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Qui veut fesser Nicky Minaj?*

10 Août 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

La plupart des hommes normalement constitués, qu’ils apprécient ou non la chirurgie esthétique. Les gays, par amour de l’exagération. Les femmes hétérosexuelles, par une jalouse envie. Les lesbiennes, par concupiscence. Et, accessoirement, quelques ados qui se branlent le soir en regardant le poster à son effigie collé au-dessus de leur lit : par utilité pratique, donc.

 

J’apprends il y a quelques jours que le cul de la chanteuse a désormais une religion à ses trousses : l’Islam. Il sied d’abord de saluer l’exploit : seuls quelques hommes d’exception avaient jusqu’ici réussi, dans le cours majestueux de l’Histoire, à générer tant de passions de tant de fidèles sur leur personne, par la seule portée de leurs actes, bien qu’ils fussent différents. Il y en eut certes quelques uns. L’exigence d’aller à l’essentiel, toutefois, commande que je me limite à décliner l’identité de deux des plus célèbres d’entre eux : le premier, Mohamed (PSL) prophète de la religion, aimé, respecté, adoré et loué de tous, suivi de près, mais pour d’autres raisons et d’autres passions, par Kurt Westergaard, caricaturiste danois du premier cité, mort depuis.

 

Et maintenant, pour d’autres raisons encore, Nicky Minaj. Je ne m’attarderai pas sur le fait qu’elle soit la première femme à intégrer ce prestigieux cercle : quelques féministes enragées pourraient m’accuser de sexisme inversé. Nicky Minaj, donc, disais-je. D’abord, les faits. Qu’a-t-elle fait ? De quoi l’accuse-t-on ?

 

La polémique est née d’une chanson. Nicky Minaj est en effet chanteuse, rappeuse américaine, pour être plus précis. Or, il s’avère que dans un titre intitulé « Beam me up scotty », la plantureuse chanteuse dit, au détour d’un couplet, ces paroles jugées blasphématoires : « Assalamu Aleikum where the fuck is akbar. » Cela se passe de traduction, et d’ailleurs, je ne suis pas certain que cela ait quelque sens. Toujours est-il que ces mots ont heurté des musulmans, qui lui en veulent manifestement d’avoir profané leur culte et manqué de respect à leur religion.

 

Le respect. J’en parlais encore il y a quelques jours ici. Et c’était déjà, dans une certaine mesure, à propos de la religion en général, de l’Islam en particulier. Les circonstances exigent que j’en reparle. Elles exigent aussi de décliner un avis plus tranché sur une question de fond : l’Islam tolère-t-il les discours critiques à son encontre ?

 

Mais l’affaire Minaj, d’abord. En vérité, elle est presque anecdotique dans son seul fait, dans son événement factuel ; il n’y a en réalité qu’en tant que symbole qu’elle signifie fondamentalement.

 

Nicky Minaj, comme quelques autres bimbos que l’univers du rap-business américain produit, construit, révèle assez régulièrement depuis quelques années, a fait de ses atouts physiques avantageux, ainsi que de la provocation permanente, son fonds de commerce. Callipyge, sculpturale, plantureuse, refaite aux trois-quarts, Nicky Minaj fascine d’autant plus qu’elle sur-joue magnifiquement l’insolence et l’arrogance d’une réussite dorée et d’une ascension irrésistible vers les sommets où portent l’argent. Rajoutez à ceci une dose non-négligeable d’excentricité aboutie à coups de tenues singulières, de mimiques faciales étranges, de petites phrases distillées ça et là, de perruques multiples aux couleurs voyantes, de danses endiablées, et vous aurez la palette presque entière du personnage. Le talent ? Hormis celui de la provocation, je ne trouve qu’elle en ait. La plupart des textes des chansons qui ont fait son succès sont insensés, arrangés pour la seule nécessité de la rime, vantant les mérites de l’argent, des compétitions entre rappeurs, de la swagg –le premier qui me demande ce que ça signifie, je le bute à la machette. Nicky Minaj compte sur son physique et sa langue de vipère. L’un finira bien par périr, tandis que l’autre a des chances de rester. C’est dans cette logique de provocation, de « coup d’éclat permanent » qu’il faut replacer cette phrase. C’est une provocation, qui n’a même pas, de surcroît, le panache d’être très réussie. Mais il faut croire qu’en ces temps, il n’en faut pas beaucoup pour faire bondir quelques musulmans qui, à gorges déployées, ont jeté l’anathème sur la chanteuse. Les paroles, insensées ? Qu’importe : elles sont contre l’Islam. Cela suffit : à bas les perruques. Au feu ses fesses –ce serait un gâchis, quoiqu’elles fussent refaites. Au Diable l’hérétique. Haro sur Nicky.     

 

Bien sûr, les mots de Nicky Minaj n’avaient pas la teneur d’un discours critique. Ils ne méritaient pas tant de colère, voire d’intérêt.

 

Mais il faut croire que l’Islam, en ces temps, est sur la défensive, prompt à réagir à tous les discours critiques à son encontre, des plus argumentés aux plus insignifiants. En soi, cela suit l’ordre des choses : il faut répondre aux discours critiques, faire d’une certaine façon une critique de la critique : c’est cela qui donne de la valeur au débat. Seulement, et cela qui inquiète, les musulmans, dans leur grande majorité, réagissent de la même manière, et cela quel que soit le type de discours en face : par l’agressivité, la condamnation systématique, le repli sur soi, l’invocation au respect. Autant d’attitudes dont l’envers regrettable est l’absence du recul critique nécessaire à toute forme d’argumentation. Face aux discours qui l’attaquent, qui, il est vrai, se multiplient, l’Islam se fige peu à peu dans l’attitude mi-agressive mi-outrée de la victime qui ne connait de justice que la vengeance, et de réponse que le repli. Il exige le respect et ne fait que l’exiger, n’employant bien souvent que peu de moyens respectables à cet égard, tels que les menaces, les insultes, l’intimidation. Ce qu’il gagne en rapidité et en pouvoir d’intimidation dans sa guerre pour le respect de ses pratiques et de ses Codes, l’Islam le perd en pensée et en lucidité.

 

Il est vrai que du commun lot des discours critiquant l’Islam, il ne s’en rencontre que très peu qui soient argumentés, pensés, construits. Certes. Mais cela ne justifie pas les réactions démesurément indignées, massives et irréfléchies des musulmans à chaque fois qu’on les indexe ou qu’on indexe leur religion. La médiocrité de l’attaque ne commande pas celle de la réponse, pas plus que la violence de celle-là n'implique celle de celle-ci. Toute violence, sur le terrain des idées et des arguments, est une médiocrité. Répondre par la crispation, l’indignation excessive, la violence, à la violence ou la médiocrité abaisse l’offensé à l’infamie et à l’inélégance de l’offenseur, porte la victime au même rang que le bourreau. N’être pas capable de répondre calmement, lucidement, méthodiquement aux critiques que l’on vous fait, n’être en mesure que de crier à l’irrespect, de menacer, d’insulter, n’a rien de très flatteur : ces réactions ne portent en elles rien qui traduise une forme, même infime, de supériorité morale, intellectuelle, spirituelle de l’offensé sur l’offenseur ; elles traduisent au mieux qu’il lui est égal, au pire qu’il lui est inférieur. Le fait est que nombres musulmans, au lieu d’élever le débat lorsqu’il le faut (c’est-à-dire lorsqu’on les attaque), et de le porter aux hauteurs nobles de spiritualité et de maîtrise auxquelles leur foi est supposée les avoir menés, ne font bien souvent que riposter sans argumenter, intimider sans penser, se drapant dans l’exigence d’un respect qu’ils ne font rien pour gagner, ni dans leurs mots ni dans leurs réactions.

 

L’on pourra toujours me rétorquer, suivant un paradigme dialectique hégéliano-marxisto-sartrien, que c’est le bourreau qui dicte toujours les formes de la lutte, et que l’Islam ne fait que répondre à des contempteurs qui mettent rarement de l’élégance à leur attaques. Ce paradigme ne peut raisonnablement valoir que pour la politique. Sur le terrain de la religion, aucune forme de réciprocité dans les moyens de la lutte autre que celle des arguments ne devrait pouvoir être admise, sous peine de discréditer de facto cette religion en tant que religion de paix.  

 

Le fait est que la plupart des musulmans, en criant partout que l’Islam est une religion de paix et de tolérance, supportent souvent fort mal qu’on puisse les critiquer ou critiquer leur religion –que ces critiques soient argumentées ou non- et répondent à ces attaques de manière paradoxalement violente ou du moins démesurée. Les musulmans, dans leur grande majorité, ne supportent les discours critiques que jusqu’à un certain point.  

 

Le fait est encore, et c’est regrettable mais hélas très réel, que l’Islam « radical », insensiblement mais sûrement, est en train de prendre le pas sur le dit « modéré », soit que les modérés se radicalisassent progressivement, soit qu’ils fussent trop silencieux et invisibles, laissant ainsi la bannière de la religion aux intégrismes les plus dangereux. Cette forme de crispation et de repli automatiques devant toute forme de regard critique, cette manière de menacer les auteurs de ces opinions, cette façon d’appeler le respect à leur rescousse sans nécessairement en faire preuve eux-mêmes sont chez maints musulmans qui se disent pourtant modérés des signes qui ne trompent pas : ceux d’une radicalisation pernicieuse, insidieuse, sournoise, qui se forme à l’ombre des discours de façade, et qui porte les germes dangereux de l’intolérance, de l’extrémisme et de l’obscurantisme religieux. Qu’un événement aussi mineur que quelques paroles insensées lancées au milieu d’une chanson par une chanteuse quelconque ait pu cristalliser tant de haines et de crispations prouve bien que le recul critique et spirituel de beaucoup de musulmans s’amenuise en même temps que croît leur impatience, leur promptitude à se crisper. A l’heure où le discours de l’islamisme se fait de plus en plus audible à travers le monde, cela a de quoi inquiéter.

 

Les musulmans, il faut toutefois le dire, sont sans doute harassés en ce monde, en ce temps. Harcelés de toutes parts, sommés de s’expliquer sur certains pans jugés rétrogrades de leur religion, souvent pris pour responsables de la barbarie dont certains groupes extrémistes sont coupables, souvent spectateurs d’une logique qui assimile silencieusement leur religion au terrorisme, indexés, perdus entre deux Islams, le « radical » et le « modéré », il peut être compréhensible qu’ils se crispent. Mais il me semble que c’est là, au milieu de toutes ces tempêtes, qu’il faut aux musulmans qu’ils retrouvent et fassent valoir ce qu’il y a sans doute de plus essentiel dans leur religion : le calme, la méditation posée et sereine, la spiritualité, l’humanisme, l’amour de Dieu et celui des Hommes, le refus ferme de toute violence. Cela peut sonner comme un idéalisme, mais l’Islam, comme la foi, comme Dieu, est un certain Idéal.

 

Défendre sa religion est une chose. Le moyen de le faire en est une autre, bien plus essentielle.

 

*Le titre de ce billet, vous l’aurez remarqué, n’a pas finalement grand-chose à voir avec son problème de fond. Mais admettez qu’ainsi libellé, il a plus de gueule, pardon, de fesse.       

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