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D'en haut (2)

Rédigé par Mbougar

Deuxième partie

La rencontre

Le vieil homme était poète et peintre. Le jeune homme écrivait des romans, et c’est pour cela qu’il ne croyait pas en l’indicible. Ils s’étaient rencontrés quelques mois auparavant, lors d’un colloque dont le thème était « La soif d’une poétique de l’espace », qu’un professeur du jeune homme, qui connaissait le vieux poète, avait organisé. Le vieil homme devait intervenir. Sa communication avait été intitulée « L’horizon de mon verbe est toujours vertical ».

Ce titre énigmatique qu’il lui donna – et dont il refusa malicieusement de rien dire qui pût l’expliciter, hormis que c’était un bel alexandrin- assura à la conférence du vieil homme un grand succès, d’audience et de critique. Le vieux poète y avait émis cette idée, provocatrice et paradoxale, mais qu’il défendit avec courage, talent et érudition: que la poésie n’était rien d’autre qu’une géométrie sans espace. Le jeune homme avait été intrigué et, après les mille et une questions qui fusèrent lorsque le poète eût conclu, s’était timidement rapproché de lui.

-Bonjour, Monsieur.

-Bonjour, Monsieur.

-Je m’appelle Hamidou, je suis étudiant. Mr Arsène est mon professeur.

-Ah ! Jean m’a en effet beaucoup parlé de vous. Enchanté de vous rencontrer enfin, Hamidou.

-Tout l’honneur est pour moi Monsieur Alexandre.

-Appelez-moi Raphaël.

-Je voulais, Monsieur Alexandre…

-Allons, je vous en prie.

-… Je voulais, Raphaël, parvint à articuler le jeune homme, vous dire rapidement quelque chose au sujet de votre merveilleuse intervention.

-A deux conditions : que vous ménagiez ma dignité de vieil homme et que vous soyez indulgent envers ma susceptibilité de vieux poète.

-Oui, oui, bien sûr… Je n’oserai pas, vous savez. Je voulais simplement vous dire que ce que j’ai compris de votre conférence, c’est que l’espace de la poésie, c’est la parole pleine : ce qui nomme tout le monde en se déplaçant partout en lui. Et que la géométrie sans espace, c’est toute l’action de la parole libre dans tout le monde : non seulement le monde tel qu’on peut le tracer, mais aussi le monde qui n’a pas de géométrie. J’ai compris que la poésie, c’est le déplacement de la parole dans un grand espace dont la poésie seule peut esquisser le cadastre. Est-ce que j’ai bien compris ?

Le vieillard avait regardé Hamidou par-dessus ses lunettes quelques secondes, puis avait souri avec malice avant de répondre d’une voix enjouée.

-Eh, Hamidou, c’est plutôt moi qui devrais demander si j’ai bien compris. Il faut que nous parlions plus longuement pour répondre chacun à l’autre. Vous voulez bien? On peut se tutoyer ?

Le dialogue était né ainsi. Le soir même, Raphael invita le jeune homme à lui rendre visite chez lui, dans la montagne, quelques semaines plus tard. Hamidou, quoiqu’intimidé par cet honneur, avait accepté.

*

Temple incliné.

C’était le quatrième jour depuis le début de leur dialogue. Ils s’accordaient pendant la marche sur un thème qui avait trait à un événement, une sensation, une vue de la journée. Puis ils faisaient une halte pour dialoguer. Le vieillard peignait, puis écrivait directement, sur le carton où la peinture avait séché, quelques aphorismes à l’encre de chine. Le jeune homme écrivait sur un petit carnet quelques lignes en prose, qu’il reportait plus tard sur le carton, à côté des mots du poète. C’est ainsi qu’ils tentaient chacun de répondre aux questions de l’autre, tout en lui en posant d’autres. Aujourd’hui, ils s’étaient arrêtés au bord d’un torrent.

Le premier jour, la montagne leur était apparue sous la forme d’un temple. De grandes colonnes de pierre le soutenaient et, entre ces piliers, le soleil filtrait. Le sommet de la montagne-temple s’inclinait légèrement vers la terre, comme si elle faisait preuve d’humilité malgré sa grandeur. Cette vision les avait emplis d’un mystérieux sentiment de déférence ; l’alliance du silence, des colonnes de pierre et des rayons du soleil qui se glissaient dans leur espacement transformait la montagne en frontispice d’un temple grec. Cela les avait émus. Hamidou avait proposé, comme titre pour leur thème : « vivants piliers », mais Raphaël avait dit que cela renverrait trop systématiquement à Baudelaire. Il avait ensuite proposé « temple incliné », et le jeune homme avait trouvé l’idée bonne.

*

Le souffle et le vide.

Le deuxième jour, Emmanuelle les avait accompagnés. Cela faisait longtemps qu’elle n’était plus allée dans montagne, mais avait décidé d’y retourner. Le vieux poète s’en était réjoui, même s’il demanda à Emmanuelle si elle ne craignait pas de souffrir du manque d’entraînement.

-Elle commence à trop me manquer, avait-elle simplement répondu. J’espère n’avoir pas encore perdu mes réflexes, et qu’il me reste un peu d’endurance. Je ne voudrais pas être un poids pour vous.

Raphaël avait raconté à Hamidou qu’Emmanuelle, quelques années auparavant, avait été sa camarade de randonnée, et qu’ils allaient tous explorer la montagne chaque jour, sans relâche, avec une excitation juvénile. Un jour, malheureusement, Emmanuelle avait commencé à ressentir de vives douleurs dans le bas du dos, qui l’empêchèrent bientôt de soutenir un effort de marche trop important. A l’époque, elle avait même été contrainte par Monsieur Vassili, le médecin qu’ils voyaient tous deux, à un arrêt complet de toute marche en montagne pendant six mois au moins. Depuis cette période, Emmanuelle ne retournait que très peu en montagne, et pour de courtes promenades. Lorsqu’elle prit la décision d’accompagner Raphaël et Hamidou, cela devait faire presque dix mois qu’elle n’y était pas allée.

Elle avait marché entre les deux hommes. Hamidou, qui fermait la marche, avait soudain remarqué qu’elle était plus grande qu’elle en donnait l’air. Elle avait de grandes jambes fines, et sa démarche était agréable à regarder ; elle semblait marcher au ralenti, quoiqu’elle avançât à belle allure. Elle avait attaché sa chevelure, et le jeune homme voyait sa nuque nue. Quelques mèches de cheveux s’y mêlaient à une fine sueur. Derrière le petit groupe, Caro, le chien d’Emmanuelle, trottinait.

Elle avait demandé au vieux poète qu’ils aillent sur un sommet qu’elle aimait. Le vieillard avait protesté.

-Tu n’y penses pas, Emmanuelle. C’est l’une des montées les plus difficiles de la région. Tu n’es pas en état d’y aller. Je ne suis même pas certain de l’être moi-même.

-Je t’en prie, Raphaël. Cela fait dix mois que je me repose. C’était pour cette occasion. Ce sera peut-être ma dernière montée avant longtemps. Je ne sais pas si j’aurai l’occasion d’en refaire une. J’aimerais, peut-être pour la dernière fois, qu’on y aille ensemble. J’ai toujours aimé cet endroit.

Le vieil homme accepta, mais à condition qu’ils fassent plusieurs haltes pour permettre à Emmanuelle de reposer son dos.

Le sommet était une mince plate-forme sur laquelle ils ne tenaient qu’à la queue-leu-leu. Autour, c’était le vide. Non pas le néant, mais le vide : le temps et l’espace qui entrecoupent un dialogue entre deux montagnes. De là-haut, ils voyaient toutes les montagnes, tous les alpages, tous les petits villages alentour, minuscules au fond des vallées. Le ciel semblait être quelques mètres au-dessus ; les nuages allaient l’amble.

Autour, c’était le vide. C’était le souffle du vent qui leur portait le mugissement des torrents en contrebas, la rumeur du balancement des grandes forêts qu’ils avaient traversées, et auquel se mêlait le chant des alouettes qu’ils voyaient furtivement s’élancer verticalement dans les airs, avant de retomber vertigineusement, comme si elles s’écrasaient. Qu’étaient-ils, au milieu de tout cela, de ce monde ignoré des hommes, en train de parler et de se faire ?

Autour, c’était la montagne qui vivait et faisait vivre. Les hommes étaient loin, là-bas, avec leurs idées, leur bruit, leurs passions. Ils étaient loin, on ne les voyait pas.

-Tu vois Hamidou, dit le poète alors qu’une percée du soleil dégageait la vue vers le plus grand sommet de la région: la montagne n’est pas qu’un paysage, c’est aussi une action.

Caro s’agitait en remuant la queue. Emmanuelle s’était mise à l’écart, et ne disait rien. Le vent avait détaché ses longs cheveux blonds. Elle semblait heureuse.

Raphaël proposa qu’ils travaillent sur le thème du vide. Hamidou souhaitait plutôt qu’ils s’intéressent au souffle. Ils se rendirent vite compte que les deux étaient liés, et choisirent donc de dialoguer autour du souffle et du vide.

Sur le chemin du retour, il sembla à Hamidou qu’Emmanuelle, qui s’était rapprochée de Raphaël, pleurait silencieusement.

*

Le signe

Ils étaient donc près d’un torrent situé au cœur de la montagne. L’eau bruissait de ressacs infinis ; quelques rochers hérissaient sa surface, et autour de leurs arêtes, une écume rebelle s’agitait. Ils créèrent.

Pendant qu’ils travaillaient, Hamidou regardait attentivement le poète. Il le regardait parce qu’il espérait naïvement parvenir à percer à jour le secret de sa création poétique. Il s’éloignait pour n’avoir pas à le gêner, et, tout en écrivant ses quelques lignes en prose, ne quittait pas des yeux le vieil homme. Il était torse nu, comme toujours, et était agenouillé sur les galets qui bordaient le torrent.

Le vieux poète peignait la montagne, puis l’écrivait. Ce double état de la parole, graphique et littéraire, pictural et poétique, semblait être, pour le vieillard, l’expression d’un désir : celui de rendre aux signes leur puissance incantatoire. Les poèmes qu’il composait, il ne les jugeait achevés qu’après les avoir lus à haute voix face à la montagne ; les peintures qu’il réalisait n’étaient à ses yeux que l’inscription graphique par laquelle il appelait la montagne. Sa démarche n’était à l’évidence pas une simple démarche esthétique ; et chacun de ses gestes, par sa précision, son ampleur et sa densité, était chargé d’une fonction autre. La montagne l’obsédait. Il était le dépositaire de son histoire, de son passé et de son présent ; son geste n’était pas celui d’un collectionneur ou d’un simple esthète. Son geste était bien plutôt un geste de transmission du sacré. Représenter la montagne, c’était la préserver de l’oubli mais également de la malveillance : c’était traduire dans l’acte artistique à la fois un amour et un sacerdoce. Mais, surtout, c’était refuser qu’elle demeurât simplement un paysage : les signes lui donnaient vie, ils rendaient audible sa parole, et éclatante son action. Droite, grande, imposante, majestueuse, la montagne pour lui était une vigie dont les paroles étaient toujours propitiatoires, puisqu’elles disaient (mais que sacrifiait la montagne pour jouir de cette faveur?) ce qui arrivait, ce qui était au loin encore. Hamidou avait l’impression que le poète croyait solidifier chaque pierre à chaque fois qu’il apposait un signe. Sa main, et le signe qu’elle traçait, était semblable à celui du chamane, qui agit par le mystère du signe cabalistique, en lequel est contenue toute la puissance de la parole magique, protectrice, révélatrice, fécondatrice.

Il y avait sans doute tout cela dans le geste du vieux poète, ce geste d’une noblesse pure, et qu’il exécutait depuis des décennies. Agenouillé sur les galets qui bordaient le torrent, écoutant la parole en mouvement de l’eau, écoutant la parole minéralisée et fossilisée de la pierre, il recueille et transmet par son geste l’exceptionnelle densité de cet espace aux multiples paroles.

Ils finirent de créer après quatre heures de travail. Et alors qu’ils prenaient une collation, le vieux poète avait soudain dit à son jeune ami :

-Demain, Hamidou, il faut que je te montre une chose à laquelle je tiens beaucoup, et que je ne montre qu’à peu de gens. Je crois que tu dois la voir, tu as gagné ce droit. Rentrons. Il faudra se lever tôt si on veut y aller. Ca nous demandera des forces, et il faudra bien récupérer cette nuit.

Le jeune homme regarda longuement le poète. Il était partagé entre l’honneur qu’il ressentait à l’idée d’accéder une part d’intimité de cet être secret, et le désir pressant d’abreuver son ami de questions sur la nature de cette chose à laquelle il tenait tant. Il choisit finalement de ne rien dire, mais une lueur de gratitude profonde illuminait son visage juvénile.

Le vieil homme la remarqua et sourit avec une grande tendresse ; puis, ayant fini leur petit repas, ils prirent leurs affaires et rentrèrent.

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