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Fara Ndiaye (4)

Rédigé par Mbougar

La pluie avait été soudaine ; elle tombait, drue, en trombes serrées, comme les nouvelles tresses d’une jeune femme. Fara, surpris, n’avait eu d’autre choix que d’attendre chez son ami Seydina qu’elle se calmât avant de rentrer chez lui. Il était venu rendre à son ami le costume qu’il lui avait prêté pour son entretien.

-Cette pluie a pris son temps, mais ça en valait la peine. Que d’eau ! Les gens vont être contents ! dit Seydina, d’un ton enjoué.

-Ca dépend de qui, répondit Fara d’une voix sombre. La banlieue va encore être inondée, et dès ce soir, vu la force de cette pluie. Je ne suis pas sûr que nous soyons aussi heureux que ça de l’arrivée de l’eau. Tu habites Point E, vous ne connaissez pas ces problèmes ici.

-Ne t’énerve pas, boy, je connais les problèmes de la banlieue. J’ai grandi là-bas, ne l’oublie pas. Je pensais surtout aux paysans.

-Je sais. Je ne suis pas offensé.

Seydina ne répondit pas. Il connaissait assez Fara pour savoir qu’il était simplement peiné. Celui-ci lui avait déjà maintes fois exprimé la honte qu’il ressentait lorsqu’il voyait son père et sa mère, après une pluie, plonger dans l’eau, qui menaçait d’envahir leur maison, pour écoper. Seydina savait qu’à vingt-cinq ans, Fara était écrasé par la honte de ne pouvoir prendre en charge ses parents, et pire : de dépendre encore d’eux. Il avait beau lui dire qu’il ne fallait surtout pas qu’il soit accablé, que la situation du pays n’était facile pour personne, que le taux de chômage battait des records, Fara s’enfonçait de plus en plus dans la honte et le désespoir. Dans cette société, où l’idée que la réussite ou l’échec d’un enfant n’était que le reflet, la rançon de l’éducation qu’il avait reçue, Fara souffrait moins pour lui que pour ses parents. Il s’imaginait qu’à chaque fois qu’il marchait dans son quartier, il se trouvait une langue pour le moquer, un regard pour le mépriser ; il s’imaginait qu’on le jugeait. Et c’était peut-être vrai. Peut-être, en effet, qu’on le jugeait, qu’il se trouvait une langue pour dire qu’il était un incapable, qu’il se trouvait un regard pour mépriser sa situation de chômeur qui, dans ce pays, passait pour un échec. Car c’était le Sénégal : pays où l’on savait que la situation n’était aisée pour personne lorsque venait le moment de trouver du travail, mais où l’on avait encore la force de mépriser et d’accabler, par le poids du regard social, tout homme qui n’en avait pas un, et qui ne s’occupait pas convenablement de ses parents. Et que faire contre cela ?

Seydina avait de la peine pour son ami. Ils se connaissaient depuis leur enfance, et avaient fait leurs classes ensemble, dans ce même pauvre quartier de la banlieue, dans lequel Fara habitait encore. Seydina savait la valeur de son ami : Fara avait toujours été un bon élève, certes pas brillant ou excellent, mais appliqué, sérieux, régulier, studieux, et qui avait souvent, tout au long de leur scolarité commune, à l’école primaire ou au lycée, terminé dans les dix premiers de la classe. Ils avaient suivi le même cursus jusqu’en classe de troisième, au collège. Puis ils s’étaient séparés. Fara, qui était plus à l’aise dans les matières littéraires, était resté dans le même lycée, et avait continué en série littéraire. Lui-même, Seydina, avait davantage de facilités dans les matières scientifiques ; ses parents décidèrent alors, à l’époque, de déménager et de quitter la banlieue, pour se rapprocher d’un lycée au cœur de la capitale, réputé pour l’excellence de sa formation scientifique. Ainsi Seydina avait-il quitté la banlieue et son ami. Mais il y revenait très souvent. C’est là qu’il avait grandi et bâti ses plus solides amitiés, dont Fara faisait partie. Seydina s’informait régulièrement des études de Fara en série littéraire, et se rendait compte avec bonheur que son ami avait toujours la même passion des lettres, et gardait la même exigence dans le travail. Ils eurent tous deux leur baccalauréat, Fara avec la mention Bien en série L2, lui avec la mention Assez Bien, en série S2. Ils se retrouvèrent à l’Université de Dakar. Fara fut accepté au CESTI[1]. Il avait toujours rêvé d’être journaliste, et Seydina se souvenait encore du jour où son ami avait reçu sa lettre d’acceptation : il s’était mis à courir torse nu à travers le quartier en criant : « Ka la naxxa… Waï ! Dagg na ko [2]! ». Lui, avait été accepté à la faculté de médecine ; il fut naturellement moins démonstratif que Fara. Cette époque remontait à six années déjà.

Après quatre années au CESTI, et l’obtention de son diplôme –Spécialité presse écrite- Fara cherchait du travail depuis deux ans. Seydina, lui, était en cinquième année de médecine générale (il avait « cartouché » sa première année, bien sûr).

Fara cherchait donc depuis deux années un poste dans une rédaction de la place. Il ne trouvait rien. Son CV était pourtant élogieux, mais les portes se fermaient à lui pour d’obscures raisons. Lors des entretiens d’embauche –s’il y en avait-, on ne lui posait qu’une seule question : « ku la yebbal [3]» ? Et comme personne ne l’envoyait, il répondait, tout étonné, qu’il ne comprenait pas. L’entretien s’achevait alors peu de temps après, une fois dites les quelques banalités sur le métier de journaliste, puis on lui promettait de le rappeler. On ne le rappelait bien évidemment jamais. Il avait parcouru presque toutes les rédactions de Dakar, et avait avait même envoyé des CV à des quotidiens de Thiès et Saint-Louis. Il avait même tenté Banjul. Nul ne répondit. En sortant du CESTI, il était convaincu, avec son parcours, de trouver du travail dans le mois qui suivrait, et dans un journal de marque. Il s’imaginait déjà son nom au bas d’une colonne. Il se disait que les débuts seraient difficiles, qu’on ne lui réserverait d’abord que de petits encarts où son nom n’apparaîtrait même pas, mais qu’ensuite, grâce au travail et à son talent, il écrirait des textes plus importants, au bas desquels on lui permettrait d’apposer ses initiales « F.N. », avant qu’il ne parvienne à être une plume reconnue et respectée dans le journal et dans tous les médias, du reste.

Cela ne se passa pas exactement ainsi. Fara en était aujourd’hui à se battre pour pouvoir déposer un CV –dont il n’était même pas sûr, du reste, qu’il serait lu. Il avait peu à peu mis ses ambitions de côté –il aurait bien le temps de les nourrir plus tard !- et ne renâclait plus désormais à l’idée de s’adresser aux quotidiens les plus obscurs, aux tirages misérables, inconnus et lus par deux pelés et trois tondus. Mais ces sombres journaux mêmes l’avaient superbement snobé. Ces dix derniers mois, malgré un incalculable nombre de CV déposés et de lettres de motivation –quel imbécile a inventé l’imbécillité qu’est la lettre de motivation ?- rédigées, Fara n’avait plus eu aucun entretien d’embauche. Du moins, jusqu’à quelques jours auparavant : le directeur de publication d’un petit journal satirique –genre que Fara méprisait, mais il était tant désespéré que son orgueil n’avait plus aucune consistance- l’avait convoqué. L’entretien avait été bref :

-Ku la yebbal ?

-Je sors du CESTI, j’étais major de la promotion 20.. (depuis le temps, Fara avait appris à éviter de répondre que personne ne l’envoyait, et trouvait des répliques plus subtiles).

-Je vois, avait simplement répondu le directeur de publication. Je suis désolé pour vous. Je crois que nous allons choisir le candidat précédent.

-Ku ko yebbal [4]?

-Comme toi, personne. Mais c’est une fille. Il n’y en a pas ici, et il en faut toujours une, dans une rédaction. On appelle ça « un atout charme ». Tu vois ? Désolé my boy.

Fara sortit. Cet entretien l’avait dévasté. C’est à ce moment là, par cette chaude après-midi de juillet, que nous l’avons rencontré pour la première fois dans ce roman.

L’horizon semblait désormais bouché. Il avait essayé de proposer ses services à presque tous les journaux qu’il connaissait, des plus prestigieux aux plus modestes. Tous avaient refusé. Seydina ressentait une grande peine pour son ami. Il fut sur le point de l’encourager, mais jugea l’idée finalement inutile.

Fara était étendu sur le petit lit de la chambre. Seydina, sur une chaise, dans un coin, s’affairait autour d’un petit nécessaire à thé. Au dehors, la pluie ne se calmait pas. De grosses gouttes martelaient les carreaux qui pavaient la cour de la maison et, régulièrement, le grondement du tonnerre retentissait. De la chambre où ils étaient, les deux garçons entendaient les joyeux piaillements de nuées d’enfants qui, malgré la pluie, et sans doute à l’insu de leurs parents, jouaient au dehors, s’ébattant torse nu parmi les eaux.

-Boy ma ngi zëm[5] ! Mieux vaut passer honnêtement le temps en attendant que la pluie se calme.

Fara émit un vague bruit en réponse à la proposition de Seydina. Ce dernier n’était même pas sûr qu’il ait entendu ce qu’il avait dit.

-Tu m’as entendu, boy ?

-Quoi ?

-Je vais faire du thé.

-Inutile. Je pense que ça va s’arrêter bientôt. Dès que ça se calmera un peu, je vais me dépêcher d’aller aider mes parents pour la cour. Elle doit être inondée à l’heure qu’il est.

Seydina continua néanmoins à préparer son matériel.

-T’es sûr que ça va ? demanda-t-il à Fara.

-Ca pourrait aller mieux, c’est certain.

-Je sais bien que t’es déçu pour l’entretien de vendredi dernier mais…

-Je ne veux pas d’encouragements Seydina, s’il te plaît.

-Je ne comptais pas t’en prodiguer. Je voulais simplement remarquer que tu avais l’air préoccupé par autre chose. Tu as peine dit quelques mots sur cet entretien quand tu es arrivé, puis tu t’es tu. D’habitude, ça t’attriste, quand un entretien n’aboutit pas, et tu m’en parles davantage. Mais là, tu ne sembles même pas triste, mais simplement silencieux. Quelque chose te préoccupe ? Tu as besoin d’argent ? Je peux t’en prêter si…

-Ne m’accable pas davantage, boy. Je te dois déjà pas mal d’argent. Je te rembourserai très bientôt, sois en sûr.

-Ce n’est pas pressé. En réalité je m’en fiche. Je demandais simplement ce qui n’allait pas.

-Je vais bien. Je vais trouver du travail cette semaine, j’en suis sûr.

-C’est tout ce que je te souhaite. Mais où ? Tu as déposé partout sans succès.

-Je ne sais pas encore où, mais je trouverai du travail cette semaine. Je le sens.

Seydina leva un moment la tête de ses verres à thé, et considéra son ami. Il parlait bas, presque dans un murmure, mais semblait convaincu de ce qu’il disait.

Fara se leva.

-Où vas-tu ? fit Seydina.

-La pluie a diminué d’intensité. Je vais me mettre en route. Merci pour le costume boy, et désolé si je suis un peu désagréable aujourd’hui.

-Ne t’en fais pas, c’est normal. Bon courage à la maison, et salue tes parents. Je viendrai vous aider demain.

-C’est gentil, je leur dirai.

Au moment où Fara lui tendait la main pour le saluer avant de prendre congé, Seydina remarqua, à son annulaire, une petite bague couleur or qu’il n’avait jamais vue.

-Tiens, t’es marié ou fiancé maintenant ?

-Oh ça, répondit Fara avec une énigmatique intonation… Ca, je l’ai ramassé. Je trouve qu’elle me va bien.

-Tu as toujours détesté les bijoux.

-J’ai peut-être changé entre temps, mon vieux.

Puis Fara sortit. Seydina continua à préparer son zëm. La pluie semblait s’être calmée.

*

Par bonheur, la cour de la maison de Fara Njaay n’avait pas trop pris l’eau. Celle-ci arrivait à peine aux chevilles. Fara Njaay avait demandé à ses parents de se reposer ou de vaquer à d’autres tâches : ils ne seraient pas trop de deux, avec Seydina, pour écoper le peu d’eau qu’il y avait.

Les deux amis avaient presque fini le travail lorsque Seydina parla à Fara d’une annonce qu’il avait lue dans un journal, ce matin.

-Tu connais Kebetu ? demanda-t-il à Fara.

-Qui ne connaît pas Kebetu à Dakar, au Sénégal ?

-Leur as-tu envoyé ton CV ?

-Plutôt crever.

-Tu as le luxe de refuser des opportunités maintenant ?

-Oui, lorsqu’il s’agit de Kebetu.

-Et pourquoi ?

-Je veux être journaliste et pas un merdique vautour qui se nourrit de potins, écumant la capitale à la recherche de scandales croustillants et autres scoops imbéciles des people. Kebetu n’est pas un journal, c’est une langue de vipère, un torchon.

-Tu es bien caricatural et dur, boy. Au point où tu en es… Mais bon, je suppose que tu es assez grand. J’ai lu une annonce ce matin en tout cas. Elle a été lancée hier. Ils cherchent un chroniqueur, à Kebetu…

-Ils ont bien dit chroniqueur, pas journaliste.

-Parce que tu crois que de vrais journalistes existent encore, dans ce pays ? Regarde toujours l’annonce, et réfléchis-y après.

-C’est déjà tout réfléchi.

-Tu es plus têtu qu’un âne. J’ai découpé l’annonce. Tu en feras ce que tu voudras, mais j’aurai la conscience tranquille. Ne viens pas te plaindre si un autre entretien d’embauche se passe mal. Tiens.

Seydina tira d’une sacoche qu’il portait en bandoulière un morceau de papier plié et le tendit à Fara, qui le fourra sans conviction dans sa poche.

*

L’annonce de Kebetu était des plus singulières. Fara l’avait relue trois ou quatre fois :

« Kebetu, magazine hebdomadaire people, scandaleux, sulfureux, fournisseur de scoops, impertinent, licencieux, presque libertin, à la réputation assumée, méprisé de chacun en public, lu par tous en secret, craint, ayant six procès (qu’il va gagner) en cours, est à la recherche d’un chroniqueur littéraire. La tâche de ce dernier sera d’animer la rubrique « fiction » du magazine, nouvellement créée. En d’autres termes, la mission consistera à écrire des chroniques, dont les chapitres devront être livrés chaque samedi soir sans faute. Le choix du thème est libre. Le seul critère objectif reste cependant le talent d’écriture.

Pour postuler, il vous suffit d’envoyer à la direction le premier chapitre de votre histoire. Les sélections sont ouvertes jusqu’au 31 juillet 20.. Pour participer, envoyez le premier chapitre de votre histoire (inédite) en français, police Georgia, corps 12, interligne 1,5. Le chapitre devra être accompagné d’une fiche de renseignements avec nom, âge, profession éventuelle, adresse et numéro de téléphone ou courriel. La direction n’a que foutre des CV ou des lettres de motivation. L’emploi est rémunéré à la mesure du talent de l’auteur et de l’attrait de son histoire. Si cela ne vous convient pas, c’est que vous n’avez pas confiance en vous.

L’ensemble devra être envoyé à cette adresse : etc. »

Fara réfléchissait. Ce n’est pas d’un pareil travail qu’il rêvait, et encore moins au sein d’un magazine comme Kebetu. Le nom même de ce journal lui semblait indigne. La fiction ne l’avait jamais attiré, et bien qu’il aimât lire des romans, n’avait jamais envisagé d’écrire de la fiction, et moins encore sous la forme de chroniques dans un méprisable magazine de potins à la réputation sulfureuse voire scabreuse. Mais d’un autre côté, il y avait ses parents, la honte, le désespoir…

Il commença à toucher machinalement, sans presque sans rendre compte, la petite bague en or à son doigt. Il était temps…

Il écrirait une histoire, l’enverrait, serait embauché et aiderait sa famille. Sinon, à quoi cela aurait-il servi qu’il ait signé ce pacte sur cette plage ensoleillée ?

Une douce torpeur le saisit, et il se mit à rêver à une histoire…

[1] Centre d’Etudes des Sciences et Techniques de l’Information, rattaché à l’Université Seex Anta Joob de Dakar

[2] Putain de… Je l’ai eu !

[3] Qui t’envoie (te recommande) ?

[4] Qui l’a recommandé ?

[5] Je vais faire du thé !

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