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L'Orgasme (1/2)

Rédigé par Mbougar

Cela faisait désormais dix semaines et trois jours que la grève durait.

Serafina D. —la pudeur m’interdit de dévoiler la complète identité de la malheureuse victime de cette histoire ; et, de surcroît, ce serait une erreur que de singulariser ce drame humain— Serafina D., donc, avait pourtant usé des dix moyens auxquels, d’habitude, l’on avait recours lorsqu’il s’agissait de gérer, voire désamorcer une crise, et que nous verrons plus tard.

Rien pourtant n’y avait fait ; et la grève se poursuivait ainsi, longue, sèche, terrible, intraitable. L’on eût même pu jurer qu’elle semblait se durcir à chacune des manœuvres que Serafina D. avait tentées, comme si elle puisait, dans ces différentes épreuves auxquelles on la soumettait, l’énergie de sa détermination.

La situation, pour le dire clairement, était maintenant proche d’être désespérée ; et Serafina D., ne sachant plus que faire, s’était laissée aller à ce sombre état d’âme, fait d’impuissance et de désespoir mêlés, dans lequel l’on tombe naturellement lorsqu’une situation nous paraît sans issue. Serafina D. souffrait ; elle n’était plus qu’une espèce de chose dans une espèce de corps de femme. Tout le reste était mort, d’abord éprouvé, ensuite affaibli, occis enfin par la dureté de la grève.

Le plus terrible dans cette histoire, cependant, était que cette détresse morale elle-même dans laquelle Serafina chutait, ce délabrement physique lui-même dans lequel elle s’enfonçait, cette progressive apathie elle-même qui la gagnait, n’avaient suffit à émouvoir et encore moins adoucir la grève. Il faut croire, chers lecteurs, que certaines causes peuvent faire perdre jusqu’à l’humanité la plus élémentaire.

Cela faisait dix semaines et trois jours que l’orgasme de Serafina D. faisait la grève.

Oui : dix semaines et trois jours qu’il faisait la grève avec une abnégation sinon inhumaine, du moins peu commune ; dix semaines et trois jours que cet orgasme, malgré les pressions, nonobstant les ruses, en dépit des négociations, au mépris des plus poignants appels à la pitié, tenait un sit-in aux portes mêmes du vagin de Serafina D., refusant obstinément de s’accomplir ; dix semaines, enfin, qu’il se refusait à Serafina, campé sur ses positions, au seuil du vagin, intraitable sur ses revendications, tyrannique et sans cœur, certes, mais, il faut l’admettre, d’un courage remarquable. Le Mahatma Gandhi n’a jamais tenu dix semaines et trois jours une grève de la faim ; l’orgasme de Serafina D., lui, magnifique dans son refus, le faisait.

Il y eut peu de choses pourtant, au cours de toutes ces semaines, que Serafina D. lui épargna. Et il faut peut-être, quoique la détresse de Serafina nous touchât profondément, reconnaître à cet orgasme qui refusait de venir une force de caractère que l’on serait bien en peine de trouver chez la plupart des Hommes. Cet orgasme, au cœur même de l’abomination de son refus, avait quelque chose d’éclatant. Peu d’âmes en effet eussent pu souffrir tant de harcèlements, de sévices, de lamentations sans céder.

Mais avant de revenir sur ces épisodes douloureux tant pour l’orgasme que pour son impuissante maîtresse —épisodes, du reste, si éprouvants et terribles que je ne puis les peindre sans un intense épuisement moral, il conviendrait d’abord, peut-être, de dresser le portrait de Serafina D. Que l’on veuille bien croire que ce n’est là ni coquetterie de prosateur ni servile allégeance aux canons du récit : présentation, situation initiale, élément perturbateur, péripéties, etc. Non : ce n’est point là mon genre, et je ne suis pas tellement cynique et amoral qu’il me plût de me délecter du malheur de mes semblables —et Dieu sait qu’ils le mériteraient, pour beaucoup d’entre eux. Simplement crois-je que, pour mieux comprendre cette histoire, c’est-à-dire non seulement en connaître les ressorts et les causes profondes, mais encore en saisir, en sentir, en toucher, tout le drame, il faille vous donner à voir celle qui en est la victime sous un jour plus complet.

*

Serafina D. est l’un de ces êtres que ce temps, dans la cruauté de son langage, appellerait une vieille fille. Elle a donc, sans qu’on ne puisse être plus précis —c’est bien là le propre des vieilles filles— entre 28 et 40 ans, arbore des lambeaux de quelque chose qui dut être presque joli autrefois, affiche un visage méchant et sans rides, ne rit pas, ne pleure pas, mange beaucoup, pète peu, a le menton fuyant, le cou long, la poitrine affaissée, les doigts effilés, le regard profond, les yeux creux, les formes rares, les genoux beaux, n’est pas moche, l’est presque, parle lorsqu’il le faut, se tait lorsqu’elle le doit, boit quand elle le veut, lit quelques romans, est féministe mais… , a quelques copines, vote à gauche évidemment, fume, a deux chats, ne chante pas sous la douche, vit seule, est plutôt riche, a eu quelques aventures avant 28 ans, en a de moins en moins eu après, est indépendante et émancipée bien entendu, boit du Contrex, déteste les enfants, possède des sex-toys.

En réalité, Serafina D. n’était peut-être pas, finalement, une vieille fille. Il serait plus exact de dire que c’était une fille qui avait mal vieilli. Nuance, on en conviendra, capitale. Il y a en effet dans la « vieille fille » ce caractère inexorable et incommunicable, cette frappe installée au cœur même de son destin, ce décret éternel, ce fatum contre lequel il ne sert à rien de lutter. Enfant déjà, les tristesses de sa condition l’étreignent. La vieille fille naît vieille fille.

Or Serafina, jusqu’à 28 ans, 11 mois et 29 jours, avait eu la banale existence d’une jeune femme dont le désir était de ne point se laisser broyer, tôt, par les affres du mariage, cette abominable institution de l’ordre patriarcal. Alors elle avait, comme toutes les autres, fait de brillantes études, obtenu un bon poste, joui de sa jeunesse et des quelques charmes qu’elle avait, été l’égale des hommes, en avait traînés beaucoup dans son lit, avait dormi dans celui de bien d’autres, avait été aussi libre qu’elle l’avait souhaité et fait ce qu’elle voulait. Elle avait été, pour ainsi dire, épanouie : professionnellement, économiquement, sexuellement. Et, chose banale en ce temps, elle avait refusé de s’attacher, préférant les coups, en avait faits, en avait été, traversant tout cela avec un dandysme superbe. « L’amour, citait-elle, c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi ! ». Elle ne savait de qui c’était, mais trouvait que ça sonnait bien et franc, et correspondait à sa vision des choses. Les quelques hommes qui commirent l’erreur de commencer à éprouver pour elle des sentiments les ravalèrent et s’en furent les vomir ailleurs. Elle ne voulait, disait-elle que des tendresses ponctuelles, du réconfort de temps en temps, du plaisir toujours. Elle n’était pas nymphomane, elle était hédoniste, elle baisait.

Puis vinrent hélas ! ses 29 ans. Et tout dès lors, sans que personne ne pût l’expliquer, périclita : ses charmes s’étiolèrent, et avec eux, toute l’image qu’elle avait mis des années à bâtir. Ses amies la trahirent et se marièrent, ses amants se lassèrent et la fuyaient, l’un de ses chats mourut ; elle vieillit. La fanaison si fut rapide et si brutale qu’elle n’accusa le coup que fort mal, et réagit exactement comme il n’eût pas fallu : elle força les choses, sortit en minijupe, se percha sur de grands talons, versa dans l’outrance de la parure et du maquillage. Son épanouissement ne fut plus liberté mais contrainte. Elle voulut refuser d’être ce qu’elle devenait. Elle n’accepta pas de s’en accommoder. Elle surjoua la liberté ; la licence en naquit. Les hommes la fuirent, son second chat devint méchant.

Elle fut acariâtre.

Ne lui restèrent alors que deux choses : son travail et ses sextoys. Le premier l’occupait, elle occupait chaque soir les seconds.

Il est vrai que quelques hommes, même après l’obscur drame de la 29e année, avaient encore consenti à la rejoindre dans un lit ; mais cela, comme un état de grâce, n’avait que fort peu duré, et plus personne n‘était venu.

Chaque soir, avec une minutie qui eût pu faire pâlir un banquier, elle ouvrait une mallette d’un rose sombre, où s’offrait alors la vue un arsenal complexe dont l’usage, même connu, semblait difficile à admettre. Elle brandissait des choses, des machines, de toutes formes, de toutes couleurs, de toutes tailles, les caressait en les regardant froidement puis, chassant son chat qui prenait quelques uns de ces objets pour des proies, les dirigeait vers son sexe, où elle les fourrait et faisait ce qu’elle devait faire, dans le calme et la dignité.

Quelques minutes, que je renonce à peindre, s’écoulaient alors avant qu’elle poussât un déchirant gémissement qui signifiait son plaisir ; et, tandis que les yeux clos, elle se remettait de son orgasme vespéral quotidien en s’abandonnant aux voluptés du sommeil, les armes du plaisir gisaient autour d’elle, épars, mais fiers des services qu’ils avaient rendus, tels autant de serviteurs d’un hammam dont Serafina D. était la reine barbare.

Cela se passait ainsi depuis des années, et chaque jour se ponctuait par un orgasme. Sous ce rapport, du reste, Serafina était sans doute plus heureuse que bien des femmes qui n’avaient jamais eu accès à ce petit bonheur, ou du moins ne l’avaient touché qu’incomplètement. Au fil des années et des gémissements, Serafina s’était ainsi convaincue qu’elle prenait sa revanche sur ses amies qui l’avaient trahie, et dont elle imaginait les nuits : fades, pauvres, tristes, serties de quelques orgasmes médiocres, que leurs maris leur octroyaient quand ils étaient en forme. Elle s’endormait en songeant à cela.

*

Un soir, pourtant, il y avait de cela exactement dix semaines et trois jours, son orgasme dit non. C’était un soir comme les autres, et l’orgasme avait dit non, aussi bêtement que cela.

Cette nuit-là, d’abord étonnée, Serafina ressortit la machine, en vérifia la batterie, la vitesse de vibrations, la date de péremption. Tout allait bien pourtant. Elle réessaya, rien ne se produisit : elle restait extraordinairement lucide et sobre. Incrédule, elle insista, trois, quatre, cinq fois ; rien n’y fit. Elle changea de machine, accusa son chat d’avoir détérioré le matériel, fustigea l’entreprise qui avait conçu toute cette « vaste fumisterie contre-sexuelle », menaça de porter plainte dès le lendemain. Tout cela ne changea rien : l’orgasme ne venait pas. Epuisée, elle finit par se coucher, en essayant de rassurer : « Oh bah ! C’est moi qui dois être fatiguée. Ca arrive parfois, surtout pendant le stress. On n’arrive soudain pas à se lâcher. Oui, ça doit être ça .Sûrement, sûrement. Et puis d’ailleurs, ça ne me fera pas de mal, je n’en retrouverai mon plaisir qu’avec plus de joie et d’excitation demain. Sûrement, sûrement. Que je suis bête de m’être emportée ! » Puis elle s’était endormie, rassérénée, en songeant à son plaisir du lendemain.

Le lendemain pourtant rien ne se passa. Elle avait eu beau insister, forcer, fourrer, ramoner, enfoncer, cavaler, chevaucher, ruer, menacer, crier, stimuler, enrager, hurler, empoigner, cela n’avait pas marché : l’orgasme disait non. Elle n’était pourtant pas stressée, ni même fatiguée : pour se donner toutes les chances et assurer le coup, elle avait demandé à partir plus tôt de son travail, avait fait couler un bain une fois chez elle, en avait profité, s’était détendue. Ce ne pouvait pas être elle le problème. Elle avait même, avant la séance, comme un tueur à gages inspecterait son matériel avant le tir, vérifié, huilé, nettoyé son matériel.

Mais le fait était là : l’orgasme avait dit non.

Ce fut ce soir-là, le deuxième que Serafina dormit sans plaisir, qu’elle comprit qui était son ennemi véritable. Ce n’était pas le stress, ni le travail, ni le matériel, ni son chat ; non : l’ennemi, c’était elle-même, ou pour mieux dire, une partie d’elle-même : l’ennemi, c’était l’orgasme même. Elle s’en était assurée quand, regardant vers son entre-jambes à l’aide d’un miroir, elle avait vu, nettement vu, dans la ténèbre de son sexe, un visage féroce, qui l’avait regardée droit dans les yeux, avait ricané, puis avait disparu dans un repli. L’individu, couvert d’un manteau noir et le front ceint d’un bandana rouge sur lequel avait cru lire «HUSTLE, SWAG, LIBERTE» , avait dans son regard une détermination infaillible.

Cet individu, Serafina D. n’avait pas mis longtemps à le deviner, était l’orgasme. Il venait de se rebeller, il en pâtirait. Serafina n’était pas de celles qui se laissent déprimer par le premier orgasme révolté venu. Des comme lui, elle en avait connus, et matés. Ce n’était pas maintenant que cela allait cesser.

Serafina jeta son miroir qui alla se briser contre le mur. Cet acte scella le début du bras de fer entre la femme et le renégat.

*

Dix semaines d’un affrontement impitoyable suivirent.

La première semaine —ou ce qu’il en restait— fut celle de la première des dix stratégies de gestion de crise : l’épreuve de force. Serafina, dès le soir suivant, et pendant tous les autres de la semaine, avait mis une énergie folle dans l’utilisation de ses machines. Elle choisit les plus grosses cylindrées de son armement, les porta à leur puissance maximale et, avec méthode mais dans une violence infinie, essaya de faire plier l’orgasme. Elle secouait, enfonçait, remuait, défonçait. Du sang giclait, elle ne s’en souciait pas ; ses yeux s’emplissaient de démence, et elle hurlait « je t’aurai, salaud » en dirigeant deux ou trois appareils vers son sexe. Ces scènes, pour sûr, étaient insoutenables. Car au fait que la douleur de Serafina était évidente quoiqu’elle parvînt, par l’énergie de la colère, à la dépasser, s’ajoutait l’effroi des hurlements de douleur de l’orgasme. On le piquait, on l’excitait, on le battait, on le bousculait, on le brimait, il criait. Mais ces cris résonnaient du timbre des douleurs dans ce qu’elles ont de noble : c’étaient les cris des martyrs suppliciés pour leur défense d’une cause grandiose. Serafina brutalisait, l’orgasme subissait. Cela dura toute la semaine. La torture atteignit des pics d’horreur et de folie. Au fur et à mesure que la semaine avait avancé, Serafina avait senti son ennemi faiblir ; cela décupla ses forces, et elle alla crescendo dans la géhenne. Le samedi soir, elle sentit même que la résistance de l’orgasme ne tenait plus qu’à un fil. Elle avait cru, à un moment donné, sentir les premières manifestations de l’extase, avant que son ennemi, dans un sursaut que seules les dernières énergies pouvaient causer, se retînt de sortir. Déçue, elle avait pourtant vu là un signe d’un triomphe prochain. Le samedi, éprouvée par les sévices qu’elle infligeait à l’orgasme, elle s’était endormie, certaine que le dimanche, tout serait fini. Le dimanche, pourtant, l’orgasme, presque mort, à l’agonie, ne sortit pas : par un réflexe génial, il s’était attaché au fond de la paroi vaginale en usant d’un morceau de son manteau. Serafina, malgré toute sa violence, ne put l’en déloger. Elle s’effondra de fatigue après avoir essayé toute la nuit : l’orgasme avait plié sans rompre. Ce fut la fin de l’épreuve de force.

La deuxième semaine fut celle de la menace. Serafina, en effet, était sortie très affaiblie de l’épreuve de force : quoiqu’elle faillit l’emporter, l’énergie qu’elle avait débauchée l’avait marquée, au sens propre. L’intérieur de ses cuisses était une plaine sanglante, balafrée de cicatrices encore visibles, stigmates de la lutte de la semaine écoulée. Serafina ne put donc s’acharner avec la violence qu’elle jugeait nécessaire. Elle décida donc, après réflexion, de dissuader l’orgasme de continuer à faire la grève. « Il a résisté à cette semaine, se disait-elle, mais il a dû prendre peur, après ce que je lui ai fait subir. Je le menacerai de continuer, et il cèdera. Sûrement, sûrement ». Le premier soir de la semaine, donc, elle s’installa devant un miroir qu’elle avait racheté, et attendit que l’orgasme se montrât aux portes rougies de son sexe. Elle n’eut pas à attendre longtemps : quelques secondes suffirent à l’orgasme pour se montrer, mais dans un état qui ravit tant Serafina, qu’elle ne put réprimer un sourire de satisfaction. L’orgasme était en piteux état : son manteau, à divers endroits, accusait les effets d’une lutte terrible ; ses yeux étaient rougis car il avait dû veiller, de peur que la femme ne le surprît dans son sommeil pour l’expulser ; il s’appuyait sur une canne que Serafina reconnut : c’était un bout d’un de ses appareils, qu’elle avait trop violemment manipulé pendant l’épreuve de force. Mais l’orgasme, malgré toutes ces stigmates, gardait dans le regard cette dignité fière, qui déplut à Serafina. Elle attaqua aussitôt, pour ne point laisser à son ennemi le temps de prendre plus confiance.

—Je vois que tu es dans un sale état. Tu ferais mieux de sortir, et vite. Sinon, je recommencerai, avec deux fois plus de violences. Rien ne te sauvera, je te dévasterai. Tu entends ?

L’orgasme répliqua, d’une voix faible mais sans peur, qu’il ne lui permettait pas de le tutoyer, qu’il était prêt à tout endurer, et qu’elle pouvait faire ce qu’elle voulait si cela lui chantait. Et avant que Sérafina pût répondre, il s’enveloppait déjà dans sa pelisse et disparaissait.

La semaine se déroula ainsi : chaque soir, Serafina convoquait le gréviste et le menaçait de sanctions terribles, en lui montrant ses instruments, qu’elle avait perfectionnés. Mais cela n’ébranlait pas l’orgasme, qui, au contraire, s’enhardissait à mesure que la femme menaçait sans exécuter. Serafina comprit que la dissuasion serait vaine. Elle fourbit un autre plan. La deuxième semaine passa.

La troisième semaine fut celle de la tentative d’humiliation. Elle consistait en ceci. Chaque soir, Serafina D. convoquait l’orgasme réticent, puis, lorsqu’il se montrait —et il se montrait toujours car c’était un orgasme aussi courtois que courageux—, elle lui montrait des vidéos obscènes. L’on voyait, sur ces images pornographiques, des femmes qui, après des séances de sexe tout à fait mémorables et inhumaines, jouissaient dans des extases qui l’étaient tout autant, le visage transi de plaisir, les yeux révulsés, la bave aux lèvres, le corps parcouru de spasmes. Et tandis que l’orgasme, d’un air circonspect, regardait tout ça, Serafina lui disait qu’il était incapable de lui faire ressentir ça, qu’il était en réalité un orgasme crevé, médiocre, sans force, sans génie. Elle lui disait, avec un rire empli de mépris, que c’est par complexe qu’il se refusait à elle, car il savait qu’il allait la décevoir. Serafina, évidemment, entendait saper le moral de son orgasme en s’attaquant à son orgueil d’orgasme : en le confrontant à des orgasmes puissants, il espérait l’accabler tellement qu’il n’aurait d’autres solutions que de sortir dans une explosion superbe. Et la chose faillit marcher. Au bout du cinquième soir, le vendredi donc, l’orgasme faillit bondir dehors lorsque Serafina envoya deux doigts l’exciter. Il fallut qu’il mobilisât toutes ses forces, qu’il se remémorât toutes les humiliations subies, pour résister à ces deux émissaires effilés. Et lorsque, pendant le week-end, Serafina D. essaye de lui remontrer des vidéos, il utilisa son bandana « HUSTLE, SWAG, LIBERTE » pour se cacher les yeux. Serafina D. crut même l’entendre marmonner « Ne nous soumets pas à la tentation et délivre-nous du Mal… » Il résistait par tous les moyens. La troisième semaine s’acheva.

La quatrième semaine fut celle du dialogue sans concession. Serafina, qui commençait à s’agacer, convoqua l’ennemi à la fin de la quatrième semaine. Elle avait, tout au long des six premiers jours, laissé l’orgasme tranquille, tant et si bien qu’il s’en étonna, au point de risquer un œil dehors. Mais Serafina ne s’était pas manifestée. C’est qu’elle était en train de rédiger un grand discours qu’elle lirait à l’orgasme. Elle s’y concentra toute la semaine, le peaufina, en soigna les tournures, en accentua les accents lyriques, corrigea les fautes, répéta. C’était un discours qui invitait au dialogue, mais qui gardait une fermeté admirable. L’ensemble était impressionnant : Serafina y décrivait son long compagnonnage avec les orgasmes, disait le besoin qu’elle avait, priait son ennemi de cesser cette absurde révolte qui le mettait à mal. C’était, pour tout dire, un beau discours. Le dimanche soir, après avoir apporté les derniers rectificatifs au texte, elle convoqua donc l’orgasme en y mettant une solennité d’orateur. Lorsque celui-ci se présenta, elle le regarda franchement à travers le miroir, et commença.

—Sachez, cher orgasme, que peu me chaut de commercer, et encore moins de négocier avec des terroristes…

—Moi non plus, l’interrompit sèchement l’orgasme, qui avait deviné ce que voulait Serafina D.

Puis il disparut, laissant Serafina D. ainsi interloquée. Avant de manger son discours, elle jura qu’elle l’aurait pendant la cinquième semaine.

Celle-ci aussi fut tranquille jusqu’au vendredi. Ce jour-là, sortant de son travail Serafina passa par une petite épicerie où elle acheta quelques friandises. Puis, de retour chez elle, elle travailla tout le week-end à un étrange projet, dont l’orgasme ignora tout. Le samedi soir, la femme convoqua l’orgasme et, avec un air grave, lui tint à peu près ce langage :

« Ces cinq semaines de lutte m’ont montré à quel point vous étiez brave. Je ne vous propose pas d’enterrer la hache de guerre, car je suis brave aussi, mais je vous propose une trêve dans la lutte. Je vois que vous êtes très éprouvé, et affamé sans doute. Si vous êtes d’accord, je vous propose des bonbons. Qu’en dites-vous ? »

L’orgasme, qui était fier, demanda un temps de réflexion que Serafina, avec une obséquiosité surfaite, lui accorda. L’orgasme se retira en son antre et réfléchit. Et si c’était un piège ? Cette question le tourmenta longtemps, mais d’un autre côté, il se disait qu’aucun piège n’arriverait à le faire sortir, après ce qu’il avait enduré. De plus, il avait faim, c’était vrai. Il ressortit donc au bout de deux heures d’intense débat intérieur. Serafina l’attendait ; elle n’avait pas même bougé. Cette attitude rassura quelque peu l’orgasme, qui se prit même à penser que la femme était de bonne foi, et lui témoignait simplement, par son geste, une forme de respect pour l’adversaire valeureux qu’il était. Il accepta donc le plateau de bonbons que les deux mêmes émissaires avaient apporté en chantonnant Jacques Brel, que l’orgasme appréciait particulièrement : « Je vous ai apporté des bonbons, parce que les fleurs, c’est périssable… »

Aussitôt les ambassadeurs quittèrent-ils les lieux que l’orgasme, après avoir brièvement considéré les friandises, en prit un. Rien ne se produisit. Il était bon. Il continua : et deux, et trois, et quatre, et cinq, et six. Rien ne se passait toujours. L’orgasme finit par croire à la pureté du cadeau, et s’attendrit même un peu.

Mal lui en prit. Au onzième bonbon, une sensation étrange se répandit dans sa bouche, et avant qu’il pût recracher, une âcre fumée se répandait autour de lui. Le bonbon était piégé : c’était en réalité une capsule dans laquelle Serafina avait enfermé une dose mortelle de fumée. L’orgasme comprit : la femme cherchait à l’enfumer, à l’asphyxier. Il toussait, l’odeur le prenait à la gorge et lui piquait les yeux, il commençait à étouffer. A l’extérieur, il entendait la voix de Serafina qui exultait, folle : « Tu es fait comme un rat ! Sors ou tu crèveras ! Sors ! »

Elle avait raison, il était fait. La fumée devenait insoutenable, il n’arrivait plus à respirer, ni même à ouvrir les yeux.

Puis, au moment où il allait sortir pour ne pas attenter à sa vie, il se souvint que les glandes de Bartholin sécrétaient un liquide —que les profanes appelaient mouille— qui avait des vertus exceptionnelles. Il se traîna donc jusqu’aux pointes de la vulve, dans un périple qui lui parut sans fin et au cours duquel il manqua maintes fois défaillir. Mais enfin il y parvint, humecta son bandana du précieux liquide et s’en couvrit le nez. Une bouffée d’oxygène le pénétra. Et il s’évanouit à proximité des salutaires glandes de Bartholin.

Lorsqu’il s’éveilla, quelques heures plus tard, la fumée avait disparu quoique son âcreté flottât encore dans l’atmosphère. Il se leva, regarda autour de lui et, en levant la tête, vit, stoïques, ses sauveurs. Il inclina bas la tête, dans un geste de profonde gratitude. Sans eux, il aurait cédé, et Serafina D. l’aurait eu. Cet épisode le convainquit de ne plus se laisser attendrir dans cette lutte sans merci.

Au dehors, Serafina D. pleurait. Elle ne savait plus que faire: la semaine de la ruse aussi s'était soldée par un échec.

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