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Digressions sur le Bajo (II)

29 Juin 2013 , Rédigé par Mbougar

A vous, frère de plume, qui m’accordez une nouvelle fois le plaisir de votre conversation.

 

Mon cher Monsieur Gassama,

 

Pardonnez-moi, j’ai tardé à vous répondre. C’est que, comme vous me le conseilliez avec tant de sagesse, j’ai médité : longuement, profondément, gravement. Notre sujet le méritait sans doute ; et du reste, vous le savez, je suis un garçon fragile, sensible, primesautier et à la fois sujet à d’attendrissantes affectations de l’âme: la pensée de certaines choses m’emporte tant, et si durablement, que je ne les entreprends guère sans une certaine fièvre, et n’en ressors jamais que nerveusement épuisé. Ce cher Mr Faye refusant lâchement, qui plus est, de prendre part à la conversation, malgré toute la science qu’il a du sujet, je crains que nous ne puissions, cette fois encore, échapper à la lourdeur de la tâche.

Vous m’avez donc mis en face du Bajo. Dangereuse et à la fois salutaire épreuve que celle-là : dangereuse d’une part, en effet, car vous n’ignorez rien des difficultés pratiques qu’il y a à se pencher sur la chose (obscurité de certains phénomènes, absence de littérature, imprévisibilité de la météo du lieu, etc); et salutaire d’autre part, puisqu’en homme intrigué et fasciné par le corps féminin, il fallait bien un jour que je m’occupasse de ce qui en constitue l’un des plus mystérieux organes.

Nous voici donc devant le Bajo, Monsieur. Entrons. Discoopertus vagina.

Par l’art d’abord. Que ressentez-vous, Monsieur Gassama, à la vue de « L’origine du Monde » ? Qu’éprouvez-vous devant le plus célèbre vagin du monde, passé à l’immortalité sous le pinceau de ce grand coquin de Courbet ? Quels sentiments vous assaillent donc ? Je confesse en ce qui me concerne, pour y être allé récemment en compagnie d’une charmante créature qui, soit dit en passant, a manqué s’évanouir d’extase devant le spectacle, je confesse, disais-je donc, n’être pas en mesure d’échapper au tiraillement et à l’indécision que des vagues de sentiments aussi violents que contradictoires créent en moi à la vue de cette peinture. D’un côté, je ne puis, contemplant l’affaire, me défaire de ce saisissement, de ce ravissement devant ce chef-d’œuvre de réalisme. Entrevoyez cette exactitude, cette minutie, cette délicatesse du trait, ce souci du détail, cette vigueur dans la couleur de la chair, cette sobriété  du geste; voyez cette fente si parfaite, sinueuse, impudique, sertie de quelques poils mignons et roux ; admirez la façon dont l’orifice au repos, mais que l’on devine frétillant et prêt à bondir, domine le tableau, l’écrase, attire immanquablement l’œil, hypnotise ; émouvons-nous ensemble devant la puissante vérité de ce sexe fier et conquérant. Tant de réalisme relève du sublime. Mais ce sublime est paradoxalement ce qui m’effraie. Car d’un autre côté, hélas, passé le premier orgasme esthétique, je sursaute : et alors, je vois peu à peu ladite fente se transformer en une hideuse gueule qui claque des dents —il y a toujours des dents là-dedans, ne vous y trompez pas— et veut ma mort ; j’imagine cette chose qui s’ouvre, et la béance ainsi créée me donne le vertige ; j’aperçois derrière ces chairs roses la rougeur inquiétante des cavernes ; et, enfin, cet enchevêtrement de poils au-dessus de l’excavation se charge à mes yeux de mille dangers. Je finis toujours par pleurer devant ce tableau. J’eusse aimé que ce fût de joie. Hélas, ce n’est jamais que par peur. J’ai peur des vagins. Leur apparence me terrorise. C’est dit.

Continuons, Mr Gassama, notre découverte du Bajo. Par le langage, cette fois-ci. Je vous connais, Monsieur : vous avez passé votre enfance à écumer, avec tous les plaisirs d’un vagabondage espiègle, les rues de Ziguinchor, Coubanao, Saint-Louis… Mon optimisme devant ces petites joies d’une enfance si féconde en expériences me porte à croire que vous avez déjà entendu cette chanson paillarde wolof, que des nuées de bambins psalmodient gaîment, sous l’œil d’adultes mi-amusés mi-apeurés ; je vous la livre en sa version originale, qui en garde tout le suc : « Zeumbelé, xale yi zeumbelé, zeumbelé, xale yi zeumbelé ! Grand kooy, paa dambal, xale thiouthiou, mère Banana, jannk lëf, mère bajo, xale data, wi wi wi wi ! » Cela est difficile à traduire. Mais vous l’aurez compris, c’est la deuxième partie du chant, celle qui se rapporte au sexe fiable, qui nous importe ici. Il est intéressant en effet de remarquer que la langue wolof, selon l’âge de la femme, donne à son Bajo une appellation différente : lëf pour les jeunes femmes, bajo pour les femmes mûres, data pour les enfants jusqu’à la puberté. Ce phénomène dont le wolof seul a le secret —vous vous souvenez que j’avais relevé un semblable phénomène pour le mot « fesse »— au-delà de son intérêt linguistique, nous dit une chose cruciale : le vagin est comme nous tous, il grandit, mûrit, vieillit et meurt. A ce titre, il mérite de la considération. Il lui faut des droits. Il aspire légitimement à l’égalité. Cependant, suivant l’adage « c’est dans les vieilles marmites que l’on fait les meilleures sauces », est-ce dans les vieux bajos que l’on a les meilleures sensations ? Ca monsieur, nul ne le sait, c’est comme la mort : homme n’en est revenu. Plus ces choses se rident, plus elles sont farouches et létales. Je place tous mes espoirs en vous, pour qu’à 80 ans, vous tentiez l’expérience, y surviviez, et en rapportiez les enseignements nécessaires à la marche de la science. Je sais que vous banderez encore à cet âge là. Enfin, vous essaierez, du moins.         

J’ai jusque là évoqué la chose sous un angle assez théorique, Monsieur. Il est temps désormais, enfin, de l’aborder de manière plus pragmatique. L’entreprise, en ce qui me concerne, fut plus terrible que je l’imaginais. Oui Monsieur : j’ai lutté. Guerroyé. Attaqué. Et je vous l’avoue, je n’ai d’abord su par quel bout prendre le Bajo, —Seigneur, que de mouvements, contorsions, plis, replis, sentiers, boulevards, culs-de-sacs en ces lieux— qui me glissait entre les doigts. Les parois vaginales étaient trop lisses, et sans prises sûres. Le col de l’utérus ? Impossible à franchir, même dopé. Les grandes lèvres ? Ce portique manque de majesté, et accuse une coupable mollesse. Le clitoris ? Géant dedans, ridicule dehors, toujours trop court. Vous le comprenez : j’ai dans un premier temps —mettez ceci sur le compte de la fougue juvénile— tenté le passage en force. Mais cette chose ne se laisse pas pénétrer ainsi : ça a des principes, ça a des prétentions, ça refuse de s’ouvrir facilement. Voyez la belle affaire ! Il a donc fallu ruser. Là était la clef. Et ça a marché.

Car cet orifice, Mr Gassama, ne comprend en réalité que ce langage-là, celui de l’intelligence. Le Bajo, vous le soulignâtes, n’offre certes aucune émotion au regard esthète, au regard nôtre donc : son panorama est globalement pauvre, ses couleurs sont ternes, rien ne s’y dessine de singulier, le tableau y est triste, sans monts ni vallées ; de l’extérieur, il a la banale apparence d’un flanc de mont fendu, que surplombe parfois, selon que sa maîtresse est pour la sauvegarde de la planète ou non, une forêt souvent dense, mais quelquefois clairsemée voire steppique. En somme, le vagin est laid. A cette vérité, je ne peux que souscrire.  

Mais, Monsieur, lorsque l’on n’a pas la fortune de jouir des faveurs de la beauté, il faut au moins s’imposer le devoir de posséder celles de l’esprit. Le Bajo l’a compris. Au risque de vous contredire pour la première fois de notre long compagnonnage, vous mon sosie d’esprit, je le répète, le martèle, je m’y arc-boute : le vagin est un siège d’intelligence féminine. Il faut, mon ami, que ce soit ainsi : toute autre issue serait inenvisageable. Imaginez-donc le drame, que dis-je, la tragédie, que représenterait pour toute l’humanité cette idée, que nous serions tous nés de l’union d’un phallus —la plus remarquable concentration d’imbécillité jamais créée— et d’un vagin tout aussi idiot! Pensez-donc ! Il faut, par orgueil sinon par nécessité, que le vagin soit intelligent. Et il l’est, en effet. Laissez-moi essayer de vous le démontrer.  

L’important dans le Bajo Monsieur, c’est le croquant. Autrement dit, c’est au moment de l’orgasme, du durcissement, que le vagin démontre définitivement sa supériorité intellectuelle sur tout autre organe du corps féminin. Au moment en effet où ces dames se convulsent, se révulsent, se cambrent, les yeux fous et tournés vers le plaisir, la bave aux lèvres, le cri à la bouche, au moment où toute forme de lucidité et de présence au monde semble avoir déserté leur corps tant que leur esprit, le vagin seul continue à penser, à travailler, refusant de céder à ce relâchement généralisé. Ce n’est pas de l’opportunisme, c’est de la survie. Et puis Monsieur, l’on sait tous que durant l’acte, 9/10 du plaisir est pris par la femme. Qui, Monsieur, croyez-vous qu’il est à l’origine d’un si inégal mais fort efficace partage ? Bajo. Dans tous les autres domaines, les femmes courent derrière une égalité des chances et des droits ; pour ce qui est du plaisir, par contre, la puissante intelligence du vagin leur assure une avance qu’aucun phallus ne pourra combler. Je n’ose faire de blague douteuse sur le vagin s’adjugeant la part du fion…

Mon cher Monsieur Gassama, il me faut conclure. En espérant vous avoir invité à une plus grande indulgence pour le Bajo —je vous sais magnanime—, j’aimerais déplorer un élément préjudiciable à notre échange : l’absence d’intervention autorisée —féminine— sur le sujet. J’aimerais donc en appeler à toutes les bonnes volontés désireuses d’enrichir ce débat, déjà fécond en idées certes (placer le Bajo entre les deux fesses, Seigneur !), mais toujours lacunaires, et qui se bonifierait plus encore d’une intervention féminine.

Reprenez la plume mon ami. Mettez-là en lieu sûr jusqu’à la prochaine fois. Je n’ose vous suggérer où.  

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Z. 29/06/2013 14:08

Je me permets de vous enseigner une version alternative de la chanson sus citée, avec une plus grande variété des mots utilisés! J'ai conscience que le texte est centré sur le bajo, mais une connaissance des autres mots décrivant la "chose" ne ferait pas de mal!
"Jigeen lëf, jeek bajo, maget pënkëlë, mure njuufa njaay".

Bien à vous.

M.M.S. 30/06/2013 12:31

Je ne connaissais pas cette version-ci. Il faut croire que le wolof n'est jamais tant riche que lorsqu'il s'agit de nommer ces choses-ci. Merci de votre éclairage.