Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Soixante-quatorze.

11 Décembre 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Solipsismes

        L’orgueil, la volonté de ne pas tomber dans des clichés surannés et, surtout, la haine des mauvais diaristes –le pléonasme n’est pas loin-, m’ont toujours défendu de faire de l’écriture une catharsis. Que la plume puisse soigner, je n’y ai jamais cru. L’écriture n’est pas un épanchement exclusif : la réduit-on à l’intimisme intégral qu’elle devient fade, tiédit, perd de son âme; la transforme-t-on en une confession gonflée de sanglots qu’elle devient une voix esseulée dans le désert, et agaçante, car chaque hère a assez de sa misère propre pour avoir à subir celles d’un « gribouilleur » dont il se fiche ; enfin, y cherche-t-on une paix de l’âme qu’elle se dérobe toujours. Le meilleur moyen de faire des mots des traîtres, des inutilités, c’est précisément de leur assigner une fonction utilitaire. Maudits soient ces teneurs de journaux intimes, adolescents acnéiques, jeunes filles nubiles contant avec maintes affreuses fautes d’orthographe leurs amours douteuses dignes de télénovas, tous ces poètes du dimanche, mystiques du plat qui croient qu’il suffit de mettre « amour » et « printemps » dans un vers (même pas un alexandrin, et en rimes indigentes, qui plus est…) pour être Char, tous ces saules pleureurs dont les larmes sont l’encre, et l’apitoiement sur leur propre sort, le buvard. Maudits soient ceux qui utilisent l’écriture pour trouver leur salut. Gare à eux, surtout : l’écriture n’est jamais qu’illusion d’un baume, qui s’évanouit vite.  

 

     L’écriture est un jeu, à mes yeux.

    

     Et ce jeu m’a manqué. Rien, rien, hormis peut-être le football, mais pour d’autres raisons, ne remplace chez moi cette sensation que procure l’écriture d’une phrase dont on sent, au bout d’heures de labeur, de ratures, d’atermoiements, de désespoir, qu’elle  commence seulement à ressembler à un ondoiement, qu’elle tinte, qu’elle a les sonorités qui dansent ; rien n’égale chez moi le malicieux plaisir que l’on tire d’un « pet d’esprit » négligemment jeté sur un papier, ou d’un mot retiré dans la rareté comme anachorète en thébaïde; peu de choses me ravissent de la même façon que la mélopée alanguie d’une sentence allant l’amble, rythmée par des points-virgules ; je n’aime rien tant que le sentiment extatique, orgasmique, que procure la phrase s’allongeant et qui, subtile et suggestive, montre –oui, montre- les rougeurs sacrées qui miroitent au fond de la fleur de l’humanité ; enfin, je ne trouve nulle part ailleurs qu’en l’écriture, cette impression d’effacement, de flottement, de joie enfantine qui naissent, tout simplement, de ce que j’écris une phrase.

    

     Je n’écris pas pour vivre ; cette affirmation est assez absurde. J’écris pour écrire. J’aime ça. Et tout est dit. Que ceux qui attendent une justification y restent, et crèvent, tant qu’ils y sont. Une passion ne se doit et ne se peut d’ailleurs justifier. Et l’on échoue fatalement à l’expliquer.

    

     Je n’ai pas d’ambition littéraire, ni de prétention didactique. Tout cela ne me mènera à rien sans doute. Mais j’aime être inutile, et seoir ainsi à cette part d’inanité que l’écriture, ne serait-ce que parce qu’elle est toujours subjective et n’est jamais universelle, du moins à sa genèse, recèle. La désinvolture est une forme de liberté et de mépris majestueux, à l’endroit d’une ère où l’utilité, la production, le rendement, l’immédiat, sont des exigences d’humanité. On ne joue plus. Je veux jouer et danser. Et je ne sers strictementje tiens à cet adverbe- à rien.  

    

     Je n’ai pas été déporté à Auschwitz, je ne témoigne d’aucune écorchure, d’aucune inhumanité. Je ne veux être grave. Il n’y a de pathos en ces lieux qu’au détour de quelques phrases perdues, et encore faut-il les voir. Le reste est un grand rire stylisé, auquel je donne des formes que mes humeurs capricieuses, orgueilleuses, promeneuses, paresseuses, mythomanes, me dictent. Et pourtant, pourtant, je ne mens jamais dans cet exercice. J’y mets un point d’honneur.

    

     Le jeu reprend. J’ai appris à sécher des larmes, assécher un cœur, aiguiser une plume, retrouver un rire, réapprendre à tonner contre le monde, c’est-à-dire à le chérir avec la plus grande tendresse qui soit.

    

     La réclusion fut nécessaire. L’on en ressort grandi. Il est temps que j’honore certains engagements, et enlève le cilice du silence.

 

     Cela aura duré soixante-quatorze nuits.   

Partager cet article

Commenter cet article

ablaye ndiaye 13/12/2011 03:44

Tes sentiments démontrent tout l'art de l'écriture. Continue d'écrire pour nous, engorgés de volonté et entravés par le temps, pour nous, qui savourons ta plume.
l'abnégation que t'as due consentir pour une réclusion est hors du commun; je ne flatte pas mais c'est vrai.
La réclusion, "l'on en ressort grandit"!

M.M.S. 18/12/2011 20:11



Merci grand, du soutien! c'est gentil...