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L'Oeuvre ultime (1ere partie)

Rédigé par Mbougar

Chapitre premier

J’étais avec lui lorsqu’on lui annonça qu’il perdrait bientôt l’usage de ses yeux, qu’il ne verrait plus rien, qu’il serait aveugle à vie. L’ophtalmologue, avec dans le visage cette gravité dont on ne sait trop si elle est le fait d’une émotion laborieusement contenue, ou au contraire d’une absence totale d’émotion, et qu’il a en partage avec tous les médecins du monde au moment où ils annoncent un malheur, nous avait dit, presque solennellement : « Je suis désolé, il ne verra bientôt plus. » Il avait attendu un instant, puis avait rajouté, comme pour nous achever : « Plus jamais. »

Le plus étrange dans cette annonce était qu’elle semblait m’avoir été destinée. Comme s’il eût en effet craint de croiser son regard dont il s’avait qu’il s’éteindrait bientôt et se perdrait dans l’inexpressivité et l’obscurité éternelles de la cécité, le médecin m’avait regardée, et avait parlé en me regardant. Jamais il n’avait osé ou pu le regarder ; je veux dire, le regarder vraiment : d’un regard qui humanise, d’un regard qui confère de la dignité, d’un regard qui voit et ne fait pas que regarder. Certes, par décence, peut-être par déontologie, il lui arrivait de tourner ses yeux vers lui, mais il n’était pas difficile de remarquer qu’à ces rares moments, son regard devenait subitement vide, neutre, pauvre et sans chaleur. Et cependant qu’il expliquait d’une voix blanche les raisons de la cécité prochaine, les failles du traitement, les causes du malheur –comme si le malheur avait ses causes-, ses yeux, derrière ses lunettes, ne s’animaient que lorsqu’il les posait sur moi : sur lui, ils semblaient ne voir qu’un fantôme.

Et puis il avait dit « il ne verra plus jamais », alors que le « il » en question était à mes côtés, à mon bras, devant lui, présent. Sur le coup, j’ai pensé que le docteur était lâche, qu’il était irrespectueux, qu’il manquait de délicatesse. Aujourd’hui, j’en suis moins sûre. Il faut croire qu’annoncer à un homme qui vous regarde fixement, de ses yeux noirs et de son regard intense, qu’il va perdre l’usage de ses yeux, est une tâche insupportable, insurmontable, même pour un médecin, surtout pour lui. Ni lâcheté, ni irrespect, ni indélicatesse donc. Simplement un sentiment plus banal, plus naturel, plus conforme à la circonstance mais également plus dégradant pour un Homme : la pitié. Je le comprends, maintenant. Je le comprends car j’ai ressenti le même sentiment, et que moi non plus, je n’ai pu le regarder. Moi non plus, je n’ai pas osé. Et quoique l’envie me démangeât de me tourner vers lui et de le serrer dans mes bras, quoique mon premier réflexe fût de le regarder et de lui dire que j’étais là, je m’efforçais de continuer à regarder fixement l’ophtalmologue de mes yeux embués, bien que je n’entendisse pas vraiment ce qu’il disait, et que je ne l’écoutasse à vrai dire même pas.

*

Il était homme d’orgueil. Je le savais. Et je sentais –oui, je le sentais- que plus que de la tristesse, c’est une certaine rage, d’autant plus forte qu’elle était impuissante, qui l’étreignait à l’idée que le docteur et moi pussions ressentir de la pitié à son égard. Il abhorrait ce sentiment. « Aucun Homme ne mérite la pitié.» disait-il souvent. Aussi n’avais-je pas osé, lorsque l’annonce tomba, tourner mes yeux vers lui. Il y aurait lu la plus profonde des pitiés. Il y avait également, en ces instants dans mes yeux, et la plus grande des tristesses et le plus fort des amours, mais eût-il été capable de les voir ? Sa haine de la pitié lui faisait traquer et voir de la pitié partout. Il aurait vu celle dans mon regard, et tout le reste alors eût été comme inexistant. Il était comme ça. Je tenais son bras, et il tremblait légèrement. De colère sans doute. Pour rien au monde je n’aurais hasardé un regard vers lui. Et pourtant, malgré sa colère peut-être, et sa tristesse, une certaine sérénité et un certain calme, incompréhensibles à qui ne le connaissait pas, devaient en ces instants s’afficher sur son beau visage juvénile. Car oui : il était aussi homme d’honneur et homme de pudeur. Je ne sais rien sur cette terre qui eût pu le pousser à laisser paraître ses émotions. Il savait toujours garder, quelle que fût la situation, une certaine retenue, une pudeur, enfin, une distance à l’égard des choses : cela lui conférait une forme d’élégance naturelle mais aussi, en certains cas, de froideur. Mais j’avais fini par m’y faire, et je l’aimais. Pendant que le médecin parlait, je l’imaginais digne, stoïque, ne cillant pas, le masque neutre, élevé à la majesté des hommes que rien n’ébranle. Je l’imaginais accueillant la chose avec courage. Mais je n’avais osé le regarder.

A la fin du discours du médecin, un silence s’était installé. Ce fut lui qui le rompit.

—Merci pour votre honnêteté, docteur.

Puis il s’était retourné et était sorti d’un pas calme.

J’étais resté quelques instants devant l’ophtalmologue, ne sachant quoi dire. Lui non plus ne disait rien. J’avais fini par dire :

—Bientôt, c’est quand, docteur ? Je veux dire, quand perdra-t-il complètement la vue ?

—Je ne saurai le dire exactement, madame. Dans deux mois environ, peut-être un peu plus, peut-être un peu moins.

—Merci.

J’étais ensuite sorti, et avait retrouvé mon mari dans le taxi qui nous attendait devant l’hôpital.

Pour la première fois, je l’avais regardé. Mais lui, ne me regardait pas. Il avait les yeux fixes devant lui, regardant je ne sais quoi. Je m’étais installée à ses côtés, sans savoir quoi dire. Toute parole aurait sans doute été inutile. Nous restâmes ainsi longtemps, tous trois : le chauffeur, comme devinant un des ces drames qu’un hôpital peut livrer au quotidien, silencieux et attendant qu’on lui dictât une destination ; lui, le visage enveloppé dans une sécheresse indéfinissable ; moi, les yeux remplis de larmes, tournée vers lui. Une fois encore, c’est lui rompit le silence, après s’être tourné vers moi et m’avoir regardée longuement, de ses yeux noirs, qui exprimaient maintenant, enfin, ni la colère ni la tristesse, mais une sorte de peur :

—Crois-tu qu’un peintre qui ne peut plus voir le soleil mérite encore de vivre ?

Cette question a été le début de quelque chose d’autre dans notre vie. Depuis ce fatidique moment, plus rien n’a plus été comme avant.

Chapitre deux

Je me prépare comme je peux à être aveugle : chaque jour, pendant une heure au moins, je me bande les yeux et essaie de vivre ainsi. Mais il faut croire que l’ablation d’un sens ne se surmonte pas par un entraînement à sa perte, mais par l’affreuse épreuve de son habitude. Je peux, au cours de mes simulations, à tout moment, enlever le bandeau, et revoir les choses ; quand je serai aveugle, je ne pourrai pas : le bandeau sera toujours, éternellement là. La cécité ne se peut préparer, on la vit. Je ne le sais que trop bien, mais dans un élan de désespérance, je m’obstine à me bander les yeux et à essayer de vivre. Cela doit sans doute me rassurer.

Il paraît que ça va arriver dans environ deux mois. Environ : cruel mot !

Il me reste donc environ soixante couchers de soleil à voir, environ soixante jours pour imprimer moins dans mon œil que dans mon esprit l’image d’une fleur qui se balance, d’un enfant qui rit, d’une femme qui marche, d’une pleine lune, d’une mer calme, d’un arc-en-ciel, et que sais-je d’autre. Il me reste soixante jours environ pour voir la beauté du monde. Je ne suis pas de ceux-là, cependant, qui croient que l’on ne se rend compte de la beauté des choses que lorsque l’on a conscience de leur caractère éphémère, ou lorsque l’on est près de ne plus les voir. En ce qui me concerne, j’ai toujours su regarder, voir, contempler les splendeurs et les subtilités esthétiques de ce monde. Ce n’est pas parce que je ne les connais pas que je m’attriste de ne plus être en mesure de les voir. C’est au contraire parce que je ne les connais que trop bien. Il y a deux types d’individus sur cette terre : les imbéciles, qui découvrent la beauté au tombeau ; et les damnés, qui la voient dès le berceau. Les premiers ne la verront jamais, c’est raison qu’ils sont imbéciles ; les seconds ne la verront plus, après s’en être enivrés toute leur vie : c’est là leur châtiment.

Toutefois, ce n’est pas de ne plus voir la beauté qui, au fond, m’attriste le plus : c’est de ne plus pouvoir la saisir, c’est de ne plus pouvoir la voler. C’est cela, mon drame. Je suis hélas! peintre. Mais que vaut un peintre qui ne peut plus voir la lumière ? Il ne vaut rien, et il doit mourir pour être heureux ou du moins, pour éviter de vivre comme une ombre. Je m’éteindrai en même temps que s’éteindront mes yeux. Puisse la Providence m’accorder cette faveur, car je n’ai ni le courage ni le désespoir de me suicider. J’ai en effet une femme, que j’aime aveuglément et que je suis désormais condamné à aimer aveugle. Pour elle, je ne peux me laisser mourir. Mais pourvu que je meure de quelque autre façon ; car sans lumière, je suis sans âme, et sans âme, je ne puis rendre l’amour que l’on me donne.

Je ne sais que lui dire, en vérité. Je n’ose plus la regarder dans les yeux quoique je sentisse qu’elle cherche toujours à croiser les miens. Je crains par trop de déceler dans la triste douceur de son regard de la pitié, ce détestable sentiment, le plus inhumain d’entre tous. Elle me sait profondément blessé, je le sais, je le sens. Nos soirées jadis si vivantes, si joyeuses, si emplies du son clair de son rire, ne sont désormais animées que de quelques mots. Nous communiquons silencieusement. Le drame est que chacun sent la détresse de l’autre sans avoir la force de lui venir en aide. Nous nous enfonçons jour après jour dans l’abîme de notre propre tristesse : victimes mais bourreaux, acteurs mais spectateurs.

C’est une situation dont j’assume l’entière responsabilité. Oui, c’est sans doute de ma faute. Elle, et je ne l’en aime que plus, fait tout ce qu’elle peut pour que ne se creusent entre nous ces silences d’où jaillissent le malaise et où s’enfoncent les souffrances. Elle est exemplaire dans cette dévotion amoureuse qui, lorsqu’elle est tenue par une femme, l’élève non à la beauté douloureuse des martyres de l’Amour, mais à la puissance de l’Amour lui-même. Elle redouble d’attention, brûle de passion et tente de m’en réchauffer, me parle, me soutient, m’aime, se heurte à mes silences, pleure, se relève, revient, me demande pardon de s’être laissée aller au désespoir, sourit et illumine mon cœur.

Hélas, loin d’être vains, ses efforts mériteraient meilleure fortune que l’indifférence teintée de mélancolie avec laquelle je les accueille. La vérité est que je suis pensif, absorbé. L’amour que j’ai pour ma femme ne faiblit pas ; au contraire, je crois ne l’avoir jamais tant aimée ; seulement, il est recouvert du voile de mes réflexions, qui en tamisent l’extraordinaire force.

A quoi pensé-je, au point de faire ainsi souffrir ma femme, l’être que je chéris le plus au monde ? Je suis égoïste : à mon ultime œuvre. J’ai deux mois environ pour la peindre. L’idée m’en est aussi claire que m’est pénible celle de n’avoir pas le temps de l’achever. Deux mois environ sont bien peu pour l’œuvre d’une vie entière.

Je veux enfermer dans ce dernier tableau l’essence même de la beauté ; je veux mettre dans cette dernière œuvre tout ce qu’en quarante ans de vie j’ai vu de plus beau ; je veux, avant de sombrer dans l’obscurité la plus totale, célébrer une dernière fois la lumière la plus pure. Et pour cela, il me faut une seule chose. Il me faut devenir une ombre solitaire.

Il n’y a qu’ainsi que je puisse peindre une dernière fois.

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