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Carnets littéraires (5)

8 Juillet 2013 , Rédigé par Mbougar

Sur la Mort de la littérature.

Voici bientôt deux siècles que la littérature échappe à sa mort prophétisée.

Balzac déjà, en dépeignant l’échec littéraire de Lucien de Rubempré dans Illusions perdues, prédisait en quelque sorte l’inéluctable recul de la littérature devant la nouvelle dimension —mécanique— que prenait la presse. Quelques décades plus tard, le brusque silence poétique de Rimbaud était porté par sa glose à la dimension d’un mythe; mais plus qu’un mythe personnel, ce renoncement poétique a été largement lu comme un aveu : celui de l’impossibilité, pour la littérature, de survivre dans un monde qu’elle ne serait plus en mesure de dire et de transcender. Aveu de faiblesse de la littérature, désaveu de cette même littérature à l’agonie, donc. Puis vint Mallarmé, méfiant à l’égard de « l’universel reportage » que la littérature lui semblait être devenue, et dont l’obsession de la perfection du langage échoua en fin de compte à s’incarner dans son ultime projet, qui avait l’ambition démesurée de faire « aboutir le monde à un seul Livre. » Valéry, son disciple, fut plus radical dans son mépris de la « chose littéraire ». Tenant celle-ci pour une prostitution dénuée de toute forme de noblesse il voyait en plus dans la disparition du « bon lecteur » l’un des signes d’une extinction imminente de la littérature : « en somme, la littérature veut essayer de survivre aux conditions de la littérature —qui sont lecture et science de la lecture ; culture ; connaissance des mots et des formes, poids des significations ; nuances — Toutes choses moribondes. » (Cahiers, II) Les avant-gardes des années 20 (surréalisme, dadaïsme), dans leur fuite en avant vers la nouveauté —qui supposait toujours une rupture— ont également toujours rejeté la littérature comme entité séculaire fondée sur des convenances formelles, et toujours essayé, par conséquent, de sonner le glas de la littérature telle qu’elle avait toujours été connue.

C’est dire que le motif de l’adieu à la littérature, de la mort de la littérature, est devenu plus qu’une simple inquiétude passagère relayée par un pessimisme gratuit et/ou de circonstance: il a fini, par les formes qu’il a prises, par les polémiques qu’il a suscitées, par la stature, la légitimité des figures qui l’ont invoqué, et, surtout, par sa récurrence, par être, lui aussi, un mythe de l’histoire littéraire.

Je remarque que ce pessimisme s’exprime généralement sous deux modes : la prédiction ou la déploration. Soit, en effet, dans un geste pythique, l’on prophétise la disparition prochaine de la littérature (c’est la posture de Valéry), soit, et cette dernière position semble plus pessimiste, l’on a déjà constaté cette disparition, vérifié l’acte de décès de la littérature, et alors, l’on regrette, avec une nostalgie empreinte de tristesse, que la littérature —la supposée vraie— n’existe plus.

Et pourtant la littérature existe toujours. Le paradoxe quant à sa mort à venir ou déjà advenue est que ceux qui l’ont déclarée ne l’ont jamais fait qu’en faisant acte de littérature, c’est-à-dire en affirmant leur foi en elle. Lorsqu’il écrit que « la langue de l’essai est morte », Sartre ne le fait pas autre part que dans un volume des Situations, qui est devenu un classique de la littérature d’essai. Et quand il pourfend la littérature dans ses Cahiers, que fait Valéry, sinon de la littérature (est-ce un hasard si ces mêmes Cahiers sont publiés en Pléiade)? Ecrire, écrire même que la littérature n’a pas d’avenir ou a disparu, c’est d’une certaine façon refuser cette mort, ou du moins contribuer à la retarder. L’acte d’écrire n’est jamais innocent. Je suis intimement convaincu, sans pouvoir le prouver, que les pessimistes quant aux conditions d’exercice de la littérature sont en réalité ceux qui la défendaient le mieux, et consciemment. Leur crainte d’une disparition de la littérature n’était peut-être au fond que l’envers de leur attachement à elle. Leur crainte, en même temps qu’un avertissement, me semble être un acte, solitaire certes, de réhabilitation dissimulée, de continuation silencieuse. Car qui ne croit plus en la littérature la quitte et se tait, c’est-à-dire n’écrit plus : la seule façon véritable de tuer la littérature, c’est de n’écrire plus —et encore, même dans le silence de la plume, l’on peut lire, et la littérature conserve toujours un souffle par là. Valéry s’est bien tu quatre années. Mais il a écrit Le Cimetière marin ensuite. Il est revenu.

Et pourtant la littérature existe toujours. Il faut croire que l’idée de sa mort, à l’époque actuelle, relève moins de la crainte que d’un obscur réflexe réactionnaire —j’ose le mot. Je suis pourtant de ceux qui croient qu’il y a de moins en moins d’écrivains qui ont un réel souci du langage ; je suis de ceux qui pensent que la littérature contemporaine souffre de ce qu’elle n’a plus la réelle préoccupation —presque charnelle— de la langue et du style ; je suis encore de ceux qui soutiennent que la production littéraire actuelle perd en qualité, en profondeur, en beauté, ce qu’elle gagne en quantité —on ne le répète jamais assez : l’on n’a jamais autant écrit qu’en ce temps. Tout cela, cependant, ne fait pas de moi un réactionnaire. Le fait est que j’ai lu de la littérature qui, par son style, par sa langue, par sa capacité à évoquer le monde, par son intelligence, par le dialogue qu’elle réussissait toujours à créer avec d’autres textes, par le talent et la finesse par lesquels elle parlait des Hommes, n’a pu que me faire avoir le goût de l’exigence. Et je ne sache pas que l’exigence soit réactionnaire. Constater que la littérature contemporaine, dans sa globalité, n’est plus aussi exigeante vis-à-vis d’elle-même que celle des siècles passés ne fait pas de moi un réactionnaire, car je sais —et c’est la différence avec les réac’— qu’au milieu de l’immense masse des publications, il se trouve encore de bons livres, et de vrais écrivains. Et tant qu’il y aura un bon livre écrit, un bon écrivain, il sera hors de question de parler de mort de la littérature. Inutile de me demander ce qu’est, sous ce rapport, un bon livre ou un bon écrivain. Nul ne sait, nul n’a jamais su le dire précisément. Cela se sent plus que ça ne s’explique ; même si, pour certaines médiocrités innommables et illisibles, la question est vite réglée. L’on s’accorde plus facilement sur la nullité que sur le talent.

Les réactionnaires de la littérature, aujourd’hui, sont ceux qui ne reconnaissent rien à l’époque, qui la condamnent dans une généralisation abusive, dénuée de souci de l’examen détaillé. A compter du moment où évoquer la mort de la littérature cesse d’être le fruit d’une inquiétude pour devenir un réflexe (pour seoir à je ne sais quel snobisme), à compter du moment cela est moins une crainte réelle qu’un geste théâtral, l’on est dans le fantasme obscur, l’on est dans la posture, l’on est dans la cécité volontaire. La littérature n’est pas une masse, l’on ne peut jamais la qualifier définitivement dans son ensemble. Les livres, il faut les lire, les aimer ou les détester un par un. C’est cela, à mon sens, être intelligent en tant que lecteur, et être honnête envers la littérature.

Ce que ce temps est en train de perdre à mon sens, c’est le goût de la précision, le plaisir de fouiller parmi les textes, le sens de la patience, tant dans l’écriture que dans la lecture.

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