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D'en haut (3 et fin)

Rédigé par Mbougar

Troisième partie

Les ombres blanches

Ils avaient commencé l’ascension depuis moins d’une heure lorsque le brouillard commença à s’étendre. Le poète, qui savait ce que pouvait être la marche dans ces conditions, hésita un moment à continuer. Hamidou ne disait rien. Raphaël réfléchit quelques minutes.

-On continue, finit-il par dire. Je pense qu’il se dissipera rapidement. Le vent du sud ouest est souvent fort, pendant cette période de l’année.

Le jeune homme fut soulagé. Il voulait continuer, connaître ce secret que le poète voulait lui montrer, auquel il tenait tant. Ce secret, lui avait confié le poète la veille, se trouvait non loin du plus haut sommet de la région, à presque trois mille mètres d’altitude.

Ils continuèrent donc. Jusqu’à mille mètres, la montée n’avait pas été si différente des précédentes, et ils avaient rencontré d’autres marcheurs. Ceux-ci, pour la plupart, redescendaient. Quelques uns se contentaient de regarder le jeune homme et le poète d’une curieuse façon, sans rien dire ; d’autres, cependant, après de joyeuses salutations, les mettaient en garde : « on voulait aller là-haut, mais c’est impossible avec ce brouillard. Le pire, c’est qu’il va s’épaissir au cours de la matinée. Faites attention, les cairnes sont à peine visibles, un peu plus haut, sur les hauts plateaux. »

Ils continuèrent toutefois. Hamidou parvenait encore, comme la marche s’était jusque là faite dans une sorte de sous-bois, à voir ce qu’il y avait immédiatement autour de lui. Le brouillard était là, mais ne voilait pas entièrement le regard ; il se manifestait par de fines nappes, nombreuses mais sans grande épaisseur, qui flottaient dans l’air sans l’alourdir. Les formes des arbres, des rochers, des hommes, des montagnes, se voyaient encore assez clairement, même si la vue commençait d’être troublée, et que l’œil devait s’employer, scruter longuement ces formes avant de bien les reconnaître et les situer. Hamidou pensait que l’ombre des canopées du sous-bois, jointe au brouillard naissant, favorisait l’obscurité, et qu’ils y verraient tous deux mieux lorsque le terrain serait plus dégagé.

Il se trompait. Lorsqu’ils sortirent du sous-bois et atteignirent les hauts plateaux sommitaux, le brouillard s’épaissit soudain. Ce qui, quelques centaines de mètres plus bas, n’était que fines nappes que le moindre souffle dissipait, devint, sans sommations, une brume, un grand voile blanc et lourd, tournoyant sur lui-même, mais impossible à bouger. Les hauts plateaux sommitaux, dont, hier encore, les paysages hiératiques et sauvages, dépouillés et rocheux, de pins et de lapiaz, étaient écrasés d’une lumière qui soulignait leur beauté minérale, leur beauté calcaire, étaient désormais recouverts par une ombre blanche qui n’en accentuait plus que l’atmosphère d’angoisse.

Le vieux poète, qui ouvrait la marche, comme à son habitude, était impassible. Mais il savait que les derniers mille cinq cent mètres d’ascension allaient être éprouvants, pour le corps comme toujours, mais aussi, et plus rudement, pour l’âme. Derrière lui, il sentait les pas du jeune homme, qui semblaient être plus proches que lors des précédentes ascensions. Le poète fut content que son jeune ami, par peur ou par réflexe pratique, le talonnât davantage. C’était sa première expérience de marche dans le brouillard. Il devait être inquiet, sans doute. Mais il devait aussi apprendre. Le brouillard, comme le soleil, comme la pluie, comme l’orage, est un langage de la montagne, de la nature, auquel l’homme devait apprendre à répondre avec respect, courage et dignité.

Ils n’avaient plus rencontré personne depuis qu’ils avaient quitté la forêt. Les seuls bruits qu’ils entendaient étaient celui de leurs pas sur la roche, et celui du brouillard, qui était une espèce de rumeur sans origine, présente partout dans l’air, diffuse. Ils ne distinguaient les formes que lorsqu’elles étaient à moins de dix mètres environ ; au-delà, elles se perdaient dans le brouillard, indistinctes, invisibles, spectres d’un lieu qui semblait soudain être devenu inamical. Ils ne voyaient plus même les cairnes de loin. Ceux-ci n’apparaissaient plus que brusquement, au détour d’un sentier, étrangement grands et fantomatiques, puis se fondaient dans la grisaille comme ils en avaient surgi. Ces tas de pierre, qui d’habitude les guidaient, semblaient maintenant vouloir les perdre. De temps en temps, ils croyaient apercevoir le sommet de la montagne, mais il était impossible de dire si cela était vrai ou une illusion : l’espace semblait se déplacer dans la brume, et les repères, se brouiller les uns après les autres.

Cela faisait un certain temps –combien, ils ne n’auraient su le dire- qu’ils marchaient dans le brouillard épais. Ils n’avaient plus échangé beaucoup de paroles depuis qu’ils avaient pénétré dans le haut plateau. Régulièrement, d’une voix grave, le poète demandait :

-Ca va, Hamidou ?

-Oui, ça va, Raphaël, répondait le jeune homme.

Puis c’était tout, et ils continuaient à marcher dans le désert d’ombres et de brumes. Hamidou croyait parfois entendre –mais était-ce vraiment cela ?- le vieux poète murmurer : « oui, c’est par là ».

Plusieurs fois, il lui sembla qu’ils passaient par un endroit qu’il reconnaissait, mais comment en être certain ? Les repères s’effaçaient ou étaient alors identiques. Ils tombaient sur une couche de glace entourée de roches et, quelques minutes plus tard, une autre couche de glace entourée de roches semblables surgissait, et il fallait la traverser ou la retraverser. Hamidou sentait aussi la proximité du vide : quelque chose, quelques chose de grand, non loin, s’ouvrait, et il y avait comme un appel auquel il avait envie de répondre. Ses pas parfois semblaient le trahir ou ne plus lui obéir, et plusieurs fois il se surprit à quitter le sillage du poète, qui était pourtant la seule chose rassurante et connue de ce lieu. Il devait alors faire preuve d’une grande volonté pour ne pas céder au désir de l’abîme.

Il faisait froid et lourd. Ils commençaient tous deux à respirer bruyamment. Le soleil était mort ou exilé. L’air étouffait. Les cairnes semblaient avoir été détruits ; géants tout à l’heure, ils n’étaient plus désormais que timides monticules de pierre, incertains du sens qu’ils indiquaient. Aucun d’eux, pourtant, ne songea un seul instant à s’arrêter –pour faire quoi ?- ni à faire demi-tour –pour aller où ?- ; ils avaient compris qu’il fallait continuer à marcher, malgré tout.

Il y eut soudain une trouée de lumière.

-Arrête-toi un instant et regarde, dit le poète. Regarde la vie qu’il y a autour de nous, malgré ce brouillard.

Le soleil, ressuscité, éclaira tout le plateau. Le corps de la montagne apparut, proche et puissant ; son sommet se perdait dans les nuages. A leur droite, des prairies s’étendaient, que tâchaient des nappes de neige. A leur gauche, il y avait un désert de lapiaz : le calcaire, dans cette atmosphère, éclatait, beau et sauvage, semblable aux dernières clartés d’un ciel avant l’orage. Et soudain, au loin, à trois cent ou quatre cent mètres, au milieu de ces roches fendues, ils voient une forme qui bondit, agile et rapide, majestueuse et craintive. Le chamois s’arrête, regarde dans leur direction. Cela dure quelques secondes, mais il s’y exprime une fraternité mystérieuse. Fraternité de condition, de fragilité, de force pourtant. Il n’y a dans ce face-à-face qu’égalité. La prétention des hommes ne sert plus à rien, ici. Ils n’y sont plus que des éléments d’un espace qui les déborde, et qu’ils ne maîtrisent pas. Ils y sont l’égal de la marmotte, du loup, de l’alouette, de la pierre. Leur parole n’y est pas plus audible ou plus autoritaire ou plus légitime. Il n’y a rien qu’ils puissent imposer. Il faut accepter que la parole soit ouverte à tout ou se condamner. Il faut écouter ou se perdre. Il faut dialoguer ou mourir. C’est ce que le chamois demande au jeune homme et au poète de dire aux hommes. Puis, insaisissable, il bondit et disparaît derrière des rochers. La trouée de lumière se referme. Le brouillard retombe dru. La montagne s’y enveloppe, les prairies s’y fondent, les lapiaz s’en recouvrent. Il faut continuer la marche.

Hamidou sait désormais qu’ils ne sont pas seuls, et qu’ils ne l’ont jamais vraiment été. Le brouillard même, qui semble pourtant les isoler, est leur interlocuteur, l’unique oreille de leur épopée.

Ils reprirent la marche vers le sommet de la montagne, et le secret du vieil homme.

-Ca va ?

-Oui, ça va, répondit le jeune homme.

-Nous allons bientôt reprendre le chemin vers le sommet. Nous devrions y être dans trois quarts d’heure. Tu as faim ?

-Je préfère attendre qu’on y soit pour manger.

-Moi aussi.

Ils se turent. Le brouillard semblait encore s’être davantage épaissi, et Hamidou ne voyait plus que le pull rouge du poète à quelques mètres devant lui. Mais étrangement, bien qu’il fût plus épais, le brouillard lui paraissait moins menaçant.

-Hamidou ?

-Oui, Raphaël ?

-Est-ce que tu as eu peur, même quelques instants, que nous soyons perdus ?

-Non, répondit calmement le jeune homme.

-Non ? Nous avons pourtant erré, et j’ai moi-même douté un temps de ma mémoire du lieu.

-Moi, je n’en ai pas douté. Pour tout te dire, je ne me suis jamais senti perdu même si je voyais bien que nous errions, parfois. Je ne crois pas que tu puisses te perdre dans cette montagne. Et je t’y suivrai les yeux fermés, même si tu étais toi-même aveugle.

-Je te remercie, dit simplement le poète à voix basse.

Ils marchèrent ainsi, dans le silence et le brouillard, pendant un quart d’heure environ. Puis, progressivement, le brouillard commença à se dissiper, à se déplacer vers le nord.

-Le vent du sud ouest, enfin. Il s’est fait attendre, mais je ne m’étais pas trompé quant à sa venue.

-Waxi mag du fanaan ala, daï guddee rek[1], dit le jeune homme dans une des langues de son pays, avant d’expliquer au poète ce que cela signifiait.

Raphaël proposa qu’ils mangent avant d’attaquer la dernière montée. D’ici là, croyait-il, le brouillard serait complètement passé, et ils y verraient plus clair. Ils s’assirent donc à l’orée d’une pente dont on ne voyait pas le sommet. Le vieux poète avait expliqué au jeune homme que le sommet était au bout de la pente, qui n’était pas très longue, mais qui était très difficile et presque raide par endroits. Il lui conseilla de le suivre scrupuleusement, et de mettre ses pas dans les siens. Le jeune homme lui répondit que c’est ce qu’il avait toujours fait depuis le début. Ils mangèrent, et le brouillard, comme Raphaël l’espérait, finit de se dissiper totalement. Ils furent heureux de sentir à nouveau la chaleur soleil, et de profiter enfin de ces paysages dont le brouillard les avait privés. Ils entendaient de temps en temps le sifflement d’une marmotte quelque part dans une prairie, et cela remplissait le poète d’une joie enfantine.

-Ce sont les premières qui se réveillent !

Hamidou profitait du spectacle, mais son esprit tout entier était déjà tourné vers le secret que le poète voulait lui confier.

*

L’abandon

La dernière montée était difficile, et le jeune homme était bien heureux, finalement, qu’ils aient mangé avant de l’entreprendre. Le sentier était escarpé et tortueux à la fois. Il fallait suivre de grands lacets pour avancer d’une centaine de mètres. Les éclats de calcaire qui pavaient le chemin le rendaient ardu, voire dangereux : la moindre vibration, le moindre pas mal posé déclenchait un petit éboulis qui pouvait entraîner une glissade. Plusieurs fois, Hamidou crut tomber, et autant de fois, il vit Raphaël, devant lui, vaciller malgré l’assurance de son pas. Il n’y avait pas de vide, mais une pente, longue, et sur laquelle des se dressaient des rochers aux extrémités acérées. Tomber, là, pouvait être aussi dangereux que s’il se fût agi d’une chute dans le vide.

C’était la montée la plus technique et la plus physique qu’ils avaient eu à faire depuis qu’ils étaient là. Hamidou souffrait. La traversée du brouillard l’avaient nerveusement épuisé, même s’il en était sorti heureux. Il se rendait compte, tandis qu’ils gravissaient la dernière difficulté, que le brouillard l’avait aussi physiquement fatigué. Il ne savait pas combien de temps ils avaient marché dans la brume. Longtemps, peut-être des heures. Ses jambes lui faisaient mal, et il avait l’impression que chaque pas qu’il effectuait pouvait être le dernier. Mais il ne l’était pas, et il avançait, lentement, derrière le vieux poète, entraîné par son sillage. Une forme d’obscure énergie semblait les lier, et leurs pas étaient accordés : ceux de Raphaël tiraient Hamidou, ceux d’Hamidou poussaient Raphaël. Il existe une gémellité de la marche ; elle ne s’exprime que dans l’effort le plus ultime, lorsque chaque mouvement est la potentielle explosion du corps, qui ne garde toutefois son équilibre que parce qu’un autre corps, à proximité, le soutient et compte aussi sur lui.

Ce n’est pas de la simple émulation, ni une imbécile lutte pour l’honneur. Lors de ses premières montées, Hamidou avait lutté contre sa faiblesse, mû par la seule crainte de perdre la face devant le défi de la montagne et devant le regard du poète. Il avait refusé la faiblesse par orgueil. Son effort n’était soutenu que par l’émulation que lui inspirait la montagne et Raphaël. Mais au cours des montées suivantes, il avait appris à se déprendre de la tyrannie de cet orgueil solitaire. Il avait peu à peu appris, jusque dans la fatigue, jusque dans la faiblesse, à faire corps avec la montagne et avec le poète. Faire corps : généralement, cela veut dire s’unir; ou plus exactement, cela veut dire refuser que les corps soient des solitudes irrémédiables, mais une unité. Faire corps, c’est donc s’abandonner : abandonner ses forces, ses faiblesses, à l’autre, qui en fait de même. C’est, fondamentalement, se confier. Faire corps est une confession : c’est l’un des derniers actes dans lesquels l’homme cherche encore à éprouver une vérité collective, à découvrir le mystère d’une humanité sans fards, sans masques, fondée sur l’absence du mensonge. Dans cette dernière montée, le poète et le jeune homme faisaient corps : ils se confiaient l’un à l’autre, et il y avait là un seul corps qui marchait à l’assaut de la pente, vers les sommets. Devant l’expérience de la limite et de la souffrance, le corps ne ment jamais ; il n’a pas la subtilité de l’esprit, et c’est ce manque de subtilité qui le fait toujours paraître dans sa vérité première. Lorsque deux corps qui souffrent se confient l’un à l’autre, une humanité est de nouveau possible, qui est peut-être plus sûre que l’humanité tissée par le seul esprit ou la seule intelligence.

Il n’y avait pas de place pour les mots. Le dialogue était silencieux, tissé de souffles courts, d’inspirations longues. La montagne elle-même semblait adopter cette économie du langage au fur et à mesure qu’elle s’élevait. Il y avait de moins en moins de végétation. Que de la pierre. Que de la pierre qui montait vers un sommet encore inconnu. Et toute parole désormais devait épouser cette verticalité, se dépouiller des aspérités et ornements, et aller vers les hauteurs nues. Toute parole, ici, semblait ne devoir plus être que précise, droite, liée au sens de la montagne. Sens comme direction, vecteur : la verticalité. Sens comme signification, valeur : la droiture, l’éthique dans l’action dans le monde. « L’horizon de mon verbe est toujours vertical » : Hamidou croyait enfin comprendre, peut-être…

Raphaël tomba soudain. Son pied avait glissé sur une pierre plus friable qu’elle n’en avait l’air, et qui avait cédé. Hamidou se précipita sur lui.

-Monsieur Alexandre !

-Ah, je tombe et… (il était essoufflé) et tu m’appelles de… de nouveau Monsieur Alexandre ! Les chutes inspirent rire ou … (il haletait) respectueuse commisération. Je vois que c’est plutôt la seconde… que la mienne... (il dit un mot qu’Hamidou ne comprit pas à cause du halètement) Une fois de plus… tu me vieillis !

Il avait repris son air tragique, ce qui signifiait qu’il faisait la comédie. Hamidou fut soulagé.

-Arr… (lui aussi était essoufflé) Arrête… de dire des bêtises. Ca va ?

-Ne t’inquiète pas… Ma cheville n’a pas tourné, et heureusement que je n’ai pas… chuté dans la pente… Re... Regarde, on est bientôt arrivés !

Hamidou leva la tête. Le sentier sur lequel ils étaient s’achevait quelques dizaines de mètres plus haut. Mais à cause de la pente, il ne voyait pas ce qu’il y avait au-delà.

-Qu’est-ce qu’il...

-Tu verras, le coupa le poète, qui reprenait lentement son souffle en se relevant. Pour les derniers mètres, je te laisse passer devant.

Hamidou passa donc devant, et ils repartirent.

*

D’en haut.

Lorsqu’il bascula de l’autre côté de la pente, Hamidou ne vit d’abord rien. Une intense lumière régnait sur le sommet, qui l’aveugla. Il ferma les yeux, surpris. Puis, après quelques secondes, les rouvrit. Il n’y avait rien. C’était une espèce de plateau désertique écrasé par le soleil et balayé par le vent. Les yeux remplis de questions, il se retourna vers le poète, qui venait d’apparaître au sommet de la pente.

-Oui, je sais, fit Raphaël. Tous ceux qui sont venus ont d’abord eu la même réaction, de surprise et de déception mêlées. Mais avance un peu.

Hamidou, machinalement, perplexe, fit quelques pas dans le plateau. Et tout à coup, il s’arrêta, comme pétrifié.

-Tu l’entends ? demanda derrière lui le vieux poète.

Hamidou l’entendait, en effet. C’était la voix de la montagne, pleinement entendue enfin, mêlant dans une seule parole les mots du vent, du soleil, de l’eau, des arbres, du chamois et de la marmotte, de l’alouette, de l’homme, du ciel et du buis, de la gentiane, du brouillard, de la pierre, des vallées, des vallons, des alpages, des cols et des torrents, du lapiaz, de chaque pierre de chaque cairne. Ce n’était pas qu’un effet de son imagination, ni une symphonie cacophonique de tous les bruits de cet univers : c’était une véritable voix, mélodieuse et douce. Depuis qu’il le connaissait, Hamidou entendait Raphaël évoquer la parole de la montagne. Le jeune homme croyait qu’il ne s’agissait que d’une parole symbolique, exprimée par ce que la montagne offrait d’états, de déclinaisons, d’expériences. Evidemment, c’était tout cela, mais, Hamidou venait de le découvrir, c’était autre chose encore. La parole de la montagne n’était pas que symbolique : elle était là, remplissant le sommet de sa poésie, audible.

Ce que cette parole disait en ce moment même n’appartient qu’à Hamidou. La montagne, comme la mer, dit toujours quelque chose à chaque homme qui accepte de dialoguer profondément avec elle. Ce quelque chose est une vérité singulière, propre à chaque homme. Hamidou, recueilli, entendait enfin la sienne.

Il se tourna et chercha des yeux Raphaël. Celui-ci n’était plus derrière lui. Affolé, craignant que tout ceci fût un rêve, il s’agita, et fut sur le point de crier.

-Non, ne crie pas. Cet endroit n’a jamais été le théâtre d’un cri.

Raphaël était à deux cent mètres environ devant lui. Comment s’était-il retrouvé là sans qu’Hamidou le remarquât ? Le jeune homme l’ignorait. Et comment arrivait-il à entendre si clairement sa voix alors qu’il était à cette distance ? Il l’ignorait aussi.

-Viens, dit la voix du poète.

Hamidou avança vers lui. Ce n’est que lorsqu’il arriva à sa hauteur qu’Hamidou vit que Raphaël était au pied d’une espèce de paroi de pierre, de couleur ocre. Hamidou ne l’avait pas remarquée lorsqu’il avait embrassé le plateau du regard pour la première fois. Mais la paroi était là. Elle semblait être le pan d’un grand rocher. Hamidou ne comprenait plus rien, mais il s’abandonna et fit corps avec la montagne…

A côté de lui, Raphaël était d’une rassurante sérénité. Ses cheveux semblaient plus blancs, et ses yeux, plus bleus. Le poète ouvrit son sac, et en sortit un grand pinceau ainsi qu’une palette de couleurs, qu’il tendit à Hamidou.

-Cet espace t’est réservé, lui dit-il. Il t’est réservé depuis très longtemps. Ecris et peins ce que la montagne te dit.

-Est-ce que d’autres ont fait ça avant moi ? demanda le jeune homme.

Le vieux poète sourit, et demanda à Hamidou de le suivre. Ils firent le tour du rocher. Hamidou vit des signes inscrits, des poèmes écrits, des dizaines de figurations dont il ne comprenait parfois pas le dessin ni le sens. Il vit aussi des signatures, des noms de personnes qu’il ne connaissait pas pour la plupart, ou dont Raphaël lui avait seulement vaguement parlé. Et, entre toutes ces signatures, il reconnut le nom d’Emmanuelle, ainsi que celui de son professeur, Jean Arsène.

-Maintenant, c’est à toi, lui dit Raphaël.

-Oui, répondit Hamidou. Mais d’abord, j’aimerais voir ce que tu as écrit et peint sur ce rocher.

Le vieux poète sourit. Hamidou comprit aussitôt: Raphaël n’avait rien écrit ou peint sur ce rocher. Il n’en avait pas besoin, car il entendait en permanence la voix de la montagne. Son corps était jumeau de la montagne, et ce que la montagne disait, il l’exprimait chaque jour, dans chaque geste, dans chaque marche, dans chaque œuvre. Ce rocher était pour ceux qui avaient peu à peu, laborieusement, appris la langue de la montagne ; lui, Raphaël, ne l’avait pas apprise : c’était, d’une certaine manière, sa langue maternelle.

Le jeune homme, avant de commencer à écrire sur l’espace qui lui était réservé, jeta un regard sur ce qui les entourait. D’en haut, il voyait le monde entier et tellement plus encore.

-C’est beau, murmura-t-il.

Puis il se tourna vers la paroi, et ferma les yeux. La voix de la montagne était toujours là, nette et douce. Sa parole était claire. Hamidou savait parfaitement ce qu’il allait écrire.

Orsay, le 7 août 2014.

[1] Proverbe wolof (Sénégal) qui, littéralement, dit : « la parole de la personne âgée ne passe jamais la nuit en brousse, même si elle arrive parfois tard. » Dicton pour souligner la sagesse et la clairvoyance d’esprit des personnes âgées, dont les paroles et prévisions se réalisent toujours, longtemps même, parfois, après qu’elles les aient dites.

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