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Contradictions (II)

9 Juillet 2013 , Rédigé par Mbougar

Le Polémiste et l'indifférent

J’aurais pu être un redoutable pamphlétaire et un excellent polémiste. Je me débrouille plutôt bien à l’écrit, manie assez bien l’ironie acide, sais verser dans le cynisme le plus absolu, adore cracher dans la soupe de conventions imbéciles et aliénantes, suis méchant, dispose d’une réserve non-négligeable de mauvaise foi, maîtrise la plupart des règles de l’éristique. J’ai lu, relu, écouté, mémorisé des passages entiers du Discours sur le colonialisme, que je tiens pour le plus formidable pamphlet jamais écrit, devant les Philippiques. Ce style enlevé, jubilatoire, d’un classicisme affecté de fulgurances, cette ironie permanente (« les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets… »), cette jouissance presque charnelle perceptible dans le ton ces brusques accélérations, tous ces effets, mis au service d’idées fortes, précises et stimulantes (« …une civilisation qui justifie la colonisation est une civilisation moralement atteinte qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment ») contribuent à faire de ce texte, exemple de l’adéquation absolue entre fond et forme, un classique de la littérature de pamphlet. Je connais presque tous les ressorts d’une écriture polémique : la brièveté, l’assertion tranchée, la provocation, l’insolence, la dynamique offensive, la tonalité décomplexée, l’altière ironie. Il me plaît de pointer certaines tares sénégalaises, de souligner l’imbécillité de certaines pratiques et tendances de ce pays, de rire de toute cette bêtise étalée. J’aime éprouver « l’aristocratique plaisir de déplaire » (Baudelaire). Mon oral est perfectible, car par une trop longue recherche du mot juste, je cafouille parfois, mets du temps à répondre, suis lent, et accuse une diction que je juge peu agréable et manquant de fluidité, où, de surcroît, pointe un accent plus ou moins prégnant; mais enfin, je sais également, pour y prêter attention dans les débats politiques, tous les ressorts de la rhétorique : de la gestuelle aux tournures consacrées, des expressions faciales aux timbres de voix, du choix des registres aux techniques d’humiliation voilée de l’adversaire. Mais par-dessus tout, j’aime la langue, jouer avec elle, et explorer toutes ses possibilités. C’est le dénominateur commun de tous les pamphlétaires rompus aux joutes, verbales ou écrites.

Hélas ou heureusement, je ne saurai dire, je sais également affecter une complète indifférence à l’égard de ce qui se passe, et qui pourrait pourtant constituer l’objet d’écrits polémiques. Je n’ai rien écrit au sujet de la visite d’Obama au Sénégal, rien écrit sur « l’affaire » Bousso Dramé, rien écrit sur l’homosexualité au Sénégal, et la position —courageuse, a-t-on dit— de Macky Sall sur la question. Dieu sait pourtant que j’ai lu, çà et là, de formidables imbécillités, des réactions tout à fait étranges, des réflexes dénués de tout recul critique. Tout cela aurait pu être l’occasion d’attaquer, d’exercer ma supposée férocité polémique. Mais je n’ai rien écrit. Ni par lâcheté (enfin, je crois) ni par crainte du « « qu’en dira-t-on ?», ce qui serait le comble. Ni par paresse, ni par manque d’inspiration, ni par goût de l’abstention. Non plus que par un mystique amour du silence. Mais par indifférence, seulement par indifférence. Le fait est que certains sujets, aussi cruciaux soient-ils, finissent par me lasser très rapidement à force d’être débattus. Je m’en détourne alors, avec une superbe indifférence, ou continue à les regarder occuper l’actualité, mais de très loin, avec, cette fois-ci, le plaisir, tout aussi aristocratique, d’être hors des tempêtes. Que l’on m’accuse d’irresponsabilité, j’en rirai. De lâcheté, j’en rirai. De refus de l’engagement, j’en pisserai de rire. Le fait est que tous ces mots, lorsque l’on a le goût de l’indifférence, n’ont aucun sens, surtout s’ils fleurissent dans la bouche de quelques uns, restés à l’adolescence, qui ont tété à l’ivresse au sein de Sartre sans n’en rien retenir que quelques formules rapides. Je ne me sens pas tenu d’intervenir sur tout, n’en déplaise aux quelques mots inscrits au fronton de ce blog. Et parfois, devant les polémiques qui s’enchaînent, aussi graves les unes que les autres, devant le défilement de l’actualité, je préfère lire. Comprenez-moi, j’en suis à peine au quart de la Comédie Humaine. Le fait est que je n’ai fondamentalement pas l’âme d’un polémiste. Je crois en avoir les capacités, je pense en posséder quelques trucs, mais l’âme, l’âme Monsieur, l’âme véritable, ça c’est autre chose, et que je n’ai pas.

Pamphlétaire par passion pour le langage, indifférent par goût de la tranquille solitude.

C’est ainsi.

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