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Qu'est-ce que la digression?

4 Juillet 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Réflexions rafistolées.

J’aime Honoré de Balzac pour les mêmes raisons, précisément, qui font que d’aucuns –les pauvres malheureuses âmes- répugnent à le lire : la supposée lourdeur de son style, ses tics agaçants, ses généralisations abusives qui n’en sont point, l’impureté présumée de son écriture. Balzac, a-t-on dit et dit-on encore, écrivait mal : trop touffu, trop peu limpide, trop besogneux, trop laborieux. Trop descriptif. Trop digressif. C’est surtout sur ce dernier aspect, la digression, que j’aimerais revenir. Non pour défendre Balzac –de quoi?- mais plutôt pour essayer de montrer que la digression romanesque est tout un art, et peut-être même l’art le plus subtil du récit.  

 

Il faut commencer par la généralité, la facilité, l’évidence : la littérature elle-même est une vaste digression au sein de cette marche parfois pénible qu’est la vie. Plus précisément, si l’on se place du point de vue d’un lecteur, l’on dira que sa lecture est une sorte de grande parenthèse, de grande digression de quelques minutes ou de quelques heures, au cours de laquelle il se soustrait aux aléas et aux affres du réel –que ce mot est lancinant et parfois épouvantable ! Le temps d’un livre ou d’une page, en effet, l’attitude du lecteur, pour filer une métaphore commode, est semblable à celle de ce promeneur qui, au cours d’une marche connue sur une route mille fois battue, s’émerveille soudain de voir au détour de quelque clairière un adorable quoique mystérieux petit chemin serpentant à travers bosquets, et qu’il s’empresse, curieux et désireux de se plonger dans l’exaltant inconnu, d’emprunter. Je ne vous ferai pas l’injure de clarifier les analogies. L’on ne s’en rend sans doute pas toujours compte, certains, les savants et autres figures qui se réclament du goût, ne l’admettront peut-être pas par quelque orgueil, mais il me semble que la lecture est d’abord, définition minimale, une façon de bifurquer de l’affreuse route du quotidien, que balisent la banalité et l’habitude, qui est une seconde nature, mais une première mort. Rêver, se divertir, voyager, s’envoler : voilà, vulgairement dit, ce que la plupart des lecteurs attendent d’un roman : que celui-ci les prenne par la main, et leur dise : « venez, suivez-moi, je connais un petit chemin plus agréable que cette route boueuse, il est lumineux et ce ne sont pas des oiseaux qui y chantent mais des anges ; nous finirons bien entendu par revenir à la route boueuse, mais vous verrez : elle vous semblera moins horrible lorsque vous aurez emprunté ce petit chemin du paradis, et ce petit chemin, c’est moi. » Tout lecteur, pour ne pas étendre la chose à l’homme, est aussi, peut-être d’abord « homo digressus ».

 

Sans nous égarer dans une analyse métalittéraire savante, pédante, techniciste et donc inutile ici (exit Propp, Jakobson, Genette, Eco…), essayons quand même de donner des fondements plus solides, plus concrets à notre démonstration. Entrons dans le particulier : voyons la valeur littéraire de la digression, ainsi que sa fonction, au sein du récit.

 

La digression a d’abord valeur de pause par rapport au fil du récit initial. Mais quel est le sens de cette pause ? Il y en a en réalité plusieurs : il peut s’agir d’une pause que l’auteur-narrateur, ou le narrateur, met à profit pour s’adresser au lecteur, le divertir un peu plus, l’arracher à l’emprise excitante de l’histoire, dialoguer avec lui, l’obliger à lever le nez et à penser à autre chose. Ne croyez pas que la chose soit aisée : l’on n’imagine pas combien il est difficile de parler à son lecteur d’autre chose que de l’histoire principale, de l’aventure, du fait, de l’action, sans perdre son intérêt et son attention. L’ennui est le pire ennemi du récit, l’on en convient. Mais il faut savoir qu’il y a plusieurs ennuis : l’on peut s’ennuyer dans un roman qu’il ne s’y passe rien comme on peut s’ennuyer qu’il s’y passe trop de choses. Dans les deux cas, la digression sert à arracher le lecteur à son ennui, en cela qu’il lui parle d’autre chose. Pour autant que la chose soit bien menée, gaiement, légèrement, savamment, le lecteur, le temps de cet excursus, retrouvera des couleurs, de l’entrain. Il faut donc se débarrasser de l’idée que la digression est par excellence le lieu de l’ennui : c’est même tout le contraire. La digression est un ornement, et en tant que tel, elle se doit d’être plaisante. Le sens de la pause digressive peut aussi se trouver dans un simple effet d’attente. En d’autres termes, la digression sert souvent à l’auteur à ménager son effet, à le préparer, à le faire désirer, à le souligner. Elle cherche dès lors à apporter au récit ce que le suspens tend à introduire au cinéma. Tout auteur qui va directement à l’essentiel épuise vite ses munitions et ses idées. Voilà pourquoi tout roman est nécessairement fondé sur la digression sous peine de tourner court. Cette technique est au récit ce que les préliminaires sont à l’amour. Car que faites-vous donc, messieurs, mesdames, lors des préliminaires, si ce n’est une sorte de digression par rapport à ce que l’on tient pour la finalité de l’acte ? Et cette digression est si plaisante et nécessaire que d’aucuns la tiennent pour l’essentiel… Je ne trancherai pas, je n’en sais rien. Fin de la digression.

 

Tout roman, disais-je donc, est fondé sur l’art des digressions réussies. Et si le lecteur ne les remarque pas toujours, c’est qu’elles sont disséminées dans le récit, subrepticement, l’air de rien : c’est tantôt un dialogue inutile mais plaisant, tantôt quelques phrases plates sur un paysage ou un coucher de soleil ou une ville, tantôt encore le rappel d’un fait dont l’importance n’est pas si capitale, à la fin de l’histoire. Il me semble aujourd’hui que les livres qui usent le plus de la digression sont étrangement les polars et romans policiers, qui sont supposés être fondés sur une action et un halètement permanents. Mais cela est impossible : les auteurs de ces romans sont souvent maîtres en l’art de camoufler leurs écarts. La digression est d’autant plus difficile qu’il faut la couler dans le récit. Toute la difficulté du romancier est là. Une digression qui tombe dans le récit comme un cheveu sur la soupe, grosse et détectable comme le nez au milieu du visage, est assez indigeste, piètre et détestable. Il faut toujours qu’elle ait un rapport, même fin, avec l’histoire principale tout en s’écartant d’elle. La digression est donc un paradoxe : d’une part, elle s’écarte du récit principal ; d’autre part, elle est de quelque façon liée à lui.  

 

Je ne saurai achever ce propos sans un mot sur la digression balzacienne, sainte reine de toutes les digressions. Chez Balzac, la description est souvent mêlée à la description, soit d’un bâtiment, soit du physique ou de la psychologie d’un personnage. Loin d’être gratuite, la digression balzacienne participe à la mise en place du décor où couve le drame. Il y a bien entendu la célèbre description de la pension Vauquer au début du Père Goriot, où le bâtiment est un miroir des caractères de ses occupants (n’est-ce pas magistral ?), mais il y a surtout –personnellement celle-ci m’impressionne plus- celle du magasin du vieil antiquaire de La Peau de chagrin, dont l’atmosphère troublante, magique et fantastique annonce le mystère de son propriétaire et le drame que Raphael de Valentin commencera à y vivre.

 

Cependant, il faut l’admettre, la plus admirable et magistrale digression qu’il m’a été donné de lire n’est pas de l’immense Balzac, mais du non moins gigantesque Hugo : tout un chapitre, en plein cœur de Notre-Dame de Paris : « Ceci tuera cela. »

 

Merci de votre attention, lecteurs. Quelques uns d’entre vous auront peut-être noté que ce texte ne répondait pas fondamentalement à la question qui en constitue le titre. C’est qu’il est lui-même, au fond, une vaste digression qui se cache. 

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PMSY 27/06/2019 00:41

Je tombe sur cet article trop bien écrit avec un style relâché et plaisant. Finalement, vue que toute digression n'en est pas une, au fond, la digression existe t-elle réellement ou devrait-on, peut-être, lui trouver une autre appellation ?

Me concernant, j'apprécie beaucoup plus les digressions hugoliennes que celles de Balzac : bon... question de goût - d'aucuns disent que ça ne discute pas- . Vous avez raison pour "ceci tuera cela". Beau chapitre que Hugo a bien fait de "retrouver" d'ailleurs. Quel désastre si nous l'avions perdu. Mais Que dites-vous de Waterloo ? Sans doute la plus grande digression de toute l'histoire du roman français : 18 chapitres je pense... un livre entier. De quoi pointer un nez au milieu d'un visage ????. Mais ça reste quand même sublime, immense, épique : du vrai Hugo.
Merci pour le partage.

Sheik Ahmadu 05/11/2012 21:22

Vraiment ! Rien à ajouter. Je suis satisfait de ta réponse, si explicite. Merci.
Sinon, j'attends ta réflexion sur la nouvelle, avec impatience. Je commence à croire que ton blog devient un milieu incontournable pour qui veut réfléchir sur la littérature - et, donc, sur la
philosophie -. Je ferai sa diffusion.
Merci encore grand.


PS : Une chose, peut-être : Faulkner et son utilisation du temps est peut-être ce qui déroute le plus le lecture. Il y a une excellente oeuvre de Jankélévitch sur le temps - et l'espace :
L'irréversible et la nostalgie.

Sheik Ahmadu 01/11/2012 19:35

Je feuilletais le blog et le titre m'a semblé intéressant... Celui-là m'avait échappé.
Analyse très pertinente ! Mais as-tu lu certains contes et nouvelles d'Edgar Allan Poe ?
Sa théorie de l'effet, qui stipule que tous les éléments du texte doivent participer à la production d'un effet unique, semble un critique à la digression de Montaigne que je vois comme une sorte
d'errance, de promenade inutile du narrateur pour narguer le lecteur (je pense notamment à William Faulkner).

J'aimerais quand même connaître ta position concernant cette question : la digression et l'effet unique peuvent-ils aller ensemble ?

Mbougar 05/11/2012 12:14



Merci, l'ami! Quoique j'eusse déjà lu quelques nouvelles de ce grand Poe, j'avoue que je ne connaissais pas sa théorie de l'effet. Je suis absolument d'accord avec lui: tout, dans un texte, doit
participer à un même élan, qui le porte. Un texte est d'abord une unité. Toutes ses composantes, même sous l'allure d'un excursus, doivent tendre vers... L'errance de Montaigne est
voulue: c'est en quelque sorte son effet à lui. A la fin des Essais, il y a une impression qui ressort: que ces pages et ces pages forment un bloc dont le seul fil est la disparité. Chez
Montaigne, l'écriture est une sorte d'entretien avec soi, et le propre de l'entretien est d'être imprévisible, voguant sur des sujets divers, des plus futiles au plus graves. Montaigne ne
prétendait pas construire, l ne cherchait pas d'effet, à proprement parler: il ne visait qu'à se raconter. Son propos est décousu, irrégulier, erratique comme tu dis: c'est peut-être là l'une de
ses seules marques d'unité. C'est parfois inutile, certes, mais Montaigne, dans une fausse modestie remarquable, avoue lui-même vouloir être inutile. L'inutilité, parfois, souvent la marque des
grands livres, du reste... Je te rassure, je n'ai pas lu tout Montaigne, mais seulement le Tome I de ses Essais, que j'avais au programme il y a deux ans. Quant à Faulkner, je parlerai moins de
digression que de technique romanesque. Tu as bien rearqué qu'il cherchait à dérouter le lecteur. C'est que Faulkner a fait partie un temps de ce qu'on a appeler le courant de la conscience, dont
la technique visait à rendre une pensée, avec tout ce que cela comporte de ruptures, d'errances, d'imprécisions. Le roman américain moderne est fondé sur cette rupture entre la pensée et le
discours des personnages. Il y a un travail sur la perception, qui fait que le roman nage dans une certaine errance trouve peu à peu son chemin. Il y a aussi chez Faulkner une métaphysique du
temps, et je te renvoie aux brillantes réflexions de Sartre sur "La Temporalité chez Faulkner", dans Situations I. 


J'ai partiellement déjà répondu à ta question: oui, je pense que la digression et l'effet unique peuvent aller ensemble. Une digression, quoiqu'elle fasse tout pour le paraître, n'est jamais
anodine et gratuite. Elle fait partie de l'atmosphère, de l'ambiance du texte. Les exemples les plus évidents se trouvent chez le grand Balzac, l'un des auteurs que je préfère: ses digressions,
qui se mêlent souvent aux descriptions interminables qu'il fait, annoncent les drames qui vont suivre, ou contribuent à affiner le caractère d'un personnage. Exemples: l'aparté entre Vautrin et
le jeuen Rastignac dans le Père Goriot, où la morale immorale et cynique de Vautrin est mise à jour face à l'honnêteté chancelante de Rastignac; le début de Ferragus, où une longue disseration
sur les rues de Paris esquisse le drame qui va se jouer dans l'une de ces rues, qu'il a décrites comme l'une des plus infâmes de la capitale. Je pense qu'une digression réussie est celle qui
participe de l'élan d'un effet unique, qu'il s'agisse d'un effet dramatique, comique, tragique... Après, il y a des auteurs qui n'aiment pas les digressions, et qui consifèrent que l'écriture est
d'abord l'écriture de l'essentiel, la recherche de la sécheresse, de la précision: Beckett, Raymond Carver, ton ami Dostoïevski, dans un sens... Chez eux, la digression n'a pas beaucoup de sens.
C'est une question de sensibilité. 


Je pense pour finir que Poe avait une grande raison de souligner la nécessité de faire un effet unique: c'est qu'il a majoritairement, en prose, écrit des nouvelles. Or, la nouvelle, à la
différence du roman, exige une technique bien particulière, faite de brièveté. Cela se comprend mieux, si l'on pense la question sous cet angle, celui de la technique propre à ce genre, si
difficile (peut-être plus que le roman: je prévois d'écrire quelque chose dessus bientôt).