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Amor Fati (V)

Cela fait trois jours que je dépéris. Trois jours que, telle une vieille putain, je parcours les trottoirs à sa recherche. Trois nuits que j’erre dans la nuit dakaroise, l’œil dilaté et la langue pendante, gueule ouverte, avalant avidement un air qui me manque toujours. Je me sens aussi imbécile qu’un poisson rouge.

 

Elle semble s’être évaporée. Je l’ai cherchée partout, attendue des heures durant à l’endroit où nous nous étions vus. Mais elle n’est plus là. Je me suis surpris à perdre goût à tout, même à voler à ses consœurs leur insupportable fierté. Tout cela me laisse indifférent désormais, je méprise ce mépris qui n’a guère plus de sens pour moi ; que toutes ces loques humaines, toutes ces putes, réceptacles de la crasse des Hommes, toutes ces femmes habitées par le vice crèvent. Elles me dégoûtent soudain, et j’ai l’impression que je ne les comprends plus, et que l’on n’a plus rien à se dire. Tout ce qu’il y a de tragique dans une rupture provient moins du fait que l’on ne se comprend plus, que de l’insupportable sentiment que l’on ne comprend pas de ne se plus comprendre. C’est quelque chose d’absolument horrible. Les Hommes se remettent facilement de ne plus comprendre les autres, mais il ne s’en trouve que très peu qui soient en mesure de souffrir, de souffrir réellement, sans dérobade ni falsification ni tricherie, de ne plus se comprendre eux-mêmes. Ceux qui n’y arrivent pas, la majorité, s’accrochent à autre chose, autre chose qui leur permettra peut-être de se retrouver ; quant ceux qui y arrivent, hélas, ils se suicident. C’est la seule voie possible. Arriver à comprendre pourquoi l’on ne se comprend plus est la limite de la mise en abîme, le vertige suprême de l’expérience du dédoublement. Cela est impossible. Il faut, pour chasser le chaos, le suicide.

 

J’y ai pensé. Je ne sais si c’était une pensée sérieuse ou non, mais je l’ai eue. C’était le deuxième soir depuis que je n’avais pas revu Fati, avant-hier, je crois. Je venais d’attendre trois heures à l’endroit où je l’avais vue pour la première fois, raide comme un cierge sur le trottoir. Je l’attendais ; mieux, je l’espérais.

 

L’une d’entre elles, qui avait dû m’observer un certain temps, s’était approchée. Je ne savais vraiment à quoi elle ressemblait, l’éclairage défaillant de la ruelle la dérobait à mon regard ; du reste, je m’en fichais, je ne voulais regarder personne ce soir-là. Elle était arrivée et m’avait abordé directement. Là seule chose dont je me rappelle encore est sa voix, qui était rauque, ravagée par les effets d’une toux que je devinais. Je n’avais aucune idée de l’âge qu’elle pouvait avoir.

 

-Je peux t’aider, chéri ? Tu veux quelque chose, un renseignement ? Ou quelque chose de particulier ? Je ne refuse rien.     

 

-Fiche-moi la paix, avais-je craché, désespéré.

 

-Oh ! (elle toussota) Monsieur a un gros chagrin, à ce que je vois. C’est en partie pour soulager vos chagrins que nous sommes là. Laisse-tomber et viens avec moi. Ca ira mieux après.

 

-Mais que me veux-tu, monstre ?

 

J’avais dit cela, je crois, avec une certaine frayeur, en criant, sans doute. La nuit était bruyante, le friselis des feuillages des arbres, sous le souffle d’un vent régulier, formait comme un murmure oppressant suspendu dans l’air, ou ressemblait au battement d’ailes d’un monstre invisible aussi grand que le ciel; et de la terre, avec la chaleur, semblait monter un grondement venu des entrailles, comme le bruit d’une forge infernale dont on actionnait les soufflets géants. Je voyais, à l’autre bout de la rue, des formes qui s’évanouissaient pour se reformer quelques mètres plus loin, inconsistantes, désincarnées, torturées. Il n’y avait guère énormément de lumière. Dans mon attente obstinée, je regardais fréquemment vers le ciel voilé par quelques nuages étranges, qui semblaient être un décor : un léger halo argenté, comme une poussière échappée de la lune ou des étoiles, les cerclait, et rehaussait leur caractère spectral et illusoire, diabolique et trompeur. C’étaient des nuages qui avaient mal choisi leur ciel ; leur place était en enfer, dans l’obscure voûte de l’enfer. Ils avaient la forme de Satan.

 

-Je ne cherche qu’à te délasser de tes soucis, mais tu me sembles particulièrement atteint. Je sais exactement ce qu’il te faut pour…

 

Une violente quinte de toux la saisit. Elle sembla sur le point de cracher ses entrailles. Je demeurai impassible devant toutes ces répugnantes convulsions accompagnées de bruits tout aussi peu agréables. Cela dura de longues secondes, puis elle réussit, peu à peu, à se calmer.

 

-Fiche-moi la paix, vieille pute tuberculeuse. Je ne veux pas de toi.

 

La femme avait éclaté d’un rire soudain, gigantesque et inextinguible, fou. Elle avait rejeté la tête en arrière, et quoiqu’elle essayât de dire quelque chose, je n’y compris rien. Elle continuait à rire, et son rire grossissait à mesure qu’elle tentait de l’arrêter. Je me sentais ridiculisé. Je suis resté là, sans savoir que faire, à la regarder, puis je suis parti, à la hâte. Derrière moi, le rire de la femme s’était transformé en une nouvelle horrible quinte; et ce passage du rire à la toux s’était fait naturellement, ce qui en soulignait, pour moi, le caractère monstrueux. Ma fuite a duré longtemps. J’empruntais au hasard quelques rues, les premières qui s’étaient offertes à mon pas en dérade, sans savoir où elles me mèneraient, et, après une errance terrible et sans temps, où j’entendais encore le rire souffrant de la putain qui me poursuivait et s’abattait sur moi, j’ai fini par déboucher sur une sorte de square, avec des haies en fleurs taillées. D’abord énervé, je me suis assis sous un porche,et m’en suis voulu, quand la putain a ri, de n’avoir pas été capable de rire également ou, au moins, de dire quelque chose. Mais je n’avais rien dit. Le silence l’avait une nouvelle fois emporté. Ce fut en ce moment-là, perdu dans mes pensées, que j’eus soudain l’envie de me trancher le poignet. Cela m’est venu comme ça. Je manquais d’air, et cette oppressante sensation d’être seul et à l’étroit dans ce vaste, trop vaste monde, me rongeait. Disparaître. Je sortis un couteau de ma poche. Mais je n’ai pas pu : le courage m’a manqué. Puis le couteau m’a dégoûté ; je l’ai jeté, il est allé mourir dans un fourré.

 

Fati. Tout cela était de sa faute.

 

Cela fait trois jours que je dépéris. Si je la retrouve, je lui ferai d’abord l’amour pour lui dire qu’elle m’a manqué, affreusement manqué. Ensuite, seulement, pourrai-je la tuer pour lui signifier qu’elle m’a fait souffrir. Atrocement fait souffrir.

 

Tous ces mots, toutes ces petites souffrances qui me piquent le cœur sont trop difficiles à porter. Elle le savait, pourtant, j’en suis sûr. Elle s’avait que ce n’était pas pour simplement pour le sexe que j’ai fait appel à ses services. Pourquoi m’abandonne-t-elle ainsi ?

 

Salope, je te tuerai. Je te tuerai jusqu’à ce que tu crèves, toute morte.    

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