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L'Orgasme (2/2)

Rédigé par Mbougar

La sixième et la septième semaine marquèrent un tournant majeur dans les relations entre Serafina et l’orgasme buté. Celui-ci, après l’épisode du bonbon empoisonné, avait redoublé de vaillance et de vigilance. Il arborait un visage sauvage, hermétique à toute émotion qui pût faire espérer à la femme une détente. Pendant ces deux semaines, Serafina D. tenta plusieurs fois de renouer un dialogue, en faisant des promesses. Elle promit par exemple qu’elle était prête à le laisser tranquille quelques jours si ça pouvait le faire réfléchir, lui dit qu’elle regrettait toutes les violences et sournoiseries qu’elle lui avait infligées, et termina en lui disant son espoir d’une amélioration de leurs relations. Elle rajoutait, de temps à autre, une note pathétique à sa plaidoirie, en tentant de lui rappeler la volupté de la dernière extase qu’il lui avait procurée… Mais l’orgasme, qui avait retenu la leçon, n’accordait plus aucun crédit à tout cela : il écoutait par politesse, mais hochait négativement la tête après les discours de Serafina D. et rentrait dans sa demeure, où il passait de longues heures à méditer. Il ne se doutait pas que Serafina, pour la première fois, était sincère dans ses vœux. Après l’échec de la ruse, elle avait senti un vent de profonde affliction souffler sur son âme, et la situation avait commencé à la dégoûter. Elle ne voulait plus qu’une chose : qu’elle s’arrêtât, que l’orgasme s’adoucît et que tout redevînt comme avant. Hélas, ses propositions de négociations, malgré toutes ses concessions, tombèrent dans l’oreille d’un sourd, devenu du reste, par la force des choses, muet. La grève continuait. Serafina D. souffrait. La quinzaine du dialogue avec raisonnable et avec concession se finit ainsi, entre les propositions désespérées de la femme et le silence terrible de l’orgasme.

Serafina en ressortit dévastée. La hutième semaine donna lieu à des scènes d’une tristesse rare, qu’il est impossible de rapporter sans écraser quelques larmes . La femme, chaque soir, se mettait devant son miroir et, les jambes écartées, pleurait et pissait en se confondant en supplications pitoyables. Ces moments eussent pu attendrir les guerriers les plus insensibles, mais l’orgasme, le visage inexpressif, regardait la pauvre femme pleurer jusqu’à l’évanouissement, parfois. Les supplications semblaient ne rien lui arracher qu’une sorte de dégoût devant l’immonde tableau que Serafina offrait. Elle n’allait plus au travail, s’enfermait dans sa chambre, refusait de voir son chat, et pleurait. Elle n’ouvrait même plus sa mallette d’un rose sombre. Elle ne paraissait n’avoir plus de forces que pour se lamenter. Comme dans un délire, elle disait des bouts de phrases incohérents, riait subitement, puis le rire se transformait en une longue plainte qu’aboutissaient les geignements les plus pathétiques. Serafina s’effondrait. C’était la semaine de la supplication. Mais l’orgasme ne disait rien, et la grève continuait.

La semaine suivante fut celle de l’auto-humiliation. La femme repassait les mêmes vidéos qu’elle avait montrées à l’orgasme quelques semaines auparavant mais, eu lieu de comparer les orgasmes qu’elle voyait à celui qui faisait la grève, elle comparait les gestes des femmes aux siens. Suivaient alors de poignants soliloques lors desquels, les traits défigurés par la réclusion et la démence proche, elle se traitait d’incapable, d’impuissante, de frigide. L’orgasme regardait toujours tout cela sans plus dire un mot. A vrai dire, Serafina semblait l’avoir oublié. Elle gesticulait, et sa bouche s’ouvrait, se tordait, semblait articuler des phrases sans qu’aucun son ne sortît : elle avait l’air de quelque pantomime qui jouait une tragédie : la sienne propre. Elle se rendait soudain compte qu’elle avait vieilli, que son existence n’était plus qu’une routine aux allures de baroud d’honneur anthume. Elle mourait depuis des années, et ne le voyait que maintenant. Parfois, au milieu de cette chute, comme dans une saillie de lucidité retrouvée, elle trouvait la force d’envoyer ses deux émissaires favoris M. Lemajeur et M. Lindex, s’enquérir de la disposition d’âme de l’orgasme. Mais celui-ci s’agaça de plus en plus de ces visites, et finit même par ne plus les recevoir du tout : il ferma l’entrée de l’orifice, condamna le passage du col de l’utérus et, comme si les dieux lui étaient favorables, les règles de Serafina arrivèrent et inondèrent l’endroit. Cela lui assura quelque sursis. Serafina pleurait toujours, affalée sur son lit. Elle ne mit ni tampon ni serviette. L’orgasme s’en fichait visiblement, et se taisait toujours.

La dixième semaine, dont on vient de sortir, avait été celle de la résignation. On la résumera en quelques mots : Serafina attendait. Quoi ? Rien. Ou, pour mieux le dire : elle ne savait quoi. Elle attendait, car c’était la seule chose à faire. Elle attendait, presque morte : ce n’était plus qu’une espèce de chose dans une espèce de corps de femme.

C’est dans ce drame humain que s’achevèrent les dix semaines de lutte entre Serafina et son orgasme.

*

Vous devez sans doute vous demander comment j’ai pu être au vent de tous ces événements étranges. Je vais vous le dire.

Il se trouve que je suis un collègue de travail de Serafina, l’un des seuls avec lesquels elle s’entende à peu près. Elle a en effet, dans la boîte, une réputation de croqueuse d’hommes qui effraie les hommes et énerve les femmes. Personne ne l’aime, personne ne veut l’approcher, et des rumeurs fabuleuses courent sur son compte.

Je ne saurai dire pourquoi elle m’a immédiatement attiré. Sans doute est-ce parce que j’ai voulu en savoir plus sur cette femme à laquelle on prêtait une moralité de monstre. Je lui ai donc proposé mon amitié, qu’elle accepté avec un enthousiasme enfantin. C’est ainsi que je l’ai connue, et qu’elle m’a racontée toute sa vie dans les moindres détails.

Je me suis rendu à son appartement hier, inquiet de ne l’avoir vue au bureau la semaine passée, et plus encore, de n’avoir eu aucune nouvelle.

Lorsque, ayant toqué sans recevoir de réponse, j’ouvris —car j’avais le double de ses clefs—, je tombai sur un appartement que je ne reconnus pas : jadis impeccable, il était désormais dans un fouillis monstrueux ; les murs étaient lacérés par ce qui semblait être des ongles, les oreillers et coussins étaient éventrés et gisaient sur le parquet, des tables étaient cassées, des chaises, renversées, les objets, éparpillés s’ils n’étaient cassés. Sur un oreiller qui avait été miraculeusement épargné, je vis, paisible et méprisant le désordre alentour, le chat de Serafina. J’eus un mauvais pressentiment, et me précipitai alors dans la chambre.

Et là, je vis Serafina, nue, inconsciente, le visage blême, mais en vie. L’odeur qui se dégageait de la pièce était pestilentielle, tant et si bien que je dus ressortir, humecter un petit mouchoir en soie que j’avais sur moi de vinaigre, avant de revenir vers Serafina. Je la sortis de là, la lavai, lui fis à manger, rangeai l’appartement, et la soignai comme je pus.

Lorsqu’elle revint à elle, je n’osai d’abord poser de questions, mais très vite, comme si elle avait besoin d’un confident, elle s’était mise à parler.

C’est ainsi que j’appris son calvaire des dix dernières semaines, la grève de son orgasme, la croisade qu’elle avait menée contre lui, sa résistance, et les dernières semaines qui l’avaient vue dépérir. Et cette histoire, quoique fort étrange et inhabituelle, on en conviendra, résonnait de l’accent de la vérité dans la voix de Serafina D. J’avais senti, à chaque effort qu’elle avait fait pour me faire le récit de son combat, la violence des souvenirs refluer. Et la mention seule de l’orgasme brisait sa voix et jetait sur son visage un effroi épouvantable. Je me mis moi-même, sans l’avoir jamais vu, à craindre ce terrible être.

Après son récit, qui m’avait ébranlé, j’avais pris congé de Serafina, en lui promettant de revenir le lendemain avec une solution.

Serafina me remercia pour mon amitié, mais me dit qu’elle avait déjà tout essayé, et que cet orgasme était le diable en personne.

J’y suis pourtant retourné ce matin, très tôt. Serafina était déjà éveillée, je la trouvai munie de son miroir, immobile sur son lit.

—Viens voir, me dit-elle, c’est lui.

J’approchai alors, et, regardant sans gêne vers le sexe de mon amie, le vis. C’était un orgasme d’une allure respectable ; une certaine noblesse, signe d’une éducation distinguée, se dégageait d’un visage marqué par les épreuves, certes, mais calme. Son grand front laissait deviner une intelligence orgasmique peu commune, et son attitude, sereine et maîtrisée, jurait totalement avec le portrait que m’en avait fait Serafina. Au lieu de trouver un barbare agité, violent et grossier, j’étais en face d’une sorte d’orgasme-dandy, fort peu bien mis, mais avec une élégance dans la posture et une distinction dans les gestes qui ne pouvaient cacher qu’une pensée supérieure. Etonné, ébahi par ce que je voyais —un orgasme, en chair et en os, un orgasme véritable !- je secouai la tête plusieurs fois, me giflai, demandai à Serafina de me griffer —ce qu’elle demanda à son chat de faire, ce qu’il fit— mais dut, finalement, me rendre à l’évidence : cette invraisemblable histoire était vraie, et l’orgasme était là, je le voyais. J’eusse même pu le toucher en tendant la main. Il se tenait à quelques centimètres de l’entrée du vagin, le bras droit le long du corps, le gauche derrière son dos, dans une posture qui ne manquait pas de classe.

Sous le choc, je regardai tour à tour l’orgasme puis Serafina.

—Ne te laisse pas avoir par son air rassurant. C’est lui qui m’a mis dans cet état.

Je me redressai, assommé encore par ma découverte. Qui aurait pu rester maître de lui en rencontrant un orgasme —et un orgasme en grève, qui plus est ?

J’allai aux toilettes, passai ma tête sous l’eau froide quelques minutes pour me remettre les idées en place, puis revint. C’est alors que je proposai à Serafina de me laisser lui parler.

—Tu es fou ? J’ai essayé plusieurs fois ! Il ne t’écoutera même pas…

J’insistai pourtant, et Serafina accepta, à condition de ne pas entendre ce que l’on se dirait, car elle en était arrivée à craindre la voix de son ennemi. Elle s’allongea sur le dos, mit des boules Quies, puis écarta les jambes. L’orgasme n’avait pas bougé. Je m’approchai.

—Bonjour, Monsieur L’Orgasme.

—Bonjour Monsieur.

Sa voix était claire et franche. Cela m’encouragea.

—Puis-je vous parler quelques instants. C’est au sujet, vous savez… comment dire ?... C’est un peu étrange, cette histoire… Enfin… Vous le devinez.

—C’est au sujet de ma grève, n’est-ce pas ?

—Oui, Monsieur L’Orgasme.

—Vous êtes un médiateur officiel ?

—On peut dire ça comme ça. Peut-on essayer de trouver un terrain d’entente ? Quelles sont vos revendications.

Cette question sembla tant avoir fait plaisir à l’orgasme, qu’il esquissa un sourire avant de commencer à parler. Il m’expliqua, avec lenteur et clarté, qu’au cours de toute cette grève, Serafina n’avait jamais daigné s’intéresser à ses causes et avait directement engagé le bras de fer sans discussion préalable. Il regretta ce mépris pour ses revendications, et m’assura que rien de tout ceci ne serait arrivé si Serafina, dès le départ, l’avait consulté pour dialogue. Il rajouta qu’il avait toujours été pacifiste, et que la violence le répugnait, raison pour laquelle il avait emprunté, pendant toute la crise, la voie de la satyagrahai, tout en lisant la Bible, le Coran et la Torah le soir venu. Poursuivant, il m’exposa ses revendications.

Il voulait d’abord travailler dans de meilleures conditions, c’est-à-dire n’être plus soumis aux violences quotidiennes des machines de Serafina.

Il voulait, ensuite, que son travail ne fût pas mécanique : il voulait s’épanouir, stimuler son intelligence, être confronté à des situations nouvelles, refuser le diktat de l’abrutissante routine.

Il désirait, après cela, de meilleures qualités de sortie. Il en avait marre d’être expédié sans égards, de façon égoïste, bêtement. Il demandait de la distinction, de l’art dans le processus qui visait à le faire advenir. Il voulait profiter du paysage, ne pas être sous pression.

Enfin, il souhaitait s’accomplir sans que Serafina se sentît obligé de meugler comme une vache bretonne.

J’écoutai, sensible à ces demandes ; et, avant de me retirer, lui promis que je ferai mon possible pour que ses causes soient entendues.

—Je peux tout accepter, tout : les doigts malodorants qui me bousculent un peu, la pluie qui s’abat sur moi à ma sortie, l’ingratitude après ce que j’apporte, mais les quatre problèmes dont je vous ai entretenus sont cruciaux.

J’expliquai, quelques minutes plus tard, la discussion que j’avais eue avec l’orgasme à Serafina. C’était une femme intelligente : elle comprit, reconnut ses torts, mais m’avoua qu’elle n’avait aucune idée de comment accéder aux requêtes de l’orgasme.

—Je ne sais plus m’y prendre, me confia-t-elle dans un sanglot.

—J’ai peut-être une solution…

Et une demi heure-plus tard, je faisais l’amour à Serafina. Et sans vouloir me vanter, je crois qu’elle n’avait plus connu ce bonheur du partage charnel depuis cinq ou six ans. J’y mis tout mon art, toute ma délicatesse, toute ma patience, tout mon savoir-faire d’ancien grand lubrique, toute ma sensualité. Et, lorsque je la sentis se raidir, je redoublai de tendresse, d’attention…

Elle s’agrippa à moi, poussa de petits gémissements, rejeta la tête en arrière. Et alors, je vis bondir, alors que Serafina chutait dans l’extase, l’orgasme : ses traits étaient détendus, c’était un orgasme nouveau. Je lisais sur son visage la fierté d’avoir tenu au cours de la grève, et le soulagement d’avoir finalement été entendu. Je ne voyais aucune rancœur, aucune amertume, simplement une joie enfantine qui était pour moi le plus beau des remerciements.

Lorsque nous finîmes, Serafina s’endormit. J’en profitai pour partir, comme un héros de l’ombre, heureux de cette issue. Avant de quitter la chambre, je jetai un dernier regard vers Serafina endormie. Entre ses jambes, l’orgasme, qui s’apprêtait à retourner chez lui jusqu’à la prochaine jouissance, me faisait de grands signes en versant des larmes émues. Le chat lui-même, qui essayait d’ouvrir la mallette rose, semblait de nouveau joueur. Serafina souriait.

Une nouvelle vie commençait.

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