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Amor Fati (III)

Elle était ici, au milieu de mon lit, l’air absent, comme si je n’étais pas là. Elle avait, dans son visage comme dans son attitude, une morve et une insolence majestueuses qui ridiculisaient toute personne qui se trouvait alentour. Elle semblait n’être troublée par rien, et son attention se fixait sur les choses plutôt que les êtres. Par cette hauteur involontaire mais pourtant si impressionnante, elle rejetait tout ce qui était humain à des lieues. Elle ne m’avait pas beaucoup regardé depuis que j’étais allé là prendre, sur le trottoir. Mais les quelques fois où elle l’avait fait, je détournais systématiquement les yeux une première fois avant d’oser, écrasé par la lâcheté, les reposer sur elle. Elle avait, comme la veille, ce même regard froid et sans âme, jaillissant de ces pupilles extraordinairement noires. Sa tête, dégarnie par sa coupe, lui dégageait son cou, que je regardais dès que je pouvais. Elle semblait jeune, mais l’attitude dont elle faisait preuve, à vrai dire, la soustrayait à toute considération définitive. L’on eût dit une reine de quarante ans emprisonnée dans un corps de vingt.

 

Depuis que nous étions arrivés, nous n’avions échangé que quelques futilités. Elle m’avait dit qu’elle avait froid et était contente qu’un client l’ait prise pour la nuit, puis avait rajouté que c’était joli, chez moi. Je ne sais plus ce que je lui ai répondu ; j’ai dû cafouiller, car elle m’impressionne et me domine. Nous ne nous étions rien dit d’autre de la soirée. Lorsque j’étais reparti la chercher, elle se tenait au même endroit que la veille. Je suis arrivé, je lui ai demandé si elle voulait bien passer la nuit chez moi, l’on a discuté puis elle m’a suivi. Nous marchions côte à côte, sans un mot. Je jetais de temps à autres des regards en biais, auxquels elle ne répondait pas. Elle ne semblait pas m’avoir reconnu.

 

Je faisais des va-et-vient inutiles entre la chambre et la cuisine depuis tout à l’heure. Maintenant qu’elle était là, que faire ? Toute idée de vengeance s’était évidemment envolée de mon esprit, et n’avait plus de sens.

Elle était là parce que je le lui avais demandé. Elle attendait sans doute que je fasse le premier pas. Je me sentais idiot. Elle, fixait depuis quelques minutes une photographie accrochée au-dessus de mon lit. Je décidai enfin de lui parler, et d’arrêter de fuir.

 

-C’est Yandé. Yandé Codou Sène. Tu la connais ?

 

-Je la connais, oui. Je l’ai déjà entendue chanter. Elle a une belle voix.

 

-Tu veux que je mette une de ses chansons ?

 

-Ce n’est pas le moment, je crois. Mais tu es le client, c’est-à-dire le roi. Tu fais ce que tu veux.

 

Elle laissa passer un moment avant de rajouter qu’en en plus, j’étais chez moi.

 

Je demeurai bêtement planté à côté du lit, ne sachant que faire. Elle n’avait pas détourné les yeux du portrait en me parlant. Nous restâmes ainsi quelques instants. Au dehors, la nuit de la Médina s’animait. Ce silence m’accablait dans l’absurdité de ma situation ; je ne voulais pas le laisser s’éterniser.

 

-Est-ce que tu te souviens de moi ?

 

-Bien sûr que oui.

 

Machinalement, je mis mes mains dans mes poches, et mon visage dut prendre en ce moment là une expression pitoyable. Je la regardai, ne sachant que dire. Elle détourna ses yeux de la photographie de Yandé et me regarda. Ses yeux me fouillèrent. Je résistai, et serrai mes poings dans mes poches.

 

-Bien sûr que je te reconnais. Tu es le type qui s’est enfui hier comme un fou.

 

Sa réponse, sans doute parce qu’elle me rappelait mon humiliation suite à mon absurde lâcheté, m’agaça et me mit en colère.

 

-Et alors ? lançai-je, agressif.

 

-Et alors rien.

 

-Ca ne t’a pas paru étrange ?

 

Je ne reconnaissais plus ma voix, étouffée par une colère compliquée de gêne.

 

-Plus rien ne peut m’étonner, dans ce que je fais. J’ai rencontré beaucoup de gens étranges.

 

-Tu ne t’es pas demandée pourquoi j’étais parti ainsi ?

 

-Je n’avais pas que ça à faire. Je ne suis pas philosophe. Je cherche des clients. Derrière toi, il y en avait d’autres. Pas de temps à perdre à trop réfléchir.   

 

-Je suis parti parce que je ne savais plus quoi faire. Je n’avais subitement plus envie.

 

-Ca te regarde. Tu n’as pas à te justifier.

 

-J’y tiens.

 

-Pourquoi ?

 

Je ne sus que répondre. Pourquoi, en effet, lui disais-je tout cela ? Etait-ce pour réhabiliter chez elle l’image d’un homme qui n’avait pas eu assez de courage pour aborder une prostituée, ou pour lui confier les peurs, les névroses, l’extrême et impuissante faiblesse d’un homme seul ? Je n’en savais rien ; et, d’ailleurs, quelle que fût ma motivation parmi celles qui me venaient à l’esprit, elle était fausse, ridicule, inutile. Une putain n’est pas un juge, et n’est une confidente, excellente du reste, qu’après qu’on l’a payée.

 

Elle me regardait toujours, fixement.

 

-Pour… Parce que je t’ai peut-être fait peur. Je ne suis pas un fou, tu sais.

 

-Si tu le dis.

 

Nous nous tûmes. Elle avait de nouveau reporté son regard sur le cadre suspendu au mur. Je décidai de mettre la chanson de Yandé, mais diminuai le volume, de manière à ce que l’on pût s’entendre. La voix retentit en sourdine, et je me sentis immédiatement plus serein, plus en confiance.

 

-Elle a vraiment une très belle voix, fit-elle.

 

-Combien te dois-je ?

 

-Tu pourrais augmenter un peu le volume, s’il te plaît ?

 

J'augmentai.

 

-Tu me dois quatre vingt mille francs.

 

-Combien ?

 

-Quatre vingt. C’est le tarif de la nuit entière. Ca te semble cher ? Je ne te donne donc pas l’impression de valoir ce prix ?  

 

Je ne répondis pas. J’avais dit « combien » non par surprise, mais tout simplement parce que je n’avais pas entendu, à cause de la musique. Quatre vingt mille. Bien sûr qu’elle les valait. Je haussai les épaules, sortis de la poche arrière de mon pantalon mon portefeuille, en tirai une dizaine de billets de dix-mille francs, que je pliai en deux et lui tendis.

 

-Je ne prends l’argent qu’après. Garde-le jusqu’à demain.

 

 -Tu procèdes toujours ainsi ?

 

-Toujours, oui. Ou du moins, souvent. Avec tous ceux qui me semblent bien, en fait.

 

-Et pourquoi ?

 

-Question de principes.

 

-Je me méfie des putes qui ont des principes.

 

-Alors garde ton argent. Je vais m’en aller.

 

Elle se leva énergiquement, et commença à remettre ses ballerines, qu’elle avait laissées au pied du lit. Son visage demeurait impassible, quoique je sentisse que je l’avais énervée. Intérieurement, je jubilai. C’était ma première once de victoire depuis que je l’avais croisée. Elle n’était donc pas infaillible. Cela me requinqua. Je l’observai sans rien dire alors qu’elle se chaussait. Puis, au moment où elle releva la tête vers moi et me demanda sa veste, je m’approchai d’elle, en adoptant une mine volontairement désolée.

 

-Je plaisantais. Je ne veux pas que tu t’en ailles. Reste et tiens-moi compagnie.

 

Je la fixai : ses yeux n’avaient rien perdu de leur terrible superbe.

 

-S’il te plaît.

 

Elle finit, après un léger moment d’hésitation, par se rasseoir. Je posai la liasse de billets que j’avais toujours à la main sur la table de chevet.

 

-Je n’y toucherai plus, ma belle. Tu les prendras quand tu voudras.

 

Elle ne répondit pas. Suprême mépris de la putain orgueilleuse. Je m’agenouillai à ses pieds, et entreprit de lui enlever ses ballerines. Elle avait de jolis petits pieds, au talon ferme. Ses orteils, taillés avec soin, étaient fins et effilés. Un émail rouge recouvrait ses ongles. Je remarquai, alors que je déchaussai lentement ce 36, qu’il était glacé.

 

-Tu as froid aux pieds ?

 

Je savais qu’elle ne répondrait pas. Elle m’en voulait encore un peu.

 

-Je vais te les nettoyer avec de l’eau chaude, tu veux bien ?

 

Puis je me levai, et sans la regarder, allai à la salle de bain où je remplis une petite bassine que j’utilisais pour mon petit linge d’eau chaude. De la chambre, la voix de Yandé Codou me parvenait, diffuse.

 

« Gaïndé, gaïndé, gaïndé bugul mbuum, yaap lay dundé… »

 

Lorsque je revins dans la chambre, elle me regarda. A mon tour, je l’ignorai. Mais je sentis, pendant le bref instant où os yeux s’étaient croisés, qu’elle commençait à s’étonner. Elle ne savait sans doute pas comment réagir face à ma propre attitude.

 

J’avais pris un petit gant de toilette, avec lequel je commençai à lui frotter les pieds. Lorsque je les avais plongés dans la bassine, elle avait légèrement frémi au contact de la température de l’eau. Puis elle s’était détendue. Je frottais doucement, avec une délicatesse que je ne me connaissais jusqu’alors pas. Que faisait-elle ? Que regardait-elle ? Me regardait-elle ? Ecoutait-elle la voix ? Appréciait-elle ce que je faisais pour elle ? Je n’en savais rien. J’étais penché sur ses pieds, que je nettoyais avec mon cœur, humblement. Cela dura dix bonnes minutes, puis je la séchai avec une petite serviette, avant de ramener la bassine dans la salle de bain.

 

Elle s’était étendue et avait fermé ses yeux.

 

-Est-ce que ça te dérange si je fume ?

 

-Tu es chez toi.

 

J’allumai ma cigarette, et la regardai qui faisait l’endormie. Sa robe noire moulait admirablement ses formes, c’est-à-dire les révélait. Elle était grande et mince. Ce n’était pas de ces putes plantureuses dont les rondeurs des fesses débordent et vous envahissent, ni de celles-là dont la perfection de la forme cache le sidéral vide du fond. Elle, c’était une liane, et elle était intelligente. Je vis ses petits seins écrasés contre sa poitrine, ne formant plus que de discrètes bosses, ayant à peine assez de relief pour qu’on n’en conclût pas hâtivement à la virile platitude du buste. Pourquoi ne disait-elle rien ?

 

Ma cigarette se consumait dans ce silence. Elle m’avait demandé, lorsque « Gaïndé » s’était terminé, si je pouvais le remettre. Cela ne me gênait pas. J’aimais particulièrement ce morceau, surtout la première envolée : la façon que Yandé a de dire « Gaïndé », à ce moment-là, atteint à la majesté même de l’animal.

Sur le lit, elle ne bougeait plus. Peut-être s’était-elle vraiment endormie. Peut-être que je n’étais pas le seul à être bercé par la voix. Je baissai le volume, jusqu’à ce que ça ne soit plus qu’un doux murmure.

 

-Comment t’appelles-tu ?

 

- Malia.

 

-Je veux dire, ton vrai nom. Est-ce que tu t’appelles vraiment Malia ?

 

-Pourquoi veux-tu le savoir ?

 

-Pour l’honnêteté. J’aime quand les gens sont honnêtes avec moi.

 

-Je m’appelle en réalité Fatimata. Un long prénom. Au-delà de trois syllabes, tout prénom devient une torture. Je préfère Fati.

 

-Fati. Ca s’écrit avec un « i » ou un « i grec » ?

 

-Je n’en sais rien. Je ne me suis jamais posé la question, car je n’écris pas souvent mon prénom. Et puis que veux-tu que ça me fasse ? Et toi, qu’est-ce que ça peut te faire ? Ca se prononce pareillement, non ?

 

-C’est vrai. Ca m’intéressait simplement de savoir.

 

-Tu sais maintenant.

 

-Est-ce que tu as de la famille, Fati ?

 

Elle ouvrit les yeux et se mit sur ses coudes. Puis elle me regarda et me dit qu’elle n’était pas là pour discuter, et encore moins pour parler d’elle. J’allais répondre que je le faisais simplement pour détendre l’atmosphère lorsqu’elle me coupa sèchement et me dit que si je ne désirais que discuter, il y avait d’autres putes qui aimaient beaucoup ça, et qu’elle pourrait même me les présenter si je le désirais, mais qu’elle, était là avant tout pour le travail et l’argent, et qu’elle ne voyait pas trop ce que sa famille venait faire là dedans. Sa voix était calme mais ferme. Je sentais qu’elle était résolue à s’en aller si je continuais à me comporter comme je le faisais. J’avais envie de lui répondre que je ne faisais pas l’imbécile, contrairement à ce qu’elle pouvait penser. Mais cela aurait été risqué, et je ne voulais pas courir le risque qu’elle parte.

 

J’allai à la fenêtre, l’ouvris, jetai mon mégot, la refermai et revins vers le lit. Fati était toujours sur ses coudes, la tête rejetée en arrière, les jambes croisées, le cou offert. Sa robe était remontée jusqu’au-dessus de ses cuisses.    

 

-Enlève ta robe, j’arrive.

 

J’allai vers la porte de l’appartement, où se trouvait ma veste, sur le portemanteau. J’y pris deux capotes, puis regardai Fati. Elle était nue, sa robe noire était jetée au pied du lit, elle n’avait pas de sous-vêtements. Son corps était magnifique. Je bandai en quelques secondes. Cela ne parut pas l’émouvoir, et cette insolence m’atteignt dans mon orgueil. Je sentis une étrange colère monter en moi.

 

La prendre. Jusqu’à ce qu’elle supplie et demande grâce.

 

Comme si elle avait deviné mes pensées et cherchait à me narguer d’avantage, elle poussa un insupportable soupir de volupté, et se mit à fredonner l’air de « Gaïndé », qui s’achevait.

 

J’éteignis, et marchai vers le lit, le sexe dressé, sans rien cacher de mes envies, l’œil noir, sans rien cacher de mes intentions.

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