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Zidane.

15 Mars 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

     L’on ne parle jamais que très mal des choses qui nous émeuvent. C’est raison que, depuis plus d’un an que j’écris sur cette tribune, je n’ai jamais voulu ou pu écrire une ligne sur Zidane. L’inexactitude et l’inachèvement que telle entreprise comporterait m’ont toujours convaincu que le silence seul était à même d’exprimer et de rendre l’émotion. Je le crois encore, du reste. J’ai foi en la puissance des mots ; je ne veux croire ni en l’indicible ni en l’ineffable. Tout sur cette terre devrait pouvoir être sinon dit, au moins suggéré. Mais je crois au silence, qui n’est ni l’ineffable ni l’indicible, mais qui est une forme autre de langage, le seul à pouvoir rendre dans leur exactitude, leur entièreté, l’Authenticité et la Beauté des émotions les plus pures.

 

     Et Zidane est une émotion. La plus grande et la plus vraie, à mes yeux et à mon cœur, de toutes celles que le football a offertes, et offre encore. Je suis de ceux, rares, qu’il fallit faire pleurer. Je n'en ai guère honte. A deux reprises. Deux actions. Deux images. Similaires dans leur finalité, mais si différentes dans leur principe.

 

     La première. Mondial 2002. La France, championne du monde en titre, joue à Incheon sa tête dans ce Mondial contre le Danemark. Le Maestro est en convalescence, mais il faut le faire jouer. Car la France n’a plus le choix. Elle a perdu son premier match contre le Sénégal, et a fait match nul lors du deuxième, contre l’Uruguay. Le meilleur joueur du monde est diminué, et c’est toute la France qui hoquète. Pendant ce temps, Bouba Diop au physique triste propulsait au fond la balle du 3-0 à la mi-temps contre l’Uruguay. Le Sénégal exultait. Se réjouissait. Tant du moment de grâce de l’équipe nationale que de la disgrâce de la France, ancienne puissance colonisatrice. Quelques imbéciles disaient que Zidane avait fui le match contre le Sénégal, et avait prétexté une blessure pour se réfugier sur le banc. Mais Aliou Cissé, Bouba Diop, Salif Diao, et accessoirement, tout le reste de la défense, savent, eux, le soulagement que cela fait de n’avoir pas Zidane en face. Jusqu’à la fin de leur vie, ils remercieront le Seigneur de n’avoir pas eu à croiser le divin chauve ce 31 mai 2002. Ils n’auront pas à expliquer à leurs enfants qui auraient vu les vidéos sur Youtube, pourquoi ils n’avaient rien pu faire contre les passements de jambe, les roulettes, les feintes de corps, etc. Bref. Zidane et les Vikings, donc. Thomas Gravesen et Stig Tofting, les deux rugueux clones du milieu danois, bâtis plus comme des trois-quarts de rugby que comme des footballeurs, mènent la vie dure au Maître, qui joue un grand bandage à sa cuisse gauche encore fragile. Ils se vengeaient comme ils pouvaient de ce match amical de 2001, où Zidane les avait ridiculisés. L’on a les vengeances que l’on peut. Mais ce qui m’avait fait pleurer, c’est autre chose. Une action. Un contrôle manqué, puis une course désespérée pour rattraper le ballon, cette partie de lui qui, pour une fois, venait de le trahir. Il est vrai que la passe était peut-être trop longue. Mais c’était Zidane. Il rattrapait même les passes trop longues et impossibles. Mon esprit frêle s’en convainquit. Je me souvins pour le conforter de l’Euro 2000. Demi-Finale. Portugal. Là aussi, la passe était trop longue. La balle allait revenir à la défense, qui relancerait tranquillement vers quelque magicien luisitanien, Figo, peut-être Rui-Costa. Mais le ballon est capricieux et élitiste. Il est hostile aux pieds malhabiles de certains défenseurs et aux panneaux « Fujifilm » qui bordent la ligne de touche. Il aime se faire caresser. Tout comme l’anneau du Seigneur des Anneaux cherche irrépressiblement à retrouver le doigt de son Maître (pardonnez la comparaison), le ballon cherche à retourner à ceux qui le font vivre, respirer. A ceux qui en font un joyau qu’ils taillent de leurs gestes. Aux Artistes. A Zidane, donc. Tout le monde attendait que ce ballon aille mourir en touche. Mais non. Un ange, Zidane, s’appelait-il, en plein vol, l’amortit de la poitrine, l’embrassa des yeux, le couvrit d’amour, tournoya avec lui, valsa, parut se suspendre en l’air et suspendre le temps, avant d’atterrir avec grâce, illuminant la nuit d’un geste qu’aucune épithète d’aucune langue ne saurait qualifier. Zidane avait fait cela. Il pouvait tout faire. Il rattraperait le ballon. Fixerait puis dribblerait Martin Laursen. Offrirait une passe décisive à Trézéguet puisque Henry mettait toujours à côté celles qu’il lui faisait. Mais la passe était peut-être vraiment trop longue. La balle lui échappa. Le Maître lui courut maladroitement après. Un, deux, trois pas mal-assurés. Et le grand Zidane vacilla. Il courba l’échine. Comme un taureau impétueux devenu vieux, qu’un joug force à courber la tête. Il essaya de reprendre son équilibre. N’y parvint pas. « Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. » Il tomba. Que dis-je, il s’effondra. Lamentablement. Pitoyablement. L’image était à mourir. De rire pour les détracteurs. De tristesse pour les admirateurs. Dieu redevint mortel. L’Artiste brouta de l’herbe. Son crâne chauve fit tâche sur la pelouse. Il était impuissant. Le petit garçon de douze ans que j’étais alors ne sentit pas lorsque ses yeux s'embuèrent. La France perdit 2-0, et fut éliminée. Cela, je m’en fichais : Zidane avait raté un contrôle et était tombé. Le monde n’avait plus de sens. 

 

     La deuxième. 2004. Le Real Madrid galactique joue à l’extérieur contre Valladolid. Il n’y a que ceux qui ne savent pas apprécier la Beauté du football, ceux qui sont soumis à la tyrannie du titre, ou ceux qui se laissent porter par la vague crétine des commentaires de masse qui croient que ce Real Madrid là fut un gâchis. Une équipe qui possède dans ses rangs Luis Figo, David Beckham, Raùl Gonzalez, le vrai Ronaldo et Zidane ne peut en aucune façon être un gâchis. Certes, cette équipe n’a gagné aucun titre majeur. Certes, elle était déséquilibrée. Certes, elle avait dans une moitié de terrain des étoiles et dans l’autre des pâleurs terribles. Certes, ce fut l’époque où Zidane faisait une passe géniale que ne réceptionnaient pas Pavon, Helguera et autres Raùl Bravo. Mais offensivement, il reste que ce Real Madrid là est le meilleur que j’aie jamais vu jouer. J’en vois qui s’agitent. Oui, le football n’est pas qu’une affaire d’attaque. Aussi vais-je reformuler. Esthétiquement, ce Real là est le meilleur que j’aie jamais vu évoluer, et ce n’est pas l’actuelle bande de Mourinho qui me fera changer d’avis. Inutile de protester : je tiens l’esthétique pour un critère au moins aussi déterminant dans le football que l’efficacité et la solidité défensive. Je ne pousserai pas le zèle, quoique l’envie m’en démangeât, jusqu’à dire que l’esthétique est le critère le plus important. Mais je refuse en tout cas que l’on sacrifie la beauté au résultat, la grâce à l’exigence à tout prix de gagner, enfin, les moyens aux fins. Je préférerais toujours perdre en jouant bellement que gagner laborieusement. C’est un idéalisme devenu désuet et idiot, au temps où la compétitivité, l’argent et la tyrannie des titres tuent le reste. Je l’assume totalement. Le football, à l’essence, est un jeu. Valladolid, donc. Le match est haché, rugueux. Les coups pleuvent. Les artistes ont du mal à s’exprimer. Jusqu’à cette action. Guti qui accélère, délivre une passe à Ronaldo. Celui-ci, seul, entouré de trois adversaires, dos au but, contrôle et attend intelligemment qu’un co-équipier vienne en soutien. Et voici qu’un maillot noir, sentant le jeu, s’était mis en mouvement vers le but dès que Guti avait déclenché sa passe. Zidane accourt. Transperce la muraille adverse de sa course. C’est toujours la qualité de l’appel qui rend nécessaire la passe. Une brèche s’ouvrit. C’était au brésilien de jouer. Un geste venu d’ailleurs, dont lui seul a le secret. Une petite roulette, pour déstabiliser la défense et permettre à son ami d’arriver, puis un amour de passe, une caresse, une offrande pour le dieu. Celui-ci arrive, contrôle, rentre dans la surface. Tout ceci dans un mouchoir de poche, au milieu d’une forêt de jambes adverses. Entre génies, la chose est d’une facilité merveilleuse. Et Ronaldo de se démarquer, pour solliciter le une-deux. Mais Zidane n’a pas le temps de la lui redonner. Voici déjà qu’un adversaire arrive par la droite. Un geste. En une fraction de tierce. Une roulette. Et un homme dans le vent. Ronaldo réclame le ballon. Mais Zidane n’a pas le temps de retrouver ses esprits que le gardien sort énergiquement. Un autre geste, en une autre fraction de seconde. Un crochet extérieur. Un autre homme dans le vent. Le but est vide. Ronaldo trépigne. Zidane est excentré. La vitesse de ses deux gestes l’a déporté vers la droite, et l’axe du but fuit. Il doit frapper ou voir le ballon lui échapper ou ses adversaires le lui prendre. La passe est désormais impossible. Il a décidé. Il va frapper. S’il marque, c’est un but d’anthologie, un autre pour lui. Il arme. Le temps se fige. Frappe en déséquilibre. La jambe d’appui était trop loin. Rate. Le ballon s’envole. Zidane tombe. Sa face est contre terre. Son crâne chauve fait tache sur la pelouse. Le temps se remit à vivre. Le public, le souffle coupé, applaudit. Mes yeux s'embuèrent encore. Il avait raté. Mais je m’en fichais. Il était tombé après avoir tutoyé le ciel, célébré le mouvement, la fluidité, la grâce, la beauté.

 

     Ces deux images ont été, parmi d’autres de Zidane, émotionnellement très fortes. Je n’arrive pas à expliquer ce qui me mena au bord des larmes, c’est pourquoi j’en parle. Pour le reste, je préfère me taire. Je ne parlerai pas de son jeu, de ses contrôles, de ses passes, de ses dribbles, de ses buts, de ses gestes de génie, de son toucher, de sa finesse, de ses magnifiques courses. Je n’en finirai pas. De Zidane, je ne retiens en particulier ni « la volée de Glasgow » ni le coup de tête de 2006, ni les contrôles divins ni les quatorze cartons rouges, ni la magie des innombrables roulettes ni les mauvais gestes. Il n’est pas de génie sans folie. Il n’est pas de Zidane sans ombres. Il faut le prendre tout entier, ou s’en détourner. Non, de Zidane je retiens une élégance permanente. Une façon d’élever toujours le football. De lui donner un esprit nouveau et d’élever cet esprit. De transcender le sport pour chanter la Beauté. De ramener le jeu à son rythme essentiel. De recréer le jeu à chaque toucher de balle. De le réinventer toujours.

 

     A une époque où Lionel Messi marque cinq buts en un match, où Cristiano Ronaldo en met quarante en une saison, où le premier collectionne les ballons d’or et le second les records de club, où la question, absurde dans un sens, du meilleur joueur de tous les temps est plus que jamais débattue, il me semble nécessaire de rappeler Zidane. Non pour dire qu’il est le meilleur joueur de tous les temps. Il ne l’est pas. En termes de statistiques, de records, de trophées individuels et collectifs, de performances, d’exemplarité, il y en a plus d’un devant lui.

 

     Mais il me semble qu’il n’y eut personne comme lui à avoir cette capacité à éclairer tout un stade d’un toucher de balle. Cette manière de « faire respirer le jeu » dès qu’il touchait le ballon, de faire taire et retenir son souffle tout un stade alors que les autres le font crier et délirer, de donner vie au ballon et de se nourrir de lui, de faire corps avec lui, cette façon de danser, de planer, de caresser le cuir, de sentir l’essence du jeu, de jouer et de faire jouer, restent inégalées. Zidane a, mieux que quiconque, démontré que le football était plus qu’un jeu : un art. Il a été une étincelle d’émotion. Ce n’est ni techniquement ni statistiquement qu’il se distingue. C’est par la sensibilité. Celle qu’il a lorsqu’il fait du ballon son cœur et lui en offre un. Celle qu’il donne à ceux qui le regardent. Il fut un temps où, sans pouvoir me justifier clairement, je disais de Zidane qu'il était le meilleur joueur de tous les temps. L’on me disait que j’avais tort. En effet. J’avais tort. Zidane n’est pas le meilleur de tous les temps. Il n’a jamais gagné trois ballons d’or, marqué quarante but en une saison ou cinq en un match. Il aurait sans doute été bien incapable de marquer un but après 80 mètres de course. Il n’a pas gagné deux coupes du monde ou trois ligues des champions. Mais il est Zidane. L’unique. Celui sans l’histoire de ce sport aurait été inachevée et amputée d’une part forte d’émotion.

 

Il n’est pas le meilleur joueur de l’histoire du football. Il est le football. Tout simplement.    

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Dico Décalé 24/08/2014 03:49

Ah, que c'est beau... C'est pas Messi qui va nous arracher une larme avec ses slaloms dans la défense... Tiens, ça me donne envie de revoir les matchs des galactiques, plus beaux que ceux d'aujourd'hui, même si les nouveauwmx de Carletto gagneront plus...

kaiser babs 26/04/2012 00:52

j'adore cette phrase:"son crâna chauve fit tâche sur la pelouse" hahaha