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Fugaces impressions de Lorient (1)

12 Août 2013 , Rédigé par Mbougar

Le plus difficile lorsqu’il faudra écrire sera de résister à cette tentation —fatale en ces lieux : rajouter de la poésie à un pays qui en déborde. Que dire de beau/vrai sur la Bretagne après Chateaubriand, par exemple ?

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Brocéliande : forêt dont la beauté, aujourd’hui, me semble moins résider dans les légendes qui l’ont façonnée et qu’elle a abritées, que dans ses frondaisons qui semblent chenues vues de loin, solidaires, ses feuillaisons têtues, immarcescibles, ses canopées basses, serrées comme les tresses d’une jeune femme. Et puis —qu’on me permette une banalité— que ce nom est enchanté.

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Sur le port, une chaleur agréable me tombe sur la nuque, tandis que, devant moi, les bateaux mouillent paresseusement, se balançant au souffle d’une légère houle. Lorient est alanguie. L’amie, à côté, est d’une bonne humeur solaire et communicative, comme à son habitude; nos retrouvailles ont été empreintes de cette franche camaraderie que la distance et le temps mâtinent d’une complicité discrète, que l’on a plaisir à retrouver, et que l’on sait durable. Nos souvenirs de Compiègne resurgissent immanquablement, je la taquine, elle se venge ; la discussion roule sur plusieurs sujets, des plus graves et sérieux aux plus drôles et absurdes. J’ai toujours eu du mal à la regarder droit dans les yeux —d’ailleurs, je n’y arrive vraiment avec personne— mais elle, les a d’un bleu profond, où ne s’agite rien qu’une intelligence vive et facile, augmentée d’une honnêteté, d'une gentillesse, d'une détermination et d'une joie évidentes ; l’ensemble offre un regard dont je ne sais s’il est beau ou non (je n’ai pas assez osé regarder pour ça, depuis quatre ans que je la connais), mais qui est insoutenable et fascinant à la fois. Je veux les mêmes.

Entre deux éclats de rire, je prête attention à la musique qui emplit l’atmosphère du port, en constitue le bruit de fond que la conscience tantôt écoute, tantôt entend seulement. La cornemuse, évidemment.

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Course presque effrénée dans les rues de Lorient : un bateau à prendre, que l’on a décidé, par goût de la pression, de ne pas rejoindre à l’embarcadère à l’avance. Le buste droit, j’imprime une foulée longue, balancée. Les nombreux regards que je surprends tandis que j’essaie de suivre l’amie qui rue comme une évadée me font penser que je dois avoir un air un peu ridicule. Moins de raideur dans le torse serait peut-être salutaire : les gens aiment les styles laborieux. L’élégance est un péché.

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L’on a eu le bateau, en fin de compte.

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Curieuse impression d’être à bord de Coumba Castel, dans ce bateau dont j’ignore le nom : même hauteur du bastingage au-dessus duquel l’on se penche pour contempler la mer, même allure de quelques nœuds, même sensation d’invulnérabilité. Je me surpris à penser à ces jeunes qui, lorsque Coumba Castel accostait à Gorée, faisaient montre de leur aisance dans l’eau, allant chercher, avec une souplesse et un promptitude étonnantes, des pièces qu’on leur lançait du pont. Ils me semblaient désormais imbéciles.

De loin, Port-Louis semble aussi belle que Gorée : cette grande ligne de plage, d’un blanc lumineux, semble tirée d’un livre de Camus —remarque-t-on que la plage où Meursault tue l’arabe est magnifique, comme un écrin de nacre prêt à couver l’absurde drame ? — et je crois voir les mêmes silhouettes de flamboyants et de manguiers immenses, dans une illusion que j’aurais souhaité qu’elle se poursuive. Mais le voile se déchire bien vite, et je vois, brutalement, que Port-Louis a une beauté qui lui est propre, qui n’est pas celle de Gorée. Il n’y a pas à Port-Louis ce caractère farouche que la rade de Gorée offre, comme une protection naturelle au continent. La rade de Port-Louis est étalée, sans autre protection que la majestueuse citadelle, sur les noirs contreforts de laquelle les vagues du jour s’écrasent sans grande conviction.

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Gorée, encore. J’en trouve de nombreuses mentions dans le musée de la citadelle, qui a été en un ancien lieu de passage d’esclaves. Je ne m’y attendais pas. Emerveillement devant les maquettes de frégate.

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Episode mémorable. Nous étions, avec l’amie et quelques autres camarades, dans le musée de la marine, qu’abrite également la citadelle. Plusieurs armes y étaient exposées, parmi lesquelles des canons. L’un d’entre eux, particulièrement imposant, attira mon attention ; je l’enjambai alors par l’arrière pour mieux en examiner le détail. J’en étais à mon absorption fascinée lorsque soudain, l’amie, à mon côté, éclata d’un grand rire qui ne sembla pas vouloir s’éteindre.

—Mais que t’arrive-t-il ?

—…

—C’est moi qui te fait rire ainsi ?

Elle fit oui de la tête entre deux convulsions, puis pointa tour à tour le canon et mon corps d’un doigt tremblant. Je me redressai alors, et finis par comprendre l’origine de ce grand esclaffement : entre mes deux jambes écartées, le canon se dressait, noir, fier, dur, long de trois mètres.

—Ah, oui, bien sûr, oui… J’aurais aimé, oui…

Ce fut la seule chose que je pus dire avant de d’éclater à mon tour d’un grand rire nerveux.

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La Truie et sa portée : étrange nom pour une sympathique taverne lorientaise devant laquelle, le soir venu, l’on se rassemble pour danser, boire, profiter du Festival interceltique. Tandis que les camarades et les inconnus dansent aux airs tantôt traditionnels tantôt plus modernes d’un orchestre breton, je profite du spectacle, essaie de mémoriser les pas de danse, applaudit, siffle. Il faut croire que toute cette ferveur est contagieuse.

En écoutant une conversation à une table voisine, je remarque qu’une épithète y est souvent utilisée : « populaire ». Il s’agirait d’une fête « populaire ».

Mais comment définir ce qui est « populaire » ? Que cela veut-il dire ?

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Le populaire, je crois, n'appartient pas plus aux humbles qu'aux nantis, et l’idée que le peuple n’est vrai et légitime que s’il est précédé de l’épithète « petit » est aussi éculée et réductrice qu’est fausse celle qui veut que le peuple soit massif, dangereux, nourri aux bas instincts. C’est devenu plus complexe. Ce n'est pas non plus, il me semble, dans la masse que ces deux couches sociales peuvent former, dans un brassage contraint et gêné, qu’il faut chercher à saisir absolument ce qui est populaire. Le peuple, c’est Protée ; mais des multiples visages qu’il peut arborer, il y en a un que je vois, en ce moment, dans les rues enfiévrées de Lorient : celui du plaisir que chaque individu éprouve à être avec son voisin, simplement. Le populaire, ça peut être cela : quand il ne ressort plus que des sourires. Que du bonheur. Qui n'appartient à personne, c'est-à-dire appartient à tous. La notion de "populaire" ne peut être liée à celle de "classes", je le refuse, ce serait horrible. C’est plutôt vers une idée de leur dissolution, c’est-à-dire de leur réduction à une essence commune et nue, que cela tendrait, dans mon esprit. A creuser.

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« Du rhum des femmes et de la bière nom de Dieu/ Un accordéon, pour valser tant qu’on le veut/ Du rhum des femmes c’est ça qui rend heureux/ Que le Diable nous emporte, on n’a rien trouvé de mieux. »

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Une bretonne. Ses cheveux, tombant en une cascade d’or sur ses épaules, m’ont hypnotisé de longues minutes. Elle était de dos, je n’ai jamais vu son visage. Et je n’ai pas cherché à le faire. Certains enchantements, pour être beaux, doivent porter en eux le drame d’un douloureux inachèvement.

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