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Sept-cent quarante.

6 Janvier 2013 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

C’est l’âge de ce blog. 740 jours. Deux années et dix jours. Cela est passé vite. L’on ne voit jamais son enfant grandir qu’avec surprise. Je me souviens encore lui donnant la vie, en pleine nuit, les sens tendus, excité par un certain nombre de sentiments diffus, voire inconnus, mais dont l’adjonction me faisait éprouver une impression fort étrange. Toute parturition enivre.

 

J’ai créé ce blog sans but ni objectif précis, ou s’il s’est trouvé qu’il y en eût, ceux-là m’échappaient encore, du moins à l’époque. Je ne les cernais pas distinctement, au commencement. Et les quelques phrases que j’ai affichées au fronton de ce lieu : « Parler de tout. Ecrire sur tout. Tout revoir. Mais subjectivement, égoïstement, méchamment s’il le faut. Mais sans jamais se mentir. Et librement, surtout. » sont bien commodes : faussement grandiloquentes, affirmant une certaine désinvolture, elles ne révèlent au fond que ce qu’il y a de vague et d’imprécis dans l’esprit d’un jeune homme de vingt ans, qui a soif de tout, qui se pique d’avoir quelques lettres, qui se croit assez intelligent pour émettre quelque jugement qui compte, et qui veut mettre tout cela au service de l’esprit. Toutefois, il a chu de ce grossier et obscur bloc de candide prétention deux pierres précieuses que la tenue ce blog, par l’exercice auquel il soumet l’esprit, a taillées, polies, lustrées : l’autonomie et la liberté de la pensée d’une part, la singularité d’un style de l’autre.

 

Penser librement et asseoir cette pensée sur un style personnel. Il n’y a plus eu, au fur et à mesure que j’ai avancé dans l’expérience de ce blog, que cela qui ait vraiment compté. J’irai même jusqu’à considérer qu’il n’y a que cela qui doive véritablement compter, chez quelqu’un qui manie une plume. Réfléchir et servir cette réflexion par une voix à nulle autre pareille. Ce  sont là les deux axes, simples et difficiles à la fois, qui ont éclairé cet espace.  

 

D’abord, la pensée. Penser seul. Penser dans la solitude de son propre cœur et la souveraine hauteur de son seul esprit. Assumer cette pensée. La décréter audible par le seul fait qu’on la rend publique. La proclamer. En être capable. En avoir l’immodestie et s’en glorifier. Brandir cette pensée. Lui faire gagner en finesse et en originalité ce qu’elle peut perdre, ce qu’elle doit perdre en conformisme et en facilité. Refuser la bêtise des autres et du monde. La railler, la souligner, la combattre avec légèreté. Penser avec les autres parfois. Contre eux souvent. Avec un égoïsme revendiqué, toujours. Penser en riant. Faire du rire une pensée. Abhorrer la tiédeur et les concussions intellectuelles. Haïr tous les conformismes : le conformisme est le meurtre de la pensée. Vomir sur un certain anticonformisme facile et opportuniste: celui-là est le conformisme le plus admis de ce temps. Refuser d’être un révolté : tout le monde l’est et l’on ne sait plus ce que cela veut dire. Refuser d’être un subversif : la subversion permanente est une prison. Rester dans l’indifférence lorsqu’il le faut. Etre inaccessible quand la masse grouille. Ne désirer qu’être intelligent. Ne se suffire que de l’intelligence. Celle du cœur, celle de l’esprit. N’accepter que le talent. Ne prendre parti que pour ces causes-là. Ce sont toutes ces exigences qui ont servi de principes à ce blog ; principes auxquels je m’efforce, sans y arriver toujours, de seoir.   

 

Ensuite, le style. Etre capable de s’en forger un sans n’en abandonner aucun. Etre en mesure de les convoquer tous. De choisir celui qui convient mieux à la circonstance. Laisser ensuite l’écriture se jouer, et le talent opérer. S’enivrer des plaisirs qu’offrent, circonlocutions interminables, circonvolutions proustiennes, splendeurs syntaxiques, les tournures grandiloquentes, précieuses et surannées. Se délecter des sèches fulgurances d’une écriture dépouillée et tranchante. N’avoir pas peur de l’adjectif. La beauté de langue française est dans l’épithète. La crainte de l’adjectif peut être le début de la platitude. Oser l’emphase. Maîtriser la solennité et la gravité. Maîtriser plus encore le rire et l’absurde. Ne rien tenir pour vulgaire. Le style peut enrober n’importe quelle vulgarité d’un caractère coloré. Célébrer le cynisme. Couronner l’ironie. Etre de mauvaise foi et s’y complaire sans regret et même avec aise: c’est un gage de talent. Faire du rire une loi. Ne jamais manquer d’humour. Ne pas trop user de l’autodérision : les imbéciles pourraient confondre cela à de la modestie, chose qu’il faut haïr par-dessus tout. Avoir de l’idée. Avoir un style aussi intelligent et fin que la pensée qu’il veut soutenir. Toujours veiller à écrire bien. Mépriser ceux qui trouvent cela compliqué ou pédant. La correction, la fluidité d’un style, sont autre chose que sa complexité.

 

Ne jamais dissocier le fond de la forme, toujours allier la pensée au style, afin de toujours produire de l’idée, fût-elle dans l’absurde : voilà, 740 jours après sa création, ce qui constitue la raison d’exister de ce blog. Il est devenu un exercice, un journal de pensée, un grimoire, un bréviaire, un miroir de mon esprit. Mais un miroir fêlé, légèrement déformant, mais qui laisse passer la lumière, pour reprendre la belle image de l’autre.

 

Ma plus grande hantise a été -et reste- que de journal de pensée, il devînt journal intime, dépotoir public de mes émotions et blessures les plus secrètes, me livrant ainsi en pâture aux autres, à vous autres, lecteurs, qui êtes avides de sentimentalisme, vous qui êtes trop rarement pudiques, vous qui aimez chercher la nudité du cœur qui souffre derrière la fragilité du mot qui feint d’être neutre. Foutez-vous de ma personne comme je me fiche de la vôtre. Ne nous unissons que dans et par le texte et ses idées. Baisons-là. Forniquons dans ce lit de mots. Coïtons dans ce bordel anonyme. Jouissons dans le Q de mère qualité, si elle est là. Puis ressortons et oublions-nous, jusqu’à la prochaine fois. Risible et lointain idéal d’impersonnalité, sans doute, en un temps où l’exposition des sentiments est aimée des lecteurs, et impossible à totalement éviter des auteurs –n’échoué-je moi-même pas parfois à demeurer distant ? Nous sommes tous des romantiques. Sans leur talent, hélas.   

 

J’ai aussi longtemps craint, car immense en est le risque, et grande la tentation dans un blog, de faire de la morale. Donner des leçons m’a toujours répugné, moi qui déteste en recevoir et qui n’en retient que fort peu, et encore sont-ce celles que la vie, seule maîtresse que l’on ne peut défier, m’inflige. Je méprise ceux qui viendraient chercher là quoi penser. Je me défends de professer ou de prêcher la morale ou la vertu. L’expérience m’a montré que ces deux choses-là ne sont belles qu’en perdant, que chacun les apprenne seul. Je ne me sens pas la force ni le droit de les dicter. Au nom de quoi ?

 

Choses revues. Hommage au père Hugo. Je n’ai pas un millième sa spontanéité, sa facilité, son grand front. Lui, voyait. Moi, il me faut du temps, beaucoup de temps, pour revoir.

 

Choses revues. Tombeau de quelques flatteries que je reçois poliment avant d’ensevelir secrètement– je ne sais pas recevoir les éloges, ce n’est pas de la modestie, c’est de la gaucherie ; écrin où ont éclot quelques amitiés sincères, forgées dans une communauté de goût et d’esprit; déclaration d’amour à la langue, à Balzac, au football (c’est-à-dire à Zidane) ; fouet rieur mais sans complaisance pour le Sénégal et l’Afrique –qui bene amat, bene castigat ?         

 

 Choses revues. Blog où un jeune homme, trop peu sérieux pour être un chroniqueur rigoureux, trop peu ambitieux pour être écrivain, trop talentueux pour n’être pas un brin prétentieux parlant actuellement de lui à la troisième personne –n’est-ce pas là un signe ?- polit son narcissisme et agrandit son ego déjà fort étendu. Mais tout cela n’est qu’un jeu, n’est-ce pas ? C’est une drague, non ?

 

Avec dix jours de retard, joyeux deuxième anniversaire à ce blog. Bonne année et merci à ses quelques lecteurs.  

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