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Le Bourreau.

     Aujourd’hui, j’ai tranché deux têtes. L’une a roulé sur quelques mètres. L’autre est tombée à mes pieds, en produisant un bruit sourd. J’ai pu le percevoir, malgré les hurlements de la foule en transport. Je me demande pourquoi ils crient ainsi, tous ces gens. Et d’ailleurs, crient-ils de joie ou d’horreur ? Je ne sais pas. Je n’ai jamais vraiment su. Cela fait pourtant quelques années que je fais ça, et qu’à chaque fois, j’entends des cris. Je crois que ce sont des cris d’effroi. Mais s’il s’agit réellement de cris d’horreur, pourquoi reviennent-ils à la Place de Grève?  Le plus sûr serait peut-être de leur demander.

 

C’étaient des frères. Les frères Montand, Georges et Albert. On les avait condamnés, il y a six mois. Il paraît qu’ils ont massacré toute leur famille à l’arme blanche, pendant une nuit rude d’hiver. Georges avait le couteau, Albert, la hache. Ils les ont tués dans leur sommeil. Il y avait le père, la mère, les deux sœurs et les trois frères. Tous morts, les uns égorgés, les autres éventrés. C’était peut-être laid.

 

Lors de leur procès, Georges et Albert sont restés impassibles. Ils semblaient s’ennuyer profondément. Tous  ces discours ! Toutes ces plaidoiries ! Que diable se donnaient-ils tant de mal, pour un débat dont l’issue était connue à l’avance ? Mais c’était ainsi : il fallait donner l’impression d’un débat, l’illusion d’un autre sort possible que la mort. Le président du jury, avec un regard empli de cette pitié condescendante que seul le sentiment d’être à la place du juge, donc du représentant de la grandeur humaine, pouvait permettre, leur avait demandé :

 

-Devant la justice des hommes, regrettez-vous ?

 

 Les Montand répondirent que non.  Ils furent condamnés à mort. Sans autre forme de procès.

 

La salle applaudit longtemps, hua beaucoup. Quant aux deux frères, ils ne bronchèrent même pas : ils accueillirent la sentence avec le même calme qu’ils l’avaient précipitée. Ces deux là -on me l’a rapporté ainsi car, ayant pour principe de ne jamais assister aux procès, je n’étais donc naturellement pas au leur-, ces deux là donc, semblaient insensibles à la haine des hommes. Bien rares ceux qui peuvent se vanter de pouvoir en faire autant.

 

C’est eux que je viens d’exécuter. Je n’ai jamais haï un condamné. Je n’ai jamais spécialement eu de compassion pour l’un d’entre eux non plus. A quoi sert-il, d’aimer ou de haïr un homme que vous allez abattre de vos propres bras ? A pas grand-chose, en réalité. Mon travail, c’est abattre. Non pas tuer, mais abattre, exécuter. Il y a une très grande différence. Tous ceux qui viennent à l’échafaud sont morts depuis longtemps déjà. Leur âme depuis leur sentence s’est envolée. On les a enlevés du monde, on les a arrachés à leurs proches, écartés de la société. On les à jugés et condamnés. A mort. Leur cœur est déjà vide quand ils fendent telles des ombres le peuple qui crie de part et d’autre de la large voie. Quand ils montent sur l’échafaud, ils ne sont plus. Il ne reste que des enveloppes charnelles ; le reste s’est envolé. Moi, je dois dissiper ses ombres, les couper, faire de sorte que le corps soit ici, la tête là-bas, et l’âme ailleurs, probablement en enfer. A chacun son rôle : la justice les condamne et les tue ; moi, bras de la justice, je les exécute.

 

J’ai abattu ma hache. Il n’y a pas eu beaucoup de sang. Je veille toujours à ce qu’il y en ait très peu. Il faut savoir où frapper. Ca s’apprend, avec le temps. J’ai dû apprendre très vite : je ne supporte pas le sang.

Je ne connais jamais les visages des condamnés, avant qu’ils ne se présentent devant moi. Il est vrai que je les vois parfois avant, quand il m’arrive de les raser. Mais cela n’arrive que très rarement. J’évite comme je peux ces rencontres qui peuvent déranger. Depuis quelques années, c’est Victor, mon adjoint et mon aide, qui les rase. C’est un bon garçon, calme, imperturbable. Il fera un bon bourreau.

 

C’est la tête de Georges, me semble-t-il, qui a roulé sur quelques mètres.  

 

***

 

J’ai hâte d’être demain. C’est jour d’église, et c’est très important, même pour un bourreau. Surtout pour un bourreau. Car il faut que Dieu comprenne, et pardonne.

 

 En rentrant, tout à l’heure, j’ai croisé des gens qui me parlaient :

 

« Belle exécution, monsieur Pierre.

 

-Félicitations ! Vous êtes très courageux !

 -Merci, monsieur ! Que ferions-nous sans vous ? »

 

Ne leur pardonne pas, Mon Dieu. Ils savent ce qu’ils disent. Ils le pensent.

 

J'ai également rencontré des enfants. Ils tournaient autour de moi comme des abeilles autour d’une ruche :

 

« Monsieur Pierre, Monsieur Pierre ! Y-a-t-il exécution demain ? »

 

-Non. Il n’y a en pas.

 

-Oh non, se plaignit une petite fille blonde, très mignonne avec un visage d’ange. Pourquoi il n’y en a pas ?

 

-C’est Dimanche.

 

-Et alors ?

 

-Il faut aller à l’église.

 

-Ah oui… Mais l’église, ça ne dure pas toute la journée, n’est-ce-pas ? Vous pouvez toujours tuer un criminel après, pendant l’après-midi…

 

Je ne sus que répondre. 

 

Un autre minot lança :

 

-Allez, monsieur Pierre ! Dites oui !

 

-Ce n’est pas moi qui décide, réussis-je à balbutier, la gorge nouée.

 

-C’est qui alors ? Les juges ?

 

-Non. Dieu.

 

-Ah… Lui…

 

-Il n’est pas drôle, dit un autre.

 

-Peut-être. Et puis, il faut se reposer, tentais-je…

 

-Même pour les criminels ?

 

-Même pour eux.

 

-Mon oncle dit qu’il ne devrait pas y avoir de repos pour les criminels, dit une petite voix que je n’avais pas encore entendue. C’était une petite rousse. Elle était plus jeune que les autres : six hivers tout au plus.

 

-Pourquoi il dit ça ?

 

-Je ne sais pas. Je ne comprends pas, quand il explique.

 

Une larme coula. Mais comme il faisait sombre, personne ne voyait.

 

-Vous pleurez, monsieur Pierre ?

 

Ces enfants sont des chats.

 

-Allez, filez chez vous ! Il commence à faire nuit, et c’est dangereux. Il ne faut pas que vos parents s’inquiètent. Ce soir, priez très fort pour que Dieu donne la permission. Si vous réussissez, il y aura exécution. Priez le Petit Jésus.

 

-Ne nous prenez pas pour des enfants, Monsieur Pierre, dit la fillette blonde. Tout le Monde sait que le Petit-Jésus, c’est seulement pour faire rêver les gamins.

 

-C’est faux, il existe ! dit timidement la petite rousse. Mon oncle me l’a dit. Vous me promettez que si je lui demande, il vous permettra de punir les méchant, Monsieur Pierre ? Promis ?

 

-Promis. Maintenant, sauvez-vous…

 

Les enfants s’éparpillèrent comme des papillons. Voilà la graine de la société. Ils n’ont pas dix ans et veulent des exécutions. Les mômes étaient tous partis, que je croyais, et je m’apprêtais à repartir de mon côté également.  Mais je me trompais. Il y en a un qui était resté. C’était la petite fille rousse.

 

« Tu es encore là, toi ? Qu’est ce que tu attends pour partir ? Ta mère va s’inquiéter…

 

-Maman est partie en voyage, un très long voyage. C’était il y a quelques mois. Quelques jours après, Papa est partie la chercher pour qu’ils s’occupent tous les deux de moi, mais ils ne sont pas encore revenus. C’est mon oncle qui me garde, pour l’instant. Quand mes parents reviendront, l’on rentrera chez nous. Nous habitons à Compiègne…

 

Pauvre petite. Ses parents étaient morts et l’on n’avait pas osé lui dire. La mère avait dû mourir d’abord, et le père l’avait suivie, de chagrin. Cela se passe souvent ainsi. On lui avait donc menti. On lui dira la vérité quand elle sera prête.

 

  « On me dit que je ressemble beaucoup à maman.

 

-Ce doit être vrai. Elle doit être très belle, parce que tu es très jolie, toi.

 

-Je peux vous faire un bisou, Monsieur Pierre ? Juste avant de rentrer chez moi… »

 

Que faire dans ces cas-là ? Que penser ?

 

« Euh… Oui, oui… Bien sûr, mon enfant. Tu es adorable.

 

-Vous me portez dans vos bras ? dit-elle en me tendant les siens. »

 

Je la soulevai de terre. Elle était légère, sentait la lavande. Elle me fit un bisou sur la joue gauche. Je la reposai ensuite à terre. Elle me dit :

 

« J’étais sûre que vous pleuriez, monsieur Pierre. Votre joue est humide, et il y a un goût de sel. Il ne faut pas être si triste. »

 

Cette enfant était un petit diable.

 

« Allez vas-y. File, lui dis-je.

 

-A bientôt, Monsieur Pierre ! Ne pleurez plus !

 

-Non… Non… A bientôt !

 

-Vous me le promettez ?

 

-Je te le promets.

 

-Ca fait deux promesses pour vous ! »

 

Elle partit en courant. Certaines promesses sont difficiles à tenir : à la faveur de l’obscurité et des rues désertées, j’ai encore versé quelques larmes. Je ne saurai dire pour quelle raison.

 

Quand je suis arrivé, il faisait nuit. J’avais eu une journée difficile, malgré le furtif éclat d’un rayon de soleil roux. Sa lumière n’avait illuminé mon visage que quelques minutes : le trop rapide instant d’un bisou, le temps de quelques mots et de quelques larmes. Ensuite, j’étais fatigué de nouveau. J’ai l’habitude d’être fatigué après les exécutions, mais aujourd’hui, c’était plus difficile. Il est aussi vrai qu’on ne coupe pas deux têtes d’un seul coup tous les jours. J’avais un mal de crâne terrible. Le Dimanche allait me faire du bien.

 

                                                                                               *** 

 

Je me suis levé tôt et me suis habillé comme il faut. J’avais mis ma belle redingote noire que j’avais achetée pour le dernier Noël. A l’intérieur, j’avais une chemise grise, que j’avais parfaitement repassée. Mon pantalon noir en soie, mes souliers, ainsi qu’un chapeau venaient clore ma toilette.

 

A l’église, je me suis assis au fond, tout au fond de la nef, à la dernière travée, non loin même du parvis, là où il n’y a jamais personne. C’est ma place. Personne ne me la dispute. Quand ils m’y voient déjà installé, ils passent. Même à l’église, ils me fuient.

 

J’ai écouté le sermon avec attention. Il parlait de la Justice Divine. J’ai écouté avec attention, certes, mais pendant un certain temps seulement : en réalité, je me suis vite lassé. Je crois en Dieu. Non dans la Justice divine. Sur terre, il n’y a que celle des hommes, celle qui m’emploie.

 

Pendant ce prêche ennuyeux, j’ai revu la petite fille rousse. Elle était vêtue d’une jolie robe de barège bleue ciel,  qui lui descendait jusqu’aux genoux. Une ceinture bleue marine lui enserrait la taille, et se prolongeait à l’arrière par de longs rubans. Elle n’avait pas de chapeau, comme ceux que portent d’habitude les fillettes de son âge, mais une rose factice ornait ses cheveux près de son oreille droite. La fleur, fragile, tremblante, était maintenue à son abondante chevelure enflammée par une fine tige de houx, d’un vert sobre. Je ne sais ce qui m’impressionnait le plus : la chevelure d’un roux rayonnant ou l’éclat puissant de la fleur, le contraste entre les deux ou, au contraire, l’harmonieuse couleur sans nom qui se dégageait de leur superposition ? Je ne le sus. Des chaussettes blanches immaculées lui montaient jusqu’aux mollets. Elle avait chaussée de petits souliers noirs, parfaitement cirés. Insouciante, légère, elle dormait. Elle avait bien raison : quelle idée que d’amener une fillette de six ans à l’église ! Un rayon de soleil avait traversé la mosaïque qui figurait Saint-Thomas introduisant ses doigts dans les stigmates du Christ ressuscité, et s’était posé juste sur l’épaule de la petite. Elle avait un visage doux, à l’ovalie prononcée, et sa tête légèrement inclinée reposait sur l’épaule d’un homme qui paraissait avoir à peu près mon âge : ce devait être son oncle.

 

Elle était fraîche, rose. Parfois, elle bougeait. Le rayon de soleil caressait alors son visage. La rencontre entre la lumière et cette figure innocente me comblait de joie. Plutôt que d’écouter, je me laissais aller à la rêverie, ou plus, à la contemplation. Ses cheveux prenaient tour à tour, selon que la lumière solaire, dans un jeu sublime, les éclairait fortement ou faiblement, selon qu’elle les effleurait, une couleur vermeille, rouge orangée, ou, pendant quelques instants lors desquels je crus halluciner, blanche.  Elle était très jolie. Quand elle s’éveilla, la messe était presque terminée. Elle ne me vit pas, heureusement.

 

Je sortis avant tout le monde, submergé par l'émotion.

 

 

                                                                                               ***

 

 La hache est l’arme que je préfère pour exécuter. Mais la maîtrise que j’en ai ne signifie pas que je sois impotent dans l’utilisation des autres outils. Au contraire. Je sais tout faire, la hache n’est qu’une affaire de cœur. L’on m’a laissé une certaine liberté dans le choix du moyen.

 

Certains bourreaux demandent à leurs victimes, au moment où ils les rasent, la façon dont elles préféreraient périr. Elles ont ainsi l’embarras du choix, jusque devant la mort.

 

Les condamnés d’une certaine noblesse de sang préfèrent souvent le sabre, pour regarder le peuple droit dans les yeux, et garder la tête haute avant qu’elle ne tombe. Ils aiment aussi la guillotine, pour l’avoir promue, inventée, perfectionnée : mieux vaut mourir des mains de son enfant que de celles d’un bâtard. Ils ont lu El Verdugo de M. Balzac et en admirent les personnages, courageux et nobles jusqu’au bout. Les militaires, conjurés, traîtres, déserteurs, préfèrent le pistolet. Par solidarité de corps, et par habitude. Tuer par le feu, mourir par le feu. Les canailles, criminels célèbres et autres héros du petit peuple choisissent généralement la pendaison. Cette balançoire dont le chambranle s’appelle potence doit les amuser. Leur innocente bêtise ne s’efface jamais : elle les conduit à l’échafaud et les pousse dans le vide. Ce sont de grands enfants. Les femmes ne choisissent pas, leur irrésolution demeure inaltérable partout, et elles veulent tout à la fois, ne savent pas ce qu’elles veulent. Le plus souvent, on les pend, par souci esthétique. Le corps reste ainsi entier, le charme inchangé quoique blafard, la coquetterie impeccable. Les rois sont guillotinés le plus banalement du monde ; les sorciers pendus, puis brûlés, ensuite décapités, enfin jetés aux chiens.

 

Il faut dire qu’il y a un large éventail de choix pour les condamnés. Les bourreaux deviennent bourreaux à compter du moment où ils proposent un choix. Ils tuent ainsi leurs victimes une première fois.

 

J’épargne aux miennes ces existentielles –le mot prend ici son sens entier- réflexions. Il n’y a guère que pour les dames que j’abandonne ma hache. Il faut être galant partout tant qu’on le peut.

 

Je sais pendre, sur un gibet ou d’un pont, à longue moyenne ou courte corde. Je préfère les gibets et les cordes courtes : la chose est alors rapide et sèche. Mais l’inconvénient et toute l’horreur de la pendaison sont après, lorsqu’il faut arranger le pendu. L’air qui s’est engouffré dans son estomac et ses poumons avant que la corde ne morde la chair de son cou ressort dès qu’on la desserre. Le bruit qui sort de la bouche du mort est alors répugnant. Il semble revenir à la vie dans un sursaut ultime de souffle venu d’outre-tombe, une étincelle de vie qui se rallume. Cela fait comme ceci : « braaahhh ». Et l’air s’échappe, nauséabond, déjà vicié par la mort tandis que la langue pend. 

 

Je sais guillotiner, quoique cette machine m’horripilât par sa perfection. Rien n’y est humain.

Je sais torturer, mais cette pratique a été abrogée en 1791.

Je maîtrise le sabre, que les bourreaux d’Orient affectionnent tant pour sa précision. Mais tout ce qui est précis est laid et mécanique.

Je sais tirer au pistolet, et viser droit au cœur d’un seul coup. Mais ceci est affaire de soldat. L’arme à feu est si lâche et si impersonnelle.

Je sais écarteler. Je démembre plutôt bien. J’essorille. 

Je sais comment mettre une tête tranchée sur une lance sans l’abîmer. Je sais tourmenter, épouvanter moralement, même si l’âge et l’expérience m’ont appris que cela est inutile, et que l’horizon de l’échafaud seul y suffit.

 

En somme, je suis un parfait bourreau. J’aurais l’occasion de le prouver encore après-demain. L’on m’amène un nouveau condamné. Cela tombe bien, je rouillais. Et il ne faut pas rouiller.

 

 

***

 

      Je l’ai revue qui jouait toute seule dans les champs de blé. Elle poursuivait les papillons, et moi, je la regardais courir, tomber, se relever, sourire… Elle était tellement absorbée par ce qu’elle faisait qu’elle ne parut pas remarquer ma présence. C’était mieux ainsi. Je n’avais aucune envie de l’arrêter. Et puis, je pouvais l’effrayer.

 

Ses cheveux roux ondoyaient. Sur l’étendue de blé, cette étendue d’or, cette chevelure couleur de feu était reine. Elle brûlait tout.

 

Son visage était radieux. Que faisait-elle toute seule là ? Où sont ses camarades de jeu ? Elle ne doit  pas aimer la solitude, à cet âge là. C’est trop tôt ; elle pourrait en avoir besoin plus tard. Il ne faut pas épuiser ses réserves. Pour l’instant, il faut vivre avec les autres.

 

J’en étais à ces réflexions que je trouvais plates et absurdes quand je la vis venir vers moi en courant, avec un grand sourire tout innocent. Apparemment, j’étais découvert.

 

J’eus envie de me cacher.

 

Mais où ? L’endroit était désert. Point d’arbre, point de buisson, point de bosquet, rien qu’une route séparant un champ de blé et une plaine infinie. J’eus envie de fuir, mais elle m’avait déjà vu : si je me sauvais, elle le raconterait à son oncle, puis à ses petits camarades, et je passerais pour une personne plus étrange qu’il n’y paraît. Mais pourquoi avais-je envie de fuir ? C’est ridicule, voyons ! Ce n’était qu’une enfant ! Ce n’est pas comme si je l’épiais, ou que je m’adonnais à quelque pervers voyeurisme. Ce n’était pas une femme nue ! Ce  n’était pas une femme nue ! Non, certes. Mais j’aurais préféré sans doute qu’elle en fût une, car là alors, j’aurais pu rationnellement expliquer, en invoquant la honte, mon envie soudaine de disparaître, de m’envoler, de me dissoudre dans l’air, de me fondre dans la nature, d’aller mille pieds sous terre, de plonger dans le ciel, de devenir un pied de blé ! Mais non, ce n’était pas une femme nue ! C’était juste une petite fille aux cheveux roux. C’était juste une enfant qui chassait des papillons, et que je regardais ! Diable ! Convenez que cela est plus effrayant encore qu’une dame dénudée ! Quiconque le nie n’a jamais eu à y faire face. Une femme nue n’effraie point, au contraire ! Mais une fille qui accourt vers vous en affichant un sourire angélique ! Misère ! Juste ciel ! Où aller ? Que dire ? Que faire ? Qu’avais-je fait ?

 

Ces pensées étaient ridicules. J’étais moi-même ridicule. Un homme de presque cinquante ans, bourreau sans cœur de son état, frisant le double mètre, pesant près de 130 kilos, planté sur une route déserte, à côté d’un champ de blé, et qui craignait une petite fille qui accourrait vers lui ! C’était idiot.

 Il fallait que je fasse quelque chose. Il fallait réagir, se préparer. Je me résolus à demeurer impassible et fier, imperturbable. Réaction inutilement orgueilleuse et crétine.

 

Elle arriva :

 

« Bonjour Monsieur Pierre. Vous voulez bien m’aider à attraper les papillons ? Ils sont très beaux, j’en voudrais un. Mais je suis trop petite, et ils volent haut… Vous voulez bien, dites ?

 

Sa spontanéité me décontenança. Je bredouillai la première phrase qui vint à mon esprit troublé.

 

-Euh… Non, désolé, mon enfant, je suis pressé…

 

Pourquoi mentais-je ainsi ? Cela faisait dix minutes que je la regardais courir dans ce champ. Bel empressement, en effet !

 

« Oh ! Dommage. Je suis certaine que vous en auriez attrapé un du premier coup…

 

-Tu en auras un, dis-je, maladroit, ne sachant que répondre d’autre.

 

Un silence s’installa : elle avait concentré toute son attention sur un papillon qui voletait non loin d’elle.

Je finis moi-même par ne plus quitter ce papillon des yeux. C’est vrai qu’il était magnifique, avec de grandes ailes multicolores, mais si fragiles.

 

-Que fais-tu ici toute seule ? Où sont tes camarades de jeux ?

 

-Ils disent tous que je suis trop petite, et que seuls les grands peuvent venir avec eux. Mais ce n’est pas vrai hein, Monsieur Pierre : j’ai six ans, et j’aurai sept ans dans deux mois et demi, c’est mon oncle qui me l’a dit…

 

-C’est vrai, tu es une grande fille. Mais tu ne devrais pas rester toute seule…

 

-Je ne suis pas toute seule, Monsieur. Il y a les papillons. Et puis il y a vous aussi. Je vous ai vu, quand vous êtes arrivés, et que vous vous êtes arrêté. Cela fait bien quelques temps que vous êtes là. Vous avez perdu quelque chose ici ? Vous voulez que je vous aide à chercher ? »

 

J’eus doublement honte : non seulement, elle m’avait vu alors que j’étais planté comme un piquet sur le chemin, pensant qu’elle ne remarquait rien alentour ; mais encore, elle me proposait son aide alors que je venais de lui refuser la mienne, pour qu’elle attrape son papillon.

 

« Non merci, je ne cherche rien, mon enfant… Je n’ai rien perdu.

 

-Pourquoi étiez-vous là alors, pendant tout ce temps ? Vous êtes malade, ou blessé ? Je connais une formule magique qui guérit tout…

 

-Non, tout va bien, mon petit. Je vais t’aider à attraper un papillon, dis-je, confus, et cherchant à éviter qu’elle ne me questionne encore sur ma présence ici.

 

-Ah ! Merci Monsieur ! Vous êtes très gentil, vrai ! Je ne comprends pas pourquoi les gens ont peur de vous, en ville.

 

-Ah oui ? Ils ont peur?

 

 -Oui. Le père d’un de mes amis a dit avec un air méchant que vous étiez un… un… un…cabin… Un canil… Un cabinnale, je crois, ou quelque chose comme ça. Je ne sais pas ce que c’est, mais ça avait l’air horrible, parce que la meunière, qui l’écoutait, s’et tenu la bouche en s’écriant : « Ne me dites pas qu’il ramène les corps chez lui ! ». Je n’ai pas compris.  Et puis y’a la boulangère qui dit que vous êtes un vampire, et que c’est pourquoi vous préférez vivre seul, sans femme et sans enfant. »

 

Cela ne m’étonna pas beaucoup. Avec les hommes, il faut toujours payer quand on est absent.

 

-Et toi, as-tu peur de moi ?

 

-Non, monsieur.

 

-Et pourquoi ?

 

-Vous tuez les méchants. Seul un gentil peut tuer les méchants. Donc vous êtes gentil.

 

Le raisonnement me surprit. Je souris de tristesse.

 

Je lui trouvai vite un papillon. Dès qu’elle l’eut entre les mains, elle me dit qu’elle devait se sauver vite, car elle devait lui donner à manger, à son papillon, surtout que ce dernier ne vit pas longtemps.

 

« Merci, Monsieur Pierre ! Je dirai à tout le monde que vous n’êtes pas méchant.»

 

Je ne sais pourquoi cela me réconforta.

 

Puis elle s’éloigna en courant.

 

L’idiot que je suis ne lui a même pas demandé comment elle s’appelait. Elle était déjà bien loin. Je ne la reverrai peut-être jamais… Non ! Il ne faut pas que je pense cela : je la reverrai ! Je la reverrai ! Mais sait-on jamais ? Et si je mourrais ce soir ? Et si elle déménageait demain ? Et si ses parents revenaient demain ? Mais non… Ils ne peuvent pas revenir. Ils sont morts. Il fallait au moins que je connaisse son nom… Elle connaissait le mien et le disait avec tant de tendresse ! Il faut que je lui demande ! Mais si quelqu’un me voyait ? Cela pourrait sembler suspect, surtout qu’il y avait beaucoup d’histoires d’enlèvements d’enfants ces temps-ci à Paris… Je vois déjà d’ici les titres des journaux : « C’était le bourreau ! » Ah, Seigneur ! Mais il y a peu de chances que l’on nous voit, n’est-ce pas ? Il n’y a personne, ici. Et même si l’on nous voyait ? Il ne leur viendrait quand même pas à l’esprit que je puisse être un séquestreur d’enfants… Allons, allons ! Je suis un serviteur de la patrie ! Mais je pourrais lui faire peur, d’autant plus que le soir tombait… 

Irrésolu, je la poursuivis pourtant.

 

C’était, là encore, bien ridicule. Voici la scène : le champ de blé s’étendant comme une mer dorée, le soleil moribond y plongeant lentement, lançant avec désespoir ses derniers rayons, traits pâles de lumière morte sur cet univers moribond; face au champ de blé, la grande plaine ; entre les deux, la route ; sur celle-ci, la petite fille de six ans, haute comme trois pommes, qui trottinait avec son papillon ; et derrière elle, enfin, un grand monsieur lourdaud d’une centaine de kilos et quelques, qui courrait pour la rattraper, et lui demander son nom ! Heureusement que l’endroit était désert. Personne n’avait vu, personne n’en saurait jamais rien. Ce soir, je boirais ma honte seul.

 

Je la rattrapai.

 

J’étais essoufflé, mais ce n’était pas bien grave. Elle avait ri en me voyant arriver dans cet état, mais cela m’importait peu. Le soleil s’enfonçait déjà au fond de l’horizon quand je revins chez moi. Je n’aime pas les couchers de soleil. Je les trouve laids. Je suis seul chez moi. La petite fille rousse me manque déjà. Personne ne venait me parler, mais elle, l’avait fait en riant. Elle n’avait pas peur de moi. J’avais envie de la protéger, d’être son père, sa mère. Moi non plus, je n’ai pas beaucoup vu mes parents. Ils sont morts quand j’avais dix ans. Mais moi, on ne m’avait pas menti. A l’époque, l’on ne mentait pas par souci de protection. On m’avait tout dit d’un seul coup. Je n’avais rien compris. Plus tard seulement…

 

Iphigénie.

 

                                                                                                      ***

 

Le condamné est un homme. Cela fait six mois qu’il attend son heure à Bicêtre. On l’avait envoyé là-bas parce qu’il avait tué sa femme. « Encore un monstre, pas de quartier, Pierre », m’avait dit le procureur.  

Victor n’était pas là aujourd’hui. Il avait demandé et obtenu une semaine de congé. Je suis content pour lui, il faut qu’il se repose. Aussi dois-je raser personnellement le condamné. Cela faisait longtemps que je ne l’avais pas fait. Mais ces choses-là ne s’oublient pas.

 

Je suis allé à la gendarmerie, où le condamné reste jusqu’à seize heures, puis les gendarmes le conduisent Place de Grève, à l’échafaud. L’on m’a mené à la salle où l’homme m’attendait.

 

Je suis entré.

« Bonjour, monsieur. »

 

L’homme ne me répondit pas. Je ne lui en voulus pas. Aucun mot ne doit pouvoir sortir de sa bouche en

ces moments-là.

 

« Je dois vous raser. »

 

Il n’eut aucune réaction, ne sembla même pas m’entendre. Je me suis approché de lui, je l’ai regardé. Lui, ne me voyait pas. Il avait de grands yeux verts, vieillis, vides. Son visage était buriné mais mélancolique. Il était maigre. Depuis quand n’avait-il pas avalé même un morceau de pain? La réputation de Bicêtre est horrible. Cet endroit détruit l’âme et brise le corps. Il pleurait. J’ai commencé à le raser. Il ne bougea pas.

L’on frappa à la porte.

 

Un gendarme me dit que la « dernière volonté » du condamné était arrivée. Sa dernière volonté, c’est-à-dire la personne qu’il voulait voir en dernier lieu. Il n’avait pas souhaité voir de prêtre, m’avait-on appris.

Je finis de le raser et allai vers la porte. J’ouvris et quelqu’un s’élança dans les bras de l’homme sans même faire attention à moi. Je sortis précipitamment de la pièce. Dans le couloir, devant l’embrasure de la porte entrouverte, chancelant, la tête en feu, je vis un homme étreindre sa fille d’amour et de regret. J’eus le temps d’entendre Iphigénie dire à son père qui sanglotait :

 

« Tu as retrouvé maman ? »

 

Je lui avais promis de ne plus pleurer. Donc je retins mes larmes. Non, Iphigénie : ton père n’a pas retrouvé ta mère. Je dois l’exécuter, tout à l’heure. Mais que va-t-il te dire ?

 

Qu’importe, tu me détesteras. J’en pleurerai certainement, puis m’en remettrai, puis continuerai. J’ai l’habitude. Que puis-je faire d’autre, d’ailleurs, Iphigénie, que m’habituer au malheur que je cause souvent ? Que puis-je faire, dis-moi, sinon faire mon travail ?  Que puis-je faire, sinon être bourreau, une ombre, un inhumain, le réceptacle des reconnaissances et des haines mêlées ? Quoi, petite ? Quoi ? Toi non plus, comme tous les autres, tu ne sais pas. Tu as six ans, et ton père va mourir sous le tranchant de ma hache. Comment saurais-tu ? Pourquoi devrais-tu savoir ?   

 

Droit, le regard fixe, me gardant de ciller de peur qu’une larme ne tombât de mes yeux rougis et embués, je sortis. Dans la rue, on trépignait déjà, on s’agitait, on s’excitait, on attendait qu’une tête voltigeât. Elle voltigerait, c’est pour m’en assurer que je suis là. Bourreau, je fendis la foule ; ivre, elle m’acclama comme un roi. Le peuple a des héros à son image.

 

L’amour –toute forme d’amour- m’est interdit ici-bas ; j’habite les solitudes, j’habite les blessures humaines.  

 

***

 

Il paraît qu’Iphigénie est repartie à Compiègne, avec son oncle. C’était la dernière volonté de son père, il me l’a dit sur l’échafaud. Il m’a aussi dit, un sourire triste aux lèvres, juste avant que je n’abatte ma hache :

 

« La petite vous aime beaucoup. Elle m’a assuré, et est convaincue que vous ne me ferez aucun mal, car vous êtes son ... »

 

Il n’eut pas le loisir d’en dire plus. Avant que la phrase ne fût achevée, sa tête voltigeait.

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