Overblog
Editer la page Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Fara Ndiaye (2)

Rédigé par Mbougar

Il avait erré encore longtemps avant de se décider à rentrer chez lui. Une sorte d’ivresse avait fini par l’envahir ; et marcher sans but, ainsi noyé dans la rumeur de la ville, avait fini par le porter dans une sorte d’état second qui ne lui était pas désagréable. Il ne pensait à rien, plus même à la tristesse de sa condition. Fara Ndiaye se contentait simplement de marcher. Dakar lui parut plus formidable, plus cruelle. Plus étrange aussi : il eut le loisir de voir ses ombres se creuser et s’étendre, son ciel bleu s’assombrir, son air s’emplir des senteurs charriées par l’Atlantique. Ce spectacle, auquel il se jugeait étranger, n’était ni poétique ni banal, ni beau ni laid ; Fara ne portait sur lui aucun jugement de valeur, il se contentait de le contempler comme s’il appartenait à une forme de surréalité. La nuit le surprit alors qu’il regardait depuis un certain moment le ballet des voitures sur la Place de l’indépendance. L’apprenti d’un karrapitt, ancien camarade de classe au collège, accepta par chance de le faire monter et de le mener jusqu’à la banlieue, où il résidait.

Une énième coupure d’électricité plongeait son quartier dans l’obscurité. Fara Ndiaye ne s’attendait pas à autre chose : cela se passait ainsi, et il avait non seulement fini par s’y habituer, mais aussi par l’accepter, comme tous les autres. Et tout compte fait, cela l’arrangeait : il ne voulait voir, dans son état, aucun visage qui lui fût connu. Il n’aurait su que dire, il aurait baissé les yeux.

Ce qui lui servait de maison s’offrit bientôt à ses yeux, et s’il ne se fût agi de sa propre demeure, dont il connaissait le délabrement, la pauvreté, l’essentielle laideur, Fara Ndiaye eût pu voir, dans cette vieille bâtisse entourée de palissades affaissées, la poéticité de quelque ruine. Il avança, le pas hésitant.

L’air de la nuit était lourd et humide, annonçant les premières pluies de l’hivernage. Il avait lu dans un journal, le matin, qu’elles tomberaient cette nuit même, ou pendant la journée du lendemain. Et alors, leur calvaire recommencerait. Les banlieues seraient encore le déversoir des eaux usées et le réceptacle des drames quotidiens. Le quartier serait de nouveau inondé. Les mêmes scènes de familles —dont la sienne— plongées jusqu’au buste dans la fange, comme elles l’étaient déjà dans la pauvreté, en chaîne dans leur cour et écopant, se rejoueraient. Des gamins, torses et pieds nus barboteraient dans ces mares aux eaux saumâtres, infestées de miasmes et de mort. Quelques uns d’entre eux crèveraient, de noyade ou de malade. Quelques parents les suivraient. De chagrin ou, comme eux, de maladie. Tout cela occuperait la une de quelques journaux, pour un jour. Deux pour les plus humanistes. L’on se fendrait d’une émotion rapide ; l’urgence ne souffrirait pas que l’on pleurât plus longuement les morts. Les mêmes processions funèbres d’hommes politiques et de célébrités se succéderaient, dans une forme de triste course, au près des populations que ce Déluge, dont on ne savait s’il était de Dieu ou du Diable, punissait pour le seul péché sans rémission : la misère. Et, au milieu du vrombissement dérisoire des motopompes, dans le crépitement des appareils photos, sous les yeux sans éclat de ceux qui n’y croyaient plus, des promesses s’élèveraient dans l’air, expulsées de la bouche de gens bottés aux mines affectées. Ceux-là, avant de repartir dans le luxe et le sec d’une de leurs demeures, plongeraient à leur tour dans l’eau, brandiraient des récipients, écoperaient, s’armeraient de pelles, creuseraient, pour seoir à la solidarité de condition, à la solidarité morale. « Sinistrés », comme il l’avait été l’année d’avant à la même période, deviendrait le mot à la mode. On l’emploierait en prononçant bien le deuxième « s » et en veillant à avoir des rides dans le front et de la tristesse dans le visage. L’on mettrait en place des camps de secours, tandis que chaque soir, des armées d’experts et d’ingénieurs expliqueraient avec une froide rigueur les raisons de cette situation et les solutions que l’on pourrait y apporter. Les mêmes qu’il y a un, deux, quatre ans. Le décret d’urgence serait ressorti, épousseté, imposé. Le gouvernement prendrait des mesures. Quelques familles seraient déplacées dans des camps de commisération. Des sinistrés seraient montrés à la télévision, déplorant la tragédie de leur condition. L’on pleurerait comme dans une tragédie grecque d’une part, rirait sous cape de leur français approximatif de l’autre. Puis cela continuerait : les pluies de tomber, les enfants de tomber, les familles d’écoper, la banlieue de s’enliser, les promesses de fleurir, les camps de faire mine de secourir, tout le monde de discourir. Et l’on attendrait que ça passe. Ca passerait. Ca passe toujours, de toutes les manières. Jusqu’à la prochaine fois.

Tout cela également, Fara Ndiaye, comme tous les autres, avait non seulement fini par s’y habituer, mais encore, par l’accepter. Quelques rires, de concessions voisines, fusèrent. Quoique chaude, la nuit était paisible. L’on ne s’inquiétait pas. Tout était déjà prêt : les récipients, les pelles, les baluchons. L’on n’attendait guère plus que le mal : l’eau.

Il s’arrêta devant la palissade qui servait de seuil à la maison, et se souvint à ce moment-là que c’est lui-même qui l’avait plantée là il y avait de cela deux ans, lorsque, suite à une violente tempête, la porte avait été arrachée. N’ayant pas les moyens de la remplacer, son père lui avait demandé, « en attendant », de découper un bout de la grande clôture pour en faire un « mbañ gaççé ». Un cache-honte. Un cache-misère. L’ultime rempart contre le spectacle du délabrement. Le repoussoir des regards indiscrets. Fara Ndiaye eut la force de sourire : son « mbañ gaççé » fonctionnait ce soir dans les deux sens. Il lui cachait la misère de sa famille, et cachait à celle-ci sa honte. Il resta là quelques minutes, comme s’il attendait qu’un miracle se produisît et le sauvât. Rien ne se produirait, évidemment, et il aurait à annoncer son échec. Il le savait.

De l’autre côté, dans la cour, lui parvenaient les voix étouffées de ses parents et de sa sœur, que la chaleur de l’intérieur avait rejetés au dehors. Il crut aussi percevoir le crépitement d’un feu. Il y aurait donc à manger, ce soir. Il inspira longuement. Etait-ce pour humer quelque fumet ou pour se redonner de la contenance ? Les murmures derrière la palissade se turent, le silence régna, à peine dérangé, parfois, par le bruit d’un battement de mains —sa mère ou sa sœur— qui essayaient de tuer un moustique trop incommodant. On ne parlait plus. On l’attendait, on l’espérait.

C’était une tragédie. C’était une tragédie car on l’attendait. La tragédie n’est jamais que dans l’attente de l’événement, non dans l’événement en lui-même.

Il inspira encore et entra.

—Te voilà enfin, toi ! On commençait à s’inquiéter ! Où étais-tu encore passé, depuis ce matin ? Tu n’avais pas que l’entretien à passer ? Et d’ailleurs, comment s’est-il passé ?

Fara ne répondit pas à sa sœur et se dirigea vers ses parents. Son père, sur le vieux fauteuil qui était le joyau du mobilier familial, égrenait les perles de son chapelet. Sa mère, assise à ses côtés sur une natte, tenait entre les mains un morceau de carton qui lui servait d’éventail.

—Avez-vous passé une bonne journée ?

—Une journée de paix, mon fils, fit sa mère d’une voix calme, tandis que son père, qui murmurait quelque parole divine, se contenta d’un signe de tête bienveillant. Dieu merci. Et toi ?

—Dieu merci, Yaay.

Mame Diarra se tut et baissa la tête. En présence de son mari, elle se gardait toujours de prendre des initiatives que sa condition d’épouse et son caractère effacé lui interdisaient. Fara, qui avait compris ce que cette attitude signifiait, l’imita. Ses épaules affaissées devaient déjà trahir sa détresse, et annoncer son échec. Le silence s’installa, et Ramatoulaye elle-même se tut, se contentant de regarder du coin de l’œil cet étrange tableau : la longiligne silhouette de son grand-frère, semblable à une vieille saillie, se découpait dans l’ombre, faisant face à celles, luminescentes d’espoirs tus, de ses parents.

—Alhamdulilah, finit par dire El Hadj Mabigué en frottant son chapelet, sur lequel il avait légèrement crachoté, à son visage.

Puis il se redressa, considéra quelques secondes Fara en silence avant de parler.

—La paix soit sur toi, mon fils. J’espère que tu es bien rentré.

—Qu’elle soit sur toi aussi, Baay. Je suis bien rentré, Dieu merci.

—Nous t’attendions pour dîner.

—Je n’ai pas faim, Baay, mentit-il.

—Ah… Pourquoi donc ? Nous apporterais-tu de mauvaises nouvelles ?

Fara Ndiaye leva la tête. Il ne voyait pas les yeux de son père, mais les devinait, fixés sur lui remplis de crainte et d’espoir mêlés. Sa mère n’avait pas esquissé le moindre mouvement : sa tête demeurée inclinée vers sa poitrine, à peine levait-elle de temps à autre son éventail de fortune pour chasser un moustique qui l’importunait aux jambes.

Il baissa de nouveau la tête. Son père le regardait toujours.

—Je… Je ne suis pas pris.

—Ah… Comment ça ?

—Eh bien… Je ne suis pas pris. Ils ont donné le poste à un autre.

—Il était meilleur que toi ?

—Je ne sais pas, Baay, je n’en sais rien.

—Alors tu n’as pas à rougir. C’est la volonté de Dieu. Il ne faut pas désespérer. Fais tes ablutions et prie, nous mangerons après.

Il s’enfonça de nouveau dans son fauteuil, et reprit ses silencieuses prières. Sa voix n’avait trahi aucune émotion, elle n’avait ni tremblé de colère ni frémi de déception. C’est précisément cela qui accabla Fara Ndiaye. Il eût préféré qu’on lui montrât qu’il avait déçu les espoirs familiaux, qu’on lui signifiât qu’il avait encore échoué : en un sens, cela l’aurait rassuré. Mais cette réaction calme, presque indifférente de son père l’humiliait. Le roulement de la honte redoubla en son cœur, accompagné d’un étrange sentiment de rage contre ceux qui avaient refusé de l’engager, contre son père, sa mère, sa sœur, contre le monde, contre lui-même. Il se sentit, à cet instant, le plus incapable des hommes. Il en était à ces considérations noires lorsque la petite lampe de la véranda grésilla et jeta sur la cour une faible lumière blanche. L’électricité était revenue, accompagnée par un grand cri de joie que sembla lancer, à l’unisson, le quartier.

Pour qu’on ne vît pas les larmes qui avaient commencé à rouler sur ses joues, Fara se hâta de gagner sa chambre. Il lui sembla avoir entendu, en s’éloignant, un sanglot étouffé par Ramatoulaye. Sa mère n’avait toujours pas bougé.

Il rentra dans sa chambre et, au lieu de prier, pleura.

Partager cette page