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Psychanalyse d'une aventure prytane.

20 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Il faudra tôt ou tard que je règle mes comptes avec le Prytanée Militaire de Saint-Louis. Ses légendes, ses valeurs, ses mythologies, son image, ses règles ainsi que toutes ses leçons qui ont participé, d’une façon ou d’une autre, pour le meilleur et/ou le pire, à façonner les individus qui sont passés par cet établissement. Si tout homme a quelques obsessions intimes, douloureuses, tues, le Prytanée fait partie des miennes ; et parler de cet établissement, de ce que, profondément, il fait d’un Homme, est la colossale tâche d’une vie. Face à aux vrais démons de l’âme, la mort est le seul exorcisme possible.

 

Le Prytanée. Gloire d’une institution dont l’origine et  remonte  à l’organisation politique d’Athènes au IVe siècle. Prestige de huit lettres qui forment un mythe. Secret d’un cadre que l’on ceint de mystère. Plus de trois années après l’avoir quitté, j’entretiens toujours avec cet établissement  une étrange relation dont la nature, alors même que je m’y trouvais encore, m’étais difficilement saisissable. Du reste, elle l’est encore. J’avais espéré que le temps et l’exil, le recul et la distance, l’apaisement et  le souvenir, expliquant les obsessions, ensevelissant les traumatismes, facilitant la vérité, m’auraient aidé à y voir plus clair. Force est aujourd’hui de constater que je ne suis guère plus avancé qu’avant ; et même que, ce temps qui devait m’éclairer m’aveugle plus encore et m’égare d’avantage.   Ancien Enfant de Troupe (AET), je jette sur mon passage au Prytanée un regard vague, froid et passionné, informe, confus, reconnaissant et vengeur à la fois, amoureux sans être dénué d’amertume. Mes souvenirs, tantôt colorés lorsque je songe à ce que je dois à ce septennat, s’emplissent tantôt de gris lorsque je pense à ce qu’il m’a ôté, gâché, caché, et que je ne retrouverai jamais plus. Globalement, je crois garder de cette école un excellent souvenir, mais je ne puis nier qu’il fut également une sorte de monstre, m’arrachant à ma famille et à mes jeunes frères –qui ne me connaissent pas- pour m’offrir une seconde famille qui, pour belle qu’elle soit, reste néanmoins seconde…

 

Cependant, si le temps a eu quelque mérite, c’est celui de désensabler mes yeux de tout idéalisme. Je ne regarde plus le Prytanée avec cette forme de fierté exacerbée, frisant parfois l’imbécillité, qu’un Enfant de Troupe ou un E.T. jette généralement sur cette institution. Ce que j’ai perdu en amour béat, je l’ai gagné en lucidité, seule lunette avec laquelle je veux regarder le Prytanée. Je veux oser la lucidité ; et à ne pas voir encore ce que je cherche, j’essaie du moins de regarder sans illusions, sans prismes, sans une nostalgique et fausse idéalisation.

La fameuse grande famille des Enfants de Troupe, qu’elle l’accepte ou non, a des allures de secte ; secte à laquelle, qu’à mon tour, je le veuille ou non, j’ai appartenu, appartiens et continuerai sans doute d’appartenir. Il ne s’agit pas ici de s’émouvoir du fait ni de s’indigner de ses effets ; il s’agit plutôt de le constater dans sa banale vérité, et d’en tirer des leçons, des conséquences et, peut-être, une morale. Oui, le Prytanée a des airs de secte, avec son monde clos, mystérieux, ses codes sélectifs, ses rituels, ses traditions et ses secrets que ses membres, « happy few » conscients de leur privilège, perpétuent et gardent, les tenant jalousement hors de toute intrusion extérieure. Les cooptations sont rares, et les quelques « heureux » qui intègrent la secte prytane sont triés sur le volet, et doivent encore prouver qu’ils méritent d’être là. Ceux-là portent un nom d’ailleurs bien éloquent : « collatéraux », comme s’ils étaient des accidents… Le Prytanée est un sorte de temple –d’excellence, certes, mais aussi religieux, où se rassemblent, prient, vivent, meurent et se renouvellent des hommes. Ceux-là, l’on tente de les rendre pareils par la transmission de certaines valeurs qu’ils devront partager et garder, l’on tente de les unir à travers une communauté de condition, d’esprit, de destin, au moins pendant sept ans. Tout, jusqu’au vocabulaire des grands symboles du Prytanée –les images du « creuset », du « prestigieux moule »- tend à rendre l’idée d’une communauté indifférenciée d’individus, l’idée d’une masse, l’idée d’une mêmeté, passez-moi le terme. L’uniformité que l’on cherche à créer au Prytanée n’est pas que vestimentaire ; elle ne s’exerce pas simplement dans le cadre et pour les besoins des impératifs d’un régime semi-militaire : elle vise aussi –surtout ?- à atteindre les cœurs, les esprits, les âmes. Le Prytanée cherche à uniformiser, et réussit souvent à uniformiser les émotions à son égard. Cet établissement est une sorte de dieu, abstrait, comme tous les dieux, impalpable, intouchable, métaphysique, mais pourtant si présent, pesant, oppressant, couvrant de son ombre tutélaire les caractères, les sentiments, es états d’âme de cinq cent jeunes, qu’il protège certes, mais qu’il façonne pareillement, et dont il brise parfois la particularité. Je ne puis m’empêcher, songeant au Prytanée, de penser à l’Etat « doux et tutélaire » tocquevillien, ou au Léviathan hobbessien, sortes de choses géantes, surplombant une masse indifférenciée d’individus. Le Prytanée est un dieu, dont les E.T. sont les fidèles, conscients ou non, consentants ou pas ; il est une religion dont les élèves sont les prophètes et à la fois les serviteurs. Il existe une certaine idée du Prytanée, à laquelle tout E.T. qui se respecte a cru un jour, et à laquelle la majorité d’entre eux (A.E.T. compris) croit encore. Et croire en l’idée du Prytanée –voici le socle sur lequel l’école a bâti sa légende- c’est être pénétré sinon d’un sentiment de supériorité, au moins d’un autre d’exceptionnalité dont jouirait l’établissement. Supérieur ou marginal, le Prytanée n’est en tout cas pas une école comme les autres, et ne doit jamais l’être. Cette idée, pour banale qu’elle soit, est toutefois fortement implantée dans la psyché des E.T., ces grands êtres qui, lorsqu’ils parlent des autres, des « civils », cachent mal le soupçon de mépris qui point dans leur ton. Comme beaucoup –tous ?- j’ai cru un temps à cette idée, et même au moment où j’écris ces lignes, je ne suis pas certain qu’elle ait complètement disparu de mon esprit. C’est que ladite idée, si elle n’est pas une vérité absolue, n’est en tout cas jamais fausse. Oui, le Prytanée n’est pas comme les autres établissements. La nature a horreur du vide ; le Prytanée a horreur de la banalité, voire de la normalité. Ces choses le rebutent, elles lui sont mêmes interdites. Infiniment supérieur ou largement décalé, l’E.T. ne veut ressembler aux autres, et sait, en effet, qu’il ne leur ressemble pas : c’est un être exceptionnel, au sens premier de ce terme. Et de la conscience de cette exceptionnalité, naissent tant d’éloges, tant de panégyriques, tant d’admiration, tant de déclarations enflammées d’amour à cette institution de la part de ses élèves, qui chacun, de façon plus ou moins affirmée et exacerbée, traduit sa fierté –autre mot-clef du lexique prytane- d’appartenir à la glorieuse famille dont le grand N’tchoréré, (ses portraits m’ont toujours paru affreux, peut-être était-il réellement laid) est le parrain. Cette fierté, quel que soit le statut de l’élève, E.T. ou A.E.T., est souvent présente. Durant leur cursus, les E.T., tout en ne manquant jamais une occasion de se plaindre des conditions « merdiques » de l’école et de leur situation, ne manquent non plus jamais celle lui réaffirmer leur gratitude et leur fidélité, avec fierté, orgueil. Quant aux A.E.T., entre deux plongées dans les vicissitudes post-prytanes, ils se laissent généralement aller à de nostalgiques rêveries, où l’époque de leur cursus au Prytanée est, c’est la configuration la plus fréquente, qualifiée de période dorée de leur existence. Dans les deux cas, le Prytanée est auréolé d’une certaine force lumineuse, presque sacrée, que l’on célèbre. Les E.T. pardonnent souvent tout au Prytanée. C’est bien là le signe de leur fanatisme. Je ne me défends pas d’être atteint, bien au contraire.

 

Il faut bien comprendre, en fait, que je ne cherche pas ici à faire le procès d’une attitude. Mais ce que je cherche à juger et à condamner, c’est cet esprit de système, de caste, de harde, qui peut conduire tout E.T. ou A.E.T. à aimer et idolâtrer le Prytanée non parce qu’il le veut profondément, mais parce qu’il le doit, non selon sa propre sensibilité, mais selon celle, tyrannique, qui naît d’une sorte de devoir de gratitude auquel il est astreint sous peine d’être exclu de la famille prytane –suprême déchéance pour un E.T. ! Ce que je refuse, en clair, c’est que tous les E.T. soient d’une certaine façon condamnés à aimer et idéaliser le Prytanée de la même manière, pour les mêmes raisons, comme des robots, selon des critères que l’on leur a inculqués sans qu’ils ne s’en rendissent compte. Je déteste le Prytanée lorsqu’il devient cette machine à cloner les émotions et les hommes.

 

Je fais partie des A.E.T, peut-être rares, qui croient que l’odyssée prytane est avant tout personnelle. Mieux : particulière. Encore mieux : singulière. Mieux encore : intime.  Je crois, et défends, qu’aucune trajectoire n’est pareille à nulle autre, qu’aucun parcours n’est similaire à aucun autre, au sein de cette institution. Le Prytanée, dans mon esprit, est une lumineuse constellation composée de centaines d’étoiles, similaires en apparence, mais dont chacune brille d’un éclat qui lui est propre, et qui le différencie de tous les autres astres. Je triche peut-être, car il est bien facile, quelques années après, de penser ainsi ; mais il me semble qu’en terminale déjà, j’esquissais sans oser l’avouer clairement cette idée. Appartenir à la grande famille n’empêche pas que tout E.T. soit d’abord un individu de cette famille, c’est-à-dire un être singulier, que l’on ne peut et ne doit cloner, qui est toujours différents des autres individus de l’entité. De la même manière que dans le clinamen de Leucippe, Démocrite ou Epicure, le mouvement général et uni de leur chute n’empêche pas que chaque atome soit insécable et connaisse une trajectoire unique, l’aventure de chaque E.T. est et doit toujours être singulière. Il est de la nature des E.T. et des A.E.T., du fait même de cette uniformisation des émotions que le Prytanée imprime à leur esprit et leur âme, de croire qu’ils sont tous pareils, qu’ils vivent la même aventure, qu’ils ont un rapport similaire à l’école, et qu’ils sont les mêmes, fondamentalement, ontologiquement, devant elle. C’est à mon sens une bêtise, la plus grande tyrannie et le plus formidable échec du Prytanée : qu’au lieu de former un Homme, il forme, pas toujours mais trop souvent un type d’Hommes. Du moins, pour ce qui est du rapport de ces Hommes à l’école même. Je parle ici de la réaction aux choses de l’école, à la réception que l’on peut faire d’elles. C’est une illusion de penser que tous sortent heureux ou grandis de cet établissement. Il est un traumatisme pour certains, une déchirure pour d’autres. Je ne compte plus le nombre de ces E.T. renvoyés de l’école pour quelque motif, et qui, une fois à l’extérieur, semblent trouver un épanouissement et un équilibre que l’école leur refusait.  Certes, la communauté de condition, la similarité des épreuves traversées, la camaraderie de chambrée, le partage des souffrances, des peurs, des angoisses communes, les liens qui naissent dans les mêmes difficultés, le compagnonnage enraciné dans les rites communs de passage, la complicité bâtie, l’amitié trouvée, les haines nourries puis dissipées, les bêtises commises, les ruses fourbies, les larcins menés, les conneries faites, ensemble, participent à donner l’image d’une fraternité tissée dans la similitude et le partage d’un destin. Certes. Mais mon avis est que tout cela n’est qu’un chambranle, un cadre, une situation communs, et qui accouchent de toutes ces communautés. Je crois à la similitude des situations, et à la puissance, à l’authenticité, à la vérité des sentiments auxquels ces situations peuvent mener. Mais je ne peux croire à la similitude de ces réactions. Ma conviction est que l’expérience prytane, l’expérience prytane profondément vécue, est ou doit toujours être singulière. C’est là, à mes yeux, que se trouve son intérêt supérieur et l’exceptionnalité du Prytanée : que, mettant les hommes dans les mêmes situations, elle les pousse à forger leur caractère propre. La plus grande et la plus noble communauté entre les E.T. devrait être à mes yeux celle qui les unit dans la liberté que chacun d’eux a de se faire, de se développer, de se créer avec les autres, et non comme eux. Le Prytanée devrait aussi apprendre à penser seul, libre. Il faut être seul, et égoïste dans son rapport à cette école. Là se trouve son intérêt.

 

Je réclame le droit à mon identité propre, à la singularité de mon aventure. Je réclame le droit, comme E.T., comme A.E.T., de n’être pas comme les autres, mais d’être seulement moi. Cette réponse, ô Dieu, que j’eusse souhaité être en mesure de la donner lorsqu’on me lançait, à l’époque, que je serai le futur Gacko, Doudou Mbaye, Bamba Hanne –je lui en veux particulièrement, celui-là-, Assoko, Bamba Ndiaye, et bien d’autres, tous ces anciens, tous ces noms, tous ces labels, tous ces exemples qu’il faut suivre et dépasser, toutes ces idoles dont il faut sonner le glas et décréter un jour le crépuscule, toutes ces ombres, qui m’ont fait tant de mal, qu’il m’a fallu admirer, puis haïr, puis tuer pour exister. Œdipe prytane. Tuer ses glorieux anciens pour s’affirmer. Puis devenir soi-même, d’une certaine façon, un nom, une ombre, qu’un autre devra tuer. Ritournelle de meurtres. Mais c’est ainsi, et il faut que ce soit ainsi : pour tout E.T. l’affirmation doit être un meurtre. C’est seulement après que l’on peut définir vraiment, à mon sens, son rapport profond au Prytanée.

 

C’est un débat ouvert.

 

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