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Sur la Révolution. (Partie I)

23 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #De l'Afrique...

     Ce qui est en train de se jouer en Tunisie, et qu’on appelle volontiers une Révolution (je proposerai dans un prochain billet une réflexion sur ce mot, sur sa réalité et sa teneur) m’a ouvert les yeux sur certaines choses que, par ailleurs, je pensais, mais que je n’osais dire, les considérant trop abstraites, voire fausses. Je ne prétends pas qu’elles soient vraies, mais je pense qu’elles se peuvent maintenant défendre mieux. La Révolution tunisienne a donc eu lieu, et continue d’ailleurs. Tout a été dit, disséqué, analysé par ceux qui en ont la compétence. On en a défini les enjeux, évalué les perspectives, prévu les risques. J’ai donc choisi de parler d’une autre chose, intrinsèquement liée à l’âme de la révolution : du peuple. En effet, au-delà de la joie qu’elle (la révolution) me procure, du fait du départ de Ben Ali (faut-il toujours dire « Président », au fait ?), et indépendamment de l’amusement désabusé que provoque chez moi le retournement de veste aussi prompt qu’habile de l’Occident, qui ne perd décidemment jamais, vis-à-vis de ce pays, j’ai surtout retenu deux choses, contradictoires, peut-être, réelles néanmoins, je le crois.  

     La première, c’est que tout peuple, aussi fort qu’il soit en ce qui concerne ses bras, aussi rayonnant qu’il soit sur le plan de ses idées est fatalement pusillanime face au régime qui l’asservit et le maintient dans une tyrannie que cette forme d’indolence même, et rien d’autre, nourrit. En d’autres termes, une tyrannie, une dictature, un despotisme, bref, tout régime où un homme ou un appareil étatique exerce sur le peuple quelque coercition pouvant empêcher ses libertés, tire son pouvoir tant des moyens (armées, milices, propagande, intimidation, surveillance…) qu’il emploie pour se conserver  dans sa situation que de l’apathie du peuple, qui ne fait rien, ou pas grand-chose, pour se sortir de la sienne. Accepter, ne serait-ce qu’un temps, d’être asservi, sans essayer de se sortir de la sujétion : voilà la vraie tyrannie, qui est d’abord, vous le comprenez dès lors, tyrannie contre soi. La force et la pérennité de toute dictature viennent de la peur qu’elle provoque chez le peuple. Cela est évident. Mais avant que de susciter la peur, la dictature est engendrée par elle. Elle s’en nourrit. Elle profite de la brèche ouverte dans les cœurs humains par la peur pour s’y engouffrer, et, une fois dedans, l’élargir, afin que d’autres peurs s’y aventurent, et qu’aucun courage n’ait la place de s’y enraciner. Il n’y a de dictature que celle des peurs : peur qui donne naissance à la dictature ; dictature qui maintient (et se maintient donc par) le règne de la peur. Cela me pousse à penser que les dictateurs ne pourrissent au pouvoir que parce que les peuples qu’ils tyrannisent les y laissent, moins par volonté que par crainte de défier ce pouvoir qu’ils voient comme immense et inébranlable. Simplement, cette crainte naît de l’absence de la conscience de peuple. Qu’est-ce que la conscience de peuple ? Ce que cela dit. C’est-à-dire le sentiment qui pousse un homme à vouloir être le maillon d’une chaîne, d’une force agissante, d’une entité capable de se battre pour reconquérir sa liberté confisquée: le peuple. Dans une dictature, je pense que tout homme croit vivre sa misère de façon si individuelle qu’il en oublie que ceux qui l’entourent sont dans la même situation. Et ils réfléchissent tous de la même manière, étant atteints du même syndrome. La peur individuelle devient alors peur individuelle de masse, ce qui ne peut, par conséquent, mener à aucune forme de révolution. La conclusion de cette première remarque, et que la Tunisie illustre parfaitement, est donc celle-ci : les dictateurs ne sont pas aussi forts qu’ils peuvent le laisser croire ; il suffit souvent que le tout le peuple prenne conscience qu’il éprouve une peur et une indignation similaires, celles des victimes innocentes, et qu’il décide ensemble de surmonter cette crainte, pour que leurs bourreaux soient défaits. Car un tortionnaire ne peut rien contre un supplicié qui ne cédera plus face à la géhenne, dût-il en périr.

     Cette Révolution m’a montré une autre faiblesse des peuples tyrannisés : celle de ne pouvoir se mettre en branle eux-mêmes, et de toujours avoir besoin de motifs autres que l'indignation liée à leur condition pour trouver une justification à leur action révolutionnaire. L’homme qui s’est immolé par le feu en Tunisie, par contestation, mais aussi, surtout de désespoir, est bien mort, et cela, je le déplore. Ce n’est pas la Révolution qui le ramènera à la vie, et ce n’est pas lui qui doit justifier le lancement de cette révolution. Je suis contre cette idée, qui veut qu’il faille toujours une goutte d’eau pour faire déborder le vase des colères et des rancoeurs, surtout si cette goutte d’eau doit être un homme qui se sacrifie pour que l’on puisse par la suite justifier le reste en invoquant son « courage ». Que cet homme se soit sacrifié pour protester à titre individuel, cela est recevable ; que l’on veuille faire de lui un martyr, un point de départ et le symbole de cette révolution, cela, je ne le comprends pas, et ne l’accepte pas. Que le peuple ne s’est-il érigé de lui-même, sans attendre que du sang coulât ? Soyons clairs, cependant : je ne refuse ni l’authenticité de l’indignation et de la souffrance du peuple tunisien (et des peuples qui ont été sous dictature en général), ni la révolution sanglante (Y eut-il d’ailleurs jamais une révolution sans mort ?). Il ne faut pas mêler trop de morale à ceci. Je ne condamne pas cette révolution là; d'une certaine façon, il fallait qu'elle ait lieu. Ce que je déplore, c’est la lenteur avec laquelle cette indignation s’est traduite dans les rues. Se serait-elle en effet manifestée plus tôt qu’un homme serait peut-être encore en vie. Ben Ali serait-il encore là à jouer avec diriger le pays si cet homme ne s’était suicidé ? Nul ne le sait.  

     Je me méfie des révolutions tardives ; oui, tardives, puisqu’il est déjà très tard quand un homme, un seul, meurt de désespoir, alors que les autres désespérés attendent qu’un congénère trépasse du mal commun pour se convaincre qu’ils en sont vraiment atteints, et qu’ils doivent le combattre. Ces révolutions me montrent encore l’apathie morale des peuples assujettis. Et cela, même s’ils mènent et réussissent, en aval, leur révolution. Mais pour combien de temps ? Combien de temps avant qu’un autre dictateur ne revienne, et que l’histoire se rejoue, avec les mêmes acteurs et les mêmes actes ? Telle est la question. Beaucoup de peuples, dont les régimes dérivent de plus en plus vers une évidente dictature, devraient se la poser.

   Finalement, ces deux sentiments que m’inspire la situation en Tunisie, que je disais contradictoires, se rejoignent en cela qu’ils portent tous deux sur les faiblesses des peuples révolutionnaires. D’une part, c’est là l’objet de la première remarque, ils ne prennent pas conscience que c’est de leur peur et de leur apathie que les dictateurs tirent une part substantielle de leur ignominieuse puissance: ils sont donc sous les dictatures croisées de leur propre esprit et de leur bourreau ; d’autre part, c’est ce que j’ai exprimé à travers la seconde analyse, les peuples révolutionnaires ne sont souvent pas indépendants et spontanés dans leur réaction, ce qui implique une certaine hésitation, et, finalement, une certaine peur, qui peuvent avoir un prix d’autant plus désolant qu’il me semble inutile : les "martyrs-déclencheurs-de-révolutions". Dans les deux situations, il demeure à mon sens que c’est une certaine faille dans le cœur du peuple même qui le mène à sa propre perte ou, du moins, à une perte qu’elle aurait pu éviter.

     J’espère que la Tunisie arrivera à retrouver la voie de la démocratie, et que les libertés fondamentales seront à nouveau exercées, sans une goutte de sang en plus. Mais je ne serai pas trop surpris si, d’ici quelques années, l’on retombait dans un régime proche, de celui qu’avait instauré Ben Ali, voire pire que lui. Le peuple tunisien, comme tous les peuples ayant accompli une révolution, a été courageux à un moment donné de son histoire, à ce point où l’exaspération ne peut déboucher sur autre chose que la révolution. Mais le véritable courage est de rester courageux et révolté, en tout temps, à n’importe quel point de l’histoire. Agir lorsque l’on est excédé et révolté est brave. Etre toujours révolté, c’est-à-dire être dans une réaction permanente contre toute forme de sujétion, l’est encore plus. Dans le premier cas de figure, il n’y a que des révolutions, au sens de réaction historique déterminée. Dans le second, il n’y a même plus de révolution, puisque l’esprit qui l’anime est perpétuel (la révolution devenant inexistante quand elle est menée en permanence, de façon ininterrompue) : il ne reste plus alors, pour un homme, que la réaction la plus naturelle et la plus humaine qui soit : le refus de tout ce qui le nie. 

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Sheik Ahmadu 15/05/2011 01:29


Brillante analyse Mohamed. Et pour te rejoindre dans ce que tu as évoqué en la possible résurgence d'un régime dictatorial, j'en appelle aux mots du géant Dostoïevski : "La tyrannie est une
habitude."


Thierry 23/01/2011 10:24


tout d'abord je t'adresse mes compliment sur cette belle réflexe dans laquelle tu as su disséquer de manière précise le problème.
il me semble effectivement que ces deux parties qui semblaient contradictoire se réunissent et sont même liés. tu as dis que "Dans une dictature, je pense que tout homme croit vivre sa misère de
façon si individuelle qu’il en oublie que ceux qui l’entourent sont dans la même situation. Et ils réfléchissent tous de la même manière, étant atteints du même syndrome. La peur individuelle
devient alors peur individuelle de masse, ce qui ne peut, par conséquent, mener à aucune forme de révolution" et je pense que c'est cette inconscience sur la situations des autres qui les empêchent
vraiment de réagir, c'est comme s'il les fallait une étincelle, une source de motivation; mais hélas il a fallu que ce soit une perte de l'un des leurs. Tu conviendras avec moi qu'il n'est
généralement pas facile d'extérioriser, ou tout simplement de laisser éclater ses sentiments personnellement. certes ils ont tout ce qu'ils faut dans leur intérieur pour réagir mais il manque un
élément qui est endormi, endormi par cette brèche ouverte dont tu parles et je pense qu'au lieu qu'un deux perde la vie pour fermer cette brèche, il faudrait des penseur comme toi (ta réflexion);
en d'autres termes une certaines forme de sensibilisation qui les fera savoir qu'il ne sont pas seul à vivre cette misère, et que cette peur individuelle de masse devienne devienne commune et ainsi
à eux tous, ils auront la force de la surmonter. "mes propos paraissent abstraites et utopique" mais je pense que la sensibilisation est une voie envisageable...qui parle de révolution parle de
vision commune; et pour qu'il est cette vision commune, il faut une sensibilisation....j'attends impatiemment ta deuxième partie...