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Amor Fati.

Chapitre I.

 

Si je n’avais été Gorgui Ndiaye, j’aurais été une fille de joie. Je le sens. Je le sais.

 

J’ai l’impression de les comprendre mieux que quiconque –et même mieux, parfois, qu’elles-mêmes. J’ai appris à lire dans leur regard, à y déceler du sentiment, à y fureter, à y surprendre la haine, la joie, le dégoût, l’envie, le vice, la peur. Je n’ai pas besoin de les regarder longtemps : mes regards, je les vole : ils sont d’autant plus beaux et jouissifs qu’ils sont dérobés, lâches, furtifs et fuyants. Mon plus grand plaisir est d’éprouver la toute-puissance du voyeur, qui ne consiste qu’à voir l’autre quand il ne s’y attend pas, nu et faible. Les putes, je me sens fort de les voir faibles enfin ; je me sens unique et supérieur de les voir vraies ; je jouis de saisir, un instant, quelque lueur étonnée dans leurs yeux. Et lorsque cela arrive, lorsque l’on a ce lien, et que nos quatre yeux se croisent et que les miens l’emportent, je veille, avant de me fondre dans la nuit comme un lâche, comme un vulgaire voleur que je suis, à leur sourire. Un sourire que je fais volontairement malicieux, et qui dit, comme l’autre, « je vous ai compris ! ». Sauf que moi, je les ai vraiment comprises après ce regard.

 

Un regard. Puis c’est fini : la pauvre fille reste interloquée. J’ai le temps de sentir avant de l’abandonner qu’elle a honte d’avoir été ainsi sur-prise. Je l’imagine après cela : elle se renfrogne, se méprise, ajoute du dédain à sa moue déjà dédaigneuse, devient farouche et, dans cette épouvantable langue propre aux lupanars, aux bordels, aux trottoirs, elle se remet à sa besogne, hélant, aguichant, apostrophant, abordant. Pendant ce temps, je suis déjà loin, heureux de mon affaire, satisfait de mon fait, fier de mon forfait. Dénuder les choses publiques, les dénuder physiquement me plaît. Mais cela doit plaire à tout homme. En réalité, ce qui me plaît par-dessus tout, c’est de les posséder dans leur tête, les vaincre là, ôter le masque que leur condition les pousse à arborer dans et contre le monde.

 

Quand j’y parviens, et j’y parviens bien souvent, je continue à marcher, et m’impose d’imprimer à mes pas une allure tranquille, bien qu’à ces moments là, ce qui se joue en moi soit rapide, fort, bruyant, déchaîné comme une tempête. Des minutes après que l’ai volé, mon plaisir continue de monter et sourdre dedans moi. Et alors, alors je sens ma chose qui se lève irrépressiblement.

 

J’ai toujours trouvé cela bête, une bite qui bande. Et pourtant, je suis certain que ça réfléchit. Car comment expliquer sinon que tous les hommes pensent avec ? Une bite, ça réfléchit. Simplement, ça réfléchit étrangement.

 

Et je marche, et ça durcit, ça se gonfle, ça devient vaniteux et c’est prêt à conquérir le monde. Bien sûr, c’est ridicule, car après, c’est d’autant plus con que ça retombe. Mou, flasque, pauvre et triste, pitoyablement, et l’on se dit : « tout ça pour ça. » C’est vraiment imbécile, une bandaison ; les miennes m’intriguent puis me font rire. Enfin, sur le moment, ce n’est pas désagréable, donc j’en profite. Lorsque ça se passe, je ralentis mon pas, je ferme les yeux et offre mon visage à la morsure de la nuit, en souriant. Je repense à la fille que j’ai démasquée, et l’image de ses yeux perdus et apeurés, comme ceux de quelque rat palmiste piégé au fond d’un terrier par un serpent, m’excite plus encore. Pour ne pas me trahir, je mets mes mains dans les poches, et à travers le tissu, je me touche, me caresse le membre dressé, et l’empêche de trop s’affirmer ou d’aller de travers –situation fort incommodante, pour un homme. Quelques fois, j’ouvre les yeux, et vérifie autour de moi si personne ne me regarde. Mais personne ne me regarde jamais. Je marche à travers la multitude et la nuit comme une ombre. Les gens ne me remarquent pas. Moi, ça me va, car ils me font peur. La foule, c’est quelque chose d’horrible : ça a un seul visage, hideux et effroyable, indistinct et bouffi, grouillant et pustuleux, ça donne la nausée de la regarder. Aussi essayé-je toujours de ne pas me mêler à la foule, non point pour le plaisir d’être un marginal coquet, mais plutôt par simple crainte. Mais la foule est partout et toujours, comme Dieu. D’ailleurs, Dieu, c’est la foule. Elle te crée, te juge, te fait. Et à défaut de pouvoir lui échapper totalement, j’essaie au moins de faire dissidence par ma marche, mon allure, mon pas. Ils se pressent, je traîne. Ils sont agités, je suis froid. Ils sont soucieux, je prends mon plaisir.

 

Ces instants sont beaux : parmi la foule, le sexe gros, les mains dans les poches, jouissant du plaisir qui se construit. Parfois, je suis tenté de revenir sur mes pas, pour repartir voir la fille qui est à l’origine de tout ceci. Mais je ne l’ai jamais fait : ça n’aurait aucun sens, et la magie du désir disparaîtrait. Si je revoyais celles qui me procurent ce plaisir unique, elles me dégoûteraient. C’est comme pour le coït : l’on désire ardemment la femme, on la veut, elle refuse d’abord, naturellement l’on insiste, l’on supplie, elle accepte, elle cède, elle s’offre, on la saute, et au moment précis où l’on finit de se vider, elle nous dégoûte, et ce dégoût immonde, immense, métaphysique, est aussi fort que le désir qui nous avait conduit à la vouloir posséder. Eh bien, c’est pareil pour moi : mon plaisir, il se trouve tout entier dans ces moments solitaires où je marche et bande en pensant à la fille. Si je la revois, la magie s’arrête, mon membre se rassoit, et la fille me dégoûte. C’est ainsi. C’est pourquoi je ne reviens jamais sur mes pas : je continue à marcher en me caressant, les yeux mi-clos, me rappelant l’instant où j’ai lu dans les yeux de la fille.

 

Je fais cela jusqu’à ce que je sois arrivé chez moi, un petit studio de la Médina. Une fois là, en sécurité, loin des autres, je me déshabille et regarde mon sexe toujours en érection. Il ne faut pas qu’il retombe. Je garde en tête les yeux de la pute. Je mets ensuite mon disque préféré, une anthologie des plus belles chansons de Yandé Codou Sène. Cela me calme, me détend, et facilite le plaisir des sens. La voix de Yandé Codou est la plus belle du monde. Elle semble sans limites, et capable de monter jusqu’à Dieu. Je ne comprends pas tout ce qu’elle dit, car elle chante en sérère. J’ai quelques bases de sérère, que j’ai acquises lorsque j’enseignais à Fatick, mais mon niveau n’est pas suffisant pour que je comprenne tout. Cependant les paroles m’importent peu, en vérité. Je ne veux que la voix, la puissance folle de la voix, son timbre intense et pur, la sensualité étrange de cette voix, sa gravité obsédante. La voix de Yandé Codou est la plus belle du monde. Lorsqu’elle s’élève dans la nuit, les étoiles dansent. C’est de la magie. Ca me touche profondément.

 

Alors, le phallus dur toujours, je me mets à genoux au milieu de ma chambre, et repense de toutes mes forces à mon vol, et écoute la musique qui emplit la pièce et m’emplit lentement. Mon plaisir monte comme ça, et je me termine en râlant doucement. Après cela, l’image de la fille ne me hante plus. Je me couche alors et je songe à ma chasse du lendemain, et au plaisir que je ressentirai encore. Cela me rend tout fier : je suis heureux d’être l’un des rares hommes à comprendre les putains. Je me sens élu et intouchable, fort, prêt à conquérir le monde, exactement comme un pénis qui se dresse.

 

Si je n’avais été Gorgui Ndiaye, j’aurais été une fille publique. Mais je suis Gorgui Ndiaye. Le prédateur des filles publiques. Un chasseur nocturne. Une hyène. J’aime les déesses de la nuit.

 

La voix de Yandé me berce jusqu’au sommeil. C’est moi qu’elle chante.

 

Xa moon a ndjadj a ndjollor…

 

Ca, je le comprends.

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