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Fara Ndiaye (3)

Rédigé par Mbougar

Une calme mer s’étendait devant lui, et il avait toujours secrètement rêvé de mourir jeune. Certains esprits, lorsqu’ils ne peuvent atteindre à la gloire par les éclats d’une vie réussie, finissent par espérer la toucher par ceux d’une mort grandiose : ils rêvent à la fin des martyrs. Fara Ndiaye était de ces esprits-là.

Assis-là, sur ces rochers que les vagues, timides comme de jeunes amants, n’osaient toucher encore, étrangement serein, il imaginait sa propre fin, voyait comme dans un songe, comme dans une vision, la tristesse des siens : son père, le visage marqué par la violence de la douleur, d’autant plus pitoyable qu’il essayait de mettre de la dignité dans ses traits ; sa mère les yeux rougis par une pudique souffrance, presque morte, la tête inclinée et lourde, recouverte du noir voile contrastant avec le linceul blanc, et pourtant, digne, de ces dignités superbes que seules les mères peuvent imprimer à leur éplorement ; puis Ramatoulaye, hagarde et blessée, incapable de larmes, cherchant vers le ciel une explication qui ne venait pas, dépucelée de l’innocence par le drame absurde de la mort d’un aimé ; tous les parents, amis, voisins, enfin, réunis dans la petite cour de la concession pour saluer sa mémoire. Il entendait d’ici, dans un écho que sublimaient les accents d’une tristesse réelle ou feinte, les discours, les oraisons, les hommages, les témoignages. Comme tous les morts, il serait réhabilité. Ses défauts, par un curieux renversement dont la mort seule était capable, deviendraient des qualités, ses fautes, les infimes égarements d’une essentielle vertu, toutes ses actions, autant de perles d’un chapelet de grandeur d’âme. Il serait, miraculeusement, l’exemple. Chaque voisin vanterait sa serviabilité, rappellerait un épisode qui l’exhausserait plus encore dans la mémoire collective, et si cet épisode n’existait pas, l’inventerait. Et le sermon de l’imam, et les quelques subits pleurs de tantes, et les prières, et les nombreuses allées et venues autour de son cercueil… Il entendait et voyait tout. Parfois, il imaginait à ses funérailles la présence de quelque journal, qui, le lendemain, titrerait fièrement : « Et Fara s’effara », et consacrerait une double page à sa mort. Dans l’article qui lui serait réservé, l’on imputerait son suicide au désespoir et à la misère, il deviendrait le signe tragique d’une détresse collective et d’une impuissance nationale, son nom serait connu partout, il serait la rançon de la démission des élites. Il serait un héros. Il serait un martyr. Des révolutions seraient peut-être déclenchées suite à son décès, des barricades seraient peut-être érigées, au devant desquelles son portrait serait exhibé, l’on marcherait, l’on se battrait, et tout cela par la seule grâce de sa mort. Dans la rumeur des vagues, entre les remugles de l’océan, il croyait percevoir les cris, les galvanisations, les hurlements héroïques et le cliquetis des fusils automatiques, des hurlements de mort, toute la rage du petit peuple révolté. Puis son nom, scandé, scandé, scandé, chanté, proféré par des voix déchirées et rudoyées par les gaz lacrymogènes, retentirait partout ; alors que son portrait trônerait au-dessus des sueurs et des sangs des révolutions, où on le verrait sourire timidement, mais les yeux clairs et emplis d’un espoir brisé dans son élan. Il serait Fara Ndiaye, un symbole. Sur sa tombe qui deviendrait un lieu de recueillement national, l’on inscrirait sobrement :

Fara Ndiaye dit « Raff »

198…-2011

Mort pour la Liberté du Peuple.

Il ne put réprimer un sourire de fierté, de puissance, de plénitude. Tout cela était si beau… Midi approchait, les vagues commençaient à s’enhardir, lui caressant les chevilles. Ce n’était pas encore suffisant, toutefois. Il lui fallait encore attendre un peu. Il voulait assurer son coup, ne se laisser aucune chance, et ne laisser à personne le temps ou l’idée même de le sauver. Personne ne lui volerait la vedette. La lumière, c’est lui qui la voulait, et c’est lui qui l’aurait. La plage était vide. Il était trop tard pour y faire un footing, et trop tôt pour venir s’y prélasser. A cette heure, les résidents de ce quartier cossu de la capitale se réveillaient à peine, ou s’occupaient d’autres activités. Il avait préféré venir là, et se dit qu’il avait eu raison : cette anse, bordée d’une falaise escarpée qui en rendait l’accès difficile, n’était fréquentée que des touristes ou des riches habitants qui peuplaient cette partie du centre-ville de la capitale. Les masses populaires préféraient les plages traditionnellement plus fréquentées, plus rieuses, plus noires, plus sales, plus gaies. Elles s’y retrouvaient et tentaient de s’y protéger du soleil, au son des musiques, des cris ridicules de filles que quelques garçons, en les draguant, essayaient de noyer ou aspergeaient d’eau, des sifflets d’inutiles maîtres-nageurs, parmi les odeurs des fritures de poissons. Mourir tranquillement là eût été plus difficile. Il s’en serait toujours trouvé un, plus curieux que les autres, qui l’aurait suivi du regard et aurait essayé de le sauver et, qui sait, réussi à le faire ! Il avait préféré être prudent, et venir ici. Cette plage pourtant n’était pas privée ; simplement, par cette espèce d’imbécile méfiance collective que le peuple nourrit à l’égard des endroits trop bien tenus ou trop silencieux, l’on n’y venait jamais. Elle effrayait : la majorité des habitants de Dakar avaient l’impression désagréable de commettre une faute en s’y aventurant, d’y être de trop, d’y faire tâche, de n’appartenir pas à son monde.

Et pourtant c’était une belle plage, mince et étalée, au tracé nerveux, coincée entre les éternels baroquismes de l’océan et la raide immobilité de la falaise, semblable à ces sublimes femmes qui ne savent que faire des compliments qu’elles reçoivent et finissent par se laisser écraser. C’était une belle plage. L’éclat du soleil y tombait avec une pureté telle, qu’un halo blanc semblait envelopper tout ce qui s’y trouvait, hommes, bêtes, pierres, minéraux, roches. La lumière, mêlée au sable déjà blanc, était insoutenable, et Fara, ne pouvant garder la tête baissée, la leva alors vers la grande étendue où jouaient des reflets argentés qui l’aveuglaient aussi. Il ferma les yeux. Un air doux et frais, rempli de vapeur marine, lui fouetta le visage. Il respira avec lenteur et volupté, à grands traits, la tête théâtralement renversée vers l’arrière. Le rocher sur lequel il était assis avait commencé à chauffer doucement. Cela faisait déjà cinq heures qu’il s’était réfugié dans ce paradis perdu qui serait sa dernière vision du monde. Il ouvrit les yeux et essaya de regarder la mer. Au fond de l’horizon, minuscule et diffuse forme noire sur la ligne qui unissait le ciel à la terre, un chalutier effectuait quelque manœuvre. C’en fut trop pour ses yeux, il les referma, et essaya de profiter de la chaleur du soleil qui lui tombait sur le front. C’était une belle plage. Il aurait aimé que sa famille fût là, avec lui. Il n’avait pas eu la force de leur dire au revoir. C’était mieux ainsi. Il eut une soudaine envie de regarder le ciel, mais se rappela qu’il ne pouvait pas, et que le soleil lui écraserait les yeux. Il resta donc ainsi, dans une sorte de demi-sommeil.

Ce furent des rires qui l’en tirèrent. Des voix féminines, claires et fluettes, qui semblaient flotter dans l’air. Il ouvrit les yeux puis, se servant de sa main comme une visière, jeta un regard vers sa gauche. A deux-cent mètres de lui environ, deux jeunes filles étalaient leurs serviettes. L’une était blanche. Ses cheveux, d’un blond qui se confondait au blanc du sable, étaient relevés en chignon. Ses yeux étaient dissimulés par de grosses lunettes noires. Il aurait aimé les voir : les yeux étaient, chez les blancs, les seules choses qui le fascinassent réellement : toutes ces nuances constituaient pour lui une preuve de l’existence de Dieu. Il avait même entendu dire que de rares personnes, là-bas, avaient des yeux violets. Il ne pouvait se représenter ce que cela pouvait être ; aussi dévisageait-il, à les gêner, toutes les personnes blanches qu’il lui arrivait de croiser. Jamais encore il n’avait vu des yeux de cette si singulière teinte. Peut-être les grosses lunettes de cette fille en cachaient-elles… L’autre fille, qui semblait plus élancée, était noire, et arborait de grosses tresses qui lui tombaient un peu en-dessous des épaules. Elle ne cessait, en riant —car elles ne faisaient que rire depuis leur arrivée— de secouer sa tête. Ses tresses alors se déployaient dans l’air suivant un mouvement désordonné et majestueux, et leur beau noir de jais contrastait avec la blondeur de la chevelure de son amie. Elles semblèrent un moment remarquer sa présence et regarder vers lui avant d’éclater de nouveau d’un grand rire qui résonnait dans la baie. Elles semblaient insouciantes, à des mondes de sa misère et de son désespoir. Il pensa que c’était injuste, qu’il était injuste qu’il se retrouvât, en un si bel endroit, avec des gens qui n’avaient entendu parler de la misère que par ouï-dire. Une vague lui caressa le tibia. C’était presque bon. Les filles s’étaient tues et s’étaient allongées sur leurs serviettes. Fara ferma de nouveau les yeux. Un profond silence écrasait de nouveau ce merveilleux coin du monde où tout le drame de l’homme s’actait dans la plus absolue tranquillité. Ce n’était pas injuste, au fond. Ce n’était qu’absurde.

Fara se réveilla en sursaut. Il ne savait combien de temps exactement il avait dormi. L’eau lui arrivait désormais au niveau du genou. C’était parfait. Il avait dû s’assoupir un quart d’heure. Cela avait suffit à la plage pour se muer en désert blanc, spectacle surnaturel auquel il ne manquait que de des êtres merveilleux que l’on ne rencontrait que dans les contes. L’esprit encore embrumé, il rêvait de lions, de bédouins, de sphinx, d’oasis majestueuses, de tambours imaginaires dont le roulement n’était que bruit du vent qui tournoyait dans le silence exceptionnel. Ce n’était pas une hallucination : Fara se rendait simplement soudain compte, pour la première fois de sa vie, de l’extraordinaire diversité des expériences humaines. Au loin, le chalutier avait fini sa manœuvre et avait disparu. Il regarda vers l’endroit où s’étaient allongées les filles, mais ne put dire si elles y étaient toujours étendues, ou si elles avaient décidé d’aller nager. La mer était toujours aussi calme, aucun souffle ne la ridait, quoique l’on sentît l’irrésistible puissance de la houle qui sourdait et gonflait la marée. Fara supposa que les filles étaient toujours couchées, ou étaient allées nager plus loin.

Il était seul, l’heure était venue. Il se déshabilla lentement, plia ses habits avec soin, et les déposa quelques mètres derrière lui, là où les vagues, même au plus fort de la marée, ne les atteindraient pas. Il tenait à ce qu’on retrouve ses habits, à défaut de son corps. Cela le gênait que l’on pût avoir un doute quant à son issue. Lorsqu’il ne lui resta qu’un caleçon, il se tint devant la mer et la regarda longuement. Il n’avait pas peur, et n’était pas saisi de ce léger vacillement qui s’empare de l’âme au moment fatidique. Il ne redoutait rien. C’est cela qu’il voulait. Au moins, il n’aurait plus à baisser la tête de honte devant ses parents et ses amis. Il serait un poids de moins pour sa famille, une bouche de moins à nourrir. On le pleurerait, puis cela passera. Il espérait cependant qu’on ne l’oublierait pas. Tout lui revint alors en mémoire : les cris, les révolutions, le portrait, les titres de journaux, les discours à ses funérailles... Il sourit puis avança d’un, puis de deux pas. Rien ne bougeait. Le monde semblait toujours aussi équilibré, insensible à ses actes. L’eau lui embrassait déjà les chevilles. Il n’aurait qu’à avancer. Il inspira fortement avant de se décider à y aller, définitivement cette fois.

Un vent sec et chaud, charrié par l’océan, lui balaya soudain le visage. Cela dura quelques secondes, puis l’air doux de la matinée revint. L’ordre de cette plage avait semblé bouleversé le temps de ce souffle, avant de se rétablir. Fara ne s’en étonna d’avantage, et avança encore d’un pas décidé.

—Mauvaise idée, mon ami.

La voix, calme et profonde, l’avait arrêté net dans sa marche. A vrai dire, elle l’avait littéralement paralysé. Elle parvenait de derrière lui, de l’endroit même où il avait été assis toutes ces heures. C’était une voix lente, une de celles qui semblent s’adresser moins aux oreilles qu’à l’âme. Fara sentit un froid désagréable lui parcourir la nuque, puis les omoplates, et, enfin, les bas du dos. Il se retourna.

Un homme auquel il était incapable de donner un âge avait pris sa place sur le rocher. Il était vêtu d’un caftan blanc totalement inapproprié pour cette plage et pour cette chaleur, et pourtant, il dégageait un impression de calme, de fraîcheur, de froideur qui frappa Fara Ndiaye. Il remarqua ses traits et lisses, quoique la dureté de son expression laissât aisément deviner qu’il était d’un certain âge. Ses doigts, effilés étaient sertis de nombreuses bagues qui reluisaient au soleil. La beauté de ses mains, fines comme celles d’une femme, hypnotisa un temps Fara, qui crut, comme tout à l’heure, être ne proie à une extase. L’homme, qui arborait désormais un petit sourire, semblait irréel : son habit blanc se gonflait de vent, crevait, grossissait encore, et lui, demeurait là, immobile, les jambes croisées, comme si la magie de l’endroit n’opérait pas sur lui, ou comme s’il en était l’auteur. Fara, qui était toujours dans la même ridicule posture, le buste face à la mer, le visage tourné vers les rochers, finit, lentement, sous l’effet d’une crainte et d’une admiration mêlées, par faire complètement face à l’être étrange qui se tenait devant lui. Il croisa ses yeux pour la première fois : ils semblaient rouges, ou plutôt, une lueur rouge y vacillait. Ce détail apeura plus encore Fara Ndiaye.

—Par…Pardon ? parvint-il quand même à balbutier.

—Mauvaise idée, j’ai dit.

—Je ne… De quoi parlez-vous ? Et d’abord, qui êtes-vous ? Depuis quand êtes-vous… ? Je veux dire, comment… ?

—Une question à la fois, mon ami, je vous prie. Et finissez-les, si vous le pouvez. Ce sera plus agréable pour moi.

L’âme de Fara Ndiaye, si elle l’eût pu en cet instant, aurait crié qu’elle ne le pouvait pas, précisément, parce que ses pensées, depuis l’apparition de l’homme, étaient confuses. Ce dernier, à l’inverse, n’avait pas bougé, et sa voix n’avait pas varié d’un timbre.

—Je vous disais que c’était une mauvaise idée de vouloir plonger dans l’eau maintenant. Elle n’est pas encore assez bonne pour ce que vous rêviez d’y faire.

L’inconnu insista, sans qu’il n’y parût, sur cette dernière phrase. Fara déglutit lamentablement. Il avait compris. Il avait compris. Il écarquilla les yeux. L’homme sourit avant de reprendre, tout aussi tranquille.

—Dans une demi-heure, par contre, elle sera parfaite, tant que vous y resteriez à jamais. D’ici là, cependant, j’espère m’entretenir avec vous d’une petite affaire qui, j’ose le croire, ou du moins l’espérer, vous passera l’envie de...

Il s’interrompit, fixa son intense regard aux reflets rouges sur Fara qui était au bord de l’évanouissement, et sourit encore.

—…partir, disons.

L’homme décroisa les jambes. Ce geste, anodin, était le premier mouvement qu’il effectuait depuis qu’il était apparu sous les yeux de Fara. Il l’avait exécuté si vite que Fara craignit de l’avoir imaginé. Il l’avait pourtant fait, mais à une vitesse anormale, impossible. Fara chancela.

—Restez fort, mon ami. Vous devriez peut-être vous asseoir. Vous devez avoir chaud.

Fara tomba à genoux, sans quitter des yeux le mystérieux visiteur.

—Voilà qui est mieux. Où en étais-je ? Ah oui : à notre petite discussion. J’espère que je vous convaincrai. J’ai bon espoir, cependant. J’ai rarement échoué.

—Depuis quand êtes-vous…

—Ah ! Vous parlez de nouveau ? Fort bien. J’en ai connus qui étaient frappés d’aphasie. Je suis là depuis toujours. Enfin, pour être plus précis, je sui sur cette plage depuis ce matin. J’étais là à votre arrivée, sauf que vous sembliez si soucieux, si pris par quelque obscure pensée, que vous n’avez prêté attention à moi. J’étais juste là, fit-il en désignant une superbe chaise en bois située à une quinzaine de mètres derrière l’amas de rocher sur lequel Fara avait passé la matinée. Oui, juste là…

C’était impossible. Fara en était certain. Il était bien possible que le matin, alors qu’il arrivait, il eût pu ne pas voir cet homme à la faveur de l’obscurité ou à cause de sa préoccupation. Mais comment aurait-il pu ne pas remarquer la présence d’un homme à quelques mètres de lui, sur une plage déserte, pendant plusieurs heures ? Impossible, pensa-t-il. Comment aurait-il pu ne pas le voir lorsqu’il était allé déposer ses vêtements, juste avant de se décider à aller à l’eau ? C’était, décidément, impossible.

—Si, c’est possible, je vous assure, mon ami. Je n’ai pas voulu vous importuner. Vous aviez l’air si serein que je n’ai pas pu. Enfin, ce n’est pas le plus important, non ? Qui suis-je ? Considérez-moi comme un ami, ça suffira amplement, pour l’instant. Ca vous va ?

Cette question était moins une proposition qu’un ordre. Fara acquiesça bêtement. Il n’arrivait pas à détacher son regard du visage de l’homme. Celui-ci, après avoir fixé la mer quelques secondes, reposa ses yeux, plus terribles encore, sur lui.

—Je peux vous aider, Fara Ndiaye. Je peux vous aider à avoir tout ce que vous n’avez pas, toutes ces choses pour lesquelles vous étiez prêt à mourir tout à l’heure.

—Que… ?

—Mais si, vous savez, ne le niez pas ! s’éleva pour la première fois la voix de l’homme, tandis que le même vent chaud et sec déferlait de nouveau, brusquement, sur le monde. La gloire, la richesse, le pouvoir, la puissance. Voilà tout ce que les hommes poursuivent inlassablement, et voilà pourquoi ils vivent et meurent, s’entretuent et se maudissent et se trahissent. Il n’y a rien d’autre, Fara Ndiaye. Rien d’autre, poursuivit-il en adoucissant sa voix. Vous le savez. Vous étiez sur le point de vous tuer parce que vous ne les aviez pas.

Fara ne bougeait pas, et demeurait la bouche entrouverte et le visage dément. Que l’inconnu sût son nom et lui parlât comme s’il connût tout de lui ne l’apeurait même plus. C’était tout ce que l’homme dégageait qui l’écrasait : son regard, son calme, son assurance, l’atmosphère qui l’entourait. Il ne voyait plus la plage, ne sentait plus la rumeur de la mer, oubliait la falaise, le soleil, les deux jeunes filles, sa famille, son suicide : plus rien n’importait que les paroles de l’homme devant lui. L’air était redevenu suave. Il voulut réciter un verset du Coran, mais aucun ne lui vint en mémoire. Il avait tout oublié.

—Oui, Fara Ndiaye. Voilà tout ce pourquoi les hommes vivent. La Gloire est la suprême facture de leur vanité ; l’éternel rêve qui hante leurs nuits, être au-dessus de tous leurs semblables —pas même les réduire en esclavage, mais simplement les surplomber par la grâce de quelque faculté ou de quelque action— n’est plus seulement permis au faîte de la Gloire : il y est accessible, il y est vrai, il s’y dépouille de sa lointaine irréalité. Les honneurs y sont entourés d’une lumière sacrée ; les admirations, auréolées d’une religieuse crainte. L’homme dans la lumière de la Gloire devient enfin ce qu’il a toujours secrètement voulu être : un dieu. La Richesse est l’ivresse de l’avoir. Les hommes la cherchent parce qu’elle leur paraît l’achèvement de toute une existence de misère. Elle est elle-même une gloire, mais, souvent, elle n’a que faire d’elle. Certaines gloires peuvent être fondées sur la noblesse ; la Richesse, elle, méprise la gloire tant qu’elle se fait. Les hommes préféreront toujours la Richesse à la gloire, la possession à l’honneur, l’avoir à la symbolique sanctification. Qui les en blâmera ? Personne parce que tous sont égaux et semblables devant ce qu’elle permet. L’argent est le nerf de la guerre, mais quel est le nerf de l’argent ? Je vais vous le dire: l’éternelle soif de Richesse, l’inlassable thésaurisation, la misérable lutte pour la domination économique. Le nerf de l’argent, ce n’est pas le besoin, c’est le désir. Le nerf de l’argent, Fara Ndiaye, ce sont les Hommes. Le Pouvoir est l’incarnation dernière de leur désir d’absolu, il leur donne l’illusion de l’invulnérabilité et le sentiment de la divine toute-puissance. Ils le veulent à s’en brûler, l’exercent à s’en détruire, le conservent à en devenir fou, ne le lâchent qu’une fois morts. Le Pouvoir est la mesure de la démesure humaine, il est la manifestation même de ce que les Hommes cachent honteusement au fond de leur âme : la haine de leur condition, de leur finitude, de leur limite. Il est une ambition que tous se défendent d’avoir, mais que nul ne refuse lorsqu'il peut l'exercer, et encore moins n’abandonne lorsqu’il n’y est pas contraint. Avoir le Pouvoir parmi les hommes, c’est n’être déjà plus l’un d’entre eux. Le Pouvoir véritable est un attribut de Dieu, et tous les Hommes, comme je vous l’ai déjà dit, Fara Ndiaye, rêvent d’être Dieu. Quant à la Puissance, elle n’est pas le pouvoir. Elle en est plutôt la technique. Je veux dire que la Puissance est la tekhnè du Pouvoir, son talent, son art, son instrument, en somme, son moyen. Vous savez le grec, Fara Ndiaye. Il n’est pas de pouvoir sans la possibilité de l’exercer ou de le défendre contre le désir des autres, non plus qu’il n’en existe sans la capacité d’en user pour persuader ou dissuader. Cette possibilité, cette capacité, c’est la Puissance. Les Hommes qui en sont pourvus sont terribles, ils sont craints plutôt qu’haïs, vénérés plus que respectés. La Puissance octroie la tranquillité et assure l’obéissance. Quel homme ne la désire pas ?

L’inconnu se tut. Ses yeux flamboyaient désormais de rougeurs extraordinaires. Il sembla à Fara Ndiaye qu’il n’avait parlé que quelques instants, n’avait dit que quelques mots. Mais si ce discours lui avait paru si bref, c’est que ce qu’il disait était si vrai, si infaillible, qu’il en avait bu les paroles. Pendant que l’homme parlait de cette voix tranquille qui trahissait la connaissance d’un savoir assuré, Fara Ndiaye avait rêvé, avait entrevu tous les privilèges que ces quatre désirs humains, qu’il ne pouvait se défendre d’avoir, étaient en mesure de lui accorder. Il voulait tout cela.

—Je t’ai montré tes désirs sans t’en cacher les dangers, Fara Ndiaye. Maintenant que tu sais qui je suis, je peux te tutoyer.

Fara Ndiaye frémit à ces mots.

—Je n’ai pas cherché à te séduire, tu en conviendras. Je t’ai parlé en toute sincérité. De la Gloire. De la Richesse. Du Pouvoir. De la Puissance. Est-ce bien cela que tu veux ?

—Oui, répondit-il, halluciné, les yeux fous.

L’inconnu sourit et croisa de nouveau les jambes, mais avec une lenteur presque ridicule cette fois-ci.

—Je peux te les offrir. Non pas l’un d’eux, mais tous. Je peux tout t’offrir.

—Suis-je libre d’accepter ?

—Te contrains-je ?

—Non. Donc je suis libre.

—Tu l’es aussi grandement que tu le crois.

—Je suppose qu’en échange de tous ces pouvoirs, je te devrais quelque chose ? Ma vie ? Celle de mon premier enfant ? Une obéissance absolue ? Des sacrifices d’hommes ? Des femmes ? Devrais-je t’appartenir corps et âme ?

—Tu m’appartiens déjà.

Cette réponse figea Fara. Son regain d’assurance et de lucidité venait de le quitter comme il lui était venu.

—Tu as lu trop d’histoires, Fara Ndiaye. Je t’offre tout cela et je ne te demande rien en retour. Accepte ma proposition et use de tes privilèges comme bon te semblera. Ce sera ma plus belle récompense. Acceptes-tu ?

—J’accepte.

L’inconnu se leva. Son caftan blanc s’emplit d’air et lui donna l’allure d’un géant. Il glissa vers Fara Ndiaye plus qu’il ne marcha, en le fixant de ses deux feux. Le jeune homme tomba de nouveau, sous l’empire d’une obscure pesanteur. A sa hauteur, l’homme se pencha. Son visage était à quelques centimètres de celui de Fara, qui vit dans les deux cavités rouges de ses yeux des mondes, des siècles, le passé et l’avenir, des milliers de visages heureux et sereins, parmi lesquels il reconnut le sien propre.

—Je vais maintenant t’offrir tout ça. Il te suffit, pour que tous tes désirs deviennent vrais, que tu mettes ceci.

Il retira de l’annulaire de sa main gauche, sans cesser de regarder Fara, une petite bague qui semblait faite d’or. Elle était sobre, sans motif ni inscription. C’était simplement une petite bague dorée. Fara la prit. Elle était chaude et légère, presque sans poids. Il la fit tourner entre ses doigts, la mit dans sa paume, l’y soupesa, la fit jouer.

—Porte-la à l’annulaire de ta main gauche, et rien ne sera plus comme avant.

La voix de l’homme, pour la première fois, sembla trembler, comme s’il dissimulait difficilement une certaine excitation contenue. Fara porta doucement l’anneau au doigt indiqué, puis l’y enfila doucement. Le bijou adhéra parfaitement au doigt, il semblait avoir été forgé pour lui.

—Et maintenant, que ton désir soit. Au revoir, Fara Ndiaye.

Il se passa en ce moment quelque chose d’incompréhensible. Le vêtement de l’homme sembla enfler et recouvrir le ciel, sa blancheur s’intensifia et devint un aveuglant trait de lumière qui força Fara à fermer les yeux, il sentit pour la troisième fois le même suffoquant air chaud, puis s’évanouit. Lorsqu’il s’éveilla, la plage était toujours aussi merveilleuse, le soleil était agréable, il était vêtu de ses habits et assis sur le rocher. Les filles étaient revenues, et gloussaient toujours en regardant vers lui.

Dans un mouvement brusque de crainte et d’espoir, il regarda sa main gauche. Un petit anneau y brillait. Fara Ndiaye se souvenait de tout.

Il se rendit compte en cet instant, qu’à aucun moment au cours de leur entretien, l’homme qui lui était apparu n’avait cligné des yeux.

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