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Contradictions (III)

1 Octobre 2013 , Rédigé par Mbougar

Nulle part ailleurs qu’en la Littérature, je ne ressens la violence de mes tensions irréductibles. J’en tire pourtant un curieux orgueil : tant aimer la Littérature que l’on finit par souffrir, voire désirer les apories et drames intérieurs qu’elle engendre et inflige, est signe que l’on commence à peine à la mieux comprendre, c’est-à-dire à savoir qu’on ne la comprendra jamais véritablement. Il faut alors vivre et mourir en l’adorant comme une déesse nue, proche et pourtant si intouchable; car tout est connu ou à connaître, et la Littérature est pour l’Homme le seul grand Mystère, c’est-à-dire la seule vraie coïncidence avec ce qu’il a d’éternellement incommunicable, encore possible.

J’espère, d'une quelconque façon, faire de la Littérature ma vocation, pouvoir répondre, lorsque l’on me demandera pourquoi j’ai tant de passion pour elle, « bon qu’à ça», comme Beckett. Le fait est que je ne me vois pas faire autre chose. Le football ? L’éternel rêve inachevé de ma vie. Drame sublime que je choisirais d’écrire, si je ne devais faire qu’un seul livre. Epistolier ? Hier signe de distinction, aujourd’hui snobisme d’un autre temps. Et puis, tragiques questions : qui me lira ? qui m’écrira ? qui me répondra ? Personne. Con ? L’on ne sait plus ce que c’est, et il y en a tant, et de si piètre facture, que je répugne à me mêler à leur compagnie. La politique ? J'ai quelques talents, mais pas celui qu'elle requiert, hereusement.

Reste donc la Littérature, à servir comme un esclave, à aimer comme un amant, en somme, à faire. Mais sous quel mode et dans quel camp ? Là est la difficulté. Car là encore, sur le terrain de la Littérature, « il y a en moi deux bonhommes ».

Il y a, d’abord, l’amoureux des textes et des textes seuls, le lecteur infatigable, le récepteur de Littérature. Il y a celui qui pense que la Littérature n’acquiert son complet sens qu’à sa rencontre avec une lecture qui l’en pourvoit de façon décisive, celui qui croit que la lecture est la suprême et indépassable mesure de la qualité d’un livre, celui, enfin, lecteur de Barthes, Foucault et de toutes les théories structuralistes, qui n’est pas loin de souscrire à la si fameuse idée de la « mort de l’auteur ». Cette part de moi est à la fois celle du lecteur, du critique, du commentateur, voire du passeur. Ces quatre instances d’un certain discours littéraire sont chez moi dans une nécessaire continuité. Lecteur pour le plaisir du texte, lecteur gratuit, qui n’aime rien tant que la beauté et la fluidité des phrases, la justesse du mot, la force d’un style, la puissance de l’histoire racontée, le sublime du poème composé, la tragique émotion de la scène faite. Lecteur de goût, amoureux des textes et de l’écriture classiques, et refusant, au nom de ce goût, de cette exigence, la facilité dans la Littérature. Ce refus de la facilité mène à la deuxième instance. Critique. Critique par méchanceté. Critique par férocité. Critique, d’abord et surtout, par amour. Contempteur de la médiocrité ambiante qui menace la Littérature. Critique attentif aux procédés littéraires, au style, à l’effort d’écriture, capable de minutie, voire de manie. Adversaire acharné du relâchement autant que de la boursouflure. Némésis de toutes les impostures littéraires étrangement encensées par une époque dont le goût littéraire est non seulement discutable, mais doit être discuté. Ennemi du relativisme systématique du goût en Littérature, porte ouverte à la médiocrité. Défenseur inamovible de critères objectifs de la valeur littéraire. Défenseur de l’importance de la lecture critique en Littérature. Commentateur, ensuite. Commentateur par foi dans la nécessité de la théorie littéraire. Amateur de concepts, passionné par les théories du langage, par les grilles de lecture et d’analyse convoquant linguistique, psychologie, stylistique, génétique textuelle, psychanalyse, etc. Partisan d’une déconstruction de la Littérature, visant à révéler les processus, inconscients ou volontaires, de l’écriture et de ses techniques. Favorable à une science du texte littéraire. Passeur, enfin. Passeur pour l’éloge de la transmission de cette science. Passeur pour la fierté d’être un révélateur de textes oubliés. Passeur pour le plaisir d’amener des gens à la Littérature, pour l’amour de la Littérature, pour le bonheur suprême de faire lire. Passeur pour le plaisir de faire savoir et de savoir de l’autre, de continuer à apprendre. Passeur pour l’immortalité de la Littérature. Passeur parce que le lecteur, le critique, le commentateur, sont tous, au fond, des passeurs.

Mais à côté de l’amoureux, du commentateur, du lecteur, du récepteur de textes, il y a l’écrivant. Le producteur de textes. Le prétentieux. Celui qui croit, espère un jour pouvoir contribuer à la littérature en en faisant. Qui espère devenir un jour auteur et, plus tard, beaucoup plus tard encore, suprême présomption, horrible consécration, écrivain. Il y a celui qui croit que l’auteur du texte est le seul, dans la chaîne de la Littérature, à être essentiel. Il y a celui, lecteur de Balzac, qui croit que l’énergie vitale de l’écrivain, son tempérament, son génie, sa puissance de création, rejaillissent sur l’œuvre, la font, la modèlent, la modulent, la pétrissent, lui dictent sa forme, lui impriment sa force. Celui, encore, qui pense que l’écrivain donne du sens à l’œuvre, alors que le lecteur, le commentateur, le critique, ne donnent à celle-ci que des significations. Il y a toujours en moi celui qui, parce qu’il est, seul et solitaire, dans un corps-à-corps terrible avec les mots, doit ignorer, voire mépriser les lecteurs futurs, les critiques futures, les commentaires à venir ; celui qui ne doit se soucier que d’écrire suivant l’impérieuse dictée de sa conscience et de sa liberté ; celui qui, parce qu’il écrit, est le seul maître de sa langue, qu’il est libre de torturer, de tordre, de désarticuler ; celui qui a une foi indéfectible en l’insolente toute-puissance de l’écrivain. Il y a en somme le défenseur de l’écrivain comme instance première et essentielle de la littérature.

Le serviteur des textes d’une part, le producteur des textes de l’autre. Telle est la contradiction. Je ne suis pas vraiment certain, tout compte fait, qu’elle en soit une, ni, qu’à en être une, elle soit réellement irréconciliable. Il se trouve, après tout, des écrivains qui ont été d’excellents critiques littéraires, de merveilleux lecteurs d’autres œuvres, d’admirables admirateurs de textes. Cependant, parce que les deux voies ont pour moi quelque chose de sacré, et que je pense qu’un homme n’a la force de ne vénérer absolument qu’un seul dieu, je ne suis pas certain de pouvoir faire l’un et l’autre. Sauf à tricher un peu avec l’un ou l’autre.

J’en suis encore à une étape où je puis me le permettre, car je ne suis ni auteur, ni critique (critique littéraire, professeur, journaliste culturel, etc.). Je reste avant tout, après tout, à la place où la réconciliation entre les deux semble se réaliser le mieux : celle du lecteur. La plus belle vocation du monde.

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