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Sur l'Envie: texte premier.

5 Mars 2012 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Réflexions rafistolées.

     "Ô Déesse Envie, Votre Terreur, voici que vous vous tenez devant moi et qu’aussitôt j’ai le soleil dans les yeux! Votre aura m’envahit doucement, et le sentiment que vous charriâtes sur toutes les terres de ce monde, le plus connu des hommes, se diffuse confusément en mon âme. L’on sait qu’il est là, mais l’on n’en devine pas immédiatement la forme. L’on ne vous a jamais clairement vue. De tous les péchés, vous êtes le plus évanescent, et le plus protéiforme. Mais le plus universel. Vous êtes une étincelle, qui peut engendrer trois brasiers différents. Ô Déesse, daignez, s’il vous est impossible d’atténuer ce halo de lumière qui vous magnifie, me tendre votre arme. Au défaut de votre beauté, prêtez-moi votre trident. C’est lui que je présenterai aux hommes. Le gigantesque Homère nous montra jadis  l’indestructible bouclier d’Achille, que forgea Héphaïstos dans les flammes; une insolente prétention me pousse aujourd’hui à vouloir décrire votre trident. Je vous élève à l’ekphrasis. Vous m’élevez aux privilèges de la vision. Une lettre n’aurait suffit à parler de vous. Entrevoyez donc, mortels, l’Envie dans sa splendeur." 

 

                                                                                                ***

 

     Comme un thyrse le manche se déroule paresseusement, interminable, lambrissé de sculptures qui épousent et adoucissent l’irrégularité de ses courbes abruptes, puissantes. Une rosace que des flammes consument, mais qui en renaît toujours, infinie et immortelle, s’enroule, comme un serpent, autour de ses contours massifs. Comme une saxifrage, la fleur sculptée semble jaillir de l’arme, elle l’étreint et l’étreinte est éternelle. Elle n’en brise la courbure que pour mieux s’unir à elle. Le manche du trident est à l’image de sa maîtresse : colossal. Il est rempli de force, de sauvagerie, de brutalité et semble  incassable, tout en gardant cette grâce et cette légèreté que ses parures lui offrent. Vous eussiez dit un corps de femme recouvert de rocailles : il n’en est pas moins divinement beau, mais il y est mêlé l’on ne sait quelle irrépressible force. Ce manche fascine. L’on n’en connaît pas l’exacte matière : il a été taillé dans la matière des corps célestes, dans les étoiles, les lunes, les comètes et les soleils, puis on l’a forgé pendant mille ans à un soufflet qu’alimentait le Feu de l’Enfer. C’est du granit, du basalte, de la terre, de l’airain, de l’or, du ciel, du feu. Il mesure sept coudées et trois empans, pèse environ deux mille cinq cents sicles et est aussi léger qu’une flèche lorsqu’il fend l’air avant de se ficher dans un cœur d’homme. Le manche du Trident de l’Envie annonce sa fabuleuse tête : il est fils de Dieu et du Diable.

 

     La première des dents, celle qui se situe à droite de la formidable arme, a été forgée par Dieu. Elle est lisse, brillante, et capte la lumière du soleil quand celui-ci ose se réfléchir sur l’arme. Elle est cependant la plus courte des trois terminaisons. Elle n’est pas taillée en pointe : son bout est arrondi, et semble émoussé et fruste. C’est qu’il n’atteint que quelques hommes. Que l’on ne se trompe pas, cependant : quand elle touche de façon authentique, cette dent dote sa victime d’une qualité rare et exceptionnelle : l’admiration.

 

     L’envie devient admiration quand le cœur où elle s’enracine est assez généreux pour se situer par-delà le premier élan d’avidité. L’on ne mesure que difficilement ce qu’il faut d’humilité, d’intelligence, de pureté d’âme pour admirer. C’est l’un des sentiments humains les plus difficiles à nourrir. C’est raison qu’aujourd’hui, l’on ne sait plus vraiment admirer. Face aux qualités de l’autre, l’égoïsme l’emporte le plus souvent sur la curiosité et l’émerveillement. L’on préfère être aveugle à la lumière extérieure, et rester dans une cécité que l’obscurité de son propre cœur favorise et entretient. L’admiration d’un homme ne suppose pas forcément qu’il vous soit supérieur en quelque domaine que ce soit. Elle le suppose souvent, certes, mais pas toujours. Il suffit parfois que l’autre soit différent, non pas meilleur, mais différent, pour que l’on puisse vouloir l’admirer. Mais cela, l’égocentrisme de l’époque le permet difficilement. Plus personne n’est admirable, pour la simple raison qu’à l’ère de l’égalitarisme, le nivellement est un diktat ; la bête similitude, une exigence ; l’imbécile massification des individus, une preuve de respect. L’on veut des anonymes. L’on craint la différence, on ne veut pas la voir, on la chasse, on l’élude.  Les hommes sont, et doivent demeurer une masse où les astres n’ont plus le droit de briller. Tout éclat est recouvert par l’épaisse crasse de l’égalité à tout prix. L’envers de la démocratie est divinisation du « semblable ». On le sait depuis Tocqueville. Et quand, par la force d’un extraordinaire et irrésistible éclat, talent, génie, esprit critique, quand, par la puissance de quelque qualité, singularité, différence, ils brillent malgré -et dans- la masse obscure ils sont ignorés. L’ego tuera le monde. Seuls quelques uns s’arrêtent, et regardent émerveillés, humbles, respectueux, l’étoile qui flamboie. Ceux-là, qui préfèrent laisser les élégances de la simplicité transformer leur envie en vertu pure, deviennent dès lors sinon supérieurs, au moins aussi grands que ceux qu’ils admirent. Car l’admiration a ceci de magique que, lorsqu’elle est éthérée, sous-tendue par  la seule respectueuse fascination face à ce que l’autre a de beau et de vrai, élève et ennoblit l’âme. Il est plus beau d’admirer de façon authentique que d’être admiré. La vraie admiration est l’envie dénuée d’égoïsme et d’envie, justement : l’affaire n’est pas de vouloir avoir les mêmes qualités que l’autre, mais de vouloir encore voir l’autre faire preuve de celles-ci, et se réjouir sans arrière pensée, sans hypocrisie, pour le seul bonheur de contempler la beauté de la différence se mouvoir. Il faut s’effacer, s’oublier, pour arriver à la vraie admiration. La tâche n’est pas aisée : elle suppose intelligence, humilité, simplicité, amour du beau. Tout ce dont l’époque manque cruellement. Il ne faut toutefois pas lui en faire le reproche systématique. Il n’est pas de sa faute si l’ère du nivellement a consacré la médiocrité. L’admiration est une espèce en voie de disparition.

 

     Allez lire les Exercices d’admiration de Cioran : il ne s’y trouve ni béate subjugation devant les qualités de certains de ses pairs écrivains, ni trompeuses et dégoulinantes adorations. Il s’y trouve juste de l’admiration : de la tendresse, du respect, de l’amour, de la bienveillance, le tout porté par un esprit droit que commandent le goût de la vérité et la fidélité de l’amitié. Il y a de l’éloge, qui n’est pas la courtisane flatterie. Il s’y trouve un hommage, qui est autrement plus vrai et profond que la simple glorification. Le compliment y est caché, latent ; le discours sur l’homme, discret. Tout y est tamisé –et donc magnifié- par une pudeur chaleureuse. Le texte sur Beckett : quelle merveille !

 

     L’admiration est bien un art. Savoir parler d’autrui est en soi difficile, et l’est d’autant plus si l’envie fonde le discours. Mais savoir parler intelligemment d’autrui, sans verser ni dans l’apologie ni dans l’aigreur, en suivant cette juste voie que le cœur seul trace, est infernal. L’admiration est encore la voie vers le paradis, mais elle est pavée des dalles de l’enfer.

 

     Exercez-vous à admirer pour de vrai, ce sera long et incommode. Et lorsque vous y arriverez, faites-le secrètement si l’orgueil vous emprisonne. Ne vous en faites pas, c’est le schéma le plus commun. Car l’admiration, finalement, est devenue une honte. Un certain orgueil l’empêche. L’on peut bien admirer et crier partout que l’on admire des stars, des hommes du passé, des hommes qui sont loin. Mais l’admiration de ses contemporains, de ceux qui nous sont proches, des amis, est toujours tue, par orgueil, par peur de paraître ridicule, faible, sans personnalité, suiviste. A peine la suggère-t-on. Et même là encore, lorsqu’on le fait, sans même peut-être que l’autre ait remarqué le signe, c’est le drame : on le regrette tout de suite, et l’on change de comportement, l’on devient distant pour rééquilibrer les rapports, et l’on se tait, et l’on feint de ne plus voir l’autre afin de rattraper l’erreur de s’être trahi. Ce qu’il y a de plus difficile dans l’admiration, c’est d’assumer que l’on admire.

 

     Il y a aussi la question du temps. Combien de temps admire-t-on ? Cette question permet d’établir la différence entre le fan et l’admirateur. Le fan ne l’est que d’occasion, de circonstance, il souscrit à un effet de mode, il vole dans l’air du temps. Sauf que le temps passe, et le fan se lasse. Il passe à autre chose. Il oublie. Il devient fan d’une autre personne, et en arrive parfois à rejeter l’ancienne icône. Le fan est un papillon, il est singularisé par le caractère éphémère de ses élans. Inconstant et capricieux, il n’a aucune finesse dans ses élans. Le fanatisme est une bêtise passagère (parfois pas, ce qui est pire). C’est une admiration massive, sans discernement, une génuflexion qui n’a pas la valeur de l’élégante révérence, mais qui se perd plutôt dans une sanctification béate et bête, d’autant plus douteuse qu’elle ne dure pas. Le fan a des gourous. Le fan a des idoles. L’admirateur a des amis. Il les admire de loin, souvent sans le dire, mais pendant et pour longtemps. L’admirateur, parce qu’il a de la finesse dans l’esprit, sait que les éclats succèdent aux éclipses, et admire moins en fonction de ses éclats et de ses éclipses, qu’en fonction de l’attitude de la personne admirée quelle que soit la situation. Une constance dans le courage et l’impétuosité peut être facteur d’admiration, comme peut l’être une dans la tempérance et le calme. L’admiration est une quête d’absolu. Elle n’est pas partielle, elle n’est pas sélective. Elle prend l’homme dans son entièreté, avec ses fautes et son génie, ses vices et ses vertus. Il ne les commente pas, il ne les juge pas, il en prend acte, et comprend c’est peut-être cela, cette gémellité des ténèbres et de la lumière, qui constitue qu’il y a précisément d’admirable chez la personne en question. L’intelligence que suppose l’admiration est cause que celle-ci s’inscrit nécessairement dans la durée.

 

     Petit cadeau, que je ne peux m’en empêcher de vous offrir. Croyez-bien que j’essaie, mais c’est une envie ( !) que je ne puis retenir. Tenez. La personne que j’admire le plus au monde, hormis quelques unes dont je tairai le nom: ô moi-même ! 

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L'Etrangère 20/06/2018 11:49

Tardive découverte, mais bénie. Comment pourrait-il en être autrement, lorsqu'elle n'est que raison d'admirer encore...

Chien errant 10/03/2012 10:34

Tout l'honneur est pour moi mon ami.Merci et à bientot.

Chien errant 08/03/2012 09:49

Le chien errant ne vous connait pas.Vous ne le connaissez pas non plus.Mais sachez-le mon cher il vous aboie son amitié(SVP) et son admiration...Il boit vos ecrits comme il boit les propos d'Alain
,les aphorismes de Emil le roumain...Quand on lit un texte remarquable,emerveillé,on se pose toujours cette question : qu'est-ce qu'on peut faire de plus?...Eh bien mon cher Aragon me suggére de
vous dire que: c'est une chose magnifique à la fin que votre prose !

M.M.S. 08/03/2012 15:32



Vos mots sont très élogieux, je les accueille avec humilité, et vous en remercie très profondément. Cela fait chaud au coeur. Ils m'encouragent, et me poussent chaque fois à vouloir faire
mieux... Vous citez de grands noms, de grands esprits, des classiques (d'ailleurs, vous me semblez être, à la lumière de ce comentaire et des précédents que vous avez eu à laisser, un grand
lecteur, éclectique, à l'horizon littéraire élargi, ce qui est très rare et...admirable.), que je lis et que j'admire, et dont les oeuvres nourrissent mes écrits. Je ne suis évidemment pas à leur
hauteur -j'en suis encore même franchement loin, mais je ne désespère pas de réduire la distance. C'est bien l'objet de la tenue de ce blog: s'entraîner, s'améliorer, et essayer de rester fidèle
à un certain esprit de la littérature, fait d'exigence, de travail, de labeur, mais aussi de jeu sur le langage. 


L'on ne se connaît pas, en effet: vous semblez vouloir cultiver le mystère et l'anonymat: marque de sagesse, n'est-ce pas? Mais nous semblons avoir en partage l'amour de la littérature et de la
langue. C'est une communauté d'intérêt qui me suffit à accepter volontiers votre amitié, à vous proposer la mienne. J'ajouterai du reste, comme je le dis dans ce texte, que ceux qui admirent sont
sans doute les plus admirables. Je suis très honoré de l'attention que vous me portez. J'essaierai de m'en montrer digne, à travers les colonnes de cette tribune. 


Je vous dis donc à très bientôt, et encore merci!