Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Politique et Jeunesse.

4 Janvier 2011 , Rédigé par M.M.S. Publié dans #De l'Afrique...

A l'avance, veuillez pardonner la longueur de cet article. Je sais la difficulté qu’il y a à lire sur un écran. Pour ma défense, j’en appelle au savoureux mot de Pascal, qu'il écrit à la fin de la Seizième Lettre, particulièrement longue, de ses Provinciales : « Je n’ai pas eu le loisir de faire plus court… »

 

     Je m’étais promis, il y a de cela quelques temps, de ne jamais parler de sujets ayant quelque trait à la politique. Puis ce texte est arrivé. Il s’est imposé à mon esprit. Je l’ai donc écrit. Et d’une certaine manière, il parle de politique. Mais d’une certaine manière seulement. Il est possible que j’aie manqué à ma parole, que je me sois trahi. Cela est possible, en effet. Mais je pense pour ma part être resté fidèle à mes principes : l’article qui va suivre parle moins d’une certaine idée de la politique que, dans mes colères et mes craintes, et à la faveur d’un réflexe de pensée qui se généralise –malheureusement ?-, je m’étais faite de la chose, que d’une simple réflexion sur le sens que cette chose -la politique, donc, revêt aujourd’hui. Je vais m’expliquer. Mais avant, trois petites précisions. La première, c’est que bien qu’il puisse concerner, et qu’il concerne d’ailleurs beaucoup de personnes, d’horizons et d’âges divers, ce propos, je le perçois ainsi en tout cas, s’adresse particulièrement à la jeunesse. Et pas n’importe laquelle : la jeunesse africaine.  La seconde précision, qui n’est en fait qu’une justification de la première, est celle-ci : le choix de la jeunesse africaine en particulier n’est pas anodin ; il est plutôt dicté par l’exigence. Ce choix procède, effectivement, de deux raisons : que, d’une part, je fasse partie de cette jeunesse, et que je la connaisse donc mieux, et, que d’autre part, il soit indéniable que cette jeunesse là est, de toutes celles du monde, celle qui doit, le plus, parler de politique. C’est surtout à cette jeunesse là qu’il faut parler de politique. Mais encore faut-il qu’elle soit prête à écouter, qu’elle ait le courage d’écouter. Ce n’est malheureusement pas le cas. Et là surgit le problème. Entre la majorité des jeunes africains et la chose politique, il n’y a qu’un seul rapport, celui de la méfiance. Je n’ai point dit méconnaissance, mais méfiance. Et il faut dire qu’elle est souvent justifiée. Mais est-ce là raison à demeurer constamment dans ce rapport là, avec cette nature là, de façon statique ? Ne me sentant nullement capable de répondre, ne le voulant d’ailleurs pas, j’ai décidé de procéder autrement. Par l’analyse. Par l’exposé pur et simple des termes de l’équation. A la fin, j’ai eu un avis sur la question. Mais un avis n’est jamais une réponse, ce n’est qu’un avis. Le vôtre, en tout cas, quel qu’il soit, est le bienvenu. Dernière remarque : je ne m’intéresse pas aux mœurs et aux cultures. Je considère que cela n’a rien à voir. L’on ne peut, sans se mettre dans certaines difficultés liées à l’histoire, soutenir qu’un peuple, par culture, peut ne pas être politique. Il y aurait alors contradiction dans les termes. Je crois qu’un peuple est toujours politique, peut-être même avant que d’être culturel. J’y reviendrai. Maintenant, allons-y.

     Disons tout de suite les choses telles qu’elles sont : il n’y a pas si longtemps que cela, je me méfiais de la politique. J’en avais même presque peur. Et, chose grave mais pas réellement surprenante, à vrai dire,  je suis loin d’être le seul. Récemment, je me suis amusé à demander à plusieurs personnes de mon entourage, des jeunes essentiellement, s’ils souhaitaient un jour s’engager en politique. J’ai eu, à 90%, deux types de réponses : « Non, pas du tout. Dieu me garde de cette saleté ! » et « pour l’instant, non, je n’en ai pas l’intention du tout ; tant que ce sera ça, je ne suis pas intéressé(e)… On verra plus tard, si ça change. » J’exclus bien entendu de mon sondage, à l’argument que ce n’était pas là la question, les réponses telles que : «Je ne sais pas. Si Dieu le veut. »

   Je caricature à peine. Une portion minime des interrogés, et là encore, c’était au terme d’une gymnastique interminable, a admis avoir vraiment des ambitions politiques. C’est tout à leur honneur. J’avoue moi-même avoir longtemps fait partie du lot de la première réponse. Celle-ci et la deuxième ont ceci en commun que, indépendamment du fait que l’une (la première), catégorique, soit le prolongement de l’autre, hésitante, elles conçoivent toutes deux pareillement, en ce moment même, à l’heure présente, une vision très négative, voire laide de la politique. Ces personnes là ne veulent pas s’engager. Ce n’est pas qu’elles n’en ont pas les capacités, loin de là, c’est tout simplement qu’elles ne le veulent pas, ou qu’elles ne le veulent plus. Cette catégorie là est celle des dégoûtés, et c’est celle de la majorité des jeunes africains. Ces gens-là ne croient plus en ça. Leur argument est le suivant : « je ne veux pas m’engager en politique parce que je vois ce qu’elle est devenue. Je vois ce qu’elle fait des hommes. Et je vois ce que les hommes font d’elles. C’est un bourbier duquel on ne sort pas indemne. Même les plus vertueux s’y brûlent les ailes, et mentent, et trichent, et manipulent, et tuent pour arriver à leurs fins. La politique est un monde bien sordide. Celui de l’argent, du pouvoir, de la tyrannie, de la prétention et, surtout, de l’oubli. Elle change les hommes en des bêtes, des despotes assoiffés de pouvoir, qui ne reculent devant aucun moyen, fût-il le plus ignoble et le plus vil, pour satisfaire leur intérêt. C’est devenu une grande mascarade. Vu que je ne veux pas être comme cet homme politique là, vu que je ne veux ni voler ni mentir, eh bien, je refuse de m’engager. Le pouvoir n’en vaut pas la peine. » Le raisonnement me semble logique. Mais dans les faits ? Force est de reconnaître qu’il y est tout aussi logique. Il suffit de voir certains dirigeants de pays africains, et la manière dont ils gèrent leur -pays ? bien ? jouet ? terres ? pour s’en rendre compte. Univers du népotisme, des coups bas, de la déloyauté, de l’immoralisme, la politique n’a aujourd’hui rien de reluisant. Il faut l’admettre. Les hommes politiques, parfois à tort, sont mis dans le même sac : celui des menteurs, des tricheurs, des voleurs et des démagogues. En Afrique, continent où les populations ont depuis longtemps fraternisé avec la pauvreté, la faim, la misère et l’injustice, le constat se justifie d’autant plus. Il est amer et implacable. Il est résigné. Il est désespéré. Il ne croit plus en l’avenir, en raison d’un passé qui n’a été que déception. Parce que chaque élection est la promesse d’une situation qui ne changera pas à long terme, parce que chaque espoir qu’il place en un homme se transforme rapidement en désespoir, puis, tout aussi rapidement, en haine vis-à-vis de cet homme, parce que cette haine retombe vite, et devient pour lui résignation, et surtout parce qu’il a l’impression de n’être condamné qu’à vivre les mêmes cauchemars, dans une nuit qui s’étire et n’en finit pas, le jeune africain ne croit pas à la chose politique. Il ne veut plus y croire. Mieux vaut cesser soi-même d’y croire que de toujours se faire ôter l’espoir par des charognes sans foi ni loi. Plutôt se faire hara-kiri que de se faire abattre lâchement, d’une balle dans le dos. Pour lui, il n’y plus d’issue ouverte, ni de chance possible : la politique est ce qu’elle est : un chapelet de mots vides sans teneur, des mensonges ; et les hommes politiques sont ce qu’ils sont : des menteurs sans honneur. Epargnez-moi, je vous prie, le calvaire d’une exemplification au cas par cas. Je ne veux dresser le tableau des pays africains où règnent, larvées ou ostensibles, la mal gouvernance, la corruption, la monarchie. Je n’en finirai pas de la soirée. Et puis tel n’est pas le but de cet article.

     Si encore on en était à la théorie de Machiavel, qui posait que la « virtù », c’est-à-dire le génie politique, n’est pas contraire à la morale, aussi longtemps que la morale n’irait pas contre les intérêts de l’homme politique, tout ceci, sans être justifiable (je ne défends pas le Prince de Machiavel, loin de là !), pourrait néanmoins être compris. Car, et on l’oublie souvent, le prince de Machiavel n’est pas définitivement, pour l’éternité, immoral. Il n’est pas condamné de Dieu. Il n’est pas dépourvu de morale. Ce prince est simplement amoral, c’est-à-dire qu’il peut faire valoir une morale jusqu’à un certain point, dans certaines situations où sa pérennité au pouvoir n’est pas mise en danger. Ce qui, pour peu que l’on fasse preuve, de réalisme (et c’est justement cela que postule cet ouvrage), est dans l’ordre naturel des choses si l’on se place dans la perspective du penseur florentin. Car il faut que le prince reste au pouvoir pour développer sa patrie. Ce que l’on comprend, c’est que l’amoralisme du prince machiavélien est un amoralisme de situation, qui ne prévaut qu’aux confins de lutte pour la préservation du pouvoir, là où toute forme de morale, sous peine de rejeter le pouvoir, devient impossible à tenir. Or, la majorité des politiques africains, ceux-là même qui ont désespéré les jeunes de croire en la politique, ont dépassé le prince de Machiavel. C’est cela qui est terrible. Comment ? En cela que leur réalisme politique s’est métamorphosé, tel Gregor Samsa dans La Métamorphose de Kafka, en un insecte hideux : une dictature, d’autant plus dangereuse qu’elle brandit de façon éhontée la bannière de la justice et du souci du peuple. Ils ne se contentent plus de s’accrocher lamentablement au pouvoir ; ils veulent en plus réduire le peuple qui les a élus à une forme de sujétion. En cela aussi que leur amoralisme de situation est devenu amoralisme chronique, valant pour toutes les situations. Il a ainsi infailliblement dérivé vers les rivages de l’immoralité. Que l’on ne nous dise donc pas que c’est parce qu’ils ont Le Prince comme livre de chevet que la majorité des hommes politiques manquent si peu d’honneur aujourd’hui, au point de n’inspirer que dégoût. Au point où l’on en est, ce n’est plus du réalisme politique, mais une mixture dégueulasse : de l’incompétence mêlée à un despotisme insidieux, à laquelle on ajoute une once de condescendance et une livrée de mépris. Le résultat est une toxine pestilentielle, dont le peuple, et lui seulement, pâtit. Machiavel lui-même pourrait être horrifié.

     Le refus de l’engagement politique est donc largement justifiable. Mais il est impossible. On peut le justifier dans des principes, mais ce refus, dans la réalité, est impossible à tenir, et encore moins à justifier. Tout un chacun, d’une certaine manière, et qu’il le sache ou non, fait de la politique. Cela, je pense, pour deux raisons au moins : l’une, tenant de la philosophie politique ; l’autre, de l’Histoire. Je m’explique.

     Commençons par l’argument philosophique. Il est d’abord nécessaire, pour l’établir, d’en revenir à une distinction fondamentale, que pose la philosophie politique. Cette distinction, c’est celle qui place, d’une part, la politique, et d’autre part, le politique. Définissons.

Le politique, stricto sensu, se définit comme l’espace permettant la mise en place d’une organisation nécessaire à la garantie de l’harmonie du Tout, et assurant la cohésion interindividuelle. En d’autres termes, il y a du politique dès lors qu’il y a pluralité d’hommes. Le politique apparaît alors comme l’instrument de la vie en commun, c’st-à-dire au fond, comme la relation qui unit un homme à l’autre. Le politique, fondamentalement, est ce qui permet le rapport à l’autre, quel que soit la nature du rapport.   Ainsi, il y a du politique quand il y a deux hommes. Il y a aussi du politique quand on rit avec l’autre. Il y a une dimension politique quand un homme et une femme s’aiment. Il y en a encore quand on se bat avec l’autre. Le politique, c’est la relation première, c’est ce qui permet de se rapporter à l’autre, de vivre avec lui, non pas forcément dans une relation d’amitié, de paix  ou d’amour, mais également de guerre ou de haine. Car la guerre elle-même n’est finalement qu’une forme de relation. Vu sous cet angle, l’on comprend que le politique n’est rien d’autre que ce que désignait Aristote lorsqu’il parlait du « zôôn politikon », l’animal politique. Tout homme est un animal politique. Tout peuple est donc nécessairement politique. Ce postulat peut être pris comme point de départ. Avant la culture, avant les mœurs, il y a le politique. Un peuple est d’abord une entité politique. Vivre, déjà, est une aventure politique, dans ce sens précis où toute vie se définit par rapport au monde. Rien ne sert donc de refuser l’engagement politique. On fait du politique comme Monsieur Jourdain faisait de la prose : sans le savoir. Bien entendu, tout le monde n’est pas capable de diriger un pays. C’est là qu’entre en jeu la politique, second élément de la distinction. La politique, définition minimale, mais suffisante en ce qui nous concerne,  est le champ d’affrontement des acteurs sociaux en vue de la gestion du pouvoir. Tout simplement. Le politique crée une relation entre les hommes ; la politique cherche à déterminer l’orientation à donner au rapport qui s’est ainsi créé. Tout le monde ne fait pas de la politique. Mais tout un chacun fait nécessairement, par le fait même qu’il est Homme, du politique, parce qu’il est engagé dans un corps politique, en compagnie d’Hommes. Mais ce qui est important, c’est de retenir que le politique est le fondement et la condition sine qua non de l’émergence de la politique.

     L’argument philosophique établi, reste à déterminer celui qui procède de l’Histoire. Il est simple, et beaucoup moins abstrait. L’on ne peut, mais surtout, l’on ne doit refuser de s’engager en politique pour la bonne raison que dans l’Histoire, il n’existe, ou n’a existé, aucun peuple, aucune communauté que la seule affirmation de sa culture a suffit à émanciper. Il a toujours fallu que la politique s’en mêlât. La communauté noire américaine réclamant la suppression des lois ségrégationnistes dans l’Amérique des années 1960 n’aurait jamais obtenu gain de cause sans l’action politique de Malcom X et de Martin Luther King. D’une manière similaire, la négritude n’aurait jamais eu le retentissement qui fut le sien si ses deux leaders principaux, Césaire et Senghor, n’avaient été, en plus de leur qualité de poètes, des hommes politiques redoutables, rompus aux joutes de cet univers aux arcanes sinueuses. On peut aussi, pour remonter un peu plus loin dans le temps citer Soundjata Kéïta, dont la victoire décisive sur Soumaoro Kanté et ses armées à la bataille de Kirina, en 1235, n’aurait été possible sans l’alliance militaire qu’il avait scellée avec des généraux de divers clans du pays, dans la fameuse plaine de Sibi. Mais cette alliance militaire était aussi et surtout une unification politique, puisqu’après la victoire, se sont ces différents généraux, de Tabön Wana à Kamajan Kamara, en passant par Faoni Kondé ou Tiramaghan Traoré, qui devinrent ses ministres, et formèrent, avec d’autres lettrés noirs, le gouvernement du puissant Empire du Mali naissant. Là encore, la politique s’est révélée indispensable. Inutile de citer Mandela et l’Apartheid. Les exemples ne manquent pas, et on pourrait ainsi les multiplier à loisir. Ecrire des livres, faire de la sculpture, de la peinture, de la chanson, revendiquer une justice perdue, et que sais-je d’autre, tout cela est bien, car tout cela affirme une culture, exprime une révolte, conteste. Mais l’affirmation simple d’une culture ne fait pas tout. Une contestation nue est un cri esseulé dans un désert. Marteler que l’Afrique a une culture, faire la propagande de cette culture, réclamer sa reconnaissance, tout ceci est honorable. Mais ce n’est pas cela qui va nourrir le pauvre enfant qui meurt de faim dans une ruelle de Soweto ou de Kinshasa. Il lui faut autre chose. Il n’y a pas de développement sans politique.  Il n’y a pas d’émancipation hors de la politique. Aimé Césaire, qui a été un exemple canonique de cet enchevêtrement nécessaire entre culture et politique, insistait déjà sur l’importance de ce couple, où chaque partie est essentielle. Il le dit, dans un entretien intitulé « Césaire on culture », paru dans la revue West Africa du 4 avril 1970 : « la politique est simplement une des manifestations de la culture avec laquelle elle a un rapport dialectique : la synthèse de l’histoire. » C’est clair. Pour le nègre fondamental, poétique (donc culture) et politique font l’histoire.

     En ce qui concerne l’Afrique, l’irruption de la politique apparaît comme une exigence, plus que nulle part ailleurs. De nombreux pays sont dans une crise de valeurs, et dans une crise politique. Les nations où les principes de la démocratie sont foulés au pied se multiplient dangereusement. « Il faut donc agir, il faut donc agir », affirme-t-on. Certes. Mais comment ? Il n’y a qu’une seule façon, je crois, de changer les choses en profondeur : c’est sinon de faire de la politique, au moins de croire en elle. Les jeunes ont cet avantage qu’étant spectateurs, et même victimes des politiques purement politiciennes, despotiques, ils peuvent, s’ils le veulent vraiment, faire émerger un nouveau type de militantisme, fondé uniquement sur le fait moral. Ce  n’est pas un idéalisme. Pour peu que l’on ait du cœur, et pour peu que l’on ne veuille pas briser les rêves des générations à venir, les jeunes d’aujourd’hui, s’ils s’engagent, doivent nécessairement faire valoir le fait moral, au détriment du fait politique s’il le faut. Car oui : je ne crois pas qu’en politique, morale et réalisme soient opposés. Ne me demandez pas de le prouver, je ne le peux. Je crois juste que l’on peut être une bête politique, être rusé, faire face à des adversaires politiques en étant aussi moral. C’est justement cela, la démocratie. C’est le régime qui, sachant que les hommes politiques divergent sur la forme (les moyens, et parfois même, et surtout, sur  l’idéologie) à donner au développement de leur pays (le fond étant rigoureusement le même, ou devant l’être par essence), a mis en place deux juges suprêmes : le peuple et le débat. Que je sache, ces deux entités n’empêchent pas la morale d’exister. Si la démocratie échoue dans tant de pays, ce n’est tout simplement que parce qu’elle est mise à l’épreuve des intérêts individuels des dirigeants. Il y a une autre hypothèse, que j’entends parfois, qui veut que ce soient les certains peuples qui ne soient pas mentalement armés pour la démocratie. C’est possible, mais je ne m’aventurerai pas sur ce terrain. Ne froissons personne tant qu’on le peut. Retenons donc le premier fléau sus-évoqué. Face à lui, il n’y a pas de solution miracle. L’être humain est ce qu’il est : peu de chose. Mais il peut s’armer d’une éthique de la responsabilité. A tout un chacun de forger la sienne. C’est le combat de toute une vie. C’est la difficulté d’être homme : avoir sans cesse à choisir entre l’intérêt personnel et l’intérêt collectif. Un homme politique, lui, n’a pas le choix. Il n’est pas comme les autres. Il est condamné, condamné à ne mettre en avant que les intérêts du peuple qui l’a élu. Il est seul, et doit accepter cette solitude. Il est Sisyphe. Il est au service du peuple : c’est la fonction la plus belle du monde. La plus ingrate également. Car le peuple des hommes est égoïste et toujours ingrat. Mais l’homme politique doit l’accepter. Il est Prométhée. Les Hommes politiques sont des héros maudits modernes. Et tout leur courage se résume à l’assumer et même à le réclamer. C’est ainsi que je le vois. Si bon nombre d’hommes politiques ne comprennent pas cela, c’est qu’ils n’ont pas compris ce qu’est la politique. C’est qu’ils ont failli à leur mission. C’est qu’ils sont immoraux. C’est qu’ils doivent partir, avec le peu de dignité humaine qui peut leur rester.

     Vous, jeunes, n’êtes pas ces hommes là. Vous avez le pouvoir et le devoir de ne pas être comme eux. Vous avez la liberté de faire autre chose. 

     Que l’on se comprenne bien : je ne suis pas en train d’inciter la jeunesse à l’engagement politique. Ce serait très prétentieux et très irrespectueux. Et d’ailleurs, je ne crois moi-même pas être encore disposé à m’engager en politique. Ce que je veux, c’est inciter cette jeunesse à ne pas avoir peur de l’éventualité de cet engagement. A n’en plus avoir peur. La méfiance doit devenir courage, réaction, contestation positive. Il le faut, pour l’Afrique. Avoir peur de la politique, c’est donner raison à ceux qui la dénaturent. Perdre courage et espoir, c’est encore leur donner raison, c’est nier un avenir. Ne leur donnons pas ce plaisir là. La politique est fondée sur l’espoir. Comme la vie, comme toute action. Je le crois.

     L’on peut très bien ne pas vouloir être un politique. Cela se justifie et se comprend. Mais il n’y a pas de justification au fait de tourner le dos, définitivement, à la politique. L’apolitisme ne devrait pas être africain, dans la mesure où il peut toujours y avoir des hommes et des femmes qui sont prêts à s’engager, mais que le jugement péjoratif que l’on porte sur la politique décourage. L’apolitisme ne devrait pas être africain, car il est une manifestation de l’indifférence, l’un des pires maux humains à mon avis. On peut critiquer les hommes politiques, les détester si l’on veut. Mais la politique n’est pas les hommes politiques. Elle ne se résume pas à ceux qui la pratiquent. Faire ce raccourci serait très arbitraire ; il n’y pas de lien de causalité. Dois-je rappeler qu’à ses fondements, au Vème siècle av. J-C. à Athènes, la politique est la plus noble des activités, devant même la philosophie et les mathématiques ?

     Ceux fustigent tous azimuts la politique, je pense, ont tort. Mais ceux qui lui vouent un culte aveugle et passionné ont également tort. Ils se trompent tous sur le même point : ils considèrent la politique comme une fin, alors qu’elle est un moyen, un moyen au service des hommes. Il ne faut pas l’oublier. C’est fondamental.

     La politique est une contradiction. D’une part, ceux qui la pratiquent aujourd’hui en donnent souvent une mauvaise image, au point de dissuader la jeunesse de s’y lancer, et d’autre part, elle est le moyen sans lequel aucun développement à long terme n’est envisageable. Contradiction terrible, s’il en est. Mais il faut choisir. Il faut toujours choisir. Moi j’ai choisi mon camp : celui qui veut encore faire confiance à la politique, et qui persiste à espérer en des hommes et des femmes, des jeunes, des amis que je vois çà et là, que j’admire en cachette, que je suis de loin, et qui sont prêts à essayer, je dis bien essayer, de développer l’Afrique.

    Je ne sais pas si je ferai un jour de la politique, mais je ne la condamnerai également plus jamais. Cela, j’en suis certain. C’est toute une histoire, toute une œuvre (celle de héros et d’hommes politiques africains qui se sont battus) qui est en jeu. 

Partager cet article

Commenter cet article

M.M.S. 23/01/2011 16:50


Merci beaucoup, I.G.N., pour ce commentaire. Je reprends espoir.Il y a encore des gens qui y croient, mais ils me semblent hélas encore trop peu nombreux... Mais comme vous l'avez souligné, il faut
qu'à une échelle individuelle, chacun se prenne en charge, et lance ses efforts, pour le développement. Encore merci pour la lecture,pour l'analyse, pour les encouragements, et à bientôt!


I.G.N 20/01/2011 19:00


C’est un très long article, comme tu l’as souligné au départ ; mais un long article qui vaut vraiment la peine d’être dévoré dans sa totalité. Tu as raison de dire comme Pascal que tu n’as pas eu
le loisir de faire plus court. Tu ne l’aurais pas pu d’ailleurs. Il était opportun que tes explications s’étendent sur toutes ces lignes, afin qu’elles aient l’effet escompté : que tous les
comprennent.
Je ne saurai assez te féliciter pour cet article écrit dans un style clair et par une plume des plus belles. Je ne sais d’où t’est venue cette inspiration, mais elle mérite vraiment des
félicitations. Très beau travail et très belle initiative.
En effet, je partage à plus de 90% ton analyse et tes conclusions. Comme toi, j’ai fait la même enquête auprès de jeunes dont je ne suis moi-même pas exempté. Et, je confirme tes résultats. La
jeunesse d’aujourd’hui, ou plutôt la jeunesse africaine appréhende la politique autant que les politiques. Certes, cela trouve sa justification dans ce que nous voyons, entendons et vivons dans la
plupart, sinon dans tous les pays d’Afrique. Il y a de quoi en avoir peur, il y a de quoi la détester, cette politique qui a, au fil des années, revêtu plusieurs capes.
Hélas, nous autres, peuples africains, passons le plus clair de notre temps à déblatérer nos dirigeants qui, il faut le reconnaitre, sont des « salauds ». Vous m’en excuserez le mot. Cependant,
outre ces incessantes accusations, nul ne tente d’apporter des solutions ou mêmes des pistes de solutions à nos problèmes quotidiens.
En effet, la politique est devenue le diable en Afrique, tous la dénigrent mais personne ne cherche à mettre fin à ces maux qu’elle nous crée. La plupart des jeunes préfèrent s’intéresser aux
politiques étrangères avec comme argument : « celles-là au moins valent la peine d’être suivies ». Mais nous oublions que ces terres étrangères ne sont pas les nôtres et que tôt ou tard, il faudra
que l’on revienne vers notre terre mère.
Comme toi, je pense qu’on ne peut pas ne pas s’intéresser à la politique ; encore moins lorsque nous sommes ressortissant africain. Ceux qui, aujourd’hui, sont au pouvoir étaient, naguère comme
nous aujourd’hui, des jeunes. Des jeunes qui, en un certain temps, ont voulu s’intéresser à la gérance du pays, donc à la politique. C’est ainsi qu’ils ont accédé au pouvoir. Mais à leur
différence, ceux qui les avaient précédés étaient des hommes sages et ambitieux, je cite : Félix Houphouet Boigny, Leopold Sédar Senghor, kwamé Kruma, Nelson Mandela etc. Ces derniers ont fait un
travail à ne pas négliger ; ils nous on conduit vers l’indépendance (quoique faciale), avant de partir, fiers d’eux. Même si aujourd’hui, la donne a changé, et que ceux qui se retrouvent au pouvoir
n’ont pas les mêmes soucis que leurs prédécesseurs, cela ne devrait pas être un argument pour tourner le dos à la politique. Le faire, voudrait dire qu’on n’accorde aucune importance au travail
qu’ont accompli les pères de l’indépendance. L’Afrique, ou plutôt le peuple noir, a toujours obtenu gain de cause après de farouches luttes et résistances. Je pourrais citer en exemple :
l’abolition de l’esclavage, la fin du racisme et de l’apartheid, l’accession à l’indépendance. Tous ces exemples montrent que nous ne pouvons pas ne pas nous intéresser à la politique ; nous y
sommes liés, comme à nos cultures.
Je m’inscris dans le sillage de miss Kane, lorsqu’elle appelle au retour à l’Histoire africaine. En effet, c’est toute notre force qui s’y trouve. C’est à partir de cette histoire que tout est
parti et que tout devrait partir. Si les occidentaux s’acharnent à vouloir remplacer dans nos têtes notre histoire par la leur, c’est aussi parce qu’ils connaissent la force d’un peuple qui
maitrise son histoire. Un tel peuple ne tâtonne plus, il sait où il se tient et vers où il doit aller. C’est pourquoi ce retour à l’histoire africaine s’impose à nous autres, jeunes africains, qui
ont cette volonté de changer les choses. Je me dis toujours que nous ne devons pas essentiellement attendre qu’un groupe se forme avant de mener une action libératrice. Tout est parti d’une seule
personne, avant qu’à elle, s’allient d’autres. Alors, je pense qu’il ne faut pas attendre les autres jeunes, mais plutôt mettre en pratique ce que l’on croit juste, tant que cela se marie à notre
conscience.
Je ne pourrai pas dire que j’aspire à faire de la politique dans les années à venir, je ne le pense même pas car, je me dis que c’est un trop lourd fardeaux que de porter sur soi, le destin de tout
un peuple. Toutefois, comme l’ont fait nos aïeux, je suis prêt à participer avec tous les moyens qui sont en ma disposition, à toute lutte, tout combat, toute action pour un meilleur devenir de
notre chère terre africaine.
Tu constateras que comme toi, je suis beaucoup bavard quand j’écris. Mais comme Pascal l’a dit : « Je n’ai pas eu le loisir de faire plus court… ».
Encore bravo ! Cela fait vraiment plaisir de voir qu’il y a des gens qui n’ont pas encore abdiqué et qui croient encore à un changement.

I.G.N


M.M.S. 19/01/2011 19:51


Cela fait plaisir de lire ces mots. Cela fait plaisir de voir qu'il y a encore des jeunes prêts à prendre en charge le destin de l'Afrique. Je t'encourage à ne jamais désespérer. On finira bien par
faire quelque chose...! Et tu as raison: la connaissance de l'Histoire de l'Afrique est fondamentale! Il faut la savoir, et rayer toutes les erreurs qu'elle comporte!

Merci beaucoup pour la lecture, sister! Et du courage!


Kane 19/01/2011 01:04


belle plume,très belle plume!je n'ai jamais lu un article sur la politique aussi captivant,aussi engagé dans la mesure ou,le texte incite à l'action.comme tu l'as souligné,on peut très bien adopter
une position apolitique,mais tout le monde est concerné par la politique,par les décisions politiques,et à mon avis,on ne peut parler de developpement en lui tournant le dos!c'est impossible,car
politique et peuple se confondent!la politique,les politiques,ne sont en effet que le PEUPLE sous une forme plus managériale(dans le sens de leadership)!
On ne peut donc s'éloigner de cette piste!d'une manière ou d'une autre,on devrait tous y passer.c'est un fondement,une prémisse,et tant que les jeunes notamment les jeunes africains l'auront pas
compris ainsi, notre cher continent restera encore sous le joug de la pauvreté,de la dépendance et des autres maux nous caractérisant!
une fois de plus,je retiens l'attention de tout le monde sur l'intéret qu'apporte l'étude de notre HISTOIRE!
A y regarder de près,beaucoup d'éminents grands hommes ont jonglé entre politique et leur activité principale!ce n'est pas une coincidence.Cheikh Anta Diop a bouleversé l'antérieure conception que
le monde entier avait de l'histoire africaine à savoir l'esclavage,la guerre,la barberie!La plus grande civilisation est née et brilla pendant des lustres en Afrique NOIRE!Comment on peut panser la
plaie béate du grand préjugé selon lequel les Africains ne savent pas faire de la politique?une proposition:retourner aux ressources,au legs des grands historiens africains à l'instar de Théophile
Obenga,pour qui,une ré-écriture de notre histoire s'imposait!Si l'on a cette ultime conviction qu'on a développé l'une des plus brillantes méthodes de gestion du peuple à travers l'Egypte Antique
et ses mythiques pharons au nez écrasé et au teint "kmet"(noir), dès lors,peut-etre,une certaine partie de la jeunesse,OSERAIT franchir le rubicond et dire enfin:"OUI,je suis concerné par la
politique" et détruire dans le meme sillage,ce facheux défaut de penser de la politique comme étant l'affaire des "malhonnetes"!
je le refuse,je veux moi aussi participer ce jour là,peut-etre dans un avenir incertain, à la marche pour la libération de mon peuple!l'Afrique est un grand continent,emprisonné dans une petite
cage!les politiques y sont d'un coté responsables,je l'avoue,mais je persiste à croire que sans la POLITIQUE,on ne peut jetter les bases d'un futur meilleur!
A.M.KANE