Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Felwine Sarr, moraliste.

20 Juillet 2013 , Rédigé par Mbougar

Les Méditations africaines de Felwine Sarr ne sont pas de ces nombreuses œuvres de la production littéraire contemporaine sénégalaise que l’on s’épuise à lire, soit que l’ennui qu’elles dégagent et la pauvreté de style qu’elles accusent nous poussent à abandonner fort vite, soit que les innombrables et insupportables fautes de langue —orthographe, grammaire, syntaxe, etc.— qui y fourmillent en rendent la lecture ardue, voire désagréable.

De ce point de vue, l’œuvre de M. Sarr est une heureuse exception. Il s’y trouve certes quelques erreurs que nous signalerons par souci du détail. Ainsi M. Sarr classe-t-il Ne me quitte pas de Jacques Brel dans le répertoire de « la chanson française » (p.41) : l’erreur est répandue, cependant, l’épithète « francophone » eût été plus exacte : M. Brel était belge, et très attaché à cette précision. Par ailleurs, les admirateurs du grand Jacques, dont nous sommes, ne pardonneront certainement pas à M. Sarr d’avoir tronqué, parlant de la même chanson, ses paroles : « l’ombre de ta main », sous la plume de ce dernier, devient « l’ombre de ta voix » (p.42). Mais nous lui excuserons ces détails assez facilement. Par contre, nous lui passerons plus difficilement d’avoir choisi, après « bien que », de placer un indicatif plutôt qu’un subjonctif (plus-que-parfait): « Bien que je m’y employais par certaines de mes activités, quelque chose en moi rechignait… » (p.64) eût pu, ainsi, recevoir un sort sinon plus correct grammaticalement à notre sens, au moins plus élégant stylistiquement[1]. Nous mettrons sur le compte de l’inattention la faute relevée dans cette phrase, « La région de son âme où sommeille sa gloire, sa force, sa virilité et sa force, s’éveille. », dans laquelle la multiplicité des sujets inversés commandait l’accord, au pluriel, du verbe « sommeiller ». La fréquente confusion entre le futur simple et le conditionnel a également reparu, faisant écrire à M. Sarr, « je me dis par moments que je m’isolerai de la meute que je me sentirai mieux, plus vivant… » (p. 120) là où il eût fallu écrire « je m’isolerais de la meute que je me sentirais ». Les correcteurs de l’œuvre de M. Sarr ont également omis de retirer le « s » de la deuxième (la première, en fait) personne de l’impératif du verbe savoir, offrant à la vue cet incorrect « saches baisser le regard ! » (p. 97). Nous mentionnerons, pour en finir avec ce laborieux exercice, qu’un « s » sournois s’est substitué à un « t » à « comme dis Nietzsche » (p. 121) ; quant à « aprèm » (p.70), nous déplorons son utilisation quelque peu familière, quoique nous sachions que l’usage des apocopes autorisât de plus en plus ce genre de facilités de langage. Ces quelques coquilles, omissions, fautes, imprécisions, s’il eût été évidemment souhaitable qu’elles ne figurassent pas dans l’œuvre de M. Sarr, n’en altèrent toutefois pas fondamentalement la qualité, tant elles sont rachetées par la tenue d’ensemble du style : sobre sans perdre en élégance, fluide, soucieux de la justesse du mot, aussi précis que la pensée qu’il sert. Nous reviendrons, un peu plus tard, sur cette question du style des Méditations africaines.

Ces remarques, quoique nécessaires, sont assez banales. Un livre bien écrit dans l’ensemble mérite que l’on se penche plus précisément sur ce qu’il dit.

*

Les Méditations africaines frappent d’abord par la singularité de leur forme. Exercice de composition, ou plutôt, nous verrons pourquoi, de dé-composition, l’ensemble qu’elles réalisent est d’emblée, en tout cas, placé sous le signe d’une étonnante irrégularité de construction. L’ouvrage (du reste assez court : 130 pages, la préface, les pages de garde et les sauts de pages compris) est constitué de quatre parties : une première qui ne porte pas de titre explicite, une deuxième, intitulée « journal de mes pas hâtés », une troisième, « Un jour, le Niodorois m’a dit !» et, pour finir, une dernière courte part, en guise d’excipit, « Suites ininterrompues… ». Si elles sont d’une longueur assez inégale, ces quatre parties n’en conservent pas moins une certaine forme de nécessaire continuité. C’est que le principe du fragment, qui en est le cœur et le liant, est ici maîtrisé. L’écriture fragmentée, aphoristique, épigrammatique, a ses codes, ou du moins, un certain nombre de signes qui, à travers les siècles, l’ont distinguée. Il s’est toujours agi pour elle, en effet, d’opérer une curieuse opération de concentration de sens en un fragment clos, monadique, atomique, mais qui, cependant, entretient avec les autres fragments qui le précèdent et le suivent une mystérieuse fraternité. L’on se rappellera ici volontiers (sans comparer, évidemment) le René Char de La Parole en archipel, ou encore le Rimbaud des Illuminations. Les Méditations africaines de M. Sarr s’inscrivent en un sens dans cette prestigieuse tradition formelle. Que cela veut-il dire ? Ceci : que le livre tout entier est bâti sur un système invisible, oserait-on, inconscient (au sens où M. Sarr n’aurait pas recherché cette unité forcée dans le processus de création), d’échos et de correspondances permanentes ; de sorte que chaque fragment, considéré individuellement, porte en lui une unité, une cohérence et un ordre internes, mais dont le sens essentiel ne peut être saisi que dans sa relation à l’édifice achevé. « A la question de l’homme, seul l’homme peut répondre » (p. 38), est ainsi la première part d’une réflexion poursuivie plus loin : « Ta voie est un sentier qui ne fut jamais emprunté, une herbe haute qui n’attend que tes pas pour s’aplanir » (p. 107). Les Méditations africaines nous semblent former, sur le strict plan de la composition, à la fois une recherche et un accomplissement d’une unité (unité du fragment et unité de l’œuvre qui se répondent) et que, au premier abord, l’apparente discontinuité formelle ne laisserait supposer. Nous avons pu entendre, ça et là, parler de « patchwork » pour qualifier l’ouvrage de Mr Sarr. Ce terme, trop commode, nous paraît en réalité assez impropre, le patchwork étant une agrégation de corps différents par leur forme, leur couleur, leur taille, par exemple. Or ici, même si l’idée de somme demeure, ce n’est pas d’abord elle qui prévaut : là où dans le patchwork, l’on voit d’abord le tout bigarré, on perçoit en premier lieu dans l’œuvre de M. Sarr l’unité, le fragment seul, qui fulgure, portant en lui un sens achevé. « Traverser le mal, sans se prendre pour l’incarnation du bien » (p.59) ou encore « L’essentiel est inaliénable » (p.111) sont quelques exemples de ce fragment pur et entier. Car c’est de lui, de ce fragment rapide ou plus long, laconique ou plus narratif, ébauché ou développé, que surgit sans cesse l’œuvre ; c’est en lui, par-lui, qu’elle advient, devient lentement.

*

Il est étonnant que, parmi les nombreux commentaires que les Méditations africaines ont suscités, il ne s’en trouve pas qui aient clairement établi l’évidente parenté, nous semble-t-il, que M. Sarr, dans cet ouvrage, entretient avec les moralistes. Le Professeur Souleymane Bachir Diagne seul, dans sa belle préface à l’œuvre (tout en sobriété, en pertinence, en justesse, en intelligence du texte), semble avoir perçu cette dimension, lorsqu’il retrouve dans certains portraits de M.Sarr « l’humour caustique d’un La Bruyère » (p.6). Le rapprochement n’est pas totalement superficiel ; quoique M. Sarr ne possédât pas de La Bruyère la nerveuse âpreté du style, de la même manière qu’il se rapproche parfois d’un Chamfort sans l’amère noirceur, ou d’un La Rochefoucauld sans l’austère pessimisme. Le fait est que M. Sarr est un moraliste d’un genre différent[2]. A la différence de ses prestigieux prédécesseurs, son œuvre n’est pas tout entière tissée de réflexions tirées de l’observation des mœurs de la société et/ou des Hommes. Les œuvres des grands moralistes —et c’est leur force— avaient la prétention de produire un discours général sur l’Homme, un discours qui le transcendait, le surplombait, le décrivait. Elles tiraient leur légitimité d’une forme d’universalisme que l’observation et la connaissance des Hommes permettaient. Chez M. Sarr l’ambition est plus modeste. Il ne prétend pas parler des Hommes, mais d’un seul : lui-même. Il ne prétend pas connaître les autres, mais aspire du moins à se connaître lui. « Je ne convoite d’autre empire que moi-même » (p. 106). S’il fait œuvre de moraliste, M.Sarr l’appuie sur une subjectivité non seulement revendiquée, mais encore, nécessaire. Le discours des Méditations africaines, s’il peut trouver des échos chez tout homme, n’en demeure pas moins, à l’origine, un discours intime, un discours sur soi, en soi, pour soi, c’est-à-dire expulsé d’une conscience en gésine, en mouvement, ré-fléchissant sans cesse, ruminant son rapport au monde et aux autres. C’est là, dans l’expérience intime de la méditation, de l’introspection, que M. Sarr touche paradoxalement à quelque chose d’universel. Il est ici un moraliste solitaire mais point seul. Et pour tout dire, M. Sarr, à l’égard des Hommes, fait preuve d’un optimisme irréductible, qui sombre parfois dans une touchante naïveté «Il suffit d’un homme digne de ce nom pour continuer à croire en l’Homme » (p.59). Celle-ci est d’autant plus paradoxale que M. Sarr ne se lasse pas de prôner une lucidité quasi-solaire, proche d’un certain pessimisme anthropologique « Ne t’illusionne pas. Vis l’instant. Sois lucide et blessé » (p.64) ; mais celle-ci ne perdure jamais bien longtemps, et l’optimisme l’emporte. Il est, à cet égard, déplorable de lire, au milieu de réflexions tout à fait brillantes, d’autres, faciles, convenues, tirées d’un humanisme mou et tiède, proches des poncifs de quelque romancier de gare. « L’amour ne s’apprend qu’en son absence» (p.36). Mais cela est heureusement rare, et M. Sarr arrive à maintenir, la plupart du temps, une intransigeance et une beauté dans la pensée et dans l’écriture qui fait oublier quelques moments de relâchement. « Je vous aime du fond de mon cœur ivre d’heure à vivre. Je vous aime matins calmes, je vous aime soleils immobiles » (p.63).

Le point de départ des Méditations africaines n’est ni le monde —du moins, pas de façon directe— ni les autres dans leur comportement social, mais bien la conscience : « La méditation est conscience sans ego » (p.60). Celle-ci, si elle a besoin de la médiation d’autrui pour se réaliser pleinement, n’en reste pas moins la pierre angulaire sur laquelle toute opération d’intellection, toute opération cognitive, toute émotion, se bâtit. Conscience de soi, conscience des autres, conscience du monde, pensée de ce complexe réseau de relations, tension de ce réseau vers la sérénité intérieure : voilà ce qu’est la méditation. D’une certaine façon, la méditation est intentionnalité, au sens husserlien : en tant que mouvement de la conscience, elle est éclatement vers le monde Toute conscience est conscience de quelque chose[3]. L’on touche là à ce qui nous semble être l’un des points essentiels de l’œuvre de M. Sarr, à savoir, sa dimension phénoménologique.

*

Le danger de l’écriture aphoristique est la tentation de l’obscurité. Bien heureusement, M. Sarr n’y a pas cédé. Il eût été très facile, en effet, de mettre dans un fragment de pensée un sens abscons, donnant une illusion de profondeur, mais qui n’eût en réalité été que la confuse expression d’une pensée qui ne le serait pas moins. M. Sarr pense clair. Ecrit clair, donc. C’est que l’objet de ses pensées —qu’il s’agisse de lui-même, du monde, des autres— n’est jamais complexifié ou dénaturé : il est toujours simple. En d’autres termes, les objets des méditations sont toujours rendus dans leur authenticité ; la conscience qui les saisit les perçoit dans leur manifestation phénoménologique, dénuée de toute abstraction. En ce sens, M. Sarr est un écrivain des sens, des sensations. Celles-ci sont son premier rapport au monde, et forment la matrice d’où surgissent ses pensées. M. Sarr voit et contemple, écoute et entend (il y aurait un intéressant travail à faire sur l’omniprésence des bruits et de la musique dans cette œuvre), sent, touche ; et tout cela, toutes ces sensations, en arrivent à se mêler, à se répondre dans un étonnant réseau de synesthésies « En face de moi, la majesté du fleuve Sénégal, sur ma gauche, des monticules de déchets sur lesquels jouent des gamins. 16h 15 dans ce coin du monde, un soleil franc irradie une chaleur qu’adoucissent les eaux.» (p.25). La conscience aiguë des sensations, et des réactions du corps (un passage magnifique, décrivant le corps soumis à l’effort et finissant par se perdre dans son bonheur, rappelle étonnamment la fameuse scène d’Anna Karénine, où Constantin Lévine atteint à la plénitude en plein labeur champêtre), confère aux mots de M. Sarr une justesse qu’il serait hâtif de confondre avec du simplisme ou un manque d’ambition dans le style. Le minimalisme, on le sait depuis Barthes et son fameux propos sur « l’écriture blanche », est en soi un style[4]. Et si M. Sarr est lucide, il l’est par-là, par la précision du langage qui retranscrit ses méditations.

Nous citions tout à l’heure Char et Rimbaud. M. Sarr n’est pourtant pas poète : cela se voit dans son rapport au langage, du moins, dans ses Méditations africaines. Ce livre est tout, sauf un recueil de poésie. Il est peut-être un journal de pensée, ou une suite de sagesses, car après tout, ce genre est admis en littérature. Il ne saurait cependant être qualifié de poésie en cela que M. Sarr, pour faire référence à une formule sartrienne, n’y sert pas le langage. Ce dernier n’y est pas une fin, mais bien un moyen, un moyen au service de la pensée. Cela revient à dire que nul discours symbolique, nul supra-discours, nul méta-discours, ne vient s’insérer entre la conscience et son objet. Le langage est ici, pour ainsi dire, coulé dans la pensée, il devient la pensée même, l’instrument par lequel on appréhende le monde et par lequel on le nomme. Il est logos, au deux sens du mot. Or, il nous semble que dans la poésie moderne, le langage —son éclatement, sa torture, son exploitation— est en soi un objet de pensée poétique. Il n’y a pas dans les Méditations africaines cette dimension poïétique.

*

La seule vraie question critique qu’appelle ce texte est peut-être celle-ci : pourquoi les Méditations africaines ? Ou si l’on préfère, qu’y a-t-il de précisément « africain » dans ces méditations ? Il est bien légitime de se le demander, tant l’ouvrage de M. Sarr est construit sur un gigantesque réseau d’intertextualité. Dans sa recherche d’une vie spirituelle zen et équilibrée, M. Sarr fait appel à de nombreuses philosophies et sagesses orientales. Et il est également grec. Par sa foi en un ordre supérieur qui éprouve le corps et l’esprit des Hommes, et les contraint à l’acceptation et à la sérénité devant les caprices de la fortune, il est stoïcien. Par son souci de l’instant présent et du bonheur qu’il recèle, il est épicurien. « Zazen, c’est ne pas gâcher l’instant. » (p.58). Par son obsession du devenir, de « l’advenir », du temps qui passe, du temps tout simplement, il est évidemment héraclitéen. Son « humanisme de l’autre homme », pour parler comme Levinas, doit beaucoup, nous semble-t-il, à Camus, et à sa lucidité désespérée, aux prises avec son amour des Hommes.

Méditations africaines ?

L’on pourrait, de façon commode, dire que le caractère africain de ces méditations vient précisément de leur éclectisme. Convoquer les sagesses de tous les continents, les unir, les mêler, essayer de fonder une sorte « d’humanisme intégral » senghorien, serait ainsi la part africaine de ces pensées, comme si M. Sarr aurait cherché à faire revenir à leur matrice les civilisations du monde entier. Mais il faut aller au-delà. Car il y a bien des moments où les Méditations africaines justifient pleinement leur titre. M. Sarr n’est jamais tant touchant, vrai, que lorsqu’il évoque, l’air de rien, le quotidien des sénégalais. Il n’est jamais tant prenant que lorsqu’il parle de Saint-Louis en simple habitant, sans cette forme de poésie empesée —et agaçante en fin de compte— que l’on accole parfois à cette ville. Il n’est jamais aussi agréable à lire que lorsque, avec une tendresse sans pathos, il invite à la flânerie, à la course, aux marches à Saint-Louis, à Dakar, en Europe. On le suit volontiers dans son retour en terre natale, car la sérénité qu’il y retrouve est communicative. On l’écoute lorsqu’il nous raconte l’histoire de sa famille (p.42). Lorsque, nous parlant du Faso, il commet une remarquable digression sur la mondialisation du geste érotique. Lorsqu’il se mêle au peuple, et en partage les joies et les peines, dans une démarche populiste —au sens le plus noble que ce mot, galvaudé et suspect aujourd’hui, peut revêtir.

Et puis cette pudeur, cette discrète pudeur…

Cela est africain.

Ces moments-là, où M. Sarr se regarde moins penser, où il délaisse l’austère rigueur de ses aphorismes pour la simple contemplation des choses du monde « Une pluie soudaine transforme les rues en torrents de larmes rouges. Gouache grandeur nature. Des rues qui saignent aux pieds d’arbres verts battus par les hivernages de septembre… » (p.129), sont sans doute les meilleurs d’un livre globalement réussi. Sous ce rapport, la deuxième partie de l’ouvrage, « Journal de mes pas hâtés » nous a semblé, et de loin, la plus belle, quoique les trois autres ne manquassent pas d’intérêt. Ces Méditations africaines, pour tout dire, le sont parce qu’elles ne sont pas abstraites : « elles plongent dans la chair rouge du sol, elles plongent dans la chair ardente du ciel, elles trouent l’opacité de leur droite patience. » Elles sont é-motion, mouvement. Elles sont à taille humaine. Voilà tout.

*

Il y a peu d’œuvres, dans la littérature africaine de langue francophone, qui aient paru sous cette forme aphoristique ; à croire qu’elle ne convenait pas à l’art littéraire d’une région du continent pourtant féconde en proverbes et sagesses —étrange paradoxe. L’œuvre de Mr Sarr, sans être pionnière, est en tout cas l’une des premières à faire montre d’autant de qualité et de recherche littéraires. Dahij, la première œuvre de l’auteur, que nous n’avons encore pu nous procurer, était, semble-t-il, dans la même veine. Cela atteste bien d’un univers littéraire en formation, même si, en littérature, il faut se méfier des étiquettes, et des « univers », qui ne sont souvent que restrictions, et justifications de l’incapacité à faire autre chose, à changer de registre. Nous ne croyons cependant pas que M. Sarr en soit là : la maîtrise qui se dégage des Méditations africaines laisse deviner —ou espérer, pour le moins— une diversité de registres, et une capacité à se déplacer de genre en genre, et à les faire fraterniser. Et puis, il est encore jeune. Nous verrons bien.

En attendant, ces Méditations africaines sont un bon livre, solide, sobre, fin, intelligent, et pouvant lancer de belles pistes de réflexion. Nous ne l’avons pas lu avec jouissance, certes, mais avec un plaisir certain, selon la distinction barthésienne[5]. Nouvelle star des lettres sénégalaises, M. Sarr pouvait agacer ou intriguer. Nous savons désormais que sa réputation n’est fondée ni sur un malentendu ni sur une imposture. Et si, par prudence, respect et pudeur, nous nous gardons bien de saluer en lui l’un des nouveaux grands auteurs sénégalais de ce temps, nous pouvons néanmoins nous risquer à affirmer que M. Sarr a une voix et des choses à dire, et que c’est un écrivain.

Felwine Sarr, Méditations africaines, 130 p. Mémoire d’encrier.

[1] Nous n’ignorons pas l’épineux débat de grammaire sur ce point. Mais nous avons pris le parti, largement partagé par la plupart des grammairiens réputés exigeants quant à la langue, du subjonctif.

[2] Nous usons de ce mot dans son acception classique, sachant la méfiance et la suspicion qui le frappent de nos jours.

[3] Le concept d’intentionnalité, théorisé par Husserl, sera développé par Sartre, surtout.

[4] Roland Barthes, Le Degré zéro de l’écriture, « L’écriture et le silence ».

[5] Roland Barthes, Le Plaisir du texte.

Partager cet article

Commenter cet article

Lyncx 20/07/2013 09:30

C'est une règle admise, à tort, que la multiplicité des sujets commandât l'emploi du pluriel verbal. Il faut, à mon sens, savoir distinguer l'énumération de la pluralité. De fait, il faut distinguer l'intention, qui est véritablement ce qui permet de justifier de l'emploi du pluriel : lorsqu'on veut énumérer en distinguant l'individualité propre à chaque sujet, que l'on veut appuyer la différence entre chaque incarnation de l'action énoncée (un lion qui sommeille ne renvoie ni à la même image, ni au même acte qu'une pensée, qu'un fleuve qui sommeille), il convient d'accorder â la forme verbale le singulier qui lui sied. De même, lorsqu'on veut construire son discours comme une suite logique, une liste différente de l'ensemble des éléments qui la composent, une gradation et non un fatras aux éléments interchangeables, le singulier est de mise .

Sinon, très minutieuse critique., qui donne envie d'aller sonder l'oeuvre. Merci du partage.

Mbougar 20/07/2013 15:31

Merci de votre intervention, Maître Faye. J'admets votre réserve, que j'ai moi-même eue un temps. Le fait est qu'il est parfois difficile d'effectuer la subtile distinction que vous mentionnez. Le lecteur peut toujours, selon ses connaissances de la langue et ses intuitions, essayer de la faire, mais l'écrivain, et l'écrivain seul, dans sa souveraine liberté de ne pas se plier aux règles de la grammaire, voire de les enfreindre pour créer sa propre langue, peut infailliblement opérer cette distinction. L'intention est difficile à saisir. Il faut alors, lorsque l'on est lecteur, prendre en compte le contexte, l'interprétation, la visée; autant d'opérations stimulantes, mais qui éloignent de la règle de base. On ne peut que conjecturer, avec plus ou moins de chances d'avoir raison.
Dans l'exemple en question, il se peut que "sommeille" ne vaille que pour gloire, mais alors, à quoi se rattacheraient les autres substantifs? Il se peut que M. Sarr ait voulu en effet singulariser chaque valeur: rattacher chaque sujet à sommeille, mais en l'isolant. Mais rien ne justifie grammaticalement cette forme, sinon l'inaliénable droit de l'écrivain à être a-grammatical. Je chercherai dans une bonne grammaire ce qu'en disent les maîtres. Merci!