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Fara Ndiaye

Rédigé par Mbougar

Le véritable désespoir, comme la misère, est une odeur.

L’on peut toujours essayer d’effacer de ses traits propres les marques que son usure y creuse inexorablement, tenter de dissimuler derrière un fragile masque de dignité, cette ultime pudeur du dénuement, les ravages qu’il imprime au corps tant qu’à l’esprit, s’efforcer encore, dans un réflexe d’autant plus dramatique qu’on le sait dérisoire, de recourir à la foi pour éloigner son spectre : rien n’y fait ; c’est à la peau que le désespoir colle, c’est à l’âme qu’il est chevillé. Sa rance exhalaison, on la subit, on la porte comme une croix, on en étouffe les autres malgré tous les efforts pour se rendre invisibles à leurs yeux, on en souffre, on la répand. Puis, parfois, dans la douloureuse solitude du pestiféré, l’on décide de se laisser empoisonner, l’on ne veut plus supporter cette fétide odeur. L’on en a marre, l’on se révolte, l’on meurt. Cela se nomme alors suicide.

Les drames humains n’atteignent à leur plénitude que lorsque Dieu veut bien y pourvoir. Il faut un cadre : voilà une grande ville, grouillante, pustuleuse, écrasée de bruit et de fureur, telle est Dakar, splendide écrin au malheur ; il faut un moment : treize heures, l’enfer fraternise avec la terre, la faim chasse des visages les dernières traces de la bienséance, et, susceptible et soucieux, les hommes se pressent et se croisent dans une réciproque indifférence; il est enfin besoin, pour que la chose soit complète, d’un trait d’humour du Seigneur comme il en existe tant ici-bas : la proximité de l’opulence la plus indécente et de la pauvreté la plus insoutenable.

Ces trois conditions étaient réunies en ce jour de juillet, dressant une scène impeccable à laquelle ne manquait guère plus qu’un acteur.

Fara Ndiaye empestait le désespoir à des lieues. Il se noyait aussi bien dans l’immensité d’un complet sombre qu’une chemise chiffonnée d’un bleu malpropre agrémentait, que dans la désillusion que dégageait son allure toute entière ; et quoiqu’il conservât encore quelques uns de ces indices subreptices par lesquels l’on reconnaît les traces d’une jeunesse dans un visage, celui-ci était si déformé, si assombri, si traversé de rides et de malheur, qu’on eût pu le croire usé par les vicissitudes d’une existence déjà trop longue. Il se mouvait là tel un spectre, le front couvert de sueur, avalé et aussitôt régurgité par la foule, perdu, erratique : vous eussiez dit une grande et vieille carne que les vautours eux-mêmes auraient dédaignée. A sa main, pendait un classeur bleu qui semblait peser un quintal, et que ses doigts desséchés hésitaient à lâcher.

Fara Ndiaye s’arrêta à un carrefour, et leva sur le monde des yeux hagards et rougis, où la colère le disputait à la résignation. Un « karrapitt » faillit le renverser alors qu’il avait tenté, avec cette indiscipline urbaine propre aux sénégalais, de traverser lorsque bon lui avait semblé, avec autant d’égards à la circulation et à la signalisation qu’un homme rustre en eût prêtés à la putain d’un soir. Et Fara Ndiaye, pour toute réponse au « salopard, regarde où tu mets les pieds ! » que lui avait lancé le chauffeur, regarda s’éloigner le tas de ferraille d’un œil morne.

Il continua à marcher, porté par le seul hasard de ses pas lourds, et déboucha ainsi, sans trop savoir comment, sur l’une des grandes artères de la capitale.

—Une pièce s’il vous plaît ! Pour l’amour de Dieu...

Il s’arrêta. La voix qui l’avait interpellé était celle d’un vieillard accroupi contre un mur. Il avait une grosse tête que recouvraient des cheveux chenus. Ses traits, marqués par la vieillesse, trahissaient d’incommunicables drames intérieurs ; tout son visage, cependant, exprimait une espèce de mystérieuse majesté, comme si toutes les humiliations de sa condition, éprouvées et tues, avaient fini par l’élever à cette forme de poétique résignation que l’infortune peut imprimer à l’âme de ceux qu’elle frappe. Il n’avait pas bougé, depuis qu’il avait formulée sa prière. Sa main calleuse demeurait tendue, ses yeux, baissés sur ses genoux couverts de cicatrices, qu’un pantalon de toile déchiré découvrait.

Fara Ndiaye resta un certain temps à regarder sans rien dire cet homme qui eût pu être son père. Quels malheurs l’avaient accablé, quelles infortunes avait-il vécues, quels drames le sort lui avait-il réservés, pour qu’il en arrivât là, à ce point, où l’on est obligé de mendier pour survivre dans l’humiliation ? Avait-il encore des proches ? Où étaient-ils ? L’avaient-ils abandonné ? Pourquoi ? Peut-être avait-il une famille ? Une petite-fille, peut-être…

Lui, Fara Ndiaye, avait une famille. Son père, Mabigué, ancien docker au port de Dakar, n’avait plus les forces physiques nécessaires à l’exercice de ce métier qui en demandait tant. Jadis robuste et puissant, il traînait aujourd’hui un pied bot qu’une blessure avait occasionnée un jour, qu’âgé de soixante quatre ans et déjà gêné par d’affreuses douleurs au dos, il avait essayé de soulever une lourde caisse ; ses forces l’avaient subitement trahi, la caisse lui était retombée sur la cheville et la lui avait littéralement brisée. La famille n’avait pu le faire soigner. Ce luxe, ici, était le privilège de quelques uns. Cet événement, en tout cas, dans un pays où le système d’assurances maladie était inexistant, où, dans le secteur informel, les accidents du travail n’occasionnaient ni prise en charge des soins ni congés payés, où il fallait travailler jusqu’à l’usure totale ou jusqu’à la mort, où l’on entrait dans le monde des petits boulots comme l’on en sortait : sans le sou, avait précipité le départ à la retraite du père. Fara avait assisté à la splendeur et à la misère de cet homme qu’il admirait, et qui, malgré la précarité financière, avait toujours tenu à ce qu’il fît des études, quitte à ce que la famille se sacrifiât parfois, c’est-à-dire sacrifiât l’un des deux repas qu’elle pouvait s’offrir par jour. Fara était son aîné. « Ce que je n’ai jamais eu, tu l’auras, mon fils. Ce que je ne saurai jamais, tu le sauras. Tu seras plus fort que moi, car tu seras instruit. Tu seras un homme, tu seras notre fierté, à ta mère et moi » lui répétait-il.

S’il était l’espoir de sa famille, sa mère en était le pilier depuis la retraite de son père. A un âge où une mère devrait s’asseoir à la droite de Dieu et goûter les fruits d’une existence vouée à l’amour et à la plus belle des vocations, Mame Diarra continuait à rendre ses coups à un sort qui ne l’avait pas épargnée. Maquilleuse dans un salon de coiffure le matin, vendeuse de beignets le soir, elle trouvait encore le temps d’être mère et épouse. Les maigres et irréguliers revenus que son travail et la vente de ses friandises lui rapportaient étaient désormais les seuls dont la famille disposât pour survivre. C’est-à-dire pour manger, au moins. Tout le reste était hors de portée. Sa mère trouvait toujours, pourtant, la force de rassurer, de prier, de sourire, d’être aux côtés tantôt d’un mari dont le corps usé ne lui permettait plus que l’effort nécessaire à la prière, tantôt aux côtés de son fils qu’elle couvrait de bénédiction et d’encouragements, et tantôt de prendre soin de sa fille, qu’elle initiait aux secrets de la cosmétique.

Ramatoulaye, la petite sœur de Fara, avait dix-sept ans et n’avait d’autre instruction que celle de la rue qui, dans ce pays, passait parfois pour être meilleure que celle des bancs d’école. Elle jouissait pourtant, enfant, d’une intelligence vive que ses grands yeux noirs reflétaient, et qui eût pu la prédestiner à un brillant cursus scolaire. Elle n’avait d’ailleurs jamais caché son désir pour l’école, et combien de fois Fara ne l’avait-elle pas surprise plongée dans un de ses livres, auxquels elle ne comprenait naturellement rien, mais que les images, les phrases qui couraient la page ainsi que de petits trains, la succession presque magique de ses petits mots noirs et serrés fascinaient ? Il lui avait appris à compter, à faire des calculs. Le désir le plus fort de Ramatoulaye était cependant de savoir lire, pour pouvoir enfin déchiffrer le mystère des petits mots noirs sur la page ; hélas, Fara, bien qu’il le lui promît, n’avait jamais trouvé le temps de lui apprendre, très tôt lui-même écrasé par la masse de son travail, et tant absorbé par celui-ci, qu’il ne put plus rien faire d’autre. Le coût des études de Fara, qui avait pourtant fait ses études dans une modeste école de la banlieue, prenait déjà, cependant, la moitié des revenus familiaux ; l’autre moitié était réservée à la nourriture. Ramatoulaye ne put être envoyée à l’école, il fut décidé qu’elle aiderait sa mère à la maison. La petite fille grandit ; dans ses yeux, la sombre lueur des rêves frustrés se substitua d’abord à la vive intelligence, avant d’être elle-même remplacée par l’éclat dur et résigné du regard de ceux qui ont compris qu’ils seraient voués, désormais, aux ingratitudes et aux austérités du devoir. Son corps de jeune fille, quoique la chose ne fût pas encore dramatique, avait commencé à s’affaisser ; et son dévouement aux tâches nécessaires à la survie familiale, étouffait peu à peu, à sa source, une beauté qui ne demandait qu’à éclore et à rayonner. Elle souffrait, mais, comme sa mère, ne disait rien, et essayait d’être forte, courageuse, dure à la tâche. Que sa condition misérable tuât en elle le rêve d’instruction et brimât l’essor de ses charmes paraissait lui être égal. Pourtant, Fara le voyait dans son regard lorsque la dureté s’y fissurait quelque peu, Ramatoulaye eût aimé prendre soin d’elle, être belle comme celles de son âge.

Oui, il avait, lui une famille. Une famille silencieuse. Qui vivait à ne pas mourir de misère chaque jour. Qui n’avait du lendemain que la certitude de l’incertitude. Qui s’était sacrifiée pour qu’il réussisse. Qui ne lui disait rien. Mais dont le regard trahissait l’immense espoir qu’elle plaçait en lui. « Ne t’émeus pas de notre sort, mon fils. Un jour, tu mettras fin à tout cela s’il plaît à Dieu. Reste fort. » lui disait sa mère.

Comment leur annoncer que l’espoir, le dernier qu’il avait, venait de s’évanouir ? Comment leur dire que l’entretien d’embauche qu’il venait de passer n’avait pas été concluant ? Comment apprendre à sa mère que toutes ses prières, toutes ses démarches au près des marabouts du quartier avaient échoué, et qu’il n’était pas pris ? Comment pourrait-il regarder dans les yeux son père et lui révéler, encore, qu’on ne l’avait pas trouvé assez compétent ? Et sa sœur ? Par quel miracle comprendrait-elle que son grand-frère, le plus intelligent de tous, son espoir, la clef du reste de ses rêves, n’ait pas été retenu, comme la fois d’avant, comme la fois avant la fois d’avant ?

Fara Ndiaye leva les yeux au ciel. Celui-ci était d’un bleu limpide qu’aucun nuage n’osait assombrir. Pour n’avoir pas à subir longtemps la douloureuse ironie de cette étendue, il reporta son regard sur la terre et ses laideurs. Le mendiant n’avait toujours pas bougé, et était dans la même posture, la tête légèrement baissée sur les genoux, le bras droit tendu.

La vue de ce vieillard prostré, reclus dans son humilité et sa silencieuse misère, le dégoûta soudain, et à un point tel, qu’il voulut tour à tour s’éloigner à grands pas et le rudoyer, lui donner des coups de pieds dans les côtes. Cette retenue qui ceignait son front, alors même qu’il ne valait guère mieux, aux des yeux des autres, qu’un tas de détritus, avait pour Fara, sans qu’il parvînt à se l’expliquer, quelque chose d’indécent, d’horrible.

—Je n’ai rien sur moi, je n’ai encore rien gagné de la journée. Je vous le jure.

Fara sursauta.

—Pardon ?

—Je n’ai rien sur moi, si c’est ça qui vous intéresse, répéta le vieil homme en levant la tête vers lui.

—Pourquoi dites-vous cela ?

—Cela fait trois minutes que vous êtes devant moi, immobile.

—Je ne songeais pas à vous voler.

—A quoi songiez-vous, alors ?

—A rien de précis, j’étais perdu dans mes pensées.

—Si vous le dites. Une petite pièce s’il vous plaît ? Pour l’amour de Dieu.

Cette fois-ci, il le fixait. Il coinça son classeur entre ses genoux puis, par réflexe, porta la main aux poches de son pantalon, quoiqu’il sût qu’il n’y trouverait rien. S’il rentrait à pied, c’est qu’il n’avait même plus les cent francs CFA nécessaires à la course du « karrapitt ».

—Je n’ai rien Monsieur, désolé.

—C’est ce que la plupart des gens disent. Mais si vous n’avez tous rien, pourquoi n’êtes-vous pas ici, à mes côtés ?

—Eh bien, je ne sais pas, Monsieur, désolé.

Le vieillard ne répondit pas, et contenta de cracher à côté de lui. Fara ne sut si ce geste était fait de colère ou de dégoût.

—Personne ne sait, de toutes les manières. Et arrêtez de m’appeler Monsieur et d’être tout le temps désolé. Il n’y a pas à être désolé. Pas le temps pour ça. Faut survivre. Vous êtes sûr que vous n’avez rien ? Cherchez mieux. Dans la poche gauche de votre veste, par exemple.

Fara, machinalement, y plongea sa main gauche. Ses doigts rencontrèrent aussitôt un métal froid à la forme ronde. Son cœur fit un bond dans sa poitrine, et s’emplit de cette effusion puissante et désordonnée qu’un événement inattendu créait. Mais aussitôt cet éclair de joie évanoui, il se sentit plus misérable et désespéré encore. Sa main resta longtemps dans la poche, empoigna la pièce, ses doigts la firent jouer, la soupesèrent, la pincèrent, s’accrochèrent à elle comme à l’ultime excroissance d’un espoir moribond. Cette pièce n’était pas à lui. Elle avait dû être oubliée là par Seydina, son ami, étudiant en médecine, qui lui avait prêté le seul costume qu’il possédait, pour son entretien d’embauche.

—Cela fait bien longtemps qu’elle fouille la poche, votre main.

—Comment saviez-vous qu’il y avait quelque chose là ? Comment avez-vous vu ?

—Ah ! Il y a donc quelque chose pour moi ? J’aurais été bien malin de voir ça. Je suis aveugle, mon jeune ami. Ca ne se voit pas ?

Pour la première fois, Fara prêta attention à ses yeux. Des pupilles claires conféraient à ses yeux un éclat pénétrant, quoique son regard fût immobile, fixe, mort.

—Tenez.

—Dieu vous bénisse. Deux-cents francs ! s’écria-t-il aussitôt que la petite pièce toucha la paume de sa main. Vous êtes bien généreux.

—Non. Désespéré.

—En ce pays, c’est la même chose. Le désespoir y engendre la peur ; la peur y engendre la générosité.

—Gardez vos sentences, vieil homme. Contentez-vous simplement de prier pour moi, si vous le voulez bien. Je suis dans une situation difficile.

—Je sais. Vous puez presque aussi fort que moi. Je prierai pour vous.

Fara reprit son classeur dans ses mains, et repartit sans répondre. La voix du vieux mendiant, alors qu’il s’était éloigné de quelques pas, retentit de nouveau, rauque mais assez forte pour que Fara l’entendît.

—Je prierai pour vous, jeune homme. Cependant, je ne suis pas certain que vous en ayez besoin. Même aveugle, la lumière qui vous entoure m’éblouit. Vous êtes sous la protection d’un ange.

—Qu’attend-t-il alors pour intervenir, ce connard ? murmura le jeune homme, amer.

Il continua son chemin sans se retourner, tandis que le vieillard reprenait sa position initiale après avoir rangé la pièce de deux-cents francs dans un gousset rapiécé, où son tintement se mêla à celui de beaucoup d’autres.

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