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Amor Fati (IV)

Je n’admire jamais tant les putes que lorsqu’elles partent au petit matin. Cette insensibilité avec laquelle elles se rhabillent m’émeut. Qu’elle qu’ait été la nature de la nuit qu’elles ont passée avec vous, médiocre ou extatique, elles s’en vont, impassibles, effaçant d’un seul coup, avec une affreuse désinvolture, tout ce qui s’est passé. La putain est celle qui n’a d’autre choix qu’oublier, elle doit oublier, passer au suivant, regarder vers l’avant, ne pas s’émouvoir du passé. Elle est celle qui part, qui sort de votre vie avec la même froideur qu’elle y était rentrée quelques heures plus tôt. Il faut être fort pour supporter cela, c’est-à-dire pour accepter de ne vivre que pour soi, de façon complètement autonome, pour se résigner à une solitude que l’on finit par établir en règle de vie avant d’aimer, pour se résoudre à voir défiler des visages sans pouvoir, sans vouloir n’en retenir aucun.

 

De ce point de vue, Fati n’était pas différente des autres. Elle est partie à l’aube, après seulement une heure de sommeil. Nous avions fait l’amour presque toute la nuit. Elle n’a certes pas supplié grâce, mais elle a crié, crié sans retenue, crié de plaisir. Elle ne simulait pas. Les putes qui simulent, je les reconnais : elles chantent.

Après, j’ai dormi d’un sommeil nerveux et abruti. Je n’ai rouvert quelques minutes les yeux que lorsqu’elle s’en est allée. Je l’ai vue se lever et aller à la salle de bain. Peu d’images sont si belles que cela : il ne faut voir les femmes nues qu’au réveil, alors que l’on est ensommeillé, et que l’on ne voit pas clair, que les formes sont floues, que votre tête pèse, que vous luttez contre le sommeil. Alors seulement, il faut les voir, telles de surnaturelles apparitions, se mouvoir dans cette brume de votre esprit, voilées par les limbes non encore dissipées de votre sommeil.

 

Elle est sortie de la salle de bain, a ramassé et remis sa robe, rechaussé ses ballerines, puis a semblé prendre quelque chose sur la table de travail. Son argent, sans doute. Elle s’est ensuite retournée, sans même me regarder, s’est dirigée vers la sortie, a décroché sa veste en jean et est sortie. Comme ça.

 

J’ai trouvé cet abandon si sublime que je me suis rendormi en paix.                       

 

A mon réveil, il était treize heures. Fati avait pris son argent, mais avait laissé vingt mille francs. Elle avait aussi laissé un petit mot, écrit sur un post-it qu’elle avait collé sur l’un des billets.

 

« Je ne prends pas de pourboire. Question de principes. Merci pour Yandé, les pieds, la nuit. C’était bon. Adieu. »

 

Elle avait signé « Fatiy.

 

La revoir. 

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