Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Pour une tradition de la modernité.

21 Août 2012 , Rédigé par Mbougar Publié dans #De l'Afrique...

Je persiste à croire qu’Amadou Hampâté Bâ, que j’adore du reste –L’étrange destin de Wangrin, ce conte philosophique, fut parmi mes lectures de jeunesse l’une des plus prenantes-, a rendu un très mauvais service à l’Afrique en disant ceci : « Apprenez, honorable sénateur, que dans mon pays, à chaque fois qu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui a brûlé ». C’est cela, la citation originelle exacte, ou presque. Vous pouvez aller la lire ici, et voir dans quel contexte précis et en quelles circonstances elle a été dite par l’auteur d’Amcoolel. Deux remarques, avant de continuer. La première, que cette phrase, aujourd’hui canonisée, est extraite non de quelque œuvre, mais d’un discours improvisé que tint Hampâté Bâ à l’UNESCO. La seconde, qu’elle ne commence pas, comme on le dit aujourd’hui mécaniquement, par « en Afrique », mais par « (…) dans mon pays… ». Le Mali, donc. Et même s’il parlait alors « au nom de l’Afrique », même s’il fut peut-être « Africain plus que malien », il reste qu’Ahmadou Hampâté Bâ a vu ses propos étendus, déformés, disons-le, récupérés, par la postérité, qui a achevé d’en faire un propos sacro-saint, inscrit au fronton du palais de la défense de l’Afrique et de la promotion des valeurs africaines. Il faut dire que l’auteur ne s’est pas opposé à ces menues modifications formelles : le sens de son mot, son intention, ne devaient pas être si différents, dans leur dessein, de ce que la postérité en a fait. Passons.

 

J’ai dit que cette citation était un mauvais service rendu à l’Afrique. Je le maintiens. Mais quelques précisions s’imposent d’abord, avant que j’en décline les raisons.

 

Evidemment, cette citation fait l’apologie de l’oralité africaine, dont la figure tutélaire du vieillard, sage, est le gardien séculaire. Evidemment, elle déplore la perte considérable que la disparition qu’un de ces gardiens représente, disparition qui symbolise l’extinction d’un relais tant que d’une source de savoir et de connaissances. Evidemment encore, elle souligne la différence du mode de connaissance africain traditionnel, fondé sur la transmission orale, le schème discursif donc, d’avec le mode de connaissance occidental, fondé lui sur l’écriture. Hampâté Bâ avait dans l’idée de rappeler et défendre une singularité africaine revendiquée dans le mode traditionnel de connaissance. L’intention était légitime et correcte, servie par une métaphore et une analogie brillantes. Au fond, je ne reproche rien à Ahmadou Hampâté Bâ.

En vérité, ce que je reproche à cette citation, c’est d’avoir été, au fil du temps et sous l’impulsion de la postérité –ce fils souvent ingrat et traître du passé-, le lit d’une certaine sanctification de la tradition –symbolisée par le vieillard- en Afrique ; ce que je lui reproche, c’est d’avoir contribué à nourrir ce cliché d’une Afrique ancrée à son passé, et puisant en lui, systématiquement et toujours, ses forces morales ; ce que je lui reproche encore, c’est d’être implicitement, aujourd’hui, le symbole même d’une Afrique retardée, alourdie par un passé auquel elle se sent toujours obligée de se référer.

 

Cette citation en elle-même n’a rien de dangereux, loin de là. Mais c’est ce qu’elle est devenue qui inquiète. C’est ce qu’on en a fait qui est pernicieux. Comme souvent, l’usage que les hommes font des choses tend à les dénaturer, la plupart du temps en mal. Et l’usage que l’on fait aujourd’hui de ce mot de Hampâté Bâ, pour en arriver au cœur de mon sujet, porte en lui le germe d’un insidieux mal qui guette l’Afrique, que dis-je, l’atteint de plein fouet : que sa culture soit trop souvent sa tyrannie.

 

 

La Culture comme Tradition.      

 

Culture. Le mot est large, et peut recouvrir des acceptions aussi nombreuses que diverses. Aussi dois-je, d’abord, en affiner et en préciser le sens. J’entends ici culture dans son acception particulière de tradition ; ou, pour être plus précis et pédant, je l’entends dans l’acception qui fait d’elle l’équivalent, en termes de signification, de ce que l’on a coutume d’appeler réservoir culturel, pour désigner cet ensemble de valeurs et/ou de pratiques inscrites dans la tradition d’un peuple donné, dans sa psyché, en lesquelles ce peuple s’identifie, dans lesquelles il puise certaines de ses références, par lesquelles il affirme son histoire et réclame sa singularité, sa différence –par rapport à d’autres peuples- et à travers lesquelles il trouve une certaine légitimité historique. Je ne parle donc pas ici de la culture comme étant cet ensemble de connaissances généralement étendues sur quelque sujet, ni encore spécifiquement de la culture comme totalité des productions dites culturelles d’un pays, relatives par exemple à l’expression de son art et/ou de son artisanat –quoique que ce dernier sens soit très proche, à certains égards, de celui auquel je fais allusion. Je parle ici de la culture comme tradition, de la culture comme « us et coutumes », de la culture comme « ethos » d’un peuple-ensemble d’habitudes, de pratiques, de manières d’être d’un peuple qui s’enracinent dans une longue histoire passée- ; je parle ici, enfin, de la culture sinon comme autorité historique, au moins comme entité mémorielle auquel un peuple a recours pour s’affirmer dans son présent comme singularité et comme différence.

 

Il s’agit, pour clore cette précision terminologique avec un point de linguistique, de la culture comme ce que le Wolof nomme « Ada » : « partie de la tradition (…) qui continue à vivre à l’abri de toute influence (…) et qui n’est pas altérée par une contamination… », comme l’on peut le lire sur ce lien; et plus largement de la culture comme « Ciosaan », « autre notion qui dénote la culture dans sa genèse » et renvoie à «… une tradition passée qui manifeste des résistances devant la modernité (…) et qui s’ossifie (…) et se maintient par la force de l’habitude. » Quelles que soient leurs nuances, cependant, « Ada » et « Ciosaan » invoquent et « commandent certaines valeurs que véhiculent des codes comportementaux. » Cette notion de « valeur » est ici fondamentale, comme celles de « tradition » et de « résistance » à ce qui est étranger.

 

 

Les Usages de la Culture.

 

Je ne m’attarderai pas sur la nécessité pour un peuple d’avoir une culture, et de s’appuyer sur elle pour faire face aux défis et aux dangers de son présent. Je ne verserai pas dans les évidences les plus manifestes et les truismes les plus odieux en martelant pendant des paragraphes qu’un peuple sans culture est un peuple sans histoire, sans passé ni avenir, en trois mots, un peuple mort. Pour le reste, il y a Senghor.

 

Je ne m’attarderai pas sur les bienfaits qu’une culture peut receler et apporter. La tradition, il serait idiot de vouloir le nier, comporte un certain nombre de valeurs et véhicule des vertus honorables, utiles, parfois nécessaires, auxquelles il est bon de se référer. Ces valeurs, dont l’essence est souvent morale, peuvent être, entre autres, le sens de la fraternité, du courage et de l’humilité dans l’acquisition du savoir. Les rites initiatiques par exemple, accompagnant des cérémonies comme la circoncision, visaient à cela dans les sociétés traditionnelles, et sans cautionner le tour barbare que certains d’entre eux pouvaient prendre dans les temps reculés –le zizi que l’on taillade grossièrement au-dessus de quelque mortier, très peu pour moi-, j’en reconnais, pour les avoir vécus –le « ndoût » chez les sérères, l’utilité morale. Les valeurs qu’ils cherchent à faire naître ou à développer chez individus qui les passent sont souvent universelles, humanistes et louables. De la même manière, les tournois de lutte qui étaient organisés à la fin des récoltes chez ces mêmes sérères, et d’où sont nés les « mbapatt » et, plus tard, la lutte avec frappe et son lot actuel de connerie, n’avaient au départ aucune intention intéressée, ne visant qu’à consolider l’amitié entre village à travers ces joutes viriles, âprement disputées –l’honneur et la reconnaissance non d’un homme, mais d’un village constituaient quand même des enjeux de taille quoiqu’immatériels- mais dénuées de violences. Ces valeurs-là, contenues dans les cérémonies traditionnelles, appartenant à une certaine culture, peuvent, doivent être rappelées. Leur usage doit être perpétué, et leur apport moral invoqué, dans ce monde moderne en proie à l’anomie morale, où les valeurs, soit s’effritent, soit se renversent, ce qui signifie peut-être la même chose.

 

Cependant, la chose est plus complexe, et l’on pourra toujours, en fouillant, ressortir de certaines cérémonies traditionnelles, de la tradition en général, des aspects rétrogrades, barbares, inhumains, imbéciles. Il me semble même que la tradition en Afrique, telle qu’on l’évoque aujourd’hui comporte plus de maux et d’entraves à l’initiative et l’émancipation intellectuelles que de biens. Tout le problème est d’avoir, d’une part, l’intelligence et le sens critique pour identifier ces maux, et d’autre part, le courage, que dis-je, c’est moins que cela : le bon sens élémentaire de les refuser. La tradition n’est pas une tyrannie à l’égard du présent, elle ne doit pas l’être. Elle est toujours un ensemble de croyances et de pratiques qui ont servi de référents à une époque donnée, dans des circonstances précises, qui ont valu ce qu’elles ont valu, mais qui ne doivent jamais, jamais, valoir systématiquement pour la modernité. Les usages de la culture, quels qu’ils soient, doivent être conséquents à l’examen critique de cette culture, à sa déconstruction, à sa vérification. Toute autoritaire qu’elle soit, aucune tradition ne devrait être au-dessus de la raison et de l’intelligence, qui seules doivent l’examiner, la passer au crible du bon sens, afin de déterminer si elle est gage de progrès. La tradition, essentiellement, est fondée sur la transmission aveugle, à travers les âges, des valeurs du passé, qui ont fait loi jadis. Là est son drame et son danger pour nous : dans le fait que sa transmission doive se faire aveuglément, absolument, et continûment. Aucune tradition n’est légitime et autoritaire de son seul fait : refuser cela, c’est se mettre sous le joug d’un fatalisme et d’un obscurantisme dangereux. Tout ce que je dis là peut être résumé en quelques mots : la tradition n’est pas une fin ; elle est souvent obscure et peu éclairée, moyenâgeuse, rétrograde. La tradition n’est pas un décret de Dieu ou des ancêtres, elle n’est jamais qu’un legs, qu’il faut examiner avant d’utiliser et de transmettre, et qu’il faut tuer si elle est dangereuse et constitue une entrave à la liberté de l’esprit. Etre moderne, ce n’est rien d’autre que refuser, au nom de la liberté de l’esprit, que le passé commande tyranniquement le présent et l’avenir ; ce n’est rien d’autre que voir que si la tradition est un absolu, elle ne peut et ne doit qu’être absolu relatif; ce n’est rien d’autre, enfin, qu’accepter sans s’émouvoir ou périr de peur que la bibliothèque qui brûle peut emporter dans sa consumation de très mauvais livres.

 

Il ne s’agit même pas là d’un acte de subversion, de rébellion, à l’égard du passé. C’est, encore une fois, de bon sens élémentaire qu’il s’agit. Changer les mentalités, expression en vogue, commence d’abord par le fait de libérer les mentalités, et les libérer de la tyrannie de la tradition, pour qu’elles n’en aient plus peur, pour qu’elles sachent la refuser et la condamner si elle les oppresse, pour qu’elles soient autonomes et sachent penser par elles-mêmes.  L’apprentissage de la liberté, de la liberté de l’esprit, nécessaire à toute émancipation, commence par une démystification de tous les obscurantismes que la tradition porte, qu’ils soient religieux, mystiques, mentaux.

 

La seule tradition qu’il faut vouloir perpétuer à tout prix, c’est la tradition de la modernité. Mais la tradition de la modernité a pour condition une modernité de la tradition.  

Partager cet article

Commenter cet article