Overblog
Editer la page Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Fara Njaay (5)

Rédigé par Mbougar

Fara Njaay Pikin Juroomi Taly le 20 juillet 20…

Chômeur

njaayfaranjaay@yahoo.fr

77 777 … …

Objet : Candidature au poste de chroniqueur littéraire du magazine Kebetu

Au Responsable éditorial dudit magazine.

Madame, Monsieur,

Je me permets de vous envoyer ici le premier chapitre de l’histoire que je compte proposer si vous m’engagez. Cette histoire s’intitule : « Soukèye: Histoire d'une p... dakaroise ».

J’ai joint à cette nouvelle une fiche de renseignements avec les différentes informations quant à ma situation.

Dans l’attente d’une suite favorable à ma candidature, recevez ma respectueuse considération.

Cordialement,

Fara Njaay. »

Soukèye : Histoire d’une p… dakaroise

Quoique certains clients qu’elle avait cordialement éconduits eussent répandu la rumeur qu’elle avait les seins aussi faux que ses orgasmes, Soukèye était la plus belle et la plus authentique des putains de la ville.

C’était une de celles-là, aimantes et adorables bien que mystérieuses, que les clients privilégiés qu’elle avait reçus aimaient pour l’hospitalité et la générosité de sa cuisse, sa légèreté aussi, ainsi que pour cette douceur et cette empathie dont elle savait faire preuve à l’égard des nécessiteux, pas uniquement sexuels, mais aussi affectifs, qui venaient solliciter auprès d’elle quelque réconfort. Soukèye était son vrai nom. Elle n’avait pas trouvé nécessaire de se retirer derrière ces pseudonymes dont celles de sa profession usaient tant, et qui puaient la provocation, l’artificialité et l’inélégance à des lieues, ces noms avec un « a » long lascivement jeté à leur croupe, que l’on utilisait dans le milieu pour échapper à l’essorage social, pour pouvoir vivre deux vies. Soukèye trouvait cela ridicule. Elle ne souhaitait pas vivre deux vies et ne le pouvait d’ailleurs pas. Elle n’avait qu’une vie et s’en satisfaisait. A vrai dire, elle n’avait rien à cacher et ne rougissait nullement de sa condition. Dès l’adolescence, à l’âge où ses copines rêvaient d’être, celle-ci musicienne, celle-là, parangon de la fameuse émancipation, ministre, telle autre ingénieur, elle, ne rêvait pas seulement son avenir : elle le savait, et savait comment le réaliser. Elle désirait être putain. Un jour, à l’école on lui avait demandé ce qu’elle souhaitait faire plus tard. « Assistante sociale », répondit-elle. On la félicita, ignorant qu’assistante sociale n’était que la vision bien-pensante, politiquement correcte qu’elle avait de sa situation actuelle. Elle avait menti, comme tout le monde. Mais de ces mensonges nécessaires, cachant une pensée profonde, visionnaire : sa société avait un temps de retard : elle n’aurait pas compris qu’elle répondît tout simplement « prostituée ». Et aujourd’hui, pourtant, elle était un maillon essentiel de la chaîne de la machine sociale. Sans elle, tout s’écroulait. Telle était sa conviction. Elle savait, toute jeune, ce qu’elle voulait, ce qu’elle fait maintenant : aider la société dans l’ombre. Aider les oubliés, les malheureux. Soulager. Mettre ses bras, ses jambes, ses seins, sa bouche, ses caresses la moite chaleur de son pertuis ainsi que son esprit au service des hommes, ceux-là mêmes dont le cœur est parfois aussi lourd de secrets que leur corps de lassitudes que personne ne voit, que personne ne calme. Au service des hommes, elle l’était : non comme esclave, mais comme sœur, non comme soumise, mais comme égale. Elle aidait, humblement, pour l’amour des Hommes. Au service des hommes, certes, à leurs côtés, certes. Mais pas de tous les hommes: seulement des brisés, des ratés, de ceux qui n’espéraient plus rien, qui écumaient les heures sombres à la recherche de fugaces éclaircies ; ces hommes-là, ces héros, qui faisaient de la nuit un théâtre où vices et vertus s’enchevêtrent dans une gémellité naturelle ; un concert où, s’unissant dans un orgasmique crescendo, notes égales dans une partition diogénique, jouissance et plaisirs constituaient un requiem aux douceurs de la volupté. Soukèye n’aimait pas la tristesse ; elle s’employait, à son échelle, comme elle pouvait, selon ses modestes moyens, sans prétention autre que celle de soulager, à la dissiper.

Etre putain. Une condition qu’elle n’avait pas seulement acceptée, mais qu’elle a voulue, désirée, recréée aussi, au bout de ces milliers de nuit. Au fil des ans. Des levrettes. Des bruits fétides de chair qui s’entrechoquent. Des litres de mouille déversés. Des confidences capitales recueillies aux creux de l’oreille après l’acte, dans ce moment magique de « tous les possibles », si lamentable, si grand, si minable, si beau. Au fil des misérables et furtifs orgasmes de ses clients miséreux. Au fil de ses rares vraies jouissances.

Etre Pute. Chez Soukèye, pas simplement une activité. Mais d’abord un état d’esprit. Pas un vulgaire et pénible travail. Mais un épanouissement singulier. Pas un métier. Mais une vocation. Et plus qu’une vocation. Un destin.

Pute pure. On ne le devient pas : on le naît.

Le client se faisait rare en cette soirée de Décembre. L’avenue Sédar, que l’on appelait Avenue de la Fesse dès que l’obscurité confondait dans le confort de l’anonymat hommes de Dieu et hommes à femmes, hommes fermes et hommes à raies, hommes rigoureux et hommes à trous, et que tous enfin devenaient de potentiels clients à la faveur des hasards de la nuit, cette rue donc était aujourd’hui, par on ne sait quel mystère, étrangement calme et désertée. Il n’y avait guère de temps en temps, pour ranimer la vicieuse féérie de cette artère, que les sourds commerces de quelques héros que ni la fatigue de la journée ni la fraîcheur de la nuit ne décourageaient, avec les filles qui, comme d’habitude, se promenaient sur les trottoirs, roulant des fesses, de monumentales fesses dont on se demandait par quelle magie elles tenaient dans ces coupures qui servaient de culottes à leurs maîtresses. Lorsque les phares de la voiture de quelque client faisant son choix éclairaient la rue, celle-ci révélait ses silhouettes : pour un instant, l’œil exercé pouvait voir cuisses lisses et vergetures fraternisant sur un trottoir ou s’arrachant un homme ; ce même œil était en mesure de distinguer bourrelets disgracieux et ventres plats bataillant rudement, usant de leurs charmes respectifs, comme il pouvait apercevoir perruques malodorantes et greffages gras et crasseux s’arrachant mutuellement les cheveux pour la conquête d’un mâle en approche. La nuit nivelle les canons de la beauté ; la singularité propre à l’esthétique, qui la différencie de la masse abrutie des laideurs et des banalités, s’y résorbe, les astres s’y éteignent ou du moins y pâlissent, tout y est épouvantablement, médiocrement égal. Le langage vulgaire, si peu porté dans l’art si délicat de formuler des images fines sans être pédantes, dirait ceci à peu près en ces termes quelque peu péremptoires, barbares, animaux : « la nuit tous les chats sont gris. » Chez les prostituées, la chose est plus vraie encore : sur un trottoir, devant un client, le charme n’est plus cette donnée fixe et objective qui décide tous les hommes à se porter vers un type défini de femme ; il devient changeant, il oscille, il s’inverse parfois dans ses codes. L’odeur fétide d’une chair ou l’haleine fauve, la sauvagerie d’une fesse révélée par un pagne raccourci aux cuisses et les découvrant brutes, musclées, indéracinables et fortes, la vulgarité perverse d’un regard assoiffé de choses inavouables et les suggérant, un cou massif suintant d’une fine sueur, dans ce milieu, valent autant, sinon mieux que tout l’arsenal de la coquetterie féminine classique et toute l’élégance des séductions lentes et ludiques. Ces femmes-là ne jouent pas. Elles baisent, avec tout ce que le mot a de bestial et de puissant. Quelques lecteurs en ce point s’indignent, s’offusquent, s’outrent, quittent peut-être, de dégoût, ces lignes que ce qu’ils croient être de la pudeur pousse à condamner d’un jugement moral immédiat. Ceux-là, en plus de confondre, dans cette abominable et si fréquente méprise, la pudeur et la niaiserie, ignorent donc tout des hauteurs, ou plutôt, c’est ici le cas de le dire, des profondeurs auxquelles l’acte sexuel avec quelque bonne et sauvage prostituée peut mener. Qu’on ne leur en tienne pas rigueur : la chose est malaisée à accepter, on en convient volontiers. Le fait même d’aller se soulager chez une travailleuse du sexe – rendons à l’antédiluvien métier la pudeur de façade que la société lui a fabriquée- fait partie de ces quelques choses, parfois si nécessaires, mais que quelques siècles de morale hypocrite et de conformisme social ont achevé de reléguer au rang des puanteurs de la conduite en société. Mais si on l’y relègue le jour, ce n’est que pour mieux l’en tirer la nuit venue, portant avec elle son cortège d’hypocrisies sociales et de mensonges collectifs. Ce qui, en revanche, est impardonnable en ces temps, et qui peut choquer quelques âmes prudes, c’est que le sexe puisse, et doive parfois être sale, brutal, fort, puissant, malpropre, barbare, épique. Une vraie lutte. Comme il peut l’être avec certaines putes. Là encore, quelques siècles de construction, de théories, de recommandations, de recherche effrénée et irréfléchie du bonheur, de promesses de l’épanouissement ont fini de faire du sexe une vitrine de la perfection, de la symétrie, de la propreté maniaque oubliant ce qui constitue l’un de ses fondements et des charmes : l’animalité. A trop vouloir humaniser la baise, l’on finit par civiliser gauchement. A trop avoir voulu l’aseptiser, la théoriser, l’on n’a rien fait que la mécaniser. Et toujours en promettant le bonheur. C’est là l’un des quelques grands crimes de ce temps. Le siècle précédent fut celui de la libération sexuelle, à ce qu’il paraît. Celui qui s’annonce sera celui d’un nouvel emprisonnement sexuel ou ne sera pas. L’Histoire est d’une cruelle ironie.

Nous ajouterons qu’il est bien connu, mais aussi volontairement oublié hélas, qu’il faut se méfier de tous ceux qui vous promettent de réaliser votre propre bonheur, surtout ceux qui vous le promettent en vous disant comment vous comporter absolument, tyranniquement, au lit. Allez aux bordels et laissez les orages se déclenchant entre vos jambes s’exprimer sans retenue, bêtement, bestialement, naturellement. Vous pourrez y être au moins aussi heureux qu’en suivant les leçons des manuels du « Baisez mieux. » Baisez vrai. Et voici encore que l’on nous accuse d’inélégance, que l’on nous reproche de manquer de respect et de douceur, d’éluder la part de beauté inhérente à toute union des corps. Que l’on nous laisse au moins nous défendre. La sexualité –toute forme de sexualité- évidemment, est une pensée : elle a une dimension spirituelle insondable du fait même qu’il vous met en face de joies immenses, que votre corps subit, que votre esprit renonce à analyser, préférant se laisser bercer dans des sensations indicibles mais si belles pour la vie de l’esprit.

Il n’y a pas que la douceur qui mène à cette béatitude. La spiritualité de l’amour charnel s’atteint par deux voies : l’une, lente, délicieusement incertaine, joueuse : celle de la douceur et de la délicatesse, de la recherche d’une osmose des corps et des esprits ; l’autre, fulgurante, intense, rapide et directe : celle de la bestialité, où les désirs valsent dans un tourbillon de folie. Les commotions de l’esprit proviennent tant de ce qu’il apprivoise que de ce qui l’ébranle et le secoue. Choisissez, si cela vous procure quelque joie. Entre faire l’amour et baiser. Il reste que tous deux, une fois qu’on les a dépouillés de tous les stéréotypes, clichés, leçons, distinctions, jugements et fantasmes qui les recouvrent et dont ce siècle est si friand, mènent également aux mêmes pics de la volupté.

Fara relut attentivement le premier chapitre de son histoire, vérifia les renseignements qu’il avait fournis, puis, avec un sentiment étrange, tendu entre la honte et la confiance, envoya le tout à l’adresse de Kebetu. Il ne lui restait plus qu’à attendre. Il lui semblait qu’à son doigt, l’anneau brillait plus encore.

Partager cette page