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Amor Fati (II)

Chapitre II

 

Les rues du Plateau sont infestées de femmes, ce soir. Mais quoique je craigne toujours autant les multitudes, celle-ci m’est moins hostile, car mes déesses s’y trouvent. Elles sont mêlées aux autres, fondues dans leur masse. Mais je ne m’inquiète pas et je ne m’en affole guère : ma longue pratique des trottoirs m’a appris à reconnaître qui y traînait pour flâner et qui s’y dandinait pour s’offrir. J’ai l’œil expert, pour ces choses-là. Une pute, ça se repère facilement : tout se joue dans les yeux.   

 

Les femmes sentent bon. Il faut savoir capter leur odeur naturelle, qu’elles recouvrent de myriades de parfums et de kyrielles d’artifices. Cela s’acquiert par l’exercice permanent. Depuis que je suis jeune, je lève toujours le nez quand une femme passe à mon côté ou est à proximité. J’ai d’abord identifié l’odeur de ma mère, celle d’un zeste d’orange, d’une douceur agressive ; celle de ma grand-mère ensuite, essence d’un autre temps, agréable et mystérieuse, forte et chaude comme celle d’une torréfaction de cacao. Toutes mes tantes sentaient le maïs, sauf une, que j’adorais, qui exhalait le puissant parfum de la terre après la pluie...

 

Ce soir, toutes ces floraisons de senteurs parmi lesquelles je marche se mêlent. Elles sont trop nombreuses pour que j’arrive à les identifier toutes, et je regrette de ne pouvoir accorder à chacune l’amour qu’elle mérite. J’avance là, un peu ivre, mi-apeuré mi-heureux, comme un enfant, et je capte, furtivement, ici et là, des éclats, des sillages qui s’enchevêtrent. Noix de coco, jeune arachide, vin de palme… Dans mon esprit, tout cela devient mieux qu’une symbiose : cela se fait symphonie. Les odeurs des femmes finissent par me jouer une musique que je respire et que j’écoute. J’imagine la voix de Yandé qui lie tous ces sons pour en faire une sérénade nocturne, une ballade au clair de lune. Et puis quelle odeur avait-elle, Yandé ? Je n’en sais rien. Mais sa voix sent la torréfaction de cacao. Comme ma grand-mère. Même chaleur. Même majesté oubliée. Même intensité.

 

Je reconnais mes femmes, mais pour l’instant, je n’en regarde franchement aucune. Il ne faut pas partir trop tôt. Je décide de prendre mon temps, de profiter des odeurs, de la musique, de choisir lentement celle que je surprendrai et qui me donnera du plaisir.

 

Cela fait une heure que je marche, que je fais le tour du quartier. La nuit est claire et fraîche, et je ne suis pas sûr d’avoir jamais été aussi serein. J’ai l’impression qu’il ne peut rien m’arriver. Le quartier s’est quelque peu vidé. L’on avait commencé à rentrer chez soi. Je ne vais pas tarder à faire de même. C’est bientôt l’heure de ma victoire. Je ralentis mon pas ; les filles sont là, empilées sur le trottoir, attendant qu’on les vienne prendre. Leurs poses sont ridicules. J’avance, le regard imprécis, les épaules voûtées. Je feins la posture du défait, alors même que dans quelques minutes, je vais triompher de l’une de ces femmes qui sont terriblement fortes. Je vais sonner l’hallali pour l’une d’entre elles, c’est-à-dire pour elles toutes. Gagner, puis m’enfuir. La lâcheté est la plus grande des victoires.

 

J’en ai repérée une qui est au bout du trottoir. Ce sera elle. Je me dirige vers ça. A quelques mètres, je me redresse comme un empereur, puis je lève les yeux, je la fixe. Elle, ne me voit pas encore. Elle a la tête tournée de l’autre côté, ce côté-là même par lequel je vais m’enfuir après l’avoir possédée. Elle est grande, vêtue d’une robe noire qui la moule et de ballerines. Elle a une coupe courte, comme celle d’un homme. Je préfère cela aux perruques ou aux greffages. Et puis elle a la plus belle nuque de femme que j’aie jamais vue. Je suis tout proche. La brise me porte son parfum. Je ne le reconnais pas d’abord. Qu’importe, c’est trop tard. Elle va se retourner et je vais la violer.

 

Elle se retourne. Je l’attaque avec violence. Mon regard, je l’ai fait dur et froid. Nos yeux se croisent. Elle est belle. Elle soutient mon regard. Cela se passe toujours ainsi : au début, elles résistent. J’insiste. Elle me regarde toujours sans ciller. Je titube un peu, puis m’arrête. Ses yeux sont froids, glaciaux, sans émotion. Il n’y a rien à posséder dans ce regard là ni dans cette pute là. Elle semble n’avoir pas de cœur. Cela fait quelques secondes que ça dure. Je suis planté devant elle. Je prends conscience de l’absurdité de ma pose. Elle, ne bouge pas. Ses yeux n’expriment rien.

 

-Tu veux quelque chose, mon chéri ?

 

Je ne répondis pas.

 

-Je ne suis pas cher, tu vas voir. Et je le fais bien.

 

Je baissai les yeux et partis presque en courant. Il me sembla, dans ma fuite, qu’elle avait dit quelque chose. Mais le vent sifflait à mes oreilles, et je n’avais pas entendu quoi.

 

Je suis arrivé chez moi, et je me suis couché directement. Dans mon lit, j’ai pleuré. Yandé ne me berça pas. J’ai pleuré longtemps, des heures entières. Ce ne fut que lorsque l’épuisement me gagna que je me calmai. Je m’endormis dans la conscience la plus aiguë et la plus douloureuse de mon humiliation.

 

J’avais perdu. J’avais baissé les yeux. Pour la première fois, je n’avais pas compris. Il fallait que je me venge.

 

Son parfum, c’était celui du vin.

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