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Un Compagnonnage cahoteux. (Partie I)

5 Juin 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

     J’avais dit ici que la question de Dieu, de mon rapport à Lui, était une autre histoire. Je m’ennuie : l’heure est venue de la raconter.

     Dieu et moi, donc. Chronique nécessairement inachevée d’un dialogue nécessairement interminable.

 

Aux origines…

     Je devais avoir sept ans, peut-être huit, quand j’ai fait ma première expérience de la foi. C’était à Diourbel, une région du centre du Sénégal. Cela faisait deux jours seulement que maman, après avoir longtemps été réticente, avait commencé à me faire confiance pour que j’aille tout seul acheter du pain, comme un grand. Suprême bonheur ! Pourtant, la boulangerie n’était pas loin : il n’y avait qu’une route à traverser. Mais une route, c’est déjà trop. Ma mère le savait, et elle avait raison, comme d’habitude. Le troisième jour, je faillis être écrasé par un « sept places ». J’avais regardé à gauche mais, dans un accès de cette désinvolture étourdie dont j’étais spécialiste –du reste, je le suis encore- et contre laquelle mon père n’a jamais, à juste titre, cessé de me mettre en garde, j’avais oublié de regarder à droite. En fait, ce n’était même pas un oubli. J’avais jugé inutile de regarder à droite parce que j’étais fatigué. Simplement. Le sept places est arrivé par là, évidemment. Je me souviens de deux choses : le crissement des pneus sur le bitume suite au brusque coup de frein du chauffeur, et moi qui pleurais d’angoisse dans les bras de ma mère, qui, depuis les deux jours que j’allais chercher du pain, me suivait du regard, anxieuse, à travers la grille du portail de la région médicale. Elle a tout vu. Elle a peut-être crié, je ne sais plus. Je ne me souviens de rien de ce qui s’est passé entre le bruit des pneus et mes sanglots, à vrai dire. Suis-je tombé ? Ai-je perdu connaissance ? Ma mère est-elle venue me chercher ? Quelle était la couleur de la voiture ? Je n’en sais rien. Il y a une troisième chose dont je me souviens : c’est que juste avant que l’auto ne freine, j’ai été irrépressiblement déporté vers la gauche. C’est peut-être le fruit de mon imagination, mais, même aujourd’hui, j’en ai encore la claire sensation. Toujours est-il que le soir, au calme, j’avais décidé d’attribuer ce mouvement venu de nulle part au Seigneur. Cette nuit-là, j’ai récité tous les versets –ils n’étaient pas nombreux, je n’étais pas très sérieux dans l’apprentissage du Coran- que je connaissais pour remercier mon nouveau Copain, Dieu, et lui demander de me protéger encore. Le pacte était signé.

     J’ai connu Dieu peureux, donc. Ma foi première fut égoïste. Mais qu’on ne me la dénie pas parce qu’elle était telle. Ma pureté d’enfant, ma gratitude sincère et ma soumission fascinée lui donnaient une puissance et une vérité que je ne retrouve que difficilement aujourd'hui, chez moi comme chez les autres. Loin de moi l’idée de sacraliser l’enfance, cet âge où les grandes personnes, hélas, « vous fabriquent avec leurs regrets » ; j’en peins juste un des traits, la candeur, dont l’autre face est la bêtise et l’aliénation intellectuelle.

     La foi réclame une innocence que seul le cœur d’un enfant peut porter. C’est ce que je crois. Lorsque l’on grandit, l’on fait des compromissions, on ruse parfois, on se convainc de choses, l’on se persuade que nos concussions relèvent de l’imperfection de notre nature, etc etc... Enfant, la foi est d’autant plus authentique qu’on l’ignore ; elle est naturelle, blanche, directe, immédiate. Les efforts, les souffrances, les privations et les sueurs de la foi commencent à l’âge adulte, quand elle tend à devenir un moyen, un passeport, au lieu d’être une fin, un absolu.

     Je n’ai véritablement et absolument cru en Dieu que quand j’étais gamin. Il était mon grand Ami, qui m’aidait à combattre l’injustice. Je me fichais de l’Enfer ou du Paradis. L’une de mes rares fiertés, par ailleurs, est que c’est toujours le cas aujourd’hui ; je n’ai toujours désiré que vivre et mourir de la manière la plus juste, la plus heureuse, la plus tranquille possible, sans égard à un après, fût-il fait de vers luisants, de lumière [et d’Ouroul Aïni] ou de flammes. C’était donc ainsi. Ma foi était immaculée ; mon amitié pour Dieu, sincère. Puis j’ai eu douze ans. Et le reste, tout le reste, jusqu’à présent, fut un long, difficile et tumultueux dialogue avec Lui. Pas d’égal à égal, bien sûr. Moi, je suis sur Terre ; Lui, au Ciel. Mystérieusement, Il a toujours gagné sans avoir dit un mot.    

     Anecdotique : depuis l’épisode du « sept places » j’ai trouvé tous les prétextes pour éviter autant que possible d’aller acheter du pain, opposant souvent mon droit d’aînesse aux sollicitations de ma mère ou de mes tantes. « Que les petits y aillent, j’ai eu mon époque… » Bien sûr, il y a toujours le souvenir du bruit des pneus. Et même maintenant que je suis devenu un homme, même maintenant que je suis étudiant, je ne vais jamais à la boulangerie sans une légère amertume. Je regarde à gauche, puis à droite, même si la route est déserte -et je ne le fais qu’exclusivement : lorsque, précisément, je vais à la boulangerie. C’est devenu machinal. Parfois, je pousse le traumatisme jusqu’à réciter intérieurement un, voire deux « Ayatoul Koursiyou ». Je le faisais déjà il y a presque dix ans. Pour sûr, j’ai connu Dieu peureux.

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Pangloss 09/06/2011 08:52


Je suis étonné de ces a priori aux interrogations sur Dieu, comme si les religions monothéistes avaient défini pour toujours les limites du domaine de la spéculation.
Par exemple, je n'entends personne se poser la question :"Y a-t-il plusieurs dieux?" L'affirmation de l'hindouisme selon laquelle ils seraient trente trois millions est prise comme un "fait
religieux" sur lequel personne en Occident ne discute.


M.M.S. 12/06/2011 21:39



La nature même du monothéisme n'admet qu'un Dieu. Mais les similitudes qu'il y a entre les trois grandes religions révélées devraient être mieux étudiées. Le concept même de tolérance n'est-il
pas la reconnaissance de plusieurs dieux? C'est peut-être sous cette forme, tacite, que se déroule le débat que vous semblez demander... Merci. 



Pangloss 07/06/2011 12:05


"Depuis la mort de son fils, Dieu n'a plus goût à rien" (Erik Satie)


M.M.S. 08/06/2011 20:30



Il nous aurait laissés tomber? Il aurait osé? Si c'est le cas, sa "seule excuse sera de ne pas exister.."



leshumeursdartemis 06/06/2011 22:30


Bien sûr je rejoins Badiaano dans son analyse. C'est vraiment bien écrit, et j'ai plaisir à m'arrêter sur ce site en me sentant tellement petite. Ah, le rapport à Dieu je l'ai vainement cherché, je
le cherche encore. Et pourtant au quotidien de petits signaux, venus de nulle part, sinon de ma mémoire, de la mémoire de mon enfance, comme toi qui fait que je m'interroge encore face à quel
qu'évènement qui bouleverse la logique des choses, la logique de l'homme moderne. Dieu, je ne le recherche pas ça et là, je le recherche au plus profond de moi, parce que je pense que c'est là
qu'il se cache,qu'il me guide. Dieu c'est déjà un peu de soi, sans les fioritures dont nous encombre le quotidien que nous n'avons pas forcément choisi et qui s'impose à nous. Voilà, à te lire, je
finis par écrire n'importe quoi, tu m'obliges à franchir un pas que je n'ose pas faire dans la réalité de la vie.


M.M.S. 08/06/2011 20:29



"Dieu c'est déjà un peu de soi, sans les fioritures dont nous encombre le quotidien que nous n'avons pas forcément
choisi et qui s'impose à nous." Très intéressant... Vous touchez à un point crucial: ce qu'il y a de "divin" en l'Homme... C'est ce que je cherche aussi, d'une certaine façon, comme vous, comme
tout le monde... 


Merci, en tout cas, de passer! A bientôt! 



Y£RS@N 06/06/2011 20:46


En effet, par expérience personnelle, j’ai aussi fait le constat qu’il y’a certains événements qui, à y faire face de nouveau, engendre les mêmes ressentiments; cette crainte que « notre
Copain » comme tu le dis ne soit plus peureux. À chaque fois que je me rendais à Gorée hors mis ma première fois, j’ai toujours une certaine crainte face à un évènement qui a eu lieu lors de
mon premier séjour.
Je partais rendre visite à une personne derrière les habitats qu’on aperçoit à la descente de la chaloupe, tout à fait derrière, un endroit où les falaises sont vraiment haute. Je dois avouer qu’à
premier vu, j’avais un sentiment d’admiration quand j’apercevais les roches, les roches qui par leur éclats luisant dû aux interminables passages des vagues donnait un spectacle époustouflant avec
le couché du soleil..
Eh oui l’admiration avait pris le dessus sur la conscience, sur la raison.. Je m’avançais de plus en plus pour mieux admirer et c’est à cet instant que j’ai créé une petite avalanche qui failli
m’emporter, heureusement que la peur m’avait offert une force impressionnant pour me ressaisir..
Jusqu’à l’instant précis où je te parles, je n’y ai est jamais remis les pieds, je préférais aller à l’encontre des bonnes manières « aller saluer les gens », que d’avoir à être face à
cette situation, bien que je sois aller à Gorée durant tout mon septennat. Une chose est sure, si je venais à y aller une fois de plus, je ne pense pas avoir ce sentiment d’admiration que j’avais
autrefois n’en parlons même pas de la gourmandise de vouloir admirer sous un angle beaucoup plus grand…
Je me dis tout le temps qu’il faudrait que j’arrive à vaincre cette peur, mais la seul pensée que « la chance » ne soit pas au rendez-vous m’en donne pas le courage…
Dois-je garder cette phobie où la dompter? J’en sais rien…
En tout cas j’aime bien ton texte, toujours aussi bien écris et toujours aussi lucide…


M.M.S. 08/06/2011 20:26



Merci pour ton témoignage!



badiaano 06/06/2011 00:34


toujours la même verve, la même pétulance...pour cette plume que j'admire! le talent serait un chemin que tu y serais déjà placé, marchant d'une allure noble, en direction du génie!
puisses-tu y arriver sous peu. moi j'y crois, ta modestie étant le viatique idéal!


M.M.S. 06/06/2011 01:21



Le chemin est encore très loin, le talent même me semble une chimère! Mais je te remercie, grand, pour tes encouragements! Sache qu'ils sont réciproques! J'ai été faire un tour sur ton blog, que
j'ai aimé! Il y a là une légèreté qui me manque parfois cruellement! Et beaucoup de culture, et des allusions intéressantes! Ne t'arrête surtout pas! 


Merci!