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Pourquoi je ne peux publier.

6 Novembre 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #Solipsismes

La très haute idée que, à tort ou à raison, je me fais de la littérature, m’empêchera encore longtemps de songer sérieusement à écrire- comprenez, à écrire ailleurs que sur ce blog, à écrire pour publier. Et même si je devais faire de l’écriture mon métier, et de la littérature mon destin, je souhaiterais alors ne publier que très peu. Voilà, en résumé, ce que j’ai à répondre aux quelques uns qui me demandent ou qui m’ont un jour demandé pourquoi je ne publiais pas.

 

Je ne me défends pourtant pas d’en avoir la (secrète) ambition. Ce serait, si je le refusais, verser dans une espèce de fausse modestie en laquelle, ni par nature ni par conviction, je ne puis croire. Je ne crois pas en la modestie, et encore moins en la modestie de quelqu’un qui se pique d’écrire. Je me trouve moi même, du seul fait des quelques imbécilités mêlées parfois, il est vrai, à quelques éclairs, que je publie ici, d’une rare immodestie. Tout écrivain, c’est-à-dire tout homme de plume qui prétend bâtir une œuvre et pas simplement publier des livres –c’est à mes yeux la différence fondamentale entre un écrivain et un auteur- me semble être nécessairement doté, qu’il l’admette, l’avoue, l’assume ou non, d’un ego surdimensionné, aussi grand, au moins, que le talent qu’on lui prête ou qu’il se reconnaît. Ce n’est souvent rien que cela, un écrivain : du talent, certes, mais aussi la prétention, l’ego, de mettre ce talent au service de quelque chose à dire. L’un ne va sans l’autre. Hélas, ce temps est celui du triomphe des egos dénués de talent. Or, sans un talent à sa mesure, l’ego tourne en vanité, et la vanité en arrogance ; autant d’attitudes qui, sans les rayons du talent, oserai-je du génie, qui les éclairent et qui seuls doivent les justifier, sont détestables chez un homme, a fortiriori chez un homme de plume. Et moi ? Moi, j’ai la démesure de l’ego ; il me manque la certitude du talent.

 

Non pas que je ne sois pas certain d’avoir de talent littéraire. Du talent, j’en ai : c’est bien là le signe, si vous le cherchiez, de la démesure de mon ego. Je crois être au moins plus doué que certains plumitifs que l’édition actuelle, pas toujours mais trop souvent prostituée aux lois des ventes, à la tyrannie des chiffres, à la facilité et, finalement, à la médiocrité littéraire la plus absolue, promeut et sacre. Simplement, lorsque je parle de « certitude du talent » j’entends moins l’assurance d’être talentueux que celle de ne l’être pas encore assez. Il ne me manque pas de talent ; il me manque du talent. La finesse de la nuance est ici un signe de son importance.

 

La littérature est une chose sérieuse. Non forcément une chose grave ou sacrée, mais une chose sérieuse, c’est-à-dire une entreprise qui n’a pas le droit de tomber dans la facilité, et qui ne mérite pas qu’on l’y pousse. Et s’il fallait expliquer pourquoi c’est une chose sérieuse que la littérature, je dirais que c’est parce qu’elle est un Art, c’est-à-dire quelque chose qui ne sert à rien à rien, sinon à parler autrement des Hommes et du monde, à parler d’eux en usant d’un langage dont la Beauté est la lettre et l’esprit. La littérature, évidemment, ne sert à rien. Et c’est bien pour cela qu’elle est si utile aux Hommes. Je consacrerai bientôt un texte à cette question : à quoi sert la littérature ?

 

La littérature est faite d’exigence. Ecrire est un labeur douloureux, solitaire, long, âpre, et au sortir duquel tout écrivain, pour doué qu’il soit, est soulagé et heureux. C’est être dans la posture que de croire et de sanctifier l’image d’Epinal de l’écrivain solitaire, misanthrope, souffreteux, martyr de son art, maudit, enfermé dans la masure misérable qui lui sert de cabinet, incompris, douloureux, mélancolique, les cheveux au vent et l’âme balayée par les furieuses et mystérieuses tempêtes de l’inspiration. C’est là un cliché romantique qui m’amuse plus qu’autre chose. Mais lorsque je parle d’exigence, je ne parle de rien de plus que de ce labeur inlassable qui doit commander que l’écrivain ne fasse jamais de son art une facilité. Le génie, ou le talent, ce n’est en littérature que le travail qui transforme l’idée en image, voire en fait, et l’étincelle en brasier. Et ce travail implique de la patience, de la volonté, et un amour sans cesse postulé de la perfection, qui n’existe pas. Les lectures qui m’ont donné l’amour de la littérature m’ont appris que l’on pouvait allier l’exigence de la langue à la beauté d’une histoire dont les idées, simples au départ, sont grandies par l’art du récit ; elles m’ont encore appris qu’il était possible d’allier un succès populaire à un succès critique, sans verser ni dans les médiocrités langagières, stylistiques, romanesques des livres faciles, ni dans la lourdeur complexe et inintelligible des livres que l’on cherche à tout prix à faire paraître intelligents. L’intelligence en littérature –je parle surtout du roman- me semble être la conjonction d’un style (je consacrerai aussi bientôt un texte à cette chose) et d’une histoire que l’on arrache du réel et élève par sa stylisation, justement.

 

Je ne publie pas, et ne songe pas à publier, pour une raison toute simple, à laquelle je puis réduire tous mes arguments, quant à cette fameuse exigence : j’ai lu un certain nombre de grands écrivains, que je ne citerai pas tant ils sont nombreux, et que je tiens pour des maîtres absolus de l’art de la prose. Et le fait est que lorsque l’on a lu ces gens-là, l’on ne peut raisonnablement se permettre d’écrire n’importe comment, non plus que l’on ne peut se permettre de n’avoir pas d’exigence pour sa propre prose, et pour toute autre prose. Il n’est pas question d’imiter (opération impossible et peu souhaitable) ces grands ou de chercher à s’inscrire dans leur prestigieux sillage. Il ne s’agit que de respecter une certaine idée de l’art d’écrire, où la patience embrasse le labeur, où l’élégance du style est aussi importante que le récit, où raconter une histoire est d’abord une certaine manière de la raconter. C’est certes un idéal, et à ne pas être certain de l’atteindre, je m’évertue au moins à toujours le postuler, à le nourrir et à m’en nourrir. Voilà l’idée que je me fais de la littérature.

 

L’époque est la consécration de récits souvent faibles et sans relief, simplistes dans leur intrigue, laborieux dans leur style, tièdes dans leur inspiration. Cela renseigne, plus que sur la valeur des auteurs, sur l’exigence des lecteurs, et de ce qu’ils veulent lire, et qui a donc du succès. La logique voudrait que moi, qui prétends écrire avec un minimum d’exigence littéraire, je fusse en parfaite mesure d’écrire ce type d’histoires, qui plaisent et assurent la popularité et le succès. En d’autres termes, puisque je dis être exigeant, je devrais facilement pouvoir écrire une masse considérable de choses que je juge faciles. Mais cela même, je ne le peux. Je ne peux écrire des choses faciles ; j’en suis incapable. Je ne sais écrire autrement qu’en essayant de toujours seoir à ce principe d’exigence. C'est la rançon de mes admirations, de mes lectures, de mes goûts. Tenterai-je d’écrire autrement que j’échouerai lamentablement. Heureusement, du reste. S’il faut écrire d’une certaine manière pour avoir quelque succès, je préfère encore ne jamais publier, ou n’être lu que d’une poignée de gens. Il faut écrire pour être lu ; jamais pour des lecteurs. Est-ce une posture, en ce temps où ne comptent que les chiffres, le nombre de lecteurs, le nombre de livres vendus ? Peut-être. Mais si c’est une posture, je l’adopte volontiers. L’exigence littéraire ne va pas sans une certaine posture délicieusement aristocratique. Misérable, je serai alors un aristocratique de l’esprit, plus riche que n’importe qui.

 

C’est cela, qui fait que je ne peux publier : je refuse par dandysme spirituel (pléonasme) de céder aux appels d’une banale facilité que j’échouerai du reste à  réaliser, et d’autre part, les cimes de la qualité dont je rêve me sont encore inaccessibles. L’on pourrait me rétorquer qu’à penser ainsi, je n’atteindrai jamais cet idéal, puisque le propre de l’idéal est de n’être jamais que lointain, éclatant et brillant, là-bas, au royaume de la beauté. Cet argument est valable, mais il ne vaudrait que pour quelqu’un qui manquerait de lucidité. Or, de la même manière que je peux être prétentieux pour décliner mes ambitions, je suis lucide lorsqu’il s’agit de mesurer mes forces, mes faiblesses, et la distance de laquelle je suis de mes idéaux. J’ai des ambitions sans illusions. Je suis assez lucide pour identifier les trois grands défauts qui font que je ne peux encore songer à écrire pour être publié : je ne travaille pas assez, ma prose est encore trop impure (ce ton professoral, prétentieusement didactique, affreusement docte que je peux prendre !) et, pour finir, je suis trop pressé d’achever mes récits pour leur accorder le temps de maturation et de réflexion qu’il faut. La paresse, la lourdeur du style, l’impatience. Les corrigeront l’exercice permanent, l’épuration progressive, la patience. C’est en partie la raison d’exister de ce blog, et des quelques essais littéraires que j’y publie parfois. Lorsque je jugerai que ces défauts sont corrigés, je songerai à une entreprise plus grande. En attendant… 

 

Cela prendra le temps qu’il faudra. Et s’il faut que j’écrive ma seule et unique œuvre au soir de ma vie, que j’en achève le manuscrit final sur mon lit de mort, s’il faut tout ce temps pour parvenir à ce que je recherche, j’attendrai. Je prendrai bien sûr soin de préciser dans mon testament qu’il faudra impérativement que l’on refuse le Nobel posthume que l’on voudra m’accorder. Il faudra bien que je me permette une petite posture d’écrivain, allons!

 


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