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Carnets littéraires (4)

15 Mai 2013 , Rédigé par Mbougar

Devoirs de l’écrivain africain contemporain.

Mon point de vue sur cette question est simple et tranché : un écrivain n’a de devoir qu’envers la littérature, ou du moins, celle-ci devrait être le premier —je ne suis pas loin de penser qu’il devrait même être le seul— de ses devoirs. Qu’il soit américain, asiatique ou européen, arabe, inuit ou indien, un écrivain devrait d’abord se soucier de bien faire ce pourquoi on l’affuble de cette qualification si écrasante mais si prestigieuse, si vague et cependant si universelle, si impressionnante et pourtant si vaine, qui lui donne une existence dans le cercle social : écrire.

Mais comme elle pèse sur beaucoup d’autres domaines du continent (Economie, Histoire, Politique), il semble aussi peser sur la littérature africaine une sorte d’exemption perpétuelle des exigences universelles, une forme d’interdiction ou d’impossibilité permanente d’être normale : comme si elle devait toujours absolument montrer ou revendiquer un particularisme dont elle chercherait la légitimité dans les tragédies de son passé ou les drames de son présent, l’Afrique, dans quelque domaine que ce soit, paraît n’avoir d’autre perspective que la différence, dans laquelle, du reste, elle —c’est-à-dire la majorité de ses fils— semble se complaire. Il faut être, absolument être, une identité remarquable, rajouter une couche de noir à la noirceur de sa peau. Il faut non seulement revendiquer le fait d’être africain et noir, mais encore, charger ce fait d’une impérieuse tyrannie : celle qui pousse à le défendre, à s’engager pour lui. S’engager. Voilà le terme, tellement utilisé et galvaudé qu’il en est devenu dangereux (réflexion littéraire sur l’engagement en cours). Pour l’écrivain africain noir, il semble qu’écrire soit devenu insuffisant : il faut encore qu’il écrive pour : pour défendre quelque chose, pour dénoncer quelque chose, pour accuser quelqu’un ou une situation; et tant qu’il n’aura pas eu le sentiment qu’il a écrit pour une cause sociale, tant qu’il n’aura pas milité et dénoncé, mis son art au service de quelque indignation collective, tant qu’il ne se sera pas acquitté de ce devoir qu’on —qui ? L’histoire ? La situation historique ? Son peuple ? Lui-même ? — lui a assigné de s’engager, il n’aura rien fait. Là est son drame, à mes yeux : que l’acte d’écrire n’ait de sens pour lui que s’il s’inscrit dans une logique d’engagement. Evidemment, l’Afrique a quelque chose à dire qui relève de sa singularité, qui soit différent, qui soit un reflet de ce que les africains vivent. Ce n’est pas cela que je refuse. Ce que je dis, c’est que pour témoigner de cette expérience proprement africaine, l’écrivain africain ne dispose que de son moyen : l’écriture, qui n’est pas plus africaine qu’européenne. Je ne crois pas en une écriture exclusivement noire, spécifiquement nègre, chargée de souffrances, assignée à l’engagement et inexistante en dehors de celui-ci; je ne crois pas à une écriture africaine, triste, misérabiliste, toujours dénonciatrice. Je ne crois qu’en l’écriture, art universel de rendre compte de situations particulières.

Je ne suis pas un partisan de l’art pour l’art, non plus qu’un défenseur d’un art « engagé ». Je suis de ceux qui croient que l’acte d’écrire n’a une chance d’être socialement efficace qu’à condition que l’artiste ne renonce jamais à la dimension esthétique universelle inhérente à tout art. L’engagement social passe à mes yeux par l’engagement esthétique. En d’autres termes, avant que d’écrire pour, voire pour bien écrire pour, il faut d’abord se soucier d’écrire —c’est-à-dire de bien écrire d’abord.

Pour que sa dénonciation de la famine au Darfour soit efficace, que l’écrivain africain s’applique à rendre le plus justement —justesse et beauté se confondent souvent en l’art d’écrire— la scène d’un enfant qui en meurt : en littérature, c’est montrer les choses qui compte, non les dire ou les crier sans subtilité.

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