yandé.

 

Oh et puis… Je le mettrai demain matin, au réveil. Je me sens fatigué. Mais je revis, au moins : je respire mieux, et le sentiment de suffocation se dissipe. Je l’imagine encore. Qu’elle doit être belle…

 

C’est elle qui est revenue. J’étais ici, à mourir, lorsque j’entendis que l’on sonnait. Cela m’étonna : personne ne sonnait jamais chez moi. J’ai essayé de remettre de l’ordre dans mon visage, puis j’ai ouvert. Fati se tenait là, devant moi, un petit sourire aux lèvres. J’ai su, à l’instant où j’avais vu ce sourire, que je n’allais pas la tuer, et que j’étais d’ailleurs incapable de faire une chose pareille. Nous étions restés ainsi quelques secondes, sans parler, elle, souriant, moi, un peu bête. Elle rompit le silence.

 

-Est-ce que je peux entrer ?

 

Je m’écartai et la laisser entrer, toujours sas rien dire. Fati enleva sa veste, la même, en jean, qu’elle avait mise la dernière fois, et alla s’asseoir sur le lit.

 

-Je t’ai manqué ?

 

Je ne répondis pas à la question, et allai vers la table, où je fis semblant de m’occuper. Je n’avais pas envie de lui répondre. Je ne sais plus si j’avais envie, à ce moment précis, de la voir. Elle m’avait tellement manqué que je ne croyais plus à son existence.

 

-Avoue que je t’ai manqué. Il paraît que tu m’as cherchée.  

 

Je me taisais toujours. Elle s’est tue un moment aussi. C’était gênant, pour tous les deux. Ca a duré.

 

-Je suis désolée, tu sais.

 

Je me suis tourné vers elle, avec un air de gratitude. Il était important pour moi d’entendre ces excuses-là.

 

-Je suis désolée d’être partie ainsi. Je ne voulais pas.  

 

-Alors pourquoi l’as-tu fait ?

 

-Je devais partir, c’est tout. Je ne pouvais pas rester dans la rue, il fallait que je m’absente quelques jours.

 

-Ah oui, et pourquoi ?

 

J’avais senti la colère qui avait commencé à monter dans ma poitrine. Je respirais plus vite. Elle avait baissé la tête et n’avait pas répondu à la question. J’avais senti que cela la gênait de la faire. Lorsqu’elle avait relevé la tête, j’avais vu la défaite dans ses yeux. Naturellement, j’avais eu une érection.

 

-Ne réponds pas, si c’est personnel, avais-je alors lâché, presque honteux d’avoir ainsi gêné Fati, mais, dans le même temps, heureux d’avoir pu lui arracher son premier moment de faiblesse depuis que je l’avais rencontrée.

 

Le climat s’était progressivement détendu pendant la soirée, j’avais préparé un couscous, qu’elle avait fort aimé. Puis nous nous étions couchés, en écoutant Yandé. Nous avions écouté son disque à deux reprises, consécutivement : la première fois, nous avions profité de la voix, en silence, enlacés, s’embrassant de temps en temps ; la seconde fois,  nous nous sommes aimés. C’était aussi beau que la dernière fois.

 

Elle a joui et rugi lorsque « Gaïndé » a commencé. Je l’ai taquinée en lui disant qu’elle n’était ni clitoridienne ni vaginale –distinction que j’ai toujours, du reste, trouvé superficielle et insensée- mais auditive. Elle avait l’orgasme musical.

 

Elle dort, la tête au creux de mon épaule, et je n’ose pas la regarder.  

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