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Les nouvelles élites sénégalaises: Lutteurs, chanteurs, danseurs. Critique d'une légitimité usurpée.

26 Mai 2013 , Rédigé par Mbougar

Les nouvelles élites sénégalaises : lutteurs, chanteurs, danseurs. Critique d’une légitimité usurpée.

A Elgas, cette Muse.

31 octobre 2011 : Omar Sakho, alias Balla Gaye 2, lutteur de son état, 26 ans, 150 kg, 1, 89m, 20 combats, 18 victoires, coiffé d’une crête, lance un appel solennel à l’union nationale contre la guerre en Casamance. La troisième caravane de la paix s’enfonce ainsi dans les profondeurs du Sud, à la rencontre des populations et des membres du MFDC, porteuse d’espoir, avec à sa tête, non pas un président, non pas un ministre, non pas un maire, mais un lutteur au palmarès flatteur. Continuons.

10 mai 2011 : Sous les yeux hagards, mi-amusés mi-effarés des sénégalais, le président de la république A. Wade reçoit au Palais présidentiel Balla Gaye 2, déjà nommé et décrit, et Modou « Xaragne » Lô, lutteur de son état. Le motif de cette visite était pour le moins curieux : il s’agissait pour le président de la république de réconcilier les deux champions de la banlieue, et d’apaiser ainsi cette zone. Certains y verront un acte politique. Cela possible. Mais, convenons-en, ce n’est pas cela l’important : l’important est que, pour redorer son image ternie par maints scandales et faire remonter une côte de popularité déclinante, A. Wade a préféré s’afficher avec deux personnalités qu’il a jugées assez exemplaires, assez représentatives de la jeunesse de la banlieue, voire du pays, assez populaires, pour lui permettre un bain de jouvence politique. Il n’a choisi ni un maire, ni un élu, non plus même qu’une petite association, mais deux lutteurs. Lutteurs qui ont, soit dit en passant, reçu chacun deux millions et un terrain. Passons.

17 mai 2013 : Modou Lô, déjà nommé, est fait parrain d’une école de la banlieue. Parrain, donc, d’une certaine façon, exemple et référence. Mais passons encore.

27 octobre 2012 : Malal Tall, alias Fou malade, rappeur de son état, l’un des leaders du collectif Y’en a marre, lance à la télé une diatribe d’une violence verbale rare contre l’homosexualité. En soi, cela n’est pas un crime: l’on peut, après tout, être contre l’homosexualité. Le crime à mon sens résidait dans ce fait, que cette diatribe fût aussi violente dans son ton qu’elle était faible dans son argumentation. Fou malade sera pourtant chaleureusement applaudi par le public du Grand-Rendez Vous qui, remarque personnelle, est le plus imbécile public que j’aie jamais vu, applaudissant à tort et à travers, mécaniquement, parfois justement, souvent sans raison. Avançons encore d’un pas, si vous le voulez bien.

D’un pas, ou de deux pas, ou de trois pas. Et puisque l’on parle de pas, finissons même par en esquisser quelques uns, de danse. Depuis six mois, j’ai recensé (et encore, n’étaient-ce que celles dont j’avais eu vent) pas moins de cinq nouvelles danses inventées –soit l’impressionnante moyenne 0,83 danse créée par mois. Je ne vous ferai pas l’injure de vous les citer, vous les connaissez mieux que moi. Mais je tiens, avec le sérieux le plus absolu, à saluer un tel génie pour la création. Comment, en effet, ne pas demeurer bouche bée devant la fécondité de cette inspiration, la profusion de ces mouvements, l’extraordinaire diversité de ces danses ? Comment, de la même manière, ne pas être stupéfait, devant l’imbécilité de la plupart d’entre elles, de leur nom jusqu’à leur exécution? La question que je vais poser est existentielle : pourquoi y en a-t-il tant ? Et pourquoi chacune d’elle a tant de succès ? Je n’ose imaginer où en serait ce pays, le vôtre, pays sous-développé, incapable de résoudre ses problèmes les plus élémentaires, où chaque hivernage donne systématiquement lieu aux mêmes tristes scènes d’inondations, où des enfants mendiant dans la rue finissent par mourir aux cours de drames dont on s’émeut aussi rapidement qu’on les oublie, je me demande où serait ce pays, donc, si son peuple mettait autant d’ardeur, consacrait autant d’énergie, déployait autant de génie à travailler qu’à essayer de reproduire toutes ces danses. Quant aux créateurs de ces choses, ils sont invités sur les plateaux, bénéficiant ainsi d’une tribune où ils parlent, devant un public qui rit et applaudit, de ce qu’ils nomment leur art. Une émission de télévision que je me refuse à nommer, qui est presque une apologie déguisée de la danse, est l’une des plus populaires du pays. C’est là un signe qui ne trompe pas, et qui en dit long sur deux choses : premièrement, sur le goût de la plupart des sénégalais, deuxièmement, sur le pouvoir que la danse et les danseurs ont fini par acquérir.

Quoique la liste soit encore très longue, je vais m’en arrêter ici. Mais peut-être commencez-vous déjà à deviner mes intentions: il s’agit, en effet, d’examiner ce phénomène qui, depuis quelques années, a vu les lutteurs, les danseurs, les chanteurs acquérir, en même temps qu’une visibilité de plus en plus forte dans l’espace médiatique national, une importance écrasante dans le quotidien des sénégalais. Et l’examiner, c'est-à-dire non pas se limiter à nous émouvoir de ses effets, mais en chercher les profondes causes, en dégager le si étrange principe, en spécifier et comprendre le signe ; en un mot, voir ce qu’il nous dit d’essentiel sur le peuple sénégalais.

***

La question qui a été au fondement de cette réflexion, la question que, par conséquent, je vous pose, est la suivante, je vous la livre dans l’affreuse simplicité de son expression : quelle est aujourd’hui la légitimité des lutteurs, chanteurs, danseurs, qui semblent aujourd’hui incarner cette forme de nouvelle élite du pays, en laquelle la jeunesse sénégalaise semble se reconnaître et trouver ses modèles ? En d’autres termes, au nom de quoi, et pour quelle obscure raison, ces hommes et ces femmes en sont-ils arrivés à être des leaders d’opinion, des modèles, des références pour une majeure partie du peuple ?

Les possibles raisons d’une pseudo-légitimité.

Pourquoi, et surtout, comment, donc, le système LMD en est-il arrivé à jouir de l’importance qui est aujourd’hui la sienne au Sénégal ? Les réponses à cette question peuvent être multiples, et je ne prétends pas épuiser leur champ. Il me semble cependant qu’il y a trois facteurs au moins certains, dans lesquels on peut trouver les origines de l’exhaussement du système LMD.

Le premier, le plus évident, c’est l’emprise des médias. C’est une banalité, en effet, que de dire que l’impact du système LMD est indissociable de l’impact des médias. Ce sont ceux-ci (les médias) qui offrent à celui-là sa visibilité ; ce sont les seconds qui promeuvent le premier ; ce sont, enfin, les médias qui, par leur programmation, par les horaires de diffusion qu’ils choisissent, offrent à voir aux sénégalais le spectacle incessant de ces combats et émissions de lutte, de ces danses, de ces stars de la chanson. Le lien est presque ombilical : sans les médias et la promotion qu’ils font de ce système LMD, sans eux et l’importance qu’ils lui accordent dans leurs programmes, ce phénomène serait sinon inexistant, au moins très minoritaire, dans sa présence comme dans ses effets, dans le quotidien des sénégalais. Permettez-moi, en ce point, de faire une petite digression, que je mettrai à profit pour parler des médias au Sénégal. Ce petit excursus ne me semble pas sans lien avec notre sujet.

L’irrépressible multiplication, depuis une décennie, des organes et groupes de presse divers, les innombrables informations que ces organes brassent et relayent à la chaîne, le vertige que leur croissance exponentielle ainsi que les programmes qu’ils proposent crée désormais chez le consommateur sénégalais, la montée en puissance et la plus grande visibilité des média en ligne, l’implantation progressive de ces media sur l’ensemble du pays, l’accès de plus en plus commode, pour tous et de partout, aux informations et programmes qu’ils prennent en charge, sont autant d’indices d’une presse qui, pour autant que l’on parle de présence et de couverture territoriales, de qualité des réseaux de diffusion, et surtout de quantité, est florissante. De tous les phénomènes et bouleversements dont ces dix dernières années ont été, au Sénégal, le théâtre et/ou le producteur, l’un des plus impressionnants et des moins analysés, a sans doute été l’extraordinaire essor de la presse. Le champ de cette presse, il faudrait se demander pour quelle raison, d’ailleurs, est légèrement dominé par la télévision. Ce médium, en effet, ne s’est jamais aussi bien porté : c’est le médium familial, celui devant lequel on se regroupe, celui qui ne demande qu’un minimum d’attention, celui qui justifie le mieux la condition du « consommateur », celui qu’on préfère pour sa capacité à capter l’attention, à la divertir, à la manipuler ; c’est le médium, aussi, qui use du sens le plus répandu et le plus important : la vue ; c’est surtout le médium qui abêtit le plus. Le signe de cet abêtissement est aujourd’hui à mon sens indiqué par deux phénomènes : le premier, est la frappante similitude des programmes des différentes chaînes qui se partagent les parts d’audience ; le second est le sacre du star-system. Que cela veut-il dire ? Ceci : sur chaque chaîne de télévision, le téléspectateur doit désormais s’attendre à trouver au moins un programme consacré à une star, le plus souvent un lutteur, un chanteur, une danseuse, ou un programme consacré à la lutte, à la danse, à la musique. Le star system, constitue aujourd’hui le fonds de commerce de la télévision sénégalaise. En fait, il l’est depuis 2002 et les exploits de l’équipe nationale de football. Ce furent d’abord les footballeurs et les basketteurs qui en profitèrent. Au milieu des années 2000, à la faveur de l’extraordinaire quantité de scandales et d’événements politiques qui ont eu lieu pendant cette période, ce furent les hommes politiques qui furent à l’honneur. Depuis quatre ou cinq ans désormais, les acteurs du LMD tiennent le haut du pavé.

La lente dérive des médias dans la voie du star-system, leur peoplisation, ont abouti au sacre des lutteurs, danseurs, chanteurs, qui cristallisent, en ces temps, les fantasmes, les rêves de réussite. De ce point de vue, on peut trouver dans les médias une raison possible de cette pseudo-légitimité.

Le deuxième facteur qui me semble donner au LMD une pseudo-légitimité est ce que je pourrai appeler, pour reprendre une idée du philosophe français Marcel Gauchet, le déclin des passions politiques[1]. Il y a en effet au Sénégal, depuis le milieu des années 2000 et la fin de ce qu’on a appelé les années de grâce de Wade, une dépolitisation très forte chez les citoyens. Cette dépolitisation se traduit, chez ces derniers, moins par un rejet complet de la politique —à cet égard, les événements lors de la dernière élection présidentielle ont montré que les sénégalais pouvaient encore se battre et montrer une inhabituelle passion pour la chose politique—, moins par un rejet complet de la politique, donc, que par une disqualification des hommes politiques. Dégoûtés, en effet, du mensonge politique, lassés des scandales répétés, doutant de la probité morale des hommes politiques, déçus par leur incompétence, blasés par ce sentiment si répandu du « tous pareils, tous pourris », les sénégalais, dans leur écrasante majorité, rejettent la figure de l’homme politique référentiel et exemplaire. Le problème est que ce rejet n’est pas sans conséquences : si, désormais, l’homme politique, qui a traditionnellement incarné le charisme, l’exemplarité et la légitimité, tant intellectuelle que morale[2], est précisément moralement (je pense à Idrissa Seck) et intellectuellement (je pense à Farba Senghor et, dans une moindre mesure, Abdoulaye Wade à la fin de sa présidence), discrédité, qui prendra sa place ?

Tout peuple a besoin de modèles, de héros, de références, auxquels il s’identifie, et qui forment dans sa psyché collective l’image de la réussite, du talent, de la gloire, de la sagesse, de la sainteté. Le peuple sénégalais n’échappe pas à cette règle. C’est ainsi qu’à côté du panthéon hétéroclite que forment les hommes religieux, les héros nationaux, les hommes politiques sanctifiés, il faut croire que l’on doit désormais voir s’aligner les lutteurs, danseurs, chanteurs. Ceux-ci sont moins graves que les politiques, ils mentent moins qu’eux, ou du moins, leurs mensonges ont moins d’importance, leurs activités sont plus festives, et leurs prouesses s’exercent sur une scène autrement plus jouissive : celle du spectacle. On tient là le mot-clef : spectacle. Il semblerait en effet que les sénégalais en aient de plus en plus en plus soif. Or qui d’autres aujourd’hui, sinon les lutteurs, les danseurs, les chanteurs, leur en offrent tant ? De la même façon que la nature a horreur du vide, les sénégalais, dans leur majorité, ont horreur du calme. Aux hommes politiques et leurs frasques, il fallait trouver un substitut assez puissant dans la passion qu’il charrie et crée, assez animé dans sa manifestation, pour les occuper. Ce substitut est tout trouvé : il s’incarnera dans les joies misérables du LMD.

Au fond, ce qui s’est passé est fort simple : la culture a non seulement supplanté, mais également remplacé la politique, dans ce pays. Je veux dire par là que le LMD, en trouvant dans la culture et la tradition sénégalaises son origine et sa justification, a ainsi acquis une sorte de légitimation forcée. Le spectre colossal du Ciossaan, dès lors qu’il se dresse derrière lui, fait bénéficier à ce système d’une absolution et d’une exemption complètes de toute critique. Cette dernière remarque me mène au troisième et dernier facteur octroyant à mes yeux au système LMD une fausse légitimité.

Est-ce que la culture peut tout justifier ? C’est au fond la question. Il n’est pas rare, lorsque l’on se hasarde à émettre une critique contre les idioties de la lutte et de la danse, de s’entendre répondre ces quelques mots aussi péremptoires qu’insensés : « Cela est notre culture, suniu ada la book, li moy suniu Ciossaan. » Il est vrai, certes, qu’une grande part des éléments fondateurs du système LMD est profondément enracinée dans la lointaine tradition sénégalaise. Il en est ainsi, par exemple, de la lutte. Vous n’êtes sans doute pas sans savoir qu’à l’origine, les tournois de lutte traditionnelle (le mbapatt ou lutte sans frappe) n’avaient au départ aucune intention intéressée, ne visant qu’à consolider l’amitié entre village à travers ces joutes viriles, âprement disputées –l’honneur et la reconnaissance non d’un homme, mais d’un village constituaient quand même des enjeux de taille quoiqu’immatériels- mais dénuées de violences. Cela est une tradition.

La référence à la tradition est fréquente, et les thuriféraires du LMD, il y en a, hélas, ne se font pas prier pour la convoquer comme ultima ratio, comme argument ultime, indépassable, d’autorité. Ils la convoquent bêtement, sans l’examiner, comme s’il suffisait qu’une réalité ait un lien avec la tradition pour être vraie et légitime. Concernant la lutte, pour rester avec le même exemple, ils convoquent sa tradition et ne se limitent qu’à cela, oubliant de prendre en compte que ce sport, dans son expression actuelle n’a rien à voir avec sa manifestation originelle. La lutte a évolué, comme toute chose soumise à la trame du temps, mais a évolué en un sens dont je ne suis pas certain qu’il fut le bon : au mbapatt, s’est substituée la frappe, au désintéressement, s’est peu à peu substituée l’attrait de l’argent, aux valeurs telles que le respect, la fraternité, s’est progressivement substituée une imbécile passion qui, dans un passé encore récent, a conduit à des drames insupportables. Mais cela, on ne le dit pas, on n’ose pas le dire. Pourquoi ? Parce que la tradition

Alors je le répète. La tradition peut-elle tout justifier ?

C’est là une autre question, qui mériterait sans doute à elle seule un développement plus approfondi que j’ai mené en d’autres lieux et que je n’ai pas le loisir de reprendre ici ; mais je vous laisse la méditer.

Le sacre médiatique du star system, une dépolitisation progressive des citoyens au profit du spectacle, et le poids de la tradition : voilà donc, à mon avis, trois des principales raisons pouvant expliquer le succès de la lutte, de la danse, de la musique.

Cependant, il y a une chose intéressante à remarquer : toutes ces « légitimations » sont extérieures au LMD lui-même. Je veux dire qu’à chaque fois, ce n’est pas parce que la lutte, la chanson et la danse ont, par leurs valeurs ou leurs réalités, produit leur propre légitimité qu’elles ont du succès : c’est toujours d’un ailleurs que celle-ci provient, comme si elle leur était prêtée. Le système LMD n’a pas acquis sa légitimité par lui-même ; celle-ci, et c’est en partie la raison pour laquelle elle est contestable, lui est conférée par des éléments extérieurs. Le LMD a pris de l’importance non parce qu’il a, par ses conséquences, permis un quelconque progrès économique, moral, social du pays, mais simplement parce qu’il est un produit de leviers plus puissants. Quelle est donc, à partir de là, la légitimité de ce système ? Aucune, hormis celle que les médias et la tradition lui ont accordée. Mais les médias et la tradition eux-mêmes ne sont finalement que des raisons de façade. Une seule entité est véritablement derrière cette omniprésence du LMD.

Le peuple. Vous, donc.

De là, une question : pourquoi, au lieu de nos professeurs, de nos écrivains, de nos entrepreneurs, a-t-on choisi d’ériger en modèles des lutteurs, des danseurs, des chanteurs ? Autrement dit, que ce phénomène nous dit-il sur le peuple sénégalais ? Cette question constituera le centre de la deuxième grande partie de ma réflexion.

Leçons sur les sénégalais.

A la vérité, une majorité de sénégalais s’accorde à dire que le système LMD ne peut assurer au Sénégal un quelconque progrès moral ou économique. La condamnation du système LMD est curieusement très répandue. On en dénonce les imbécilités ici, on en accuse les absurdités là, on en accuse la caducité ici encore, et il n’est pas jusqu’au chômeur, installé sous l’arbre à palabres un verre de thé à la main, qui n’ait son avis sur la chose. Se moquer du LMD, le condamner en petit comité : c’est là une vulgate de la critique sénégalaise, le degré zéro de la subversion. Là est le drame : qu’une situation dont les méfaits sont évidents soit le motif d’une critique que l’on porte à un degré tératologique, extrême. Là où il n’aurait fallu que du bons sens, l’on va chercher du sens critique. Une majorité de gens critiquent le système LMD pour goûter, croient-ils, à l’aristocratique plaisir d’être subversif et anticonformiste. Le problème est que ceux-là constituent, comme je l’ai dit, une majorité. Or, l’on en conviendra, l’anticonformisme, à force d’être convoqué par tous, perd son caractère subversif, et tombe ainsi dans le conformisme le plus primaire, et le lieu commun le plus répandu.

J’ai déjà écrit ailleurs que les sénégalais connaissaient mieux que quiconque ce qui n’allait pas dans leur société. Ils savent majoritairement que le LMD ne saurait, sous quelque angle qu’on le considère, permettre le développement auquel le pays aspire. Mais pourquoi, alors, le LMD continue-t-il à séduire et à fleurir avec tant de fortune? Il y a là un paradoxe, et ce paradoxe est la première chose que le sacre du LMD nous dit sur le peuple sénégalais. C’est celui-là même qui critiquait, avec une violence inouïe, le système LMD, qui ira, le soir-même, s’avachir sans vergogne devant cette émission du samedi soir, que je me refuse toujours à nommer ; c’est encore celui-là même qui s’indignait des dérives de la lutte qui, le dimanche venu, rira aux larmes devant un lutteur que son adversaire aura démoli à coups de poings et couvert de sang. Le triomphe éclatant du LMD nous dit que, d’une certaine façon, il y a, sur un sénégalais sur deux, une incohérence éternelle entre les idées, les paroles d’une part, et les actes de l’autre.

L’on ne peut en conclure qu’une chose : c’est d’abord individuellement qu’il y a faillite.

Mais il faut aller plus loin encore, vers une idée amère, mais dont je ne puis faire l’économie : un pays n’a peut-être finalement que des idoles à son image ; le Sénégal n’y échappe pas, et le LMD n’est peut-être, au fond, que le reflet moral de l’essence du pays, c’est-à-dire de ses habitants dans leur majorité. Si l’on accepte cette hypothèse, on ne peut échapper à la conclusion que les sénégalais aiment fondamentalement le divertissement ; pires : ils sont des êtres de divertissement. J’entends ce terme, divertissement, aux deux sens qu’il peut revêtir. Au sens classique, premièrement : celui de manifestation de la festivité. A cet égard, l’homo senegalensis ne serait rien de plus que ce que le philosophe Philippe Muray appelait un homo-festivus[3], attaché à la légèreté, aux jouissances éphémères, rebuté par les choses essentielles, fils du web et de ses simulacres. Divertissement, ensuite, au sens moral que lui donne Pascal[4], comme l’attitude de l’homme qui, par peur, par mauvaise foi, par veulerie, se détourne volontairement des pensées qui lui donnent mauvaise conscience et l’angoissent. Les deux sens conviennent, lorsque l’on parle de l’attitude de beaucoup de sénégalais devant le système LMD : ils l’aiment parce qu’il est essentiellement festif, et y demeurent attachés pour cette simple raison qu’il leur permet de cacher leurs misères morales et sociales.

Ceci dit, il faudrait peut-être être pousser plus profondément la réflexion sur les médias sénégalais. La dérive des médias vers le star-system, que je mentionnais tout à l’heure, n’est pas un phénomène isolé, né ex nihilo : il s’est développé au sein d’un contexte, d’une société. Je suis personnellement de ceux qui pensent que le Sénégal a une presse, mais pas de journalisme. A ceux qui se demandent quelle est la différence, je renvoie à un article que j’ai consacré à ce sujet sur mon blog. Il y a de moins en moins de bons journalistes au Sénégal, et l’on pourrait, de façon commode, mettre la puissance du LMD sur le compte de cette incompétence journalistique. Toutefois, en y réfléchissant bien, ces journalistes, aussi incompétents soient-ils, ne montrent finalement que ce qui se passe majoritairement dans le pays et ce qui plaît au pays. Le cercle est vicieux. Si le LMD est si populaire, ce n’est pas seulement parce que des journalistes sans conscience de leur vocation en assurent l’imbécile promotion : c’est aussi parce que c’est cela que le peuple sénégalais est. Lorsque je parlais tout à l’heure de reflet moral, je n’entendais rien d’autre. Si véritablement le LMD n’attirait pas tant d’audience, il y a fort longtemps qu’il aurait disparu des médias. Mais il faut le dire, et cela me fend le cœur : les sénégalais, dans leur écrasante majorité, aiment cela.

Collectivement aussi, il y a faillite.

Illégitimités du système LMD

Il est temps maintenant que j’aborde la dernière partie de ma réflexion. Elle sera la plus brève, et cependant pas la moins importante. Depuis le début de cet exposé, je dénie au système LMD une légitimité à être exemplaire. Il me faut maintenant dire pourquoi, car beaucoup de gens, sans dire pour quelle raison font la même chose. Néanmoins, j’aimerais d’abord que l’on s’accorde sur un point : tout pays, tout peuple, aspire à s’élever, à progresser, à réaliser son propre développement. Et je ne sache pas qu’il y ait eu sur terre une peuplade qui ait volontairement refusé de se développer. Si l’on part de ce principe, il ne sera pas malaisé de dire pourquoi le système LMD ne peut être facteur de développement, et même, pourquoi il menace le processus d’un progrès.

Je refuse une légitimité au LMD parce qu’il ne produit aucune idée-force qui permette un essor de quelque ordre qu’il soit : moral, personnel, social et même culturel. Il ne véhicule aucune valeur, sinon celle du folklore permanent, du spectacle, du simulacre.

Je refuse une légitimité au LMD parce qu’il n’est d’aucun secours dans l’amélioration du seul indice qui puisse faire espérer à un pays un rôle prépondérant au concert des nations : l’indice économique. Il ne génère aucun revenu à grande échelle, ne permet pas, par ses retombées, d’en faire une industrie assez crédible pour que le Sénégal en fasse une référence nationale.

Je refuse une légitimité au LMD parce qu’il est à mes yeux responsable de la plus grande tare sénégalaise, qui est l’idée d’une spécificité sénégalaise. Cette idée, dangereuse, est celle qui voudrait que le Sénégal soit, par sa culture, un pays à part, incompatible avec toute forme de progrès venu d’ailleurs, et en cours ailleurs. L’idée d’une singularité, d’une exception, dont la culture traditionnelle sénégalaise serait le signe, est l’une des plus dangereuses qui soient : elle fait croire à la chimère d’un développement autonome, fondé non sur des techniques, des modèles et des politiques qui ont fait leur preuve, mais sur des « réalités » proprement nationales. Le drame est que c’est au sein même de ces dites réalités, que se nichent les engeances les plus rétrogrades, les plus aliénantes pour la conscience et, pour tout dire, les plus nauséabondes. Aucun pays qui aspire véritablement au développement, aujourd’hui, ne peut prétendre fonder son aspiration au progrès sur un modèle absolument singulier, absolument seul, absolument coupé du monde et des autres. Prosaïquement, ce que je dis là se nomme mondialisation ; poétiquement, cela se nomme universalisme. Le système LMD, à partir du moment où il est brandi comme incarnation d’une réalité qu’il faudrait accepter et sur laquelle il faudrait s’appuyer pour aller de l’avant, est de facto dangereux et à combattre : aucune réalité ne devrait être légitime devant la seule réalité à souhaiter à un pays : le progrès économique, moral, social.

Que l’on soit clair : je ne rejette pas le LMD, le voudrais-je d’ailleurs que cela serait impossible. Je suis bien conscient qu’à une échelle microscopique, à la dimension des destinées individuelles, il assure la survie de familles, permet à des gens d’avoir un niveau de vie décent, permet à d’autres gens d’aider leurs proches. Je ne l’oublie pas. Ce que je dis, c’est que ce système n’a pas sa place parmi les secteurs prioritaires de la nation. Ce que je dis, c’est qu’il ne saurait en aucun cas être érigé en modèle, en exemple, en référence. Il ne saurait, au mieux, être qu’un pan de la culture, ramené à sa dimension fondamentale : celle du divertissement indissociable de certaines valeurs. Toute autre perspective condamnerait le pays à un esclavage moral éternel.

***

Il me faut maintenant conclure. Et j’aurais aimé finir sans être sommé de donner des solutions de sortie à la crise que je viens d’examiner. Je suis un intellectuel, vous êtes supposés en être aussi ; et le rôle principal d’un intellectuel, à mon sens, et de déceler, dénoncer et combattre par son esprit tout ce qui aliène l’esprit d’un autre homme. En ce sens, me borner à pointer du doigt le danger qu’est à mes yeux le LMD dans son expression actuelle aurait dû suffire. Mais puisque l’on ne pardonne jamais à ceux qui critiquent de ne pas proposer de solutions, ma conclusion sera en même temps qu’une ébauche personnelle de solution, un souhait.

Il n’y a à mon sens qu’une solution qui puisse prémunir le peuple sénégalais des dérives du folklore abusif. Cette solution, c’est l’éducation. Apprendre aux jeunes générations à penser et non à lutter, à réfléchir par eux-mêmes et non à maîtriser la dernière danse, à être intellectuellement curieux et non à exécuter un bakk ; inciter les enfants à reconnaître un Souleymane Bachir Diagne et imiter un Ousmane Sembène plutôt qu’à singer Gouy-gui ou Balla Gaye 2, voilà la seule solution d’avenir qui prévale. L’éducation protège de l’ignorance, sauve de l’obscurantisme, éloigne du fanatisme, autant de dangers que le LMD cache. C’est à l’école primaire qu’il faut faire du citoyen un citoyen, et non un disciple, et non un danseur, et non un lutteur programmé. Face à un esprit éclairé et instruit, aucune pression médiatique ne saurait avoir d’emprise réelle, le propre de l’esprit étant de toujours être en mesure de faire preuve d’intelligence, d’ironie, de distance. Je crois en réalité que tout progrès est d’abord mental et personnel ; le développement d’une nation passe par la désaliénation de chaque individu particulier qui la compose. Je vous remercie de votre attention, et vous laisse retourner à vos danses.

[1] Le Désenchantement du Monde, Marcel Gauchet.

[2] Le Savant et le Politique, Max Weber.

[3] Après l’Histoire, Philippe Muray

[4] Pensées, Blaise Pascal

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khadidiatou 13/10/2013 15:08

une analyse pertinente, sauf une fausse note au niveau de la dernière phrase de la conclusion "je vous remercie de votre attention et vous laisse retourner à vos danses." En terminant ainsi votre analyse on lit que tu es un peu sceptique par rapport à l'abandon de ce système LMD comme modèle de référence ou peut être c'est une stratégie choc comme le font les anglo- saxons , pour qu'ensemble on puisse trouver des solutions ensemble? Mais c'était pour vous rappeler que la majeure partie des personnes qui auront pris quelques minutes pour vous lire ne sont certainement pas les adeptes de ce système LMD.

lune 13/10/2013 11:15

Thanks. Good job guy. Le texte pourrait toutefois se passer de la dernière phrase.

moi pas aimer 13/10/2013 03:00

début très accrocheur, texte kilomètrique. j ai bien fait d aller direct à la conclusion et là je suis déçu de voir que vos achevez votre analyse avec une dose de condescendance qui m exaspère. "Je vous remercie de votre attention et vous laisse à vos danses" . De votre piedestal vous piétinez tout le monde et même ceux qui vous lisent .
Je ne suis pas profiler mais vous êtes l'émigré complexé typique qui se tape un master lit quelques bouquins suit quelques débats et se dit euréka il faudrait que je dise a ces singes restés au pays qu ils se trompent .Et avec la manière !!! je suis vraiment déçu mon cher . Respectez vos lecteurs la prochaine fois

lutteur 13/10/2013 01:39

le blabla quotidien des intellectuels sénégalais comme si dans les pays développés il n'y a pas de danseurs et de sportifs. Vous qui êtes instruits vous faites quoi pour développer le pays à part blabla ????