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Carnets littéraires (6)

27 Juillet 2013 , Rédigé par Mbougar

Fin(s) de romans.

Si beaucoup de travaux ont été consacrés aux incipits, c’est-à-dire aux premières phrases d’une œuvre littéraire, peu, par contre, ont été réservés aux excipits, aux derniers mots (ou pages) de ces œuvres. La chose m’étonne, tant, en littérature, l’art de la conclusion me paraît être l’un des plus difficiles —et donc des plus intéressants à analyser— qui soient. Commencer une œuvre peut bien être pénible —le mythe si connu de la page blanche constitue à ce titre le symbole de cette difficulté à entamer l’écriture— certes, mais ce labeur, à mon sens, est augmenté lorsqu’il s’agit de clore le texte. L’on devrait forger le mythe renversé de la page blanche, celui de la page quasi noircie, à laquelle ne manquerait qu’un propos final que l’écrivain aurait du mal à trouver.

La fin me semble receler un double enjeu : d’une part en effet, du point de vue du lecteur, elle est l’aboutissement du texte, sa chute, son dénouement (provisoire ou définitif), le moment où l’œuvre, après avoir délivré son secret, s’abolit, plus ou moins brutalement, et met ainsi terme à l’acte de lecture et à la tension (en cela que tout lecteur tend vers la fin) qui lui est inhérente. Et de l’autre, du point de vue de l’écrivain, la fin se présente d’abord largement comme une question de technique : comment bien finir ? ai-je bien répondu aux questions posées dans l’incipit ? cela est-il crédible ? dois-je finir dans un éclatant discours moral sur l’Homme? sur un laconique trait de pessimisme, d’ironie ? sur une note d’optimisme ? est-il besoin d’un épilogue ? n’est-ce pas trop allusif ? n’est-ce au contraire pas trop bavard ? ai-je réglé leur sort à tous les personnages ? Voilà les préoccupations de l’écrivain au moment de parachever son œuvre. Il reste en tout cas que de ce double enjeu, dramatique chez le lecteur, esthétique (dramatique aussi, mais un peu seulement, puisque le romancier, il faut le supposer, connaît la fin, ce qui réduit voire efface la charge dramatique) chez l’écrivain, la fin tire ce paradoxal effet, qu’en même temps qu’il est le lieu de la certitude (on sait comment cela finit, ce qui arrive aux personnages, etc.), il est aussi le moment de l’incertain, pour le lecteur (est-ce bien cela que signifie cette fin ? Est-ce cette morale qu’il faut en retenir ?) comme pour l’écrivain, ce dieu en proie aux doutes.

Une chose est commune à toutes les fins : elles cherchent toutes à surprendre. A n’être pas prévisibles. A ne pas tomber dans le convenu. Cela est bien naturel, car il faut bien déstabiliser le lecteur en faisant preuve d’originalité. Toutefois, cette course en avant vers la surprise finale me paraît avoir tant été poussée, qu’on en est parvenu à cet étrange point : que surprendre consiste précisément à faire non plus seulement ce à quoi l’on ne s’attendait pas, mais aussi, ce à quoi l’on s’attendait. Surprendre par le convenu, l’attendu (ou la non-surprise) : tel est le paradoxe de certaines fins, qui n’en sont pas moins réussies, voire excellentes, chargées de drames terribles et d’émotions grandioses. Qui, lisant Madame Bovary, ne sent pas, n’a pas l’intuition qu’Emma va mourir, qu’elle ne peut que mourir (je pense qu’on peut raisonnablement faire commencer l’excipit du roman là) ? Qui ne s’attend pas à voir s’éteindre ce pauvre Père Goriot, dont l’agonie est aussi terrible que sublime ? Quel lecteur ne voit pas, dès les premiers instants des pages finales, que la grandiose lutte de Santiago, dans Le Vieil homme et la mer, est vaine, et qu’il ne réussira pas à sauver son poisson de l’attaque des requins ? Et pourtant, toutes ces fins, malgré tout, sont belles. C’est dire une chose : que ce qui importe vraiment dans un dénouement n’est pas l’issue ou le sens attendus de l’ultime péripétie elle-même, mais la façon dont elle est racontée, traitée, éclairée, amenée, présentée. Le drame d’une fin, dans un roman, ne se situe jamais vraiment dans l’événement proprement dit, mais dans l’écriture et le style qui le portent.

Autre caractéristique de la fin : elle est à la fois moment de silence et moment de parole (de bruit), ou du moins, elle précède ces deux moments, les crée. Moment de silence, d’abord : de la parole de l’écrivain, du langage, de l’écriture d’une part, et silence méditatif, admiratif, ému, déçu du lecteur, de l’autre ; moment de bruit, ensuite : inversement, exclamation ravie, soupir de plaisir ou sanglot ému du lecteur d’un côté, bruit du silence du langage de l’autre, fait de toutes les interrogations, de toutes les rumeurs sourdes, de toutes les questions sans réponses que la fin a créées.

La plupart des jeunes romanciers tuent systématiquement beaucoup de leurs personnages à la fin. C’est après qu’ils ont du cœur.

*

Test sur quelques fins de romans…

Voici quelques dernières phrases (ou paragraphes) de romans et nouvelles. Essayez de reconnaître l’œuvre qu’ils closent, ou leur auteur, en ne vous jetant pas systématiquement sur google. Essayez d’être honnête. Si vous les identifiez toutes, vous êtes très fort. Ou vous avez triché.

1) « De loin, le remorqueur a sifflé ; son appel a passé le pont, encore une arche, une autre, l’écluse, un autre pont, loin, plus loin… Il appelait vers lui toutes les péniches du fleuves toutes, et la ville entière, et le ciel et la campagne et nous, tout qu’il emmenait, la Seine aussi, tout, qu’on n’en parle plus. »

2) « Les lieux que nous avons connus n’appartiennent pas qu’au monde de l’espace où nous les situons pour plus de facilité. Ils n’étaient qu’une mince tranche au milieu d’impressions contiguës qui formaient notre vie d’alors ; le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas ! comme les années. »

3) « Demain, demain, tout sera fini ! »

4) « Les mouvements de son cœur se ralentirent un à un, plus vagues chaque fois, plus doux comme une fontaine s’épuise, comme un écho disparaît ; et, quand elle exhala son dernier souffle, elle crut voir, dans les cieux entrouverts, un perroquet gigantesque, planant au-dessus de sa tête. »

5) « Pourquoi donc faire porter à l’argent la peine de saletés et des crimes dont il est la cause ? L’amour est-il moins souillé, lui qui crée la vie ? »

6) « Lui parti, j'ai retrouvé le calme. J'étais épuisé et je me suis jeté sur ma couchette. Je crois que j'ai dormi parce que je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage. Des bruits de campagne montaient jusqu'à moi. Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en moi comme une marée. À ce moment, et à la limite de la nuit, des sirènes ont hurlé. Elles annonçaient des départs pour un monde qui maintenant m'était à jamais indifférent. Pour la première fois depuis bien longtemps, j'ai pensé à maman. Il m'a semblé que je comprenais pourquoi à la fin d'une vie elle avait pris un « fiancé », pourquoi elle avait joué à recommencer. Là-bas, là-bas aussi, autour de cet asile où des vies s'éteignaient, le soir était comme une trêve mélancolique. Si près de la mort, maman devait s'y sentir libérée et prête à tout revivre. Personne, personne n'avait le droit de pleurer sur elle. Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m'avait purgé du mal, vidé d'espoir, devant cette nuit chargée de signes et d'étoiles, je m'ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l'éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j'ai senti que j'avais été heureux, et que je l'étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine. »

7) « Ah ! Les misérables, il me semble qu’on monte l’escalier… QUATRE HEURES ! »

8) « Durant leur absence, Pierre et Natacha (désormais comtesse Bézoukhova), Maria et son neuveu, les vieux parents Rostov et Sonia passèrent tout l’été et l’hiver de 1813 à Otradnoïé, où ils attendirent le retour de Nikolaï et d’Andreï. »

9) « Madame de Rênal fut fidèle à sa promesse. Elle ne chercha nullement à attenter à sa vie ; mais, trois jours après Julien, elle mourut en embrassant ses enfants. »

10) « Oh ! Foedora, vous la rencontrerez. Elle était hier aux Bouffons, elle sera ce soir à l’Opéra, elle est partout, c’est, si vous voulez, la Société. »

11) « Comme la foule s’écoulait lentement dans la nuit maintenant tout à fait tombée, Lahbib entendit quelqu’un chanter à ses côtés. C’était la Légende de Goumba, la vieille compliante de Maïmouna l’aveugle : ‘’Pendant des soleils et des soleils, Le combat dura. Goumba, sans haine, transperçait ses ennemis. Il était tout de sang couvert. Mais heureux est celui qui combat sans haine’’. »

12) « Nous avons passé deux mois ensemble à la Nouvelle-Orléans pour attendre l’arrivée des vaisseaux de France ; et nous étant enfin mis en mer, nous prîmes terre, il y a quinze jours, au Havre-de-Grâce. J’écrivis à ma famille en arrivant. J’ai appris, par la réponse de mon frère aîné, la triste nouvelle de la mort de mon père, à laquelle je tremble, avec trop de raison, que mes égarements n’aient contribué. Le vent étant favorable pour Calais, je me suis embarqué aussitôt, dans le dessein de me rendre à quelques lieues de cette ville, chez un gentilhomme de mes parents, où mon frère m'écrit qu'il doit attendre mon arrivée.»

13) « Et Rivière, à pas lents, retourne à son travail, parmi les secrétaires que courbe son regard dur. Rivière-le-Grand, Rivière-le-Victorieux, qui porte sa lourde victoire. »

Réponses au test :

1) Céline, Voyage au bout de la nuit.

2) Proust, Du côté de chez Swann

3) Dostoïevski, Le Joueur

4) Flaubert, Un Cœur simple

5) Zola, L’Argent

6) Camus, L’Etranger

7) Hugo, Le Dernier jour d’un condamné

8) Tolstoï, Guerre et Paix

9) Stendhal, Le Rouge et le Noir

10) Balzac, La Peau de Chagrin

11) Sembène, Les Bouts de bois de Dieu

12) Abbé Prévost, Manon Lescaut

13) Saint-Exupéry, Vol de Nuit

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Lau 27/07/2013 17:35

J'avais, tu t'en doutes....1-2-6-7-9-12 ! Il m'a semblé reconnaître la plume de Zola, mais je n'ai pas lu l'Argent. Cela dit, par déduction...celui là se trouvait ! Chouette exercice (j'ai dû réfléchir pour Hugo, cela fait bien longtemps que j'ai lu Le dernier jour...)

Mbougar 29/07/2013 12:38

Bravo Mlle! Je m'en doutais oui, c'est pourquoi j'ai corsé certains trucs, pour que des gens comme toi ne trouvent pas tout, quand même! Zola n'était pas simple, ces deux dernières phrases étaient très générales... Impressionné que tu aies retrouvé Manon Lescaut, qui était le moins évident à mon sens. Bises :)

Sheik Ahmadu 27/07/2013 16:03

J'allais donner les réponses exactes de 1-2-3-6-8-13. Mais en défilant vers le bas, je les ai vues.
Test séduisant, Mbougar.

Mbougar 27/07/2013 16:40

Haha... J'ai pensé à toi en faisant certaines questions d'ailleurs. J'étais certain que tu aurais au moins la 1, la 3, et la 8! Bravo! Et merci.