Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Propos amoureux sur la ponctuation.

31 Juillet 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

Une récente méditation, songeuse, alanguie et inachevée comme toute méditation qui se respecte, sur cette chose mystérieuse et polémique que l’on nomme style en littérature, m’a assez naturellement conduit à m’intéresser au si délicat art de la ponctuation. Il ne m’a guère fallu que le temps nécessaire à l’esprit pour l’élaboration de quelques images et de quelques analogies pour que je me rendisse compte de certaines évidences, liées au caractère fondamental d’une ponctuation maîtrisée, ainsi que de l’exigence, qui est celle de toute littérature et de toute écriture, d’être en filigranes un éloge du mouvement : qu’ainsi donc, la ponctuation soit à l’écriture ce que la respiration est à l’existence ; que, souvent, la première soit à la seconde ce que la caresse est à la nuit d’amour ; qu’encore et enfin, celle-là soit à celle-ci ce que la coordination des gestes est à une danse.

 

La ponctuation n’est certes pas le style, mais tout style ne saurait qu’être laborieux et piètre sans une ponctuation opportune. Il est dans l’air du temps d’écrire, ou du moins, d’en donner l’impression. Je ne m’attarderai pas sur la médiocrité absolue de la plupart des choses que je lis, ou que je ne lis pas d’ailleurs. Je destine mes élans pamphlétaires à des sujets plus nobles. Mais je ne puis nier que ma poitrine se gonfle de grosses larmes de tristesse à chaque fois que, dans un de ces textes, une ponctuation catastrophique vient s’ajouter à une syntaxe médiocre, à un vocabulaire laborieux, à une grammaire mauvaise, à une conjugaison épouvantable. Autant –et Dieu sait  pourtant que je me réclame d’une intraitable exigence à l’endroit de tout ce qui touche à la littérature- je peux être indulgent à l’égard de bien des médiocrités –j’ai souvent le vain espoir qu’elles se résorbent par quelque miracle, autant deviens-je fatalement tyrannique lorsqu’il s’agit de juger la ponctuation. La raison en est simple : la ponctuation est ce qui fait de l’informe amas du texte sauvage une unité ordonnée et raffinée ; elle l’arrache du domaine de l’obscur, du touffu et de l’illisible pour le hisser à celui de la clarté, du spacieux, du lisible. Elle adoucit l’écriture, lui confère de l’amplitude, lui imprime de la volupté, lui donne un souffle. Plus que d’élégance, la ponctuation est la civilisation du texte ; l’indice, avec la grammaire, d’une pensée limpide. Une ponctuation correcte est une marque de politesse. Que l’on ne me parle pas du cas de ces textes célèbres commis sans ponctuation ou à la ponctuation délibérément rare ou irrégulière: leurs auteurs, déjà rompus aux rudiments d’une écriture classique et raffinée, ont souvent pour eux l’argument d’un talent reconnu, et qui se cherche une nouvelle expression dans l’expérimentation de formes et de techniques littéraires nouvelles, gages parmi d’autres d’un style renouvelé et inscrit dans cette longue tradition des avant-gardes. Aussi comprends-je et excusé-je l’irrégularité de la ponctuation si elle est non pas signe de médiocrité mais recherche de quelque génie, volonté d’aller au-delà du classieux et du connu, entreprise non de régression mais d’originalité et de création.  

 

  « Avant donc que d’écrire, apprenez à penser. » Ce bon Boileau eût-il écrit « avant donc que d’écrire, apprenez à ponctuer » que la sentence n’eût rien perdu en justesse.

 

Il en est des signes de ponctuation comme des femmes : il s’en trouve certes de beaux, de laids, d’adorables, de charmants, de mystérieux, de perfides, de sensuels, de doux, de détestables, de terrifiants, mais tous possèdent enfin, de la même façon que toutes les femmes ont en partage une certaine disposition de leur esprit, ce je ne sais quoi dans leur psyché qui, quoique chacune selon une expression singulière, les rend toutes assez fascinantes, un caractère général qui leur sert de trait d’union, et qui arrête la vue, élève l’esprit, émeut le cœur. Ce ne sont là ni vains mots ni futiles élucubrations esthétiques. Il faut lire les textes à voix haute, et sentir la cadence et le rythme que les signes de ponctuation impriment à la phrase, et s’imprégner de l’agréable magie qu’offre la fluidité de la syntaxe, dont la ponctuation est l’un des fondements. Il suffit également de lire en respectant les directives de ton que donne la ponctuation pour se rendre compte qu’elle est l’âme même d’une belle lecture, en ce sens qu’elle l’anime –littéralement, la dote d’une âme et règle sa prosodie. Respectée, la ponctuation préserve la lecture du morne ennui ou en tempère les ardeurs ; elle donne au texte un rythme tant auditif que visuel, l’œil y trouve ses délices et l’ouïe y jouit d’adorations.

 

Je ne déclamerai pas ici mon amour à tous les signes de ponctuation, quoique j’eusse pour chacun d’eux une affection particulière. Je me contenterai simplement de faire la cour à quelques unes de ces amours littéraires. Mes préférées, à la vue desquelles, charmé comme le serpent par la flûte, je ressens plus intensément le plaisir du texte, que je l’écrive ou le lise. 

 

                                                                                                     ***

 

Le point-virgule : Senghor a été l’un des rares amoureux de la langue française à avoir senti et combattu avec toute son énergie la menace qui pesait sur le point-virgule ; grâces lui soient rendues d’avoir milité pour la réhabilitation de cet élégant signe, où l’autoritaire et intransigeant, quoique discret point fait la cour à la virgule le temps d’un petit silence, avant que la phrase ne reprenne, dotée d’une vigueur nouvelle, prête à se dérouler longtemps encore, arpentant ses méandres avec légèreté et audace. Le point-virgule a sur la virgule l’avantage d’imprimer plus de solennité au discours : là où, en effet, la rhétorique, dans ses accents les plus grandiloquents, se drape dans ses virgules innombrables, autant de pans d’un vêtement d’apparat dont la noblesse se mesure à la magnificence, le point-virgule apporte une altière brièveté, un arrêt sans brutalité; et la phrase, tout alanguie et paresseuse qu’elle soit, ne sombre jamais dans la mollesse et l’ennui. Le point-virgule n’embellit pas la phrase, il la jalonne et lui donne des repères ; il n’a pas d’incidence majeure sur le déroulement du rythme, il se contente d’apparaître furtivement, et disparaît avant que l’on pût mesurer la distance séparant encore le point amoureux de la virgule capricieuse ; cependant que la voix, sans s’arrêter totalement ni même changer de ton ou de timbre, profite de l’émerveillement de ses auditeurs pour régénérer son air. Il est à la phrase ce que la légère crispation antérieure est à l’orgasme : on ne la sent que furtivement, mais cet éclair est d’autant plus profondément ressenti qu’il est intense, n’interrompant pas la magie, se contentant juste d’en souligner l’avènement. Le point-virgule, du reste, est un signe de distinction, et un symbole certain de raffinement littéraire. Proust en abusait à merveille: ses phrases-rosaces n’auraient jamais éclos avec tant de beauté sans les rayons de soleil point-virgulaires qui l’innondaient ponctuellement.      

 

La virgule : La virgule est une belle femme. Elle arrête le regard, se dandine paresseusement, impose qu’on s’émeuve de sa marche féline, exige que la voix s’arrête pour la célébrer, se fait draguer par le point qu’elle tient toujours à une certaine distance, et courtiser par divers syntagmes, qu’ils soient mis en apposition ou à l’apparence d’incise, allant même jusqu’à recevoir maintes propositions, dont celles de subordonnées relatives. La virgule est insolente et capricieuse : tantôt, consciente de sa beauté, elle n’hésite pas, selon ses humeurs, à investir la phrase, la découpant, l’ornant, lui imprimant un poétique balancement, la menant à sa guise ; et tantôt, elle se cache dans l’on ne sait quelle luxueuse suite et y dissimule ses charmes, n’apparaissant que rarement pour mieux susciter le désir de la revoir. La virgule coupe le souffle, sa beauté comprime la poitrine du lecteur : devant elle, la voix s’arrête nécessairement, révérencieuse et faible, se charge d’émotion dans un silence éloquent, puis reprend sa marche dans un halètement. Cette petite mignonne chose tire orgueil de ce pouvoir de séduction, qu’elle savoure d’autant plus que sa taille n’est pas impressionnante et que sa forme, sorte de petite griffe à tête d’épingle, passerait pour une banalité. Sauf que cette griffe a une courbure divine qu’il faut apprécier, et que point de point n’ignore. Une bonne virgule n’est jamais rêche : elle se laisse paresseusement choir, faible et sans résistance, légère et peu farouche, comme une femme qui s’évanouit, à la deuxième ligne. Elle n’est non plus jamais raide : une virgule, pour mériter qu’un point la courtise, doit être souple et féline. La virgule, enfin, est imprévisible : elle bifurque, change subitement de direction et entraîne dans sa course furieuse et endiablée la phrase, qui multiplie alors ses sinuosités, érigeant la complexité en vertu et la longueur en apparat. Les rhéteurs aiment la virgule, elle donne de l’allant à leur discours, et en huile les jointures. La virgule est la princesse éternelle de la ponctuation française. Flaubert souffrait avant d’en placer une ; Baudelaire faisait reprendre des épreuves entières pour une virgule mal placée ; les virgules de Sony Labou-Tansi sont remplies d’ironie.

 

Le deux-points : Je nourris un profond mépris pour ceux qui disent « les » deux-points. C’est, en plus d’une faute d’orthographe orale, une faute de goût terrible et un acte d’horreur: il faut en effet être un amateur de laideur doublé d’un méchant et triste sire pour vouloir séparer et décliner au pluriel ce deux-points qui veut tellement être une seule et même entité, uni dans fraternité gémellaire, qu’il a emprunté un trait d’union pour s’écrire et s’unir pour le meilleur et le pire. Le deux-points, donc, est à la phrase et au discours ce que son orbe est à la voyante : l’instrument de la révélation. Il faut entendre ce silence angoissé qui se crée après le deux-points, lorsqu’il doit laisser tomber de sa bouche, aux lèvres desquelles le lecteur est pendu, le secret, la révélation, l’information, l’explication, le raisonnement, le discours. Cette gravité habille le deux-points d’un habit de lumière parfois assez gênant : l’arrogance. Le deux-points sait tout : il renferme dans l’espace vague et mystérieux qui sépare (et unit paradoxalement) ses deux éléments, une vérité ou un début de vérité, qu’il lâche souvent avec dédain. Mais il ne faut sans doute pas lui en vouloir, car c’est un défaut qui lui passe avec le temps. Une fois que l’on apprend à être patient et à attendre que les deux éléments du deux-points se mettent d’accord et se décrispent, l’on se rend vite compte qu’il n’y a pas meilleur éloge de la clarté, de la rigueur, de la précision. Le discours avant le deux-points est énigmatique, flou et quelque peu empressé ; une fois qu’il passe le portique majestueux de ces deux frères qui n’en font qu’un, il est filtré, débarrassé de toutes ses impuretés : il devient clair, net, limpide. Le deux-points est un signe plutôt solitaire, évidemment, aucun autre signe ne l’importune alentour. Je ne saurai terminer sur lui sans vous rapporter une aventure qui m’est arrivée un jour, alors qu’en pleine phrase, j’ai voulu écrire un deux-points. Ayant représenté le seul point du haut, je me suis arrêté, et, étonné de l’absence de l’autre, lui ai demandé, avec la voix terrible de Dieu lorsqu’il s’adressa à Caïn : «Qu’as-tu fait de ton frère ? » Il ne répondit pas, car un deux-points amputé et unijambiste est au(x) point(s) mort(s).

 

Les points de suspension : Une certaine règle veut qu’il y en ait toujours trois. J’eus pourtant souhaité qu’il n’y en eut que deux : ils pourraient se marier avec le deux-points et alléger sa solitude. Bref. Les trois points de suspension, donc, ainsi soit-il. Ces déesses –car ce sont évidemment des femmes, trois mâles ne pouvant raisonnablement se partager un si contigu espace- sont la voix du silence. Elles continuent de parler lorsque la voix, saisie de quelque émotion, s’est tue, et que le cœur seul désormais, dans le secret de ses murailles affectées, parle. Ils couvent des tragédies et des drames intérieurs incommunicables, en même temps qu’ils peuvent exprimer des bonheurs indicibles. Qu’ils soient trois, d’ailleurs, n’est à cet égard pas anodin. Tantôt, en effet, telles les trois Erynies de l’Antiquité grecque, ils sont les instruments du tourment intérieur : ils rongent, punissent, emplissent de chagrin et d’incertitudes, témoignent de l’inachèvement et de la finitude des êtres ; et tantôt, au contraire, ils sont l’incarnation apaisée des Erynies, les Euménides, et symbolisent le bonheur retrouvé qui subjugue et émeut, la sérénité, et une joie tue, sans meilleure expression qu’un silence bien éloquent… Les points de suspension sont peut-être la seule preuve typographique, donc visible, qu’un texte ou un être de papier a d’une certaine manière une vie qui lui est propre, faite, comme celle d’un être de chair, d’hésitations, de surprises, de secrets, de suggestions, d’insinuations, de chagrins. Les trois points de suspension ne sont jamais autant charmants que placés après une déclaration d’amour. Sur eux, pèse alors toute l’anxiété et l’angoisse de la réponse espérée. En ces moments, les trois petits points de suspension sont comparables à Atlas : ils portent le monde, votre monde, sur leurs épaules. Et vous espérez… Je terminerai en disant qu'il est presque devenu un effet de mode d'en mettre partout... Le plus souvent sans raison... C'est assez désagréable et idiot, à vrai dire... Céline avait les meilleurs points de suspension qui soient.

 

Le point : Le point est aussi petit et discret qu’il est autoritaire. Il n’admet aucune fioriture postérieure. Il est ferme. Concis. Militaire. Tyrannique. Il est également incompréhensible : minuscule, il exige qu’une majuscule le suive. Le point doit être doté d’une force phénoménale, pour ainsi sommer au majuscules de le suivre et aux phrases de s’arrêter. Le point  effraie. Pourtant, le point a un point faible, parfois : la virgule, qu’il drague ; cependant, c’est avec son frère qu’il s’entend le mieux : entre mâles, la compétition est plus saine. Beaucoup d’écrivains commettent l’erreur, à la fin de leur texte, de fâcher le point. Il devient alors point noir et risque fort d'être final.

 

Les guillemets : « J’ai pour les guillemets une profonde affection et un profond respect : ils sont humbles et courtois, et sont, en ce monde où l’on ne s’écoute plus vraiment, les rares personnes qui ouvrent et donnent la parole aux autres, et la leur laissent autant qu’ils veulent, pourvu qu’ils la leur rendent, et les referment après. » Moi-même. J’ajouterai que les guillemets anglais sont placés trop haut : la phrase risque de s’échapper.

 

Les chevrons : Les chevrons sont des guillemets seuls, comme ceci {<>}. Fragiles, ils n’arrivaient pas à contenir le discours une fois qu’on les refermait, raison pour laquelle on les a doublés.

 

Les parenthèses : Les parenthèses sont de grandes nymphomanes aux courbes généreuses et assoiffées d’amour. Tout ce qu’elles prennent dans leur étau risque de passer un mauvais quart d’heure (c’est raison pour laquelle il faut toujours, entre deux parenthèses, appeler à sa rescousse les points de suspension : ils adoucissent la chose en partageant votre fardeau. A bon entendeur…) quelque prétentieux qu’il soit. Il ne faut jamais, dans des parenthèses, appeler le point d’exclamation à l’aide, il ne serait pas d’une grande utilité, car handicapé. Pourquoi ? Voir l’entrée suivante.

 

Le point d’exclamation : « (…) j’évite ce genre de ponctuation facile dont le dessin bital et monocouille ne peut qu’heurter la pudeur. » Pierre Desproges. Je n’ai rien à ajouter. 

Partager cet article

Commenter cet article

KAM 11/01/2019 18:50

"...qu'ainsi donc, la ponctuation soit à l'écriture ce que la respiration est à l'existence; que, souvent, la première soit à la seconde ce que la caresse est à la nuit d'amour... ".
Je crois que je suis tombée en amour, précisément, au moment où j'ai lu cette phrase.

celavie 06/09/2018 01:01

et le point d'interrogation ?

Lyncx 01/08/2012 13:33

Que dire aussi de l'apostrophe, hautaine et majestueuse, despotique même si l'envie lui prend d'élider plus d'une lettre, libérée des contingences terrestres qui enchaînent ses congénères aux
lettres? Je l'adore quand elle règne, 'hémystique', au centre d'un mot entr'aperçu, et l'idolâtre quand elle se permet une double présence dans les lectures d'aujourd'hui... Là où la virgule est
une femme, l'apostrophe est ma Grande Royale!

Ton propos est succulent, comme toujours ;)