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Question d'orgueil

31 Mai 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #Errances philosophiques.

     Rien ne me fascine tant que les coquetteries de l’esprit : la révolte, qui donne à l’homme le sentiment d’être libre parce qu’il dit non à l’ordre du monde ; la jalousie, ce miroir de sa propre médiocrité que l’on couvre délibérément du voile noir de la frustration et de la haine de l’autre, par exemple. Il y en a d’autres. L’amour, cette flatulence de l’esprit exhalant la douce fragrance de l’égoïsme lassé de lui-même… L’espoir, cette prison où l’on jette le réel dès qu’il tourne en horreur… Le cynisme, ce désabusement déguisé de soi… Etc... Je pourrais continuer ainsi longtemps.

     L’esprit humain est une putain, bien entendu. Il prend les sentiments que la faiblesse et la porosité du cœur ont laissés inachevés, inaccomplis, et leur donne leur forme finale. Une putain au grand cœur, qui éduque, fait l’amour à l’âme, la dépouille de ses aspérités sauvages et lui donne une face plus acceptable. Ce que le cœur livre sauvage, brut, inhumain, l’esprit l’adoucit, l’ennoblit parfois, l’humanise toujours. Là est son élégance : de savoir nuancer sans être hypocrite. Les sentiments de l’homme l’auraient tué si son esprit n’avait été leur tamis.

     Mais de toutes ses subtilités, il y en a une dont la logique, si tant est qu’il y en ait, m’échappe : l’orgueil. Je ne comprends pas cette chose que j’ai pourtant souvent croisée en moi. Son ambiguïté la soustrait à toute caractérisation. Tantôt péché capital, tantôt bouclier de l’âme, ici poison du cœur, là ultime rempart de l’homme lorsque tout le reste s’est effrité, valeur aujourd’hui, impertinence demain, l’orgueil déroute. Il y a dans cette chose (je n’ose dire « sentiment ») autant d’égoïsme que de courage, autant de noblesse que de mépris, autant d’honneur que de prétention. Nulle part ailleurs en l’homme je ne trouve caractère si ancré dans la vertu et si enraciné dans le vice. Il appartient aux deux à la fois, et n’appartient à aucun, donc. Il y a dans l’orgueil de l‘humanité entière et sans fard. Il écartèle. L’amour lui-même, qui a dupe le monde depuis des siècles, n’est pas si insaisissable : on l’a compris, le truc de l’amour, on le laisse faire par masochisme ou bêtise. Au choix. Je vote bêtise. Par orgueil…

     L’orgueil est le mur indestructible des principes. Lorsque l’on a foi en des choses, il faut plus que du courage pour les assumer : il faut leur donner la force d’affronter la moquerie et la vindicte, il faut de l’orgueil. Nécessairement. Sinon, les convictions sont piétinées ou étaient sans fondements. La grandeur d’un Homme ne vient pas de ce qu’il a des principes. Des principes, tout le monde en a, mêmes les cons. Surtout eux. La grandeur vient de ce que ces principes demeurent inchangés quelle que soit la situation. Le Mal lui-même a eu ses Christs, comme la connerie en a eus. Quant à la valeur du principe, elle relève déjà du jugement moral, qui ne m’intéresse pas. Je suis dans l’esthétique de l’orgueil. Tout ce qui touche à l’éthique m’est d’un si insupportable ennui, ces derniers temps… ! Et surtout, ne me dites pas, surtout pas, que « seuls les imbéciles ne changent pas. » En plus de perdre mon estime, vous seriez encore plus bâté que l’âne qui a commis cette formule. L’orgueil admet la nuance, mais pas la compromission, qui est une lâcheté que l’on couvre de l’habit de la vertu. Mais la vertu connaît les siens, on ne la force pas.  

     Les lâches fuient, les hypocrites font littéralement la mue, les traîtres n’ont jamais tort, puisqu’ils ne prennent jamais partie. Les orgueilleux, eux, sont têtus. Ils préfèrent se tromper sans renier leurs principes que d’avoir raison en les travestissant. Ils ont le repentir aussi solitaire que la larme. Ils se taisent : l’orgueil véritable n’a de force que le silence qu’il revêt. Silence du respect. Silence du mépris. Ils provoquent : leur arrogance envers les Hommes est leur armure la plus impénétrable contre eux. Pudiques obsessionnels, ils ne livrent leurs sentiments qu’au compte-gouttes ou pas du tout. Ils n’aiment que deux fois : la première d’un amour qui tue momentanément leur orgueil, ce qui les mène au désastre ; la seconde, d’un amour que leur orgueil, qu’ils auront appris à garder même amoureux, leur interdit de dire. Ils suggèrent : tout orgueil est un symbolisme. D’ailleurs, ils ne s’aiment et ne se comprennent souvent qu’entre eux.

     L’orgueil s’oppose à la modestie. C’est que cette dernière est une hypocrisie. C’est elle que les Hommes authentiquement orgueilleux combattent par leur trait de caractère si singulier. Mais s’il vomit la modestie, l’orgueil ouvre les bras à l’humilité. Mais les orgueilleux ne le diront jamais : ils sont trop humbles pour cela. Modestie et humilité. Inutile que je marque la nuance, elle se dessine d’elle-même. Elle est du même ordre que celle qui fait que la vanité n‘est pas l’orgueil.

     Je vous laisse : j’ai un orgueil à aiguiser. Il y a du travail.  

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Pangloss 01/06/2011 21:54


Surtout question de vocabulaire.
L'orgueil, un des sept péchés capitaux, assimilé à l'outrecuidance de la créature qui se veut l'égale de son créateur ou qualité de celui qui est conscient de sa propre valeur et pour lequel
"noblesse oblige"?


M.M.S. 02/06/2011 02:32



La nuance est importante en effet... Je crois que que je parle plus de la seconde acception, non strictement religieuse... Merci.



leshumeursdartemis 01/06/2011 14:49


"l'orgueil véritable n'a de force que le silence qu'il revêt. Silence du respect... etc"" ; j'ai retenu entre autre ce passage de votre superbe billet. Je crois bien en avoir rencontré quelques uns
de ces orgueilleux sur mon déjà long chemin de vie.. Plutôt qu'orgueilleux on les disait "fiers", on n'avait pas tout compris !


M.M.S. 02/06/2011 02:30



Il me semble en tout cas que les gens orgueilleux sont beaucoup plus complexes que la vision que l'on a souvent sur eux, réductrice, ne veut le laisser penser...



Y£RS@N 01/06/2011 00:30


Magnifique texte et surtout très instructif...j'ai eu à le lire fois, ça en a valu le coup...il y a certaines choses que j'ignorais, ou du moins que je croyais saisir que je découvre... je dois
avouer aussi que la modestie une plus ou moins une bonne chose,éviter de tomber dans l'excès, jouer avec ce langage qu'est le "silence"..rien de telle pour préserver notre humilité aux égards des
regards des prédateurs de ce monde..
merci


M.M.S. 02/06/2011 02:32



Merci à toi...